LES PREUVES
Quelle que soit la force des présomptions qu'il avait conçues, l'ancien policier voulait en avoir au plus tôt la confirmation.
Il pensa qu'à l'évêché de Versailles il trouverait probablement quelqu'un qui aurait connu l'ancien curé de Monllhéry, et pour y faire la visite à laquelle il se résolut aussitôt, il prit l'apparence respectable d'un homme d'un certain âge, selon le rôle qu'il avait combiné.
Il portail en entier une bande blanciie, taillée en rond, qui modifiait complètement sa physionomie, et son expression en était encore changée par la suppression du lorgnon qu'on avait l'habitude de voir à M. de Lizieux.
Son costume était celui d'un bon bourgeois provincial, avec son chapeau haut à larges bords, un long pardessus chaudement doublé de ilanelle, une large redingote et un cache-nez.
A la main, il avait une grosse canne de jonc à pomme d'argent.
L'habile grodin avait admirablement réalisé le type d'un homme de soixaiilc-cin(| à soixante-dix ans.
Il complétait à merveille son personnage par l'accent breton le mieux imité.
Le train, qu'il prit à la gare Saint-Lazare, le conduisit directement à Versailles et, aussitôt .irrivé, il se rendit à l'évêché.
MARIEE EN BI.ANG lUc
Il fut reçu par un chanoine à qui il expliqua qu'il avait été l'un des amis d'enfance de l'abbé Verneuil, qui avait été curé de Montlhéry jusqu'en 1871, et donl il avait appris tout dernièrement le décès à Paris.
L'abbé Verneuil, assurait-il, travaillait à un ouvrage philologique sur les origines des différents dialectes bretons, et pour cela il lui avait fourni divers documents auxquels il attachait le plus grand prix.
Il pensait que l'ancien curé de Montlhéry avait confié ces documents et le plan de son ouvrage à un autre ecclésiastique, un de ses amis, peutêtre l'un des vicaires de sa paroisse ou le curé d'une commune voisine, et il voudrait qu'on pût lui indiquer les personnes que connaissait M. Verneuil, afin de découvrir parmi elles celle qui possédait les papiers auxquels il tenait tant.
Cela tombait à merveille.
Il y avait précisément, à Versailles, un prêtre qui avait intimement connu l'ancien curé de Montlhéry.
C'était l'abbé Pottel, ancien curé d'Arpajon, qui était aujourd'hui supérieur du petit séminaire et qui, certainement, était mieux à même que qui que ce soit de renseigner sur son défunt ami.
Le chanoine indiqua où se trouve le petit séminaire, qui occupe l'ancien bâtiment de la Surintendance, et reconduisit son visiteur jusqu'à la porte de i'évêché.
Berlin avait réellement toutes les chances pour lui et, comme autrefois tout lui réussissait.
Le misérable se félicitait de l'excellente inspiration qu'il avait eue.
Le bonheur le servit encore mieux qu'il s'y attendait.
L'ancien curé d'.\rpajon fut heureux de voir un ami de son ancien confrère, et il le reçut de la façon la plus affable.
Quand il connut le but de la visite du bonhomme, il lui dit :
— J'étais l'ami intime du vénérable abbé Verneuil, mon cher monsieur, et justement, en raison de celte intimité qui nous liait, qui fait qu'il n'avait rien de caché pour moi, qu'il me communiquait tous ses projets, je crois pouvoir vous affirmer qu'il n'a jamais fait l'ouvrage dont vous me parlez.
— Mais pardon, monsieur l'abbé... fit le vieillard. M. Pottel l'interrompit :
— Je ne dis pas qu'il n'en a pas eu l'intention, qu'il n'a pas tracé un plan, pris des notes, préparé ses recherches... Mais je vous assure qu'il ne m'en a jamais dit un mot, ce qui prouve que ce ne pouvait être chez lui qu'un projet à peine ébauché.
— 11 m'a pourtant écrit et je lui ai envoyé des dociniients très importants.
