L ENTREVUE DES TEMOINS
José était demeuré sur le seuil de l'atelier, dont le sol noirâtre aurait évidemment souillé ses chaussures vernies.
Le folliculaire tendit la main à son visiteur, et tout souriant, obséquieux :
— Quel bon vent vous amène, très cher? lui demanda-t-il aussitôt. José prit son air le plus suffisant pour répondre :
- — Une affaire d'bonneur, mou bon monsieur Lissac.
— Digre!
— Je me bats avec un officier, M. lo commandant de Salvcrnc.
— Ab! bab!
— El je suis venu vous demander le service...
— De vous assister?
— Oui.
— Très volontiers, mon cher de Lizieux, répondit le Gascon vérilablemenl enclianté.
Et il ajouta aussitôt :
— Permettez que je donne quelques ordres, et je suis à vous; nous irons quelque part, pour causer mieux à notre aise qu'ici.
— Faites, faites, je vous m jirip, dit le fils de j'avcnturièro espagnole.
Et il atlentlil en se promenant dans la cour, dont il battait les pavés de l'exlrémilé de sa canne.
Lissac appela le prote.
— Je suis obligé de sortir pour une affaire très grave, jetez un coup d'œil sur les épreuves, et voyez avec soin les « morasses ».
— Très bien.
— Réservez-moi quelques lignes, une demi-colonne environ, car j'aurai une « dernière heure », sans doute.
— A combien tirons-nous, pour que je puisse faire tremper le papier? demanda le prote.
— Oh! aujourd'hui, nous tirerons à deux mille cinq cents; il faut épater le banquier dont je raconte les tripotages. Nous irons peut-être à trois mille. Dites aux camelo's qu'on leur donnera le numéro à neuf heures, au moment du premier enlr'acte des théâtres; c'est là que ça fait 16 plus de potm.
Puis il prit sa canne et son chapeau, car il ne quittait guère son pardessus forme redingote, qui dissimulait l'usure excessive de son veston, et il rejoignit .losé de Lizieux.
— Me voici tout à vous.
Il s'installa dans le coupé.
— Allons au Cercle, voulez-vous? dit José.
— Oui, au Orcle.
Dès que la voiture roula, José fit de nouveau le récit embelli et amplifié de sa querelle avec .\drien de Salverne.
Il ne put pas cependant dénaturer trop ostensiblement les faits, car il pensait bien que leur exposé servirait de préliminaire au procès-verbal qui serait rédigé.
Il eut soin seulement de se donner le beau rôle et de ne pas parler de sa maladresse.
Lissac écoutait attentivement.
— De la sorte, dit-il, c'est le commandant qui est l'offensé?
— Oui, c'est lui.
— Il choisira sûrement jl'épée.
— J'accepte.
— N'avez-vous aucune condition à demander?
— Aucune, j'accepte tout.
— Très bien, mon cher, très bien!
— Mais il me faut un second témoin, dit José de Lizieux.
— Rien de plus facile.
— Tous mes amis sont absents en ce moment... et puis, je suis tellement préoccupé qu'il ne me vient aucun nom à l'esprit.
— Ça ne fait rien, mon bon, j'en ai dix pour un à voire service.
— Quelqu'un de chic, n'est-ce pas?
— Soyez sans crainte.
— Qui?
■ — Mais tenez, sans aller plus loin, de Folligny.
— Ah! oui, bravo!
— Un garçon très bien... Un nom qui sonne, hein?
— Oui, oui.
— Il doit être au Café de la Paix, car c'est l'heure de l'absinthe.
— A trois heures !
— L'heure de sa première absinthe, veux-je dire. José sourit.
Ce de Folligny avait, en effet, une réputation spéciale comme buveui d'absinthe.
Il en absorbait huit à dix verres chaque soir, des verres emplis d'une épaisse purée verdâtre, et sans jamais ressentir d'autre effet qu'une légère ébriété qui était, du reste, son état normal.
Le témoin que Lissac. avait proposé fréquentait le même Cercle que José de Lizieux.
11 ne vivait en réalité que du jeu, n'ayant aucune fortune et n'en ayant jamais possédé.
Il était assez heureux, disait-on.
Lorsque la banque ou le tableau du baccara ne lui étaient pas favorables, il vivait sur le crédit qu'il avait eu l'habileté de se faire, et il payait ensuite, lorsque de nouveau il gagnait.
C'était, au Cercle, un personnage important, salué très bas par les garçons.
On le croyait d'excellente famille, car il parlait sans cesse de ses aïeux et d'une vieille tante, douairière dans un antique manoir de Bretagne, colossalement riche, avec qui il était brouillé pour des questions politiques, mais dont il devait être quand même un jour l'unique héritier.
Cette tante n'existait pas plus, en vérité, que le droit de ce faux gentilhomme à porter le nom dont il s'all'ublait.
Fils d'un maître d'école de village décédé au bagne, où ou l'avait envoyé pour divers attentats à la pudeur conunis sur déjeunes élèves, il ne s'appelait que Prosper Dupuis.
Mais, peu après être venu à Paris, le jeune provincial, qui tenait à se faire une situation, jugea que son nom ferait mieux, avec une légère variante dans rorthograj)lic.
Au jour de l'an, il envoya à ses amis une carte de bristol sur laquelle on lisait :