‹ Mariée en blancChapitre 7 sur 142 · LES APPRÉHENSIONS DE L'AVENIR · texte numérisé non relu

LES APPRÉHENSIONS DE L'AVENIR

Léon des Roselles cherchait à dissimuler ses préoccupations, et c'est pour cela qu'une fois à bord il vint prendre place sur la passerelle à côté de Mouredu.

Il éprouvait le besoin de se recueillir, de réfléchir à la situation nouvelle qui allait être créée, avant d'en causer avec M"' Mercier.

Magali était avec elle et avec Norine dans le petit salon du yacht, car la soirée était fraîche.

Le Yenl-debout avait démarré.

Il marchait à une bonne allure et certainement, à ce train-là, on ne mettrait pas une heure à refaire toute la roule jusqu'à Herblay.

Les feux vert et rouge, à bâbord et à tribord, allumés aux deux extrémités de la passerelle, jetaient des lueurs aux reflets prismatiques sur les ondulations du fleuve dans lequel se mirait le disque argenté de la lune.

Mouredu, malgré l'envie de causer qui le démangeait, n'osait troubler la méditation de Léon.

11 l'observait et il se disait :

— Le commandant a quelque chose qui le travaille... Je parie qu'il a compris la chose... Eh! pardi, y avait qu'à ouvrir les sabords pour s'en rendre compte. \

Oui, Léon des Roselles était profondément préoccupé par les conjectures nouvelles que son esprit entrevoyait.

Il ne doutait pas de la sincérité de l'amour de son neveu et il ne se

dissimulait pas mainlenant que l'éloignement qu'il lui avait demandé de s'imposer ne ferait qu'en aviver la force.

Sans doute Magali ne pourrait trouver un fiancé plus digne d'elle, qui puisse lui donner plus de bonheur que Paul ; en somme, il faudrait bien en arriver là un jour ou l'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Mais ce raisonnement n'empêchait pas le malheureux de redouter cet événement à cause des conséquences qu'il pourrait avoir pour. Jane qui apprendrait sûrement ainsi que l'une de ses lilles était vivante. ■

Il ne voyait aucun moyen de l'éviter et c'est à chercher ce qu'il pourrait faire pour cela qu'il appliquait en ce moment toutes les forces de son imagination.

Lorsqu'on fut rentré à la villa, Léon, après avoir embrassé sa fille, se dirigea vers la chambre de M"' Mercier.

Il frappa doucement.

L'institutrice vint lui ouvrir.

Il lui dit à voix basse de venir le rejoindre dans le petit salon du premier qui séparait les deux ailes de la maison.

Il ne voulait pas lui parler là, car la chambre de Magali était à côté de la sienne et elle aurait pu entendre ce qui se disait.

Alors, quand elle fut seule avec lui, M"° Mercier dit la première :

-^ Je sais ce que vous avez à me dire, car moi-même je vous aurais entretenu demain du même sujet. — C'est de Magali et de M. Paul que vous voulez me parler, n'est-ce pas?

— Vous avez compris, n"est-il pas vrai ? demanda vivement Léon.

— Est-ce que « ma fille » peut avoir une pensée que je ne connaisse pas ?

Elle appuya avec force sur ces deux mots « ma fille », heureuse de pouvoir ailirmer l'alTection malernelle qu'elle lui avait vouée.

— Elle vous a dit?

— Non, mais j'ai compris, dit l'institutrice; je sais lire dans ses yeux qui ne savent pas dissimuler les sensations de son âme. Elle aime M. Paul... elle l'a aimé du premier coup.

— Comme lui.

— Vous avez causé longuement cnseinblc.

— Oui.

— Il vous parlait d'elle?

— Mon neveu, dit Léon des Rosellcs, m'a déclaré tout de suite, et bien franchement, l'impression que Magali avait produite sur lui... il m'en a

reparlé ce soir, avant de me quitter, et il m'a assuré que quelle que soit la spontanéité de ses sentiments, il était sûr de l'aimer.

