CHAPITRE CXXXVI
LE CURIi DE MONTLHERY
Le gardien du petit cimetière se promenait en ce moment dans la principale allée.
M. de Lizieux vint à lui et lui demanda :
— Pourriez-vous m'indiquer la tombe de M. l'abbé Verneuil?
— • Une concession perpétuelle, dit le gardien, qui avait l'air de bien connaître son affaire. Si vous voulez bien venir avec moi, je rais vous la montrer.
11 conduisit le visiteur devant la sépulture dont nous l'avons vu tantôt relever l'inscription.
— Voilà, fit-il en la montrant.
— Merci... très bien, dit M. de Lizieux. Et, avant que le gardien se fut éloigné :
— Je recherche, ajouta-t-il, différents documents sur la famille Verneuil pour un ouvrage que j'écris, et c'est ainsi que j'ai su qu'elle avait une tombe au cimetière de Passy. Elle a sans doute habité le quartier?
— Ça date de plus loin que ça, répondit le gardien. C'est de l'époque oîi Passy était une commune indépendante, avant son annexion à Paris.
— Vous connaissez peut-être quelqu'un qui pourrait me renseigner, si vous habitiez Passy à cette époque?
— Je suis gardien du cimetière de Passy depuis la guerre seulement, mais j'ai toujours vécu dans la commune et je connaissais très bien la famille Verneuil; si je puis vous renseigner, ce sera avec plaisir.
nos MARIEE EN BLANC
— M. l'abbé Verneuil était peut-être le curé de la paroisse de Passy? demanda M. de Lizieux.
— Non, monsieur, il y est né, voilà tout. La famille Verneuil, de mon temps, ne se composait que de trois personnes : l'abbé, M. Verneuil, son frère, qui a été maire de Passy, et sa fille, car il a été veuf un an à peine après son mariage.
Le niailre-chanteur crut voir, dans cette indication, la jeune fille qui l'occupait, car il dit aussitôt :
— La fille de M. Verneuil, la nièce par conséquent de l'abbé, est encore vivante, n'est-ce pas?
— Elle est morte presque en même temps que son oncle, deux jours après.
— Abl...
— Oui, nous avons eu les deux enterrements coup sur coup.
— Cependant, il y a encore une demoiselle Verneuil, dit l'ancien policier très intnj,ué.
— Non, monsieur. La famille s'est éteinte avec M"' Verneuil, la fille de l'ancien maire de Passy; car elle n'était pas mariée et elle vivait avec son oncle, depuis la mort de son père.
Aussitôt, M. de Lizieux pensa :
— Cette Miette Verneuil est peut-être une enfant naturelle de la nièce du prêtre.
Mais le gardien ajouta :
— A la mairie de Passy, vous aurez tous les renseignements que vous voudrez, car il y a les arcbives de l'époque où M. Verneuil était maire.
— J'irai les consulter.
— C'est lui qui a fait construire ce lomlicau, et il n'y a pas été inhumé.
— Tiens!
— M. Verneuil est mort dans un naufrage dans la Manche, et son corps n'a jamais pu être retrouvé. Sa famille était originaire de province, je ne sais pas de quel déparlement; il était venu, après la mort de ses parents, s'établir à Passy avec son frère qui était alors tout jeune, et il s'est marié dans la commune, dont il a plus lard été nommé maire.
— Il était riche, n'est-ce pas? demanda .M. de Lizieux.
— 11 l'avait été, répondit le gardien, il avail eu une assez belle forlune, mais il fut riiiiK; par la faillite d'une maison du Havre, et, quand il est mort, il ne possédait plus rien du tout, ni son frère non plus, car l'abbé, qui était alors vicaire à Montlhéry, avait mis aussi toute sa part de patrimoine dans la même aifaire.
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Ce nom de Montlhéry venait de frapper vivement l'ancien maître de timonerie.
Dans son esprit, il le rapprochait de celui de Miette.
N'était-ce pas à Montlhéry, chez ces jardiniers du château, les époux Loiseau, qu'était la petite Miette, la fille de Léon des Roselles?
11 y avait là plus qu'une coïncidence.
Il fallait obtenir du gardien tout ce qu'il savait sur cet abbé Verneuil.
11 demanda :
— M. l'abbé Verneuil a donc été vicaire à Montlhéry?
— Puis ensuite curé, répondit le gardien, il l'a été jusqu'en 1871, au moment de la guerre, et c'est lorsque Montlhéry a été occupé par les Prussiens qu'il est venu à Paris et qu'il y est resté définitivement. Alors, il a été inhumé ici, dans la concession de son frère, ainsi que sa nièce qui est morte, comme je vous l'ai dit, peu après lui.
— Mais de 1871 à l'époque de son décès, questionna le maitre-chanteur, il remplissait sans doute quelques fonctions?
— Non, monsieur, il n'exerçait plus.
— Il n'avait pourtant pas de fortune?
