CHAPITRE CXLIl
l'adversaire d'adrien de salverne
La promenade n'avait pas été gaie.
Les préoccupations douloureuses de Miette étaient visibles.
En rentrant, le soir, Alice avait appris à sa mère ce qui était arrivé et l'excellente femme, qui avait bien compris quel était l'état du cœur de la malheureuse jeune fille, s'eflorça de la réconforter par les paroles les plus affectueuses.
On frappa à la porte.
C'était M"" Putot qui venait apporter à la jeune ouvrière un coupon de satin qu'elle avait acheté pour faire la garniture d'un corsage.
En causant, elle remarqua le trouble et l'émotion de Miette.
Elle lui demanda :
— Vous êtes toute pâle... Est-ce que vous êtes malade, mademoiselle Miette?
— Non, madame, répondit la jeune fille.
— Mais vous avez quelque chose?
— C'est une mauvaise nouvelle que j'ai reçue.
— Ah!... une mort peut-être?
H;i6 MARIÉE KN BLANC
Miellé élait conlrariée d'êlre interrogée ainsi, car elle préférait garder sa douleur secrète; mais elle ciul voir une lelle commisération dans l'accent de celle dame qui paraissait lui porter un si grand intérêt, qu'elle répondit :
— Non, madame... ce n'est pas une mort... Alors, M'"^ Davoul intervint.
Elle prit à part M"'" Putol et, en quelques mois, elle lui apprit la nouvelle.
— La pauvre entant, lui dit-elle à demi-voix, vient d'apprendre qu'une personne qui lui est chère doit se battre en duel... Voilà la cause de sa douleur.
Elle ne révélait rien ainsi.
Mais Palmyre, au courant de la situation, avait compris aussitôt qu'il s'agissait d'Adrien de Salverne.
Nul autre ne pouvait intéresser la jeune fille à ce point.
Elle la consola de son mieux, tout en se montrant très réservée, n'adressant plus aucune question, maintenant qu'elle savait ce qui l'intéressait, et elle se hâta de redescendre chez elle pour annoncer la nouvelle à son amant.
En apprenant cela, Berlin bondit.
Du premier coup il comprit que c'était avec José que le commandant de Salverne se battait.
Il en eut l'intuition soudaine.
— Sacré animal! s'écria-t-il avec colère, je suis sûr qu'il doit avoir fait quelque bêtise I
L'ancien maître de tiiuonerie se demandait avec anxiété quelles pouvaient être les causes de celle rencontre.
11 fallait absolument que José ail tenu ipielques propos téméraires, irréllécliis, sur Luce d'Azergues sans doute, pour (jue le commandant de Salverne eût pris parti contre lui.
.Mais Berlin n'avait pas la paliencc d'allendre.
Comment serait-il renseigné, du reste, s'il n'allait pas s'enquérir luimême?
H résolut donc de s'informer tout de suite.
Bien ne lui était jibis facile.
— Ne m'attends pas ce soir, dit-il à Palmyre, car je ne sais pas à quelle heure je lenlrerai. Tu diras ipie j'ai été obligé de m'ab.'îonler.
Il sortit.
Sur l'avenue, il prit un li;M ic cpii passait à vide cl, malgré b' peu
MARIÉE EN BLANC llo7
d'éloignement de la gare Sainl-Lazare, il le prit pour s'y faire conduire.
Il se rendait à Bougival.
Pour s'informer utilement, pour voir José, l'ex-agent de la Sûreté générale avait besoin de reprendre l'apparence sous laquelle il était M. de Lizieux.
Pour opérer cette transformation, il était nécessaire de retourner à Bougival.
Il pouvait pénétrer dans la villa sans être vu par qui que ce soit, car il y avait, sur une ruelle déserte, une petite porte de sortie dont l'amant de Palmyre avait toujours la clé sur lui.
Alors, en quelques instants, grâce à l'eau spéciale qu'il employait, il eut fait disparaître la teinture qui colorait ses cheveux.
Il reprit ses vêtements accoutumés, son lorgnon, une valise afin de se donner l'apparence de quelqu'un qui revient de voyage et il repartit aussitôt.
De la gare Saint-Lazare, une autre voiture le conduisit à l'hôtel de la rue de Courcelles.
Le concierge, qui le savait en voyage pour quelque temps, fut étonné de le revoir aussitôt.
Mais M. de Lizieux, qui ne laissait jamais à ses gens le loisir de faire des conjectures et des suppositions sur son compte, lui donna de luimême l'explication de son retour.
Un oubli commis avant son départ l'avait obligé à revenir; mais il repartirait le soir même, disait-il, cai' il était excessivement pressé.
Ensuite il demanda :
— M. José est-il ta l'hôtel?
— Oui, monsieur, répondit le concierge.
Mais il ajouta aussitôt :
— Monsieur ne sait pas sans doute...
— Quoi donc?
— Ah!... une mauvaise nouvelle...
— Quoi donc, vous dis-je? répéta M. de Lizieux. Parlez donc!... Que se passe-l-il?
— Un duel...
— Un duel!... quel duel?
— M. José...
— Eh bien?... il se bat...