— Magali est assez belle et assez aimable, convenons-en, n'est-ce pas ?

— Je le crois sincère... mais j'entrevois avec terreur les conséquences de cet amour.

— Ah ! mon cher ami, j'y ai déjà pensé aussi, et tantôt, en revenant, tout en observant notre fille, je prévoyais avec appréhension tout ce qui pourrait arriver... Car pour moi, je n'en doute pas, cet amour sera durable.

— C'est aussi mon avis, dit Léon des Roselles, et sans ce que je redoute, je conviendrais volontiers que ma chère Magali trouverait diflicilement un homme à qui je la donnerais plus volontiers que Paul.

— M. Paul est admirablement doué sous tous les rapports, compléta M"' Mercier. A une intelligence d'élite il joint les plus grandes qualités de cœur.

— Il est sérieux, loyal et honuâte.

— Oh! oui, Magali serait heureuse!...

— Mais je suis épouvanté quand je songe à ce qui se prépare, à ce qui sera inévitable si cet amour aboutit à un mariage que cependant je n'aurais pas la force d'empêcher, car avant tout je fais passer le bonheur de ma fille.

— Oui, j'y songe aussi, dit la tendre amie de Jane, et bien des fois, dans cette prévision, j'ai redouté cet événement en pensant à vous... et à elle.

— A Jane!... fit Léon avec tristesse.

— Pauvre ami, comme vous l'aimez toujours ! Léon n'eut qu'un soupir pour répondre.

Aucun terme n'aurait été capable de traduire les sentiments de son cœur, car son amour, loin de s'être apaisé, avait pris, dans le malheur qui l'avait frappé, des forces plus puissantes.

Après un court silence, il reprit :

— J'ai songé souvent à la perspective qui s'ouvre aujourd'hui, nu jour où je serais obligé de dire à ma fille : « Oui, aime, c'est ton droit, et ce sera ton bonheur !» — Je vous en ai parlé bien des fois, depuis deux ans surtout, et je vous ai dit les pressentiments qui m'assaillaient.

Quel que dut être celui à qui ma chère enfant donnerait son cœur, je serai obligé de lui faire l'aveu de la tache qui flétrit sa naissance, de lui dire que Magali est ma fille et de lui avouer qu'elle n'a pas de mère.

A lui, à Paul, cet aveu sera moins pénible et à ce point de vue les conséquences seront certainement moins redoutables.

— Ah! je vous comprends bien, dit M"= Mercier, car j'ai aussi prévu

le malheur dont vous voulez parler. Comme vous, je me suis dit qu'il pourrait se faire que celui qui aimerait notre chère Magali, ou peut-être sa famille, pourrait trouver un obstacle infranchissable dans cette situation irrégulière.

— Oui, c'est cela.

— Alors, si cette pauvre Magali l'aimait sincèrement, son cœur pourrait être brisé en étant obligée de renoncer à cet amour.

— C'était là ma terreur.

— Et vous avez raison de dire qu'à ce point de vue il est préférable que ce soit M. Paul que son cœur ait choisi.

— Oui... à ce point de vue, fit Léon avec amertume. — Mais le reste ?

— C'est le reste, en effet, dit l'amie de Jane, qui, comme vous, me préoccupe maintenant.

— Lui !... Le filleul du duc d'Azergues !... Son pupille!...

— C'est épouvantable !

— Si Paul aime réellement ma fille, ce mariage ne pourra se faire à l'insu de son tuteur!

— Hélas!

— Alors, il faudra bien que Claudius sache la vérité.

— Il ignorera, dit M"' Mercier, quelle est la mère.

— Mais... elle !

— Pauvre Jane !

— Elle comprendra sûrement que Magali est sa fille... que c'est l'une des deux enfants qu'elle croyait mortes !

— C'est malheureusement inévitable.

— Et que faire cependant?... Puis-jc, si ma fille l'aime, me résoudre à faire le malheur de toute sa vie?

— Quelle alternative!

