‹ Mariée en blancChapitre 59 sur 142 · LA HAINE · texte numérisé non relu

LA HAINE

José de Lizieux avait attendu avec impatience le retour de la famille d'Azergues à Paris.

Il s'était promis de revoir Luce ou de lui écrire, pour lui demander l'explication de sa conduite.

Puis, quand il sut que le duc était de nouveau installé dans son hôtel de la rue de Grenelle, il n'osa rien faire.

Il commença plusieurs lettres qu'il déchira successivement, après en avoir écrit quelques lignes, ne trouvant pas les expressions pour dire ce qu'il voulait, ou bien, quand il s'exaltait, constatant qu'il avait maladroitement perdu toute mesure.

Il alla rôder plusieurs fois aux environs de l'hôtel, mais la crainte d'être remarqué lui fit promptement abandonner la place.

Malgré la défense que M. de Lizieux lui en avait faite, il songea de nouveau à écrire à Adrien de Salverne une lettre anonyme pour lui révéler la conduite antérieure de sa fiancée; mais il craignit que Luce ne comprit qu'il était l'auteur de cette dénonciation, et que cette manœuvre ne le perdit irrémédiablement dans son esprit.

Le fat enrageait.

Pélago, qui comprenait bien ce qui se passait en lui, ne cessait de le railler, comme elle l'avait déjà fait.

Au fond, elle était bien heureuse que le projet de mariage de José avec Luce d'Azergues n'ait pas abouti, car elle n'y avait consenti qu'à contre-cœur.

Elle se soulageait, maintenant, elle se vengeait de l'infidélité de José en l'accablant de sarcasmes qui augmentaient son dépit et sa colère.

Car José avait conçu pour Adrien de Salverne une haine farouche.

Jamais il ne lui avait plu, du reste.

Au collège d'OuIllns, autrefois, il se le rappelait, il ne l'aimait pas.

11 y avait entre eux une antipathie réelle.

Plus tard, ils s'étaient rencontrés dans le monde par l'intermédiaire de Paul des Roselles, l'ami intime du jeune officier; mais José avait dissimulé l'aversion qu'il professait pour Adrien de Salverne, à cause de son ami dont il avait besoin pour se rapprocher de la famille d'.Vzergues.

Maintenant, ces sentiments étaient devenus une haine véritable.

Adrien de Salverne était pour lui non seulement un rival, mais le rival heureux, le rival préféré.

Pélago se délectait de ses fureurs.

Elle s'amusait à exciter sa colère par ses railleries.

Elle ne manquait jamais de lui montrer tout ce qu'elle trouvait dans les journaux sur le jeune officier d'état-major.

Ce fut elle qui, la première, lui apprit la noiniualiou du (iancé de M'-* d'Azergues au grade de commandant.

— Commandant!... s'écria le fils de Carmen, s'il n'y a pas de quoi se tordre!... Ah! elle sera jolie, l'armée française, si elle est toute composée d'officiers de cette trenqje!... des officiers de salon qui ga;.;nent leurs galons dans les boudoirs et dans les antichambres!...

— Mais, mon cher, riposta Pélago, c'est ce qu'aime M"" d'Azergues, et il faut convenir qu'elle a fort bon goût. Ça fait très bien, un officier!

— Oh! oui... l'amour de la culotte de peau!...

— L'amour du panache!... Ce n'est pas toi, mon ii.uivre José, qui

aurais pu lui donner cette satisfaction; tu n'as pas assez de prestige!...

— Ah! non, je n'ai pas ce prestige-là et je ne le regrette pas, 11 faut réellement n'être bon à rien et n'avoir pas un sou vaillant pour embrasser cette carrière !

— Je ne trouve pas, mon cher, répondit Pélago; il y a des officiers rudement chics et 1res riches, comme Raymond, par exemple.

— Oh! de Coursades, oui... c'est une exception; mais pas le capitaine de Salverne !

— Commandant, mon ami!

— Oui, commandant.

— Et chevalier de la Légion d'honneur!

— Et puis quoi, encore?

— Ne t'inquiète pas, il arrivera à tout ce qu'il voudra.

— Grâce au bras long du duc d'Azergues!...

— Grâce à tout, car .M"' d'Azergues voudra être la générale de Salverne, et elle le sera.

José était furieux.