— Oui, monsieur.
— Ah!
— Je disais bien à monsieur que c'était une mauvaise nouvelle...
Mais M. de Lizieux n'écoutait plus.
Il était sorti aussitôt de la loge, il traversa la cour et gravit en courant le perron de l'hôtel.
Dès le vestibule, il entendit José qui marchait à grands pas en sifflant et en faisant taper ses talons sur le tapis.
Le fat se doublait d'un bravache.
Tout le monde dans l'hôtel savait déjà qu'il avait « une affaire d'honneur » avec un officier d'ctat-niajor, avec le commandant de Salverne.
A peine le phaéton dont il conduisait si maladroitement le cheval quelque peu fougueux s'éfait-il éloigné d'une centaine de mètres du groupe de cavaliers, qu'il avait dit à son groom :
— Ah! M. le commandant de Salverne n'est pas content!... C'est grand dommage!... 11 croyait me faire peur; vois-tu ça!
Le jeune Abyssin souriait, en serviteur bien stylé et intelligent qui sait toujours, en apparence, être de l'avis de son maître.
— 11 verra, ce bel officier, qu'il n'est pas nécessaire d'être de la carrière pour savoir tenir une épée.
Il lui débita bien d'autres fanfaronnades.
En arrivant chez lui, il annonça la nouvelle de son duel à son valet de chambre.
— Oui, mon brave, je me l)als avec le commandant de Salverne.
— Ah! monsieur...
— Eh bien! quoi, monsieur!...
— Oui, je sais bien que monsieur est bravo, dit le valet de chambre... que monsieur est très fort à l'épée... mais ce duel... l'intérêt que je porte à monsieur... C'est po>u' une femme, peut-être?...
— Non, répondit José avec une morgue pleine de sullisancc, c'est parce que la ligure de ce monsieur me déplaît, voilà!... et je le lui ai dit!... Ah ! je ne le lui ai pas mâché, va!
il était lier de l'effet qu'il produisait sur ce domestique qui, par servilité plutôt que par admiration, demeurait bouche bée.
Alors il raconta l'allairc à sa manière, ayant soin, bien entendu, de ne pas se vanter de sa maladresse dont il avait failli être victime.
Il se donnait le beau rôle.
Selon lui, c'étaient les chevaux de ces messieurs qui, lancés élourdimenl, étaient venus effrayer son nouveau Irottenr.
Et on ne lui avail pas seulement adressé une excuse.
Alors, heureux d'avoir l'occasion de dire à M. le commandant de Sal-
MARIIlE en liLANC HoO
verne ce qu'il pensait de lui, il l'avail insulté et avait lancé un coup de fouet qui avait cinglé les naseaux de sa monture. C'est ainsi qu'il expliquait les choses.
— Et Je ne suis pas fâché de cette affaire, disait-il, car je donnerai volontiers une leçon à ce monsieur, tout ofiicier qu'il est!... Je me charge de lui régler son compte en un simple coupé-dégagé... il verra ça!
La nouvelle avait rapidement fait le tour de la maison.
Après avoir changé de costume, José de Lizieux s'était fait conduire à la rue Marbeuf.
Il voulait aussi apprendre la nouvelle de son duel à Pelage et jouir du prestige qu'il espérait produire sur elle.
De nouveau il fit le récit de l'aventure, qu'il amplifia d'une nouvelle manière.
— Je débouchai de l'avenue, dit-il, lorsqu'au milieu d'un groupe de cavaliers je vois M"= d'Azergues et le commandant de Salverne à ses côtés. Il souriait en me voyant, et il avait l'air de me narguer!
— M. de Salverne sait donc, demanda Pélago, que tu as prétendu à la main de M''-^ d'Azergues?
— Je ne sais, mais je lui ai trouvé l'air insolent.
— Alors?
— Alors, lorsque nous nous sommes croisés, les chevaux de ces messieurs ont fait peur au mien. Furieux, j'ai envoyé ui^coup de fouet qui a atteint le commandant de Salverne... et voilà!
■ — Tu lui as donné un coup de fouel?
— Je ne sais où je l'ai atteint... Sans doute au visage, car il s'est élancé comme s'il allait m'avaler, en me disant : « Monsieur, vous me rendrez raison! )) — Et moi, tu sais si j'ai peur, je le regardai bien en face, et je lui ai répondu : a Quand il vous plaira, monsieur! y>
— Quand te bas-tu?
— Je n'en sais rien. J'attends les témoins de M. de Salverne; je pense qu'en homme correct il ne tardera pas à me les envoyer. Aussi, je suis venu déjeuner avec loi, et aussitôt après je retournerai chez moi, où j'espère recevoir la visite de ces messieurs.
Pendant le déjeuner, ce furent de nouvelles vantardises.
Pélago ne se privait pas pourtant de railler son amant, tant elle le trouvait ridicule.
Elle n'avait aucune crainte sur l'issue de la rencontre, car elle se disait que les duels se terminent souvent par une blessure sans gravité, et elle ne pouvait guère être touchée que par le danger de perdre son amant.