— Vous comprenez ce que je souffre en entrevoyant ces menaces?

— Oh! oui, mon pauvre ami, je le comprends... Je compatis à vos douleurs et je souftre avec vous.

— Que faire? mon Dieu?... (|ue faire?

— 11 n'y a, hélas! licn à faire, dit rinstitulricc. — Il faut nous en rcmcllre à Dieu du soin de régler les ('véncmcnls (pie nous n'avons pas la puissance de. coujuri'i'.

Il y cul un long silence.

Léon des lîoselles était accablé dans une prostration indiiii)le.

M"' Mercier le regardait avec compassion, car, sachant tout ce que le

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malheureux avait souffert, connaissant tous les secrets de son cœur et toutes les tendresses de son âme généreuse, elle comprenait ce qu'il souffrait encore.

Enfin Léon releva vivement la tête.

— Je deviendrais fou en y songeant, dit-il avec douleur. Et d'une voix vibrante il ajouta :

— Ma fille!... Ma fille avant tout!... Si Dieu a permis que l'une de mes enfants me soit enlevée, s'il me l'a prise avant que j'aie eu le temps de la connaître et de l'aimer, il ne peut pas m'avoir laissé l'autre pour me faire assister à son malheur, pour me contraindre à en être moi-même la cause... Non, ce n'est pas possible !... Alors, Magali d'abord !

— Et vous avez raison, mon cher ami, dit M"' Mercier en lui prenant la main.

Et tout bas elle ajouta :

— Qui sait?... Nous ne connaissons ni l'un ni l'autre l'avenir... Qui sait?

Magali, seule dans sa chambre, n'avait pu trouver tout de suite le sommeil.

Son esprit était plein de l'image de celui à qui elle avait ingénument donné son âme tout entière.

Elle avait goîîté, en cette journée, le plus doux bonheur qu'il lui eiît été donné jusque-là de connaître.

Ignorante des ineffables sensations de l'amour, il lui était impossible d'analyser ce qui se passait en elle.

Elle se sentait métamorphosée, née en quelque sorte à une existence nouvelle.

Elle était heureuse et, s'il lui avait fallu dire son bonheur, elle n'aurait trouvé aucune expression capable de le rendre.

Longtemps elle songea à Paul, dont sa pensée était uniquement préoccupée.

11 lui semblait le voir encore auprès d'elle, entendre sa voix, sentir sa main dans la sienne, lire dans ses regards ces choses exquises dont elle ignorait même le nom et comprendre ce langage du cœur que pourtant elle n'avait jamais appris.

C'est en pensant à lui que le sommeil la surprit enfin et il n'eut pas la cruauté de chasser de son esprit l'image de celui qu'elle aimait.

Elle vit Paul en songe et le songe compléta la réalité.

Alors Magali eut cette douce illusion que crée le rêve d'entendre

Paul lui parler d'amour, de sentir ses lèvres brûlant?? se poser sur son front et lui donner le premier baiser, le baiser qui consacre les promesses du cœur, qui scelle les serments éternels.

Elle le voyait et elle l'entendait.

Rien ne s'opposait à son bonheuret elle ne pensait pas qu'il pût exister une félicité pareille à la sienne.

Le lendemain, au rêve succédait la réalité.

Paul n'était plus là.

Le doux visage de Magali avait une expression de mélancolie que M"' Mercier la première et Léon des Roselles ensuite remarquèrent en l'embrassant comme chaque jour, à son réveil.

Ils n'osèrent l'interroger.

Peut-être la conversation, si l'on venait à parler de Paul, permettraitelle de sonder l'état de son âme.

Il n'en fut pas question cependant.

Magali demeurait en proie à une vague tristesse que reflétaient ses grands yeux aux lueurs verdàlres.

Léon et M"^ Mercier comprenaient bien ce qui se passait en elle.

