‹ Mariée en blancChapitre 67 sur 142 · LE COUP DE TRAITRE · texte numérisé non relu

LE COUP DE TRAITRE

Le dimanche malin, à sept heures, les deux landaus amonanl les adversaires, leurs témoins el le médecin-major Mallil'aul se rencontrèrent à l'endroil convenu.

On laissa les voitures en cel endroit el on se rendit à pied, à travers bois, à la recherche d'un emplacement propice.

Raymond de Coursades, qui connaissait à merveille le bois de Saint- Cloud et de Yille-d'Avray, prit la direction.

On remonta jusqu'au chemin des Vallicres et l'on arriva en quelques minutes au tunnel du chemin de fer, près de la grille fermée, à travers laquelle on découvre les riants coteaux de Bellevue el de Meudon.

On suivit une allée irrégulière qui allait en s'enfonçant et l'on arriva de la sorte au pont Brut, sous lequel passe l'allée de Tranche-Montagne, profondément encaissée dans le roc.

A cet endroit existe une sorte de clairière qui parut propice pour le coinbal.

Le terrain, à peine détrempé, était élastique et iiuilcnient glissant.

D'un commun accord, les quatre témoins trouvèrent le lieu convenable.

Les épées furent tirées au sort, et c'est celles d'Adrien de Salverne qui furent désignées.

Le choix de la place revint aux témoins de José de Lizieux (|ui jilacèrenl leur client sur la partie la plus élevée, car le terrain présentait une 1res légère déclivité.

Déjà les deux adversaires, ayant mis bas pardessus, redingote et gilet, s'étaient placés en face l'un de l'autre, à la distance mesurée par Raymond.

José était livide.

Le directeur du combat prit les épées, qui avaient été préalablement mesurées et phéniquées, en remit une à chacun des adversaires et joignit les pointes.

Il prononça le sacramentel :

— Allez, messieurs!

Et aussitôt Adrien de Salverne et l'amant de Pélago tombèrent en garde.

José rompit tout d'abord d'une demi-semelle pour mieux assurer sa distance.

Un premier engagement eut lieu.

Le fils de Carmen attaquait impétueusement, animé par une sourde colère.

Adrien parait ses coups avec une sûreté de main merveilleuse, sans aucun effort apparent, en véritable virtuose.

A son tour, il se fendit légèrement et, dans un simple « une, deux », effleura la manche de chemise de son adversaire.

Raymond arrêta aussitôt le combat.

— Je ne suis pas touché, fit vivement l'amant de Pélago.

Après deux minutes de repos, une seconde reprise eut lieu.

Maintenant José, plus calme, mieux maître de lui, n'attaquait pas.

Il attendait les coups de son adversaire pour les parer à son tour.

Ses yeux noirs, enfoncés sous leurs épais sourcils contractés, surveillaient attentivement le jeu d'Adrien.

Ses regards haineux, en alerte, s'enfonçaient dans les siens, afin de pressentir ses intentions.

Le commandant de Salverne porta un coup droit api'ès un simple dégagement, en se fendant à peine, et José para et riposta par un contre.

De nouveau, Adrien attaqua, plus à fond, et aussitôt José, qui attendait sans doute ce coup, écarta vivement avec la main gauche l'épée qui le menaçait et il se fendit en portant un coup terrible.

Indigné de cette manœuvre déloyale, Raymond de Salverne s'était avancé, la canne haute, pour arrêter les épées et peut-être, emporté par sa légitime colère, pour châtier le lâche qui ne reculait pas devant ce coup de traître; mais, plus prompt que lui, Adrien de Salverne avait retiré subitement son épée, il avait rompu avant que la pointe de celle de José de

Lizieux ne l'eul atteint, et revenant instantanément sur lui, par une riposte hardie et correcte, il lui porta un coup qui l'atteignit à l'aisselle.

Un cri avait retenti.

Dans l'émotion qui s'était emparé de tous les assistants, personne ne l'avait entendu.

Adrien de Salverne seul l'avait perçu et, dans ce cri qui le frappa plus douloureusement qu'un coup d'épée, il lui avait semblé reconnaître la voix de Miette.

Il jeta autour de lui de rapides regards, et il ne vit rien.

Aussi loin qu'il pouvait voir, il n'apercevait personne.

Mais l'impression qu'il ressentit n'avait duré qu'une seconde à peine.

— Lâche ! s'écria Raymond de Coursades.

— Misérable! firent à la fois le major et Paul des Roselles.

Lissac et de Folligny soutinrent leur ami, essayant de protester contre les imprécations qui l'accablaient.

— Messieurs!... s'écria le folliculaire.

— Notre ami est blessé, ajouta de FoUigny.

— Heureusement pour lui, messieurs, répondit le capitaine.

