LES MANŒUVRES DE MADAME PUTOT
Nous savons que le misérable qui s'était affublé du nom de Georges de Lizieux était homme à ne rien négliger.
Avec une présence d'esprit, une intelligence, une sûreté de jugement qui auraient certainement fait merveille si elles avaient été appliquées à des causes justes et à des entreprises honnêtes, il s'était rendu compte, sans aucun effort, de tout le parti qu'il y avait à tirer des circonstances dans lesquelles on se trouvail.
Aussi, après une courte réflexion, il se rendit dans un bureau de poste d'oîi il expédia à Palmyre, — à M"'^ Putot, — une carte-télégramme fermée, contenant, de sa plus fine écriture, toutes les minutieuses instructions sur ce que l'on avait à faire.
M'^"' Putot avait causé avec la concierge qui, certes, ne demandait pas mieux.
Elle tenait à se faire dire la vérité qu'elle était censée ignorer, afin de pouvoir en parler tout à son aise à la jeune fille.
l|-;4 MARIÉE EN BLANC
Maintenant elle savait que Miette connaissait M. de Salverne, qu'elle l'aimait et que le mariage n'avait pu avoir lieu faute de la dot exigée par les règlements militaires.
Alors elle avait compati hypocritement à la douleur de la pauvre enfant et elle avait voulu s'efTorcer de la consoler et joindre ses exhortations à celle? de M™^ Davoul et de Pierre Lion.
Miette aurait voulu connaître la vérité tout entière, car ce duel lui faisait croire qu'Adrien n'était pas heureux.
Elle ne savait comment se renseigner.
Il y avait bien un moyen pourtant : Pierre Lion pouvait aller voir l'ordonnance d'Adrien, et par lui peut-être saurait-on avec qui le jeune officier se battait et quelle était la cause de cette rencontre.
Mais elle n'osait.
Pour rien au monde elle n'aurait voulu qu'Adrien sût qu'elle s'occupait de lui.
Elle aurait craint que l'on ne prit ses démarches pour la manifestation d'un dépit qu'elle n'éprouvait pas, ou pour une tentative faite dans le but de ramener auprès d'elle le fiancé qui s'était éloigné.
Mais M"''^ Putot suggéra une idée.
— Les journaux ne manqueront pas de parler de cette affaire, dit-elle, et alors, en les lisant, vous serez renseignée.
— Les journaux! répondit Miette; alors je ne saurai rien avant demain.
— Non, mon enfant, il y a des journaux qui paraissent le soir, très tard même, de huit à neuf heures, et sûrement ils annonceront ce duel, ils eu diront les causes, et vous serez renseignée.
— Ce soir!
— Oui, ce soir.
— Après diner nous irons faire un tour, Bouguarès et moi, dit Pierre Lion, et nous achèterons un journal.
— Oui, c'est cela.
— Il y a un journal, tenez, qui est toujours très bien renseigne sur ces choses-là, dit Paimyre; c'est une feuille qui s'appelle... attendez... Le Scandale, je crois, ou le Scandale du jour... Oui, c'est ça, le Scandale du jour, .le sais cela parce que mon mari 1(> reçoit et qu'il y voit ce qui se pa«se d'intéressant dans le grand monde.
Le neveu de M"" Davoul nota ce litre.
— J'y songe, rei)rit aussitôt la pri;(enduc M"" Pulot, vous n'avez pas be.'ioin de courir pour chercher ro journal, car M. Pulot y est abonné et ce soir curlainemcnl il recevra son numéro, .le vous le montrerai.
MAKIEE EN BLANC H7o
Puis elle ajouta :
— Mais vous vous tourmentez bien inutilement, ma pauvre petite. Maintenant vous ne pourrez pas empêcher ce duel.
— Je voudrais seulement savoir pourquoi M. de Salverne se bat, répondit Miette.
— Mon Dieu! pour une cause futile, comme cela arrive presque toujours.
— Bien sûr, approuva M™= Davoul.
— On s'emballe, ajouta Pierre Lion, surtout quand on est dans le métier.
La pauvre Miette se tourmentait réellement.
Elle ne pouvait s'enlever de l'esprit que le duel d'Adrien était causé par celle qu'il devait épouser.
Elle tremblait pour lui, épouvantée à la pensée qu'il pourrait être blessé, tué peut-être.
Volontiers, si elle l'avait pu, elle aurait donné sa vie pour lui épargner le moindre mal.
Son amour, qui n'avait jamais été affaibli, prenait de nouvelles forces dans les souffrances qu'elle endurait.