— Ah ! laisse-moi donc, avec ton de Salverne ! s'écria-t-il pour en linir.

C'est ce qu'il faisait, chaque fois que Pélago ramenait la conversation sur lui.

Le capitaine de Coursades était revenu chez Bertha, et un soir José et Pélago les rencontrèrent tous deux à l'Opéra.

Au buffet, pendant l'entr'acte, Pélago demanda des nouvelles d'Adrien de Salverne.

Elle voulait encore faire enrager son amant.

— J'ai appris, dit-elle, sa nomination de commandant et sa décoration, ainsi que la nouvelle de son prochain mariage avec la fille du duc d'Azergues : tous les bonheurs à la fois !

José de Lizieux pinçait les lèvres.

— De Salverne mérite tous ces bonheurs, répondit Raymond de Coursades, et je m'en suis réjoui bien vivement pour lui.

— C'est, en effet, un charmant garçon, ajouta Pélago, et je ne suis pas étonnée que, bien que n'ayant pas de fortune personnelle, il fasse un aussi brillant mariage.

— Parbleu! siffla la voix de José de Lizieux, quand on n'a pas le sou, on cherche une femme qui en ait... on redore son blason!

Au premier mol, Raymond s'était tourné du côté du fils de Carmen. 11 l'écouta jusqu'au bout, puis il haussa les épaules et il dit :

— Vous diles là, de Lizieux, une bêtise plus qu'une méchancctr.

— Une bêtise !

— Une énormité. Quand on porte une épée, mon cher, on n'a pas besoin de blason, et l'or de l'épaulette en vaut un autre.

— Oui, vous êtes officier...

— Et j'en suis aussi fier que de mon nom et que de mon titre.

— Vous avez raison, bégaya l'amant de Pélago, qui commençait à se trouver embarrassé pour répondre, en face de l'attitude qu'avait prise le capitaine de Coursades ; mais vous n'êtes pas à comparer à M. de Salverne.

— Pourquoi donc?

• — Dame!... voyons... ce n'est pas la même chose...

Mais Bcrlha s'apprêtait à intervenir.

Elle avait peur que la conversation ne dégénérât en dispute, car elle connaissait le caractère de Raymond et elle savait quelle amitié dévouée il avait pour Adrien de Salverne.

Mais Pélago dit :

— Il y aurait, j'en suis sûre, bien d'autres jeunes filles aussi riches que la fille du duc d'Azergues, qui auraient épousé M. de Salverne... Un officier comme lui...

José eut un éclat de rire inconvenant.

— Laisse donc, dit Bertha en s'adressant à Raymond qui allait répondre pour prendre la défense de son ami. Tiens, on sonne.

La sonnette annonçant la fin de l'entracte se faisait, en clTet, entendre.

On se leva aussitôt et chacun regagna sa place, José et Pélago dans une loge, Bertha et le capitaine de Coursades dans une baignoire.

Le rideau n'était pas encore levé.

Pélago, heureuse de ce qui venait de se passer, en profita pour railler le prétendant évincé.

— Tu t'es fait moucher, mon pauvre José, dil-cllc en riant.

— Moucher! fil-il.

— Pour sûr!... et lu dois à Bertha de ne pas avoir été plus vertement relevé, car, si elle n'avait pas mis fin à celle conversation en se le va ni...

— Ah!... que serait-il donc arrivé?

— Il serait arrivé que de Coursades t'aurait appris à mieux paiior de son ami.

— Ah! elle est bonne, celle-là! s'écria le jeune fat; j'aurais bien voulu le voir!...

— M. de Salverne n'était pas là pour te répondre, de Coursades a naturellement pris sa défense.

— Et tu crois que si de Salverne avait été là, je me serais gêné davantage?... Tu crois que je ne lui aurais pas dit ce que je pense, à M. le commandant de Salverne lui-même?

— Tu aurais peut-être réfléchi.

— Eh bien ! j'aurais voulu que tu voies ça !... oui, j'aurais voulu qu'il fût là, pour lui dire ce que je pense.

— Tu le détestes donc tant que ça?

— Je ne lui fais pas cet honneur : je le méprise!

— Il est probable que M. de Salverne se moque pas mal de toi, fit Pélago, qui était heureuse de la nouvelle colère de son amant. En attendant, c'est lui qui épouse M"' d'Azergues et ses millions, et toi, mon cher, tu passes à côté... Voilà ce qui te défrise, avoue-le!

