CHAPITRE CX.XXV
M A I) K M 0 I s E L L E V E lî iN E U I L
José de Lizieux su trouva à la gare de Lyon à l'hcui'c exacte de l'arriv(''e du rapide.
Depuis qu'il avait reçu la (léi)èi',lie que nous connaissons, l'espoir était revenu en lui.
La dépêche de celui qu'il croyait son père ne lui disait-elle pas que le mariage de Luce d'Azergues avec le capitaine de Salverne « n'était pas encore fait », et celle expression ne signiliait-elle pas (pie l'aiilcur du télégramme connaissait un moyen de l'empêcher?
Aussi, il avait hâte de savoir ce qu'il y avait à faire, prêt à tout luimême pour réussir.
Il n'altcndil pas longtemps.
Le train aniva à l'heure réglementaire, sans une minule de relard.
De loin, à travers les glaces du sleeping, M. de Lizieux avait aperçu José.
Il alla droit à lui, tandis que des employés de la Compagnie prenaient les menus bagages qu'il avait.
Le pseudo-gentilhomme, après avoir serré la main de José, s'installa avec lui dans le coupé, où l'on apporta la valise, le carton à chapeau et la couverture de voyage; il donna des ordres pour qu'on lui fit parvenir ses autres bagages à son hôtel, et la voiture partit.
José tout de suite l'interrogea.
— J'ai fait une découverte, dit le maître-chanteur, qui va nous être très utile.
— Ah! laquelle? demanda vivement l'amant de Pélago.
— M. de Salverne avait une maîtresse, ou, si ce n'est une maîtresse, une jeune fille avec laquelle il comptait se marier, une ouvrière qu'il aimait tellement qu'il a eu un moment l'intention de démissionner pour pouvoir l'épouser, car naturellement elle n'a pas de dot.
— Vraiment!
— Oui, j'ai su cela.
— Il a préféré épouser une femme pourvue d'une riche dot et conserver ses épaulettes.
— Précisément; mais il y aura peut-être une ressource, avec cette jeune fille.
— Quelle ressource?
— Si M. de Salverne a renoncé à elle, si les millions de M"' d'Azergues lui ont fait oublier les beaux yeux de l'autre, il est bien possible que celle-ci n'ait pas cessé de l'aimer... Et alors, tu comprends, si on la lui lançait en travers de sa route, si elle venait le trouver et si elle s'attachait à lui...
— Tu la connais donc ?
— Je sais son nom.
— Elle se nomme?
— M"' Verneuil.
— M"= Verneuil!... s'écria José.
— Oui... Est-ce que tu la connais? demanda le faux Georges de Lizieux, frappé de l'accent du jeune homme.
— Je le crois. Tu dis que c'est une ouvrière?
— Oui.
— Où travaille-t-elle?
— Je ne sais pas. Je sais seulement qu'elle demeure avenue de Clichy, 19.
— Juste!
— C'est celle-là?
— C'est elle-même, je le parierais. Elle travaille chez la couturière (le Pélago, rue du Quatre-Septembre... Ah! c'est très amusant...
— Qu'est-ce qui est amusant? demanda l'amant de Palmyre qui ne comprenait pas.
— Figure-toi, expliqua José, que cette jeune fille est venue dernièrement à la rue Marbeuf, chez Pélago, pour livrer un costume que j'ai acheté... Elle était avec une de ses amies, la première de la maison, et, comme elle est très jolie, j'ai songé à lui faire la cour.
— Bah!
— Comme je te le dis!
— Et alors?
— La petite s'est défendue... Bref, c'est à refaire.
— Eh bien! dit M. de Lizieux, si tu veux m'en croire, tu cesseras pour le moment de penser à cette jeune fille et tu me laisseras faire.
— Ah!... Soit. Je renoncerai à M"' Miette.
— Tu dis?... fit aussitôt l'ancien maître de timonerie; M"= Miette!...
— Oui... c'est ainsi qu'elle s'appelle, répondit José; Miette Verneuil.
— Miette! se dit Bertin.
Ce nom avait frappé le misérable, mais il eut, comme toujours, la force de ne rien laisser paraître de ce qui se passait en lui.
11 se rappelait avoir entendu Carmela, la nourrice des enfants de Léon des Roselles, prononcer plusieurs fois ce nom.
Mais ce n'était qu'une sorte de sobriquet donné à l'une des deux jumelles confiées à Jiouredu.