Paimyrc, qui l'observait, se rendait admirablement compte de ce qui se passait en elle et elle s'en réjouissait intérieurement, car elle comprenait qu'elle aurait fort peu à faire pour remplir les instructions que son amant lui avait données.
Le soir, vers sept heures, la concierge lui monta un journal qu'on venait d'apporter.
C'était le Scandale du jour.
Elle l'ouvrit et elle trouva sans peine l'insertion que Fernand Lissac avait faite sous la rubrique : « Dernière heure. »
Aussitôt elle monta chez M""' Davonil.
Tout le monde était à table.
— Pardon, fit-elle en entrant, je vous dérange... Je venais vous montrer le journal.
Vivement Miette s'était levée.
— On parle du duel? demanda-t-elle.
— Oui, mon enfant, répondit Palmyre. 11 y a le procès- verbal. Tenez, voici.
Elle ouvrit le journal.
— Asseyez-vous, madame, dit Alice en avançant une chaise. Alors la prétendue M"' Pulot lut le procès-verbal à haute voix.
Lissac n'en avait supprimé que le lieu et l'heure du rendez-vous, ainsi que l'endroit choisi pour la rencontre.
— Ainsi donc, c'est bien vrai! dit Miette.
— Eh bien! tu vois, fit aussitôt Alice, heureuse de pouvoir rassurer son amie dont elle connaissait les secrètes inquiétudes, c'est à la suite d'une querelle.
— José de Lizieux!... prononça la fille de Jane d'une voix faible.
— Oui, ce jeune homme de la rue Marbeuf.
— C'est celui-là? demanda M™^ Davoul, celui qui a voulu vous embrasser?
— C'est lui!
— Ce jeune homme qui fait habiller ses maîtresses chez notre patronne, dit Alice, car il en a plusieurs. Celle de la rue Marbeuf n'est pas celle pour qui nous avons fait un costume d'odalisque au moment du réveillon.
— Et l'on ne dit pas la cause de cette querelle, dit Miette.
— Oh! fit Palmyre, au Bois de Boulogne, entre cavaliers, une altercation peut facilement se produire.
— Du reste, tu vois, dit Alice, c'est M. de Lizieux qui a insulté .M. de Salverne, d'après ce qu'on dit dans le journal.
— Mon Dieu!... il se bat avec cet homme!
— Oh! écoutez, mademoiselle Miette, fit Pierre Lion, il n'y a rien à craindre; le commandant se batà l'épée avec un civil. Bien sûr, comme nous a dit Jean Renaud, le hussard, je ne donnerais pas deux sous de sa pau.
— .Moi non plus, dit Palmyre, car, vous savez, on n'est pas commandant sans être ferré sur les armes.
— Voyons, mignonne, dit à son tour M""' Davoul, il ne faut pas vous tourmenter ainsi. Il n'arrivera rien à M. de Salverne.
— Si on savait où a lieu le duel, insinua M""' Pulot, on pourrait se renseigner cl connaître bien vite le résultat... tandis (piun n'aura des nouvelles que par les journaux du soir.
Et elle ajouta :
— Ji' dis ça parce que je comprends votre anxiété cl que je me rends compte de ce que vous aurez à souffrir jusqu'à ce moment-là.
Puis, un moment après, elle suggéra une idée :
— Monsieur, qui connaît l'ordonnance du commandant de Salverne, dil-cllc en di'siguant le sou>-oi'li('ii'r, pourrait peul-èlrc savoir où l'un se bat.
— Cerlainemenl, n'iiundil le fiancé d'Alice, j'irai voir mon ami llcnaud... 11 me le dira bien.
MARltE EN BLANC
Le commandaQt de Salverne porta un coup droit. (P. 1I8L
— Alors, reprit Palmyre, vous pourriez aller dans les environs, avec voire ami, et vous sauriez aussitôt ce qui s'est passé.
— Ça sera facile, dit Pierre Lion, ces duels ont toujours lieu aux environs de Paris.
— Vous irez ? dit Miette.
— Très volontiers.
— Et vous reviendrez vile?
— Soyez tranquille.
— Oh! si je pouvais venir avec vous!
La maîtresse de Berlin retint une exclamation de triomphe.
Elle avait réussi.
Elle s'applaudit intérieurement de son succès, car elle voulait arriver à faire aller Miette sur le théâtre du duel.
C'étaient les instructions que Bertin lui avait données dans son télégramme.
La circonstance était merveilleusement choisie pour ramener Adrien de Salverne dans les bras de la fiancée qu'il avait abandonnée.