Or, ce danger ne lui paraissait pas probable, car elle connaissait le caractère aussi brave que généreux de l'adversaire de José.
Alors, elle s'amusait aux dépens du jeune fat, qui ne s'en apercevait même pas.
Elle traitait surtout sans pitié cette fille de duc qui, comme la première fille venue, faisait battre deux bommes pour elle.
Mais José ne l'entendait pas.
Il n'avait pas l'esprit occupé par Lucc d'Azergues, en ce moment.
Il élait tout entier à sa haine contre le commandant de* Salverne qui avait, à ses yeux, le tort impardonnable de s'être fait aimer de celle dont il avait convoité la main.
S'il songeait à Luce, dans les courts répits que lui accordait son ressentiment, ce n'était que pour se dire :
— Il faut que je tue ce M. de Salverne, pour faire voir à Luce que je suis au-dessus de lui!... C'est ça qui sera d'un galbe!
Aussitôt après le déjeuner, le fils de l'Espagnole reprit son coupé qui l'avait attendu et retourna à la rue de Courcelles. Ses premiers mots furent pour le concierge :
— Il n'est venu personne?
— Non, monsieur.
— Ces messieurs se font bien attendre!
Puis, à son valet de chambre :
— C'est vraiment inouï! s'écria le bravache. Quand on a tant envie que ça de se battre, on ne fait pas poser les gens de la sorte!
Il arpentait le salon et le vestibule à grands pas, en sifflant des airs d'opérette qu'il entrecoupait de monologues.
— Si à quatre heures je n'ai pas reçu les témoins de ce monsieur, je lui forai tenir une lettre dans laquelle je lui dirai ce que je pense, lit-il.
A ce moment, la sonnette électrique annonçant une visite, retentit.
— Ah! ah! fil José, voyons!
11 regarda à travers les vitraux de la salie à manger :
— Le capitaine de Coursades cl des Hosclles, dit-il. Kniin! El il attendit.
Les amis d'Adrien de Salverne fiuent introduits dans un petit salon. José, prévenu, s'y rendit aussitôt.
Il était raide et hautain.
11 salua froidement.
José était demeuré sur le seuil de l'atelier. (P. 1164.)
LIV. 146 — HECTOR DE MONTPEHREUX. — MARIÉE EN BLANC. J. ROUFF ET c'=, ED. LIV. 146.
Le capitaine de Coursades lui dit :
— Vous comprenez, monsieur, quel est le but de notre visite?
— Vous êtes envoyé par M. le commandant de Salverne? dit José.
— C'est cela même.
— Je suis aux ordres de votre ami.
— Nous vous prions en conséquence, reprit le jeune officier, de nous mettre en rapport avec les personnes qui voudront bien vous représenter.
— Messieurs, dit José avec la morgue d'un hidalgo, mes témoins seront au rendez-vous que je vous prie de me fixer.
— Nous les attendrons chez moi jusqu'à six heures, répondit Raymond de Coursades.
Et il remit sa carte au jeune homme.
— Très bien, dit celui-ci.
Il salua et sonna pour que l'on reconduisît les témoins de son adversaire.
Ensuite, il prit son pardessus et son chapeau, et il sortit.
Le coupé, sur les ordres qu'il avait donnés, l'attendait tout attelé dans la cour de l'hôtel.
Déjà, dans son esprit, le fils de Carmen avait décidé à qui il demanderait de vouloir bien le représenter dans cette affaire.
Il n'avait que des amis de cercle.
Parmi eux, il avait choisi un nommé Fernand Lissac, qui se disait journaliste.
C'était bien l'homme qu'il lui fallait.
Avec ce témoin, la presse serait informée de son duel, et elle en parlerait sûrement.
Car il fallait que son nom fût dans les journaux.
C'est chez ce Lissac qu'il se fît conduire.
Le concierge, à qui il le demanda, lui apprit qu'il était à son journal. Le Scandale du Jour, une feuille à chantages, exploitant toutes les hontes et toutes les turpitudes financières, politiques, commerciales ou mondaines, et menant grand tapage jusqu'au jour où on avait payé son rédacteur pour se taire.
Tel était le propre métier que faisait ce prétendu journaliste.
Tel était l'ami de José de Lizieux.
Les bureaux du journal étaient situés au fond de la cour d'une maison de la rue du Faubourg-Montmartre, dans une sorte de loge formée par une cloison vitrée, dans l'atelier d'une misérable imprimerie.
il64 MARIÉE EN BLANC
Lissac, un Gascon de pur-sang, était en ce moment très occupé à la correction des épreuves de son immonde gazette, et son lorgnon posé sur son nez busqué, ses gros yeux de myope saillant de leurs orbites, la tète inclinée à frôler la feuille qu'il lisait, une immense plume d'oie à la main, il paraissait absorbé dans son travail.
Cependant, quand un des ouvriers de l'imprimerie lui eut annoncé :
— M. de Lizieiix.
11 se leva aussitôt, et, tout étonné de celte visite, il sortit de son bureau.
Quelle bonne aubaine lui arrivait-il donc?
Etait-ce un nouveau scandale dont le petit de Lizieux lui apportait la nouvelle?