Le soir, après le dîner, tandis que l'on causait plus longtemps que de coutume, tous réunis dans la salle à manger, Mouredu dit :

— Eh bé ! mon commandant, nous la faisons pas celle vieille partie de piquet?... Vous savez que je vous ai roulé avant-hier, que! et que je vous dois une revanche.

Léon et Tistin faisaient, en effet, une partie de cartes, presque chaque soir, tandis que Magali, Norine et M"= Mercier causaient ou rcgardaionl enscn:ble les journaux illustrés que l'on recevait assez nombreux à la villa.

— Allons, faisons cette partie, répondit Léon des Roselles.

.Magali se leva et donna l'ileiiiéinc le jeu de caries et le panier de jetons.

— Ce soir, dit-elle, c'est vous qui gagnerez, pelil père, je sens ça.

— Alorsc, si lu te mets contre moi, dit Mouredu, je suis démàlé du coup.

Mais Léon, absorbé par les préoccupations qui n'avaient pas cessé de l'assaillir, n'avait pas, ce soir-là, la lèlc au jeu,

il faisait faute sur faute.

Ce fui noire ami qui gagna la partie sans cependant avoir eu un jeu bien favorable.

— Kh bé ! quoi donc, mon comniandanl, s'écria-l-il, il n'y a donc plus de veut dans les voiles ce soir?

MARIEE EiN BLANC

Le samedi soir, après le départ d'Adrien, Miette était demeurée pensive. (P. S61.)

Et sur un autre ton :

— Ah! té, ajoula-t-il, je sais bien ce qui vous préoccupe. — Vous pensez à votre neveu, à M. Paul que vous avez eu tant déplaisir à voir liier, que?

Léon jeta les yeux sur sa fille avant de répondre et ses regards se rencontrèrent avec ceux de M"= Mercier.

Au nom que Mouredu avait prononcé, l'adorable jeune fille avait senti en elle une commotion indicible.

Elle avait pâli.

— Sans doute, répondit des Roselles, j'ai été heureux de le voir...

— Un brave garçon ! fit Mouredu. — En le voyant, je me figurais vous voir lorsque vous étiez enseigne de vaisseau à bord de La Bérénice. — Il aurait fait un chic officier, que, mon commandant?

Puis Tistin s'adressa à Magali :

— Et loi, ma belle, comment tu le trouves, M. Paul? n'est-ce pas qu'il ressemble à petit père?

— Oui, c'est vrai, répondit la jeune fille d'une voix qui trahissait son émotion.

Tistin sourit en l'entendant.

M"'= Mercier dit à son tour en s'adressant à Léon :

— Je trouve, en effet, que M. Paul vous ressemble beaucoup.

— Si vous vous souvenez de mon frère, répondit des Roselles, vous devez vous rappeller que nous avions entre nous une grande ressemblance.

— C'est vrai.

— Que fait-il? demanda Norine.

— 11 ne fait rien, répondit Léon.

— Un bon métier, dit Mouredu, seulement les outils sont un peu chers.

Tout le monde sourit.

Magali aussi eut aux lèvres un délicieux sourire et les couleurs maintenant étaient revenues à ses joues.

Elle était si heureuse d'eiitendie jiarlcr de Paul!

Léon observait sa lille.

Mais la conversation prit un autre tour, grâce à M"' Mercier qui rappela les incidents qui avaient marqué les régales auxquelles on avait assisté la veille à Asnières et dont les journaux parlaient.

Il ne lut plus question do Paul.

On n'en parla même pas les jours suivants et Magali conserva inavoué le tendre secret de son cœur.

Il était visililc pour tous ceux qui l'cnlouraienl et qui i'aimaieni (]u'un grand changement s'était produit en elle.

L'amour inconscient qu'elle rediscutait la transfigurait et rcuibclli.s.sail.

En la jeinie lilli', la IcMinie commençait à surgir.

Son Iront, rellétant les préoccu|)alions de son esprit, avait perdu quel(|ue peu de sa purelé, mais ses yeux avaient trouvé un celai inaccoulunié (jui rendait élu(piemment l'anioureux étal de son âme.

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