— Son mariage n'est pas encore fait, riposta José de Lizieux ; tu

verras ça.

Adrien de Salverne ne pouvait se douter de la haine dont il était l'objet de la part du fils de Carmen.

Entièrement absorbé par la folle passion que les savantes intrigues de Luce avaient allumée en lui, il vivait en dehors de tout ce qui ne se rapportait pas à elle.

Il passait toutes ses après-midi à l'hôtel de la rue de Grenelle, et il semblait vivre absolument hors du monde, tant l'habile enchanteresse avait su prendre possession de son esprit tout entier.

Il se sentait profondément touché par la sincère affection qu'on lui témoignait de toutes parts dans cette maison, dans celte famille dont chaque membre avait pour lui la plus coitliale estime.

Tous ses amis le félicitaient sur son prochain mariage et se réjouissaient du bonheur qui lui était échu, car on s'accordait de partout pour trouver qu'il le méritait bien.

Paul des Roselles, qui était venu voir son tuteur dès son retour de Nice, avait appris aussitôt ce qui se passait, et il était heureux de voir que son ami Adrien était définitivement détourné de la fâcheuse résolution qu'il avait prise de quitter l'armée.

Peut-être, lui qui connaissait à merveille le détestable caractère de Luce, ayant vécu si longtemps auprès d'elle et l'ayant jugée sans être aveuglé par l'affection, comme l'étaient ses parents, aurait-il préféré voir

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de Salverne choisir ailleurs celle à qui il remettait le soin de son bonheur à venir.

Mais il le vit si complètement épris, si enthousiaste ; Luce, ellemême, lui parut à un tel point changée, qu'il se réjouit quand même de ce qui était arrivé.

Paul des Roselles était lui-même entièrement absorbé par son amour.

Il allait deux fois par semaine à Cormeilles, et il passait une journée entière auprès de Magali.

II partait ordinairement à cheval, faisait une promenade au bois de Boulogne, déjeunait au château de Madrid, et de là il se rendait à la villa de son oncle.

Au bois, il rencontrait souvent ses amis, Raymond de Coursades entre autres, qui y chevauchait presque tous les malins, soit avec le général d'Yrvoix, soit avec Adrien ou avec d'autres officiers.

Un matin, il s'y trouva seul avec le jeune capitaine.

Les deux amis se promenaient depuis quelque temps ensemble, lorsqu'ils rencontrèrent, près de l'allée de la Reine Marguerite, une cavalcade de quatre personnes.

— Adrien! fit aussitôt le neveu de Léon, en reconnaissant son ami.

— Avec M"= d'Azergues, le comte et la comtesse de Bellegarde, ajouta Raymond.

— Vous saviez qu'ils devaient venir?

— J'allais justement vous le dire, au moment où nous les avons aperçus, répondit le capitaine de Coursades. J'ai vu de Salverne hier soir, chez mon père, où il dînait avec la famille de sa fiancée, et il m'a annoncé qu'il devait venir ce malin au bois avec elle. Il est si heureux, ce pauvre garçon.

Les deux amis se rapprochaient du groupe de cavaliers, et du plus loin les saluts furent échangés.

Ils firent tourinr hriile à leurs chevaux et se rangèrent auprès d'eux pour continuer la promenade en leur compagnie.

Ils se dirigeaient vers le champ d'entraînement de Hagatellc, où le comte de Bellegarde voulait voir l'exercice de ses flievaux, qui se pn'-paraienl aux épreuves des prochaines réunions.

A l'entrée de la route de Sèvres, on se trouva subitement en présence de José de Lizieux qui él.iil en pliaéton avec David, son pclil groom, assis à côlé de lui.

II venait de déboucher par la porte de Bagatelle el il rendait la main

Renaud !... fit de son côté le fiancé d'Alice. Mon brave Renaud ! (P. 1151.)

à son trotteur, qui s'allongeait à une grande vitesse, lorsque la rencontre subite de la cavalcade effraya son cheval.

L'amant de Pélago fit tous ses efforts pour le retenir, et il n'y parvint qu'avec peine.

Cavaliers et amazones s'étaient aussitôt arrêtés, pour lui laisser le passage libre.

L'émotion produite par celte rencontre inattendue, et les efforts qu'il

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