Le major Mallifaut, malgré l'aversion que lui inspirait l'acte indigne du misérable, n'écouta que son devoir.

il était médecin, il se devait au blessé, quel qu'il fût.

José de Lizieux, soutenu par ses amis, venait de perdre connaissance.

Le docteur le fit étendre sur la mousse, qui formait au pied des arbres un épais tapis, il découpa la chemise avec des ciseaux sortis de sa trousse et il examina la plaie.

Il fit une grimace.

Il choisit une sonde d'argent phéniquée, et d'une main expérimentée il l'introduisit délicatement dans la blessure.

Puis il dit :

— L'arme a 'pénétré dans l'espace intercostal, mais il n'y a que les tissus musculaires qui sont atteints... H n'y a pas de lésion des organes internes... Monsieur aura la chance d'en réchapper.

11 lava ensuite la plaie, appliqua un bandage et lentement le lils de Carmen revint à lui.

Raymond de Coursades s'entretint un instant avec les témoins de José et leur fixa >in rendez-vous.

Puis, on se sépara.

Lissac et de Folligny restèrent seuls avec leur ami, attendant la voiture qu'on devait leur envoyer.

Adrien de Salverne avait encore vibrant dans les oreilles le cri qu'il avait entendu.

Il pensait à Miette.

Cependant l'idée ne lui venait pas que l'adorable jeune fille, dont le cœur lui appartenait toujours, pouvait être près de lui en ce moment.

Il attribua le cri qu'il avait entendu à une hallucination de ses sens, car il avait eu besoin de toute sa présence d'esprit pour déjouer le coup de traître que son adversaire s'apprêtait à lui porter.

Miette cependant était venue à Ville-d'Avray avec Pierre Lion et notre ami Bouguarès qui, ayant appris ce qui se passait, avait offert ses services.

Ils étaient partis tous les trois de bonne heure, avec un petit break que l'aimable Narbonnais avait amené lui-même et ils avaient bientôt aperçu les deux landaus sur la route.

Bouguarès les avait suivis de loin et il les avait vu s'engager dans le bois.

Au coin du chemin de la Côte-d'Argent, il s'était arrêté.

Il y avait un épicier-marchand de vins auquel on confia le cheval et la voiture et, guidé par le loueur qui connaissait le bois dans tous ses détails, on put suivre de loin tous les préparatifs de la rencontre.

Une élévation de rochers, à deux cents mètres environ du pont Brut, leur offrait un poste d'observation admirable.

Ils étaient à peine à cent cinquante mètres des combattants.

Devant eux s'élevaient les cimes d'une touffe épaisse de petits arbres, plantés dans le contre-bas du terrain, et dont les branches dégarnies de feuillages leur faisait un rideau qui les masquait à peu près complètement, tout en laissant pénétrer aisément leurs regards.

Ils suivirent facilement tous les détails du duel.

Miette était pâle comme une morte.

A son cœur, qui avait battu tantôt avec une force inouïe, elle ne sentait plus maintenant aucune pulsation.

Sa lête était en feu et elle éprouvait une sensation semblable à la brûlure qu'aurait produit son cerveau subitement changé en une lave ardente.

Au moment où les épées furent engagées, la pauvre enfant se mit à trembler comme une feuille.

Bouguarès et le sous-officier s'efforçaient de la rassurer.

Puis, quand eut lieu la première pause, elle crut que c'était fini.

Les deux minutes qui s'écoulèrent lui parurent longues comme deux siècles.

Elle voyait Adrien, tourné précisément vers elle, et qui, sans la voir, dirigeait parfois ses reiiards de son côté.

Vers lui s'élevaient en ce moment toutes les ardentes aspirations de son àme, et, de son cœur de vierge, une prière montait au ciel pour protéger les jours qui lui étaient plus cliers que sa vie.

Le combat repris. Miette dardait des regards perçants dont la pénétration semblait être doublée par l'attention qu'elle y mettait.

Elle voyait admirablement les moindres mouvements des deux adversaires.

Au moment où José de Lizieux saisit déloyalemenl l'épée d'Adrien, et se fendit pour le frapper, elle vit si nettement le coup qu'elle crut le jeune officier perdu et qu'un cri de douleur et d'épouvante s'échappa malgré elle de ses lèvres.

Ses yeux se fermèrent en même temps etBouguarès n'eut que le temps de saisir la jeune fille entre ses bras robustes, car elle tombait sans connaissance.

Elle n'avait pas vu la riposte d'Adrien.

— Canaille! cria Pierre Léon.

— Assassin! fitBouguarès.

Mais Miette revint assez promptement à elle, car sa faiblesse se dissipa, presque sans effort.

Elle ouvrit les yeux.

Elle prit un instant pour se reconnaître

Elle