Celle jeune fille, au contraire, avait réellement ce praicm peu commun.
Ce ne devait être qu'une coïncidence.
— Fie-toi à moi, dit M. de Lizieux; je ne tarderai pas à te donner des nouvelles.
Alors José laissa exhaler tout ce qui se passait en lui, sa haine conirc Adrien de Salverne et le dépit causé par l'incompréhensible conduite de Luce.
Il ne pouvait pas comprendre à quels sentiments elle avait obéi.
Le fat était convaincu qu'il lui avait inspiré une passion profonde, un amour réel, car en somme, elle s'était donnée à lui.
Comment, aujourd'hui, ponvail-elle lui préférer cet oïlicier?
Le prestige de l'uniforme pouvait seul l'avoir séduite.
11 était persuadé que Lues ne pouvait pas aimer Adrien de Salverne.
— Laisse-moi faire, répéta l'ex-agent de la Sûreté générale ; je t'ai dit que ce mariage n'est pas encore fait. Seulement, ne brusquons rien. 11 faut rendre d'abord cette union impossible, et ce sera facile, car elle n'est basée, sans doute, que sur un caprice de M"' d'Azergues. — Après, elle te reviendra.
Dès le soir de son arrivée à Paris, M. de Lizieux s'occupa de savoir ce qu'était cette jeune fille à qui le capitaine de Salverne avait été prêt à sacrilier sa position et son avenir.
11 connaissait son adresse et la maison dans laquelle elle travaillait.
Il voulait, avant tout, essayer de la voir sans se faire connaître, sans qu'elle s'en doutât, prendre aussi quelques renseignements sur elle et sur les relations qu'elle avait eues avec le jeune officier d'état-major.
11 se rendit d'abord à la rue du Quatre-Septembre et attendit l'heure de la sortie des ouvrières de la maison de couture.
A sept heures, les jeunes filles sortirent.
M. de Lizieux avait le signalement de Miette, que José lui avait donné.
Il eut d'autant moins de peine à la reconnaître qu'il remarqua deux jeunes filles, jolies l'une et l'autre, après avoir dit au revoir à leurs amies, prendre par la chaussée d'Antin la direction du quartier de Clichy.
Il les suivit.
C'étaient bien Miette et Alice Davoul.
Le maître-chanteur les examinait attentivement et s'étudiait à comprendre laquelle des deux était celle qui l'intéressait.
Elles étaient vêtues très convenablement, avec cette coquetterie des couturières parisiennes qui savent, dans des étoffes simples et peu coûteuses, se tailler des toilettes adorables qu'elles portent avec un chic inimitable.
l'ar moments, l'ancien maître de timonerie hâtait le pas pour se rapprocher des deux jeunes filles et entendre quelques fragments de leur conversation.
Elles parlaient assez bas, pas assez cependant pour ne pas être entendues par un auditeur attentif et de bonne volonté.
Elles ne se doutaient aucunement de la surveillance dont elles étaient l'objet.
Alice disait
— Pour moi, M. de Salverne n'a pas osé revenir, ou il n'en a pas eu la force, car je suis sûre qu'il l'aimait.
— Oh! oui, répondit Miette, je le crois.,.
— C'est bien comme t'a dit ma mère : il a été entraîné par son cœur et il a eu réellement l'intention de démissionner; mais après, quand il a été au moment de le faire, il n'en a pas eu le courage, ou bien des amis l'en ont détourné.
— Mais, maintenant que je sais pour quel motif il voulait quitter l'armée, répondit Miette, je n'aurais pas voulu en être la cause... je n'aurais pas accepté un tel sacrifice... J'aurais préféré me sacrifier moi-même à lui...
— Ma pauvre Miette, dit Alice Davoul, tu l'aimes toujours, n'est-ce pas?
— Toujours!... Je sais bien que je ne l'oublierai jamais... c'est impossible!
Puis, s'étant laissé de nouveau dépasser par les deux amies, M. de Lizieux n'entendit plus rien.
Maintenant qu'il savait laquelle des deux jeunes filles était Miette, il l'étudiait avec plus d'attention.
Il arriva ainsi derrière elle à l'avenue de Clichy et [la vit entrer avec son amie dans la maison qu'il avait entendu désigner.
M. de Lizieux ne voulait pas se faire connaître.
Ce n'était pas le moment de prendre les renseignements qu'il désirait.
A cette heure, il ne pouvait, du reste, se présenter convenablement nulle part.