— Il ne m'en a jamais parlé.
— Mon Dieu ! fit le bonhomme avec une désolation qui pouvait passer pour réelle, est-ce que tout cela serait perdu!... Ces documents auxquels je tenais tant... Je ne m'en serais pas dessaisi pour tout autre que pour ce cher M. Verneuil.
— On peut les retrouver, dit le prêtre.
— Ilélas ! j'ai bien peur...
— Vous pouvez faire des recherches.
— Je ferai tout ce qu'il faudra, monsieur l'abbé, car je tiens à ces papiers plus que je ne saurais le dire. Songez donc, des documents qui ont été établis par mon grand-oncle^ qui fut tabellion du roi à Quimperlé, en iTil... des documents d'un prix inestimable pour moi...
L'abbé Potlel demanda :
— Vous les aviez remis vous-même à M. Verneuil ?
— Non, monsieur l'abbé, je le lui avais envoyés.
— Par la poste?
— Non, par messagerie.
— Par le chemin de fer ?
— Oui.
— Vous les aviez expédiés comme chargement, sans doute? demanda le prêtre.
— Malheureusement, je n'ai pas pris cette précaution. ■ — C'est à Montihéry que vous avez adressé ce colis?
— Oui, à Montihéry même... Je dois avoir encore le récépissé chez moi, à Plouarmel, bien que je vous parle de longtemps.
— En effet, dit le supérieur du petit séminaire, car l'abbé Verneuil a quitté la cure de Montihéry au moment de la guerre de 1871).
— J'ignorais tout cela, répondit le taux bonhonnne breton, car j'ai été très longtemps malade, frappé d'une paralysie qui m'a «loué sur un lit pendant de longues années, me privant même de l'usage de la parole... et ce n'est que depuis troi« mois que j'ai appris la n.orl de ce cher abbtS Verneuil.
— Votre envoi est donc antérieur à la date de ces tristes événements?
— C'est à peu près à celte époque, répondit lierlin en faisant un clfort comme pour rechercher une date dans ses lointains souvenirs.
Il parut réfléchir un instant.
Puis, après un silence :
— Oui, c'est bien cela, dit-il, c'est en janvier que j'ai fait l'expédition.
MARIÉE EN BLANC lin
— En janvier 1871.
— Oui... 1871... Oh ! je m'en souviens comme si c'était hier : une petite caissette en bois blanc, dont l'intérieur était tapissé de papier peint comme une malle... elle était attachée avec une assez forte ficelle... C'est moi-même qui l'ai remise au messager de Plouarmel, pour qu'il en fasse l'expédition.
— On pourra sans doute la retrouver, dit M. Pottel. Cependant, je dois vous dire que l'abbé Verneuil ne l'avait pas à Paris où il a résidé après la guerre, et où je suis allé souvent lui rendre visite... Il m'en aurait certainement parlé.
— Il ne l'avait pas?
— Non, j'en suis sûr.
— Ah ! si je n'avais pas été si malade, je m'en serais occupé plus tôt, car je me serais inquiété en voyant que je ne recevais aucun accusé de réception... mais malade comme je l'ai été... Oh ! mon Dieu, quel malheur pour moi !... quelle perte !...
— Vous n'avez pas reçu d'accusé de réception ?
— Non, monsieur, jamais.
Et le faux vieillard expliqua :
— C'est au mois de juin 1870 que j'ai reçu la lettre par laquelle M. Verneuil me demandait ces documents dont nous avions parlé dans le temps. Je lui répondis aussitôt que j'allais les rechercher et que, dès que je les aurais réunis, je les lui enverrais. Il me fallut assez longtemps pour me procurer tous ces papiers qui étaient mêlés à bien d'autres, pour les classer, pour les annoter, et je n'ai pu terminer cette besogne qu'après le jour de l'an.
Puis, changeant de ton, — car c'était là que l'habile gredin voulait en venir sous le couvert de l'ingénieux prétexte qu'il avait pris, — il demanda :
— Vous avez vu M. Verneuil aussitôt après son départ de Montlhéry?