Il était certain, grâce à la botte secrète qu'il enseignerait à José, que le commandant serait au moins blessé.
Quelle circonstance admirable!
Miette serait là.
Elle verrait tomber celui qu'elle aimait.
Elle ne pourrait se tenir et, à la vue du sang s'échappant de sa poitrine, elle se précipiterait pour lui porter secours.
Si M, de Salverne était tué, tant pis!
Mais, s'il n'était que blessé, Miette ne pourrait s'abstenir de rester auprès de lui.
Lui, n'oserait la repousser.
Il sentirait alors renaître en lui tout l'amour qu'avait étouffé la passion inspirée par Luce d'Azergues.
De nouveau, il serait auprès d'elle.
Leur amour renoué serait consacré définitivement dans ces circonstances tragiques.
Adrien de Salverne aimerait plus que jamais celle qui, malgré son délaissement, avait continué à l'aimer, celle qui n'avait écouté que son cœur, celle qui aurait été la première auprès de lui, qui l'aurait soignée, qui lui aurait peut-être sauvé la vie par sa tendre sollicitude et par son dévouement admirable jusqu'au jour de la guérison.
Alors, sûrement, le mariage avec Luce d'Azergues serait rompu.
Non seulement Adrien de Salverne n'oserait plus reparaître chez le duc, car il était trop honnête pour tromper sa fiancée; mais Berlin se fliargcrail l)ien de faire savoir à la rue de Grenelle ce qui fee passai! chez le commandant.
— Mon Dion, il n'y aurai! rion d'impossible, répondit Palmyre â l'ardent désir exprimé par la ji^i lilK-. Vous sauriez bien plus vite les nouvelles.
— Si l'on me voyait, dit Miette.
— Oh! dit la maîtresse de Berlin, n'importe où se passe le duel, il y aura toujours aux environs une maison quelconque, un marchand de vins, un restaurant, une ferme, où l'on peut se cacher.
— C'est certain, dit Pierre Lion. Si vous voulez, mademoiselle Miette, nous pourrons y aller ensemble.
La jeune fille ne répondit pas.
Elle aurait voulu accepter cette proposition, mais elle était retenue par la crainte qu'Adrien ne la vit.
Mais, Palmyre manœuvra habilement et bientôt elle se décida.
Pierre Lion sortit.
Il se rendit chez le commandant de Salverne pour voir Jean Renaud, afin de savoir à quel endroit le duel devait avoir lieu.
A la porte, il rencontra un soldat de la ligne qui avait l'air d'attendre quelqu'un.
Ce soldat salua miUtairement le sous-officier lorsqu'il passa devant lui, puis, comme s'il se ravisait au moment où il allait entrer dans la maison du commandant :
— Pardon, sergent, fit-il, c'est-il pas chez le commandant de Salverne que vous allez?
— Oui, répondit le fiancé d'Alice, je viens voir le hussard qui est son ordonnance.
— Jean Renaud!
— C'est cela.
— Je l'attends moi-même, sergent, dit le soldat. Il est allé chez le général gouverneur, d'après ce que m'a dit le concierge, et même il y a un bon moment que je suis là de planton, vu que je suis l'ordonnance du capitaine de Coursades et que j'ai une communication importante à lui faire au sujet relatif au duel dont auquel il doit avoir lieu demain.
— Ah! fit Pierre Lion, vous êtes l'ordonnance du capitaine de Coursades?
— Oui, sergent.
— Et le capitaine est l'un des témoins du commandant?
— Le premier témoin, sergent. Et c'est pour cela que mon capitaine m'envoie, par rapport, que j'ai à dire de sa part à l'ordonnance du commandant de Salverne qu'il n'a pas besoin de se procurer des épées comme on lui avait dit, toutefois et quantes mon capitaine en avait chez lui de superbes, et que c'était moi qui étais chargé de les porter demain matin à Ville-d'Avray.
— A Ville-d'Avray!
— Ousque est situé ce terrain choisi, sergent.
l'ierre Lion, heureux d'apprendre aussi facilement ce qu'il désirait, fit :
— Bien; alors nous verrons Jean Renaud demain malin.
Le soldat, chez qui nos lecteurs n'ont certainement pas hésité à reconnaître M. de Lizieux dans un Iravestissement nouveau, reprit l'altitude militaire, la main à- la visière du képi, la paume en dehors, le coude à la hauteur de l'épaule, et les laissa s'éloigner.
— Demain, se dit le misérable avec une joie atroce, la fille de Jane sera dans les bras de M. de Salverne!