Il était préférable de revenir le lendemain.
Le lendemain, en effet, le pseudo-gentilhomme revint à l'avenue de Clichy.
C'était un dimanche.
Habitué à prendre toutes les précautions, à prévoir tout ce qui était possible, M. de Lizieux n'avait pas pris sa voiture, mais un fiacre qu'il avait trouvé à la station la plus voisine.
Kn arrivant à l'avenue de Clichy, il se fit arrêter du côté des numéros pairs, en face de la maison qu'habitait .M"" Davoul; mais, au moment où il s'apprèîait à ouvrir la portière, il reconnut Miette qui sortait.
La circonstance était sans doute favorable pour se livrer à la petite enquête que l'ex-agent de la Sûreté générale avait résolu de faire, mais une autre résolution s'empara aussitôt de lui.
Il voulut suivre la jiunc fille, pour savoir où elle allait.
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— C'est une jeune fille qui entretient la sépulture de l'abbé Verneuil, répondit le gardien.
Elle ne se rendait certainement pas à son atelier, puisque c'était dimanche.
M. de Lizieux quitta aussitôt son fiacre, paya le cocher et s'éloigna dans la direction que Miette avait prise.
11 la vit entrer dans le bureau d'omnibus de la place Clichy, et il eut soin d'y arriver assez tôt pour entendre la destination qu'elle indiquait, en demandant son numéro d'ordre.
H06 MAKIEE EN BLANC
Elle dit au contrôleur :
— Pour le Trocadéro.
Le maître-chanteur en demanda un à son tour, et il attendit le passage du tramway venant de la Villette.
Il y monta à la suite de la jeune ouvrière, et, tandis qu'elle prenait place à l'intérieur, il demeura sur la plate-forme, afin de ne pas être trop remarqué par elle.
Il était intrigué.
Il se demandait si M"' Verneuil n'allait pas passer la journée chez quelqu'un, des parents ou des amis, et s'il ne parviendrait pas, ainsi, à découvrir quelque chose d'intéressant.
Avant d'arriver à la place du Trocadéro, point terminus du parcours de la voiture, l'ancien policier, qui n'avait oublié aucune des habiletés de son métier d'autrefois, descendit du tramway sans perdre de vue la jeune fille, qui ne le quitta que lorsqu'il fut arrivé à son point extrême.
Il la vit se diriger vers la rue Franklin, en gravir la rampe, s'arrêter un instant dans la boutique d'un marchand d'objets funéraires, et en ressortir bientôt avec une petite couronne d'immortelles.
Puis elle pénétra dans le petit cimetière de Passy.
M. de Lizieux l'y suivit, et, tout en paraissant visiter les diverses sépultures qui bordaient les allées de la petite nécropole, il observait attentivement la jeune fille.
Il attendit qu'elle eut déposé sa couronne, qu'elle attacha à la croix du modeste mausolée, arrangé les fleurs qui entouraient la pierre tombale et qu'elle se fût recueillie quelques instants, agenouillée sur la dalle, priant pour le mort bien-iiimé qui reposait dans celte tombe.
Lorsqu'elle eut achevé sa pieuse visite, il s'approcha à son tour du tombeau et lut l'inscription qui y était gravée.
Le nom qu'il lut, celui de l'abbé Verneuil, était celui que portait la jeune fille.
— Un de ses parents, se dit-il, un oncle, sans doute, puisque c'est le même nom.
Alors, par habitude de ne rien négliger, il inscrivit le nom ol les prénoms sur une carte qu'il prit dans son portefeuille, et il nota également la date de la naissance et celle du décès du vénérable ecclésiastique.
Miette était déjà arrivée à la porte du ciiuclière, cl elle partit.
— Elle retourne chez elle, pensa M. de Lizieux, et c'était là le but de sa sortie.
En même temps, l'ex-agent de la Sûreté générale se disait :
— Celte jeune fille appartient certainement, malgré sa condition modeste, à une bonne famille qui doit avoir habité autrefois le quartier, puisqu'elle possède une concession perpétuelle dans ce cimetière.
11 songeait à se procurer quelques renseignements sur la famille Verneuil afin de déduire, s'il était possible, s'il n'y avait pas, de ce côté, quelque chose à faire dans le but qu'il s'était proposé.
Le plus simple était de s'adresser au conservateur du cimetière, qui lui fournirait sans doute quelques indications, au moyen desquelles il découvrirait bien le reste.
C'est ce qu'il fit.