— Le jour même de son départ, répondit le supérieur du petit séminaire.
— Le jour de son départ !
— Oui, mon cher monsieur.
— A Paris?
— Non, à Arpajon.
— Près de Montlhéry?
— A quelques kilomètres.
— 11 n'est donc pas venu tout de suite à Paris?
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— Nous y sommes arrivés ensemble le lendemain, répondit l'abbé Pottel.
J'étais à cette époque curé à Arpajon, expliqua-t-il. Nous étions, comme je vous l'ai dit, très liés ensemble, le cher abbé Verneuil et moi. Les Prussiens venaient d'arriver à Monllhéry, d'y brûler le château, d'y massacrer les malheureux habitants qui avaient essayé de résister, et il avait réussi à s'enfuir en emportant les vases sacrés de la paroisse. 11 avait avec lui une enfant, une pauvre petite fillette de cinq ans environ, un amour de petit ange, qui s'était enfuie épouvantée...
— Une enfant!... fit Berlin.
Il arrivait aux faits qu'il voulait connaître.
— Oui, une enfant qu'il avait trouvée sur la route, au milieu de la nuit, grelottante de froid, tremblante de peur...
— M"' Miette Verneuil !
— Oui, c'est cela.
Le faux vieillard voulait faire voir qu'il était bien renseigné.
— Je la connais, dit-il, je l'ai vue à Paris. Je croyais que c'était une parente de M. Verneuil.
— Non, c'est une pauvre orpheline qu'il a pour ainsi dire adoptée, répondit le prêtre.
— Une orpheline !
— Ou du moins, c'est ce que l'on a cru. Cette enfant avait été placée en garde, par sa mère, chez de braves gens de Montlhéry, des paroissiens du vénérable abbé Verneuil, les époux Loiscau, qui étaient les gardes et les jardiniers du château, et depuis longtemps ils n'avaient plus eu de nouvelles de la mère, qui était morte sans doute et dont on n'a pu jamais découvrir la famille, malgré toutes les recherches auxquelles on s'était livré.
J'ai su tout cela plus tard par mon ami l'nbbé Vi^ruouil, ajonln M. Pottel, car il s'est attaché à celte cnfanl, il l'a gardée auprès de lui cl il l'a élevée lui-même.
Berlin savait maintenant ce qu'il voulait.
La jeune fille qu'il avait vue, Miette, était bien la fille de Léon des Rosolles et de Jane.
C'était bien elle que M°" Rollami avait remise à M"" Dannièro, elle que celle dame avait placée chez les jardiniers de Montlhéry.
C'était elle qui aimait .\dricn de Salverne.
Bien ne l'intéressai l plus.
11 écoula pourtant lous les renscigneuicnls que le suju-iicur du petit séminaire lui donna encore sur la jeune fille.
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II parla de ses prétendus documents et il finit par conclure, d'accord avec son interlocuteur, que le colis devait avoir été égaré dans le désarroi qui régnait à cette époque.
Le faux Breton manifesta son désespoir de ne pouvoir parvenir à retrouver ses précieux papiers et, finalement, il se retira après avoir remercié l'abbé Pottel de la complaisance qu'il avait mise à le renseigner.
— Ah ! c'est la fille de M. des Roselles ! se disait-il en partant, avec une joie sauvage. Sa fille qu'il croyait morte, sans doute!... Sa fille qui vit toujours et que je tiens enfin, à la place de l'autre qui m'a échappée !
Et dans son esprit infernal, le monstre savourait par avance les horribles délices de sa haine satisfaite, en méditant les plus épouvantables projets.
— La fortune d'Azergues m'échapperait! se dit-il, allons donc!... M. de Salverne n'a pas encore épousé la fille de Jane!... Sa fille!... Notre fille à tous deux, Jane!... oui, notre fille!... Il faudra bien que vous le sachiez I