— Il n'avait qu'une petite pension viagère et son traitement.
Mais Berlin, dont l'esprit était si vivement préoccupé par la coïncidence qui l'avait frappé, redoutait d'avoir une déception.
Il tenait à s'éclairer davantage, et c'est pour cela qu'il demanda :
— Vous êtes bien certain que la famille Verneuil s'est complètement éteinte à la mort de l'abbé et de la fille de l'ancien maire de Passy?
— C'est absolument sûr, répondit le gardien du cimetière. Je connaissais M. Verneuil depuis qu'il est arrivé à Passy avec son frère; mon père a été quinze ans à son service.
— C'est parce que je vois cette tombe si bien entretenue que je vous demande cela; je croyais y voir la preuve des soins pieux d'une personne de la famille.
— C'est une jeune fille qui entretient la sépulture de l'abbé Verneuil, répondit le gardien.
— Eh bien!... une parente, sans doute?
— Mais non, monsieur, je vous l'ai dit, je ne sais pas ce qu'est cette jeune fille, mais je suis sûr qu'elle n'est pas de la famille... C'est une orpheline, à ce que j'ai entendu dire, une enfant de Montlhéry que le curé a remenée avec lui après la guerre.
Il n'y avait plus de doute possible.
C'était bien la fille de Léon des Roselles.
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Berlin en fut immédiatement convaincu, et aussitôt il remercia le gardien de la complaisance qu'il avait mise à le renseigner, il lui glissa dans la main une pièce d'argent et il quitta le cimetière.
Cette découverte intriguait singulièrement l'ennemi de Léon des Roselles.
L'ancien maître de timonerie de La Bérénice sentait à l'instant revivre en lui la vieille haine qu'il avait vouée à l'officier de marine.
Quel hasard prodigieux l'avait mis sur la trace de celle des deux filles de Jane et de Léon que, lui aussi, il avait cru morte dans les sanglants événements de Monllhéry.
Ce qui s'était passé était facile à comprendre, et Berlin, avec sa perspicacité habituelle, avec sa facilité de déduction, se disait que l'enfant, qui s'était sans doute enfuie après avoir échappé au massacre dans lequel les époux Loiseau avaient trouvé la mort, devait avoir été recueillie par le curé de Monllhéry.
11 l'avait ensuite amenée à Paris avec lui, et il l'avait élevée comme une orpheline charitablement recueillie et adoptée.
C'était là l'explication naturelle de ce uoui de Verneuil que portait aujourd'hui la jeune fille.
Mais Miette devait vraisemblablement ignorer sa véritable histoire.
Elle se croyait sans doute en légitime possession du nom qu'elle portait, et pensait certainement appartenir à la famille du prèlre qui l'avait élevée.
Elle n'avait probablement pas eu besoin. Jusque-là, de se procurer son acte de naissance, qu'elle ne serait incontestablement pas arrivée à découvrir, et ainsi elle avait vécu dans cette ignorance complète de la vérité.
Le mailre-clianteur se faisait ces rétlexions, en descendant la rue Franklin pour revenir au Trocadéro.
Qu'allait-il lairc, uiainlenantï
Il se posait aussi cette question.
Au projet qu'il avait formé d'empêcher le mariage du capitaine de Salvcrnc avec Luce d'Azergues en se servant de Miette, se joignait le désii' de poursuivre, contre Léon des Roselles, sa vengeance qui n'était pas encore assouvie.
Il savait que l'oriiciiT de marine avait pris sa retraite depuis (pielques années, et il ne s'i'l.iii plus occupé de lui.
Bcrtin croyait que l.i'on des Uo.^^elles vivait à Taris, dans sa maison de
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la rue Vaneaii, ayant auprès de lui celle de ses filles qui avait été retrouvée à l'hospice de Nice, après la mort de Carmela.
Il était important, pensait-il, de se renseigner à ce sujet, en même temps que de vérifier les conjectures qu'il avait faites sur Miette.
L'ancien policier se sentait rajeunir, à la perspective de ce qu'il allait entreprendre.
En outre de la satisfaction qu'il éprouverait à poursuivre le double but qu'il avait en vue : l'assouvissement de sa haine et l'empêchement du mariage qui contrecarrait ses projets, il se sentait heureux de reprendre, pour quelque temps, cette existence d'intrigues dans lesquelles il avait si bien réussi autrefois.
C'est avec une sorte de bonheur, avec la joie de l'artiste éloigné depuis longtemps de ses occupations favorites qu'il va pouvoir reprendre, qu'il envisageait la situation.
Bertin n'avait plus, depuis plusieurs années, la chambre du sixième étage qu'il avait louée, autrefois, dans l'immeuble du boulevard Maiesherbes, sous le nom de Luke Fly, cocher de l'ambassade d'Angleterre.
Lorsqu'il la quitta, il fit transporter dans l'hôtel de la rue de Courcelles tous les déguisements et tout l'attirail professionnel de son ancien métier de policier, voulant conserver tous ces objets comme des souvenirs d'un passé qu'il avait chéri particulièrement, comme les vestige:^ d'une époque à laquelle remontait l'origine de ses succès et de sa fortune.
11 avait déposé tous ces costumes, tous leurs accessoires, tout ce qui avait servi à composer ses personnages, dans une grande pièce située dans les combles de l'hôtel, solidement fermée par une porte garnie intérieurement d'une épaisse plaque de tôle, et munie d'une serrure de sûreté dont il avait seul la clef.
11 lui était arrivé quelquefois, lorsqu'il était sûr de ne pas être vu, lorsque la plupart de ses domestiques étaient sortis et les autres occupés aux basses offices, de monter dans cette pièce, et il se complaisait dans l'examen, dans la contemplalioQ des objets composant cette sorte de musée bizarre.
Là était encore la balle de colporteur, toute prête à être chargée sur le dos à l'aide de ses bretelles, qu'il avait emportée avec lui à Virieu, lorsqu'il s'était rendu au château d'Azergues; ici, le costume d'Anglais dont il s'était revêtu pour aller à Marseille voir les filles de Léon des Roselles chez Mouredu ; là encore, le gilet à manches et le béret écossais sous lesquels il était le cocher Luke Fly; puis ses autres travestissements : des
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coslutnes de marin, des uniformes militaires, des livrées, une soutane et un vêlement ecclésiastique complet, des pardessus, des vestons, des coiffures invraisemblables, la boîte à grimes aussi complète que celle d'un comédien consciencieux, des objets disparates, de toute forme, de toute sorte, accessoires des transformations multiples auxquelles l'habile gredin avait eu recours.
Tout cela était propre, bien entretenu, rangé et disposé avec soin et avec ordre, comme si le propriétaire de cette garde-robe invraisemblable en faisait un continuel usage.
Dans ce qu'allait entreprendre l'ancien policier, le personnage si bien incarné de M. de Lizieux ne devait pas apparaître.
Il ne fallait pas que qui que ce soit pût se douter de la part que prendrait le propriétaire de l'hôtel de la rue de Courcelles aux événements qu'il allait préparer.
C'est sous des déguisements nouveaux qu'il agirait, sûr que personne ne pourrait ainsi le reconnaître, car il était conscient de l'Iiabileté qu'il apportait en ses transformations.
M. de Lizieux avait conservé pour lui seul la clef de la porte donnant sur le jardin de l'hôtel, par laquelle il s'était introduit pendant la nuit qui précédait le mariage de Jane de Champtocé, lorsqu'il pénétra dans l'hôtel de M"' de La Possonnière pour y voler les lettres de Léon des Roselles.
Cette porte était condamnée, ou du moins les domestiques de l'hôtel, — peu nombreux en vérité, — l'avaient toujours considérée ainsi.
Nous (lisons que les domestiques de M. de Lizieux étaient peu nombreux, et en effet, malgré sa fortune, l'habile gredin avait tenu à ne pas s'entourer d'un nombre inutile de serviteurs qui sont quand même les continuels espions de leurs maîtres.
Il avait même résisté, plus lard, aux invitations de José qui aurait voulu avoir une maison mieux montée, pour faire plus ample étalage de son opulence.
A Ludovic, son ancien valet de chambre que nous connaissons, son honune de conliancc (|ui avait la haute main sur le personnel, (jui était une sorte de majordome, il n'avait adjoint que huit personnes, en comptant David, le petit groom, plus spécialement attaché au service de José.
Parmi ces domesliqiics, pas une seule feuune.
Us avaient tous été choisis avec le plus grand soin, et le propriétaire de
Non, c'est une pauvre orpheline qu'il a pour ainsi dire adoptée, répondit^le prêtre
[P. IIIS.)
l'hôtel de la rue de Courcelles savait qu"il pouvait absolument compter sur leur dévouement.
Le concierge, Sylvain Mauront, était le frère de Thomas, le chef de cuisine, veul' comme lui, et ayant pour aide son fils Alexis.
il y avait en outre un domestique belge, Gilles Forgout, une sorte de colosse d'une pauvreté d'intelligence reconnue; Henry, le cocher, Fioor, le
valet de pied, et Williams le palefrenier, étaient Anglais tous les trois et ne connaissaient pas un mot de français.
Telle était toute la maison.
Largement payés, jamais tourmentés par un maître peu exifteant, ils tenaient tous à leurs places et servaient avec autant de zèle que de dévouement.
De leur côté, le maître-chanteur n'avait absolument rien à craindre.
Les précautions, d'ailleurs, seraient minutieusement prises pour que tout ce qu'il voudrait passât absolument inaperçu dans l'hôtel.
Par la petite porte du jardin, il pourrait sortir et rentrer sans être vu.
Il était certain que rien ne viendrait entraver ses projets et que personne ne pénétrerait le secret de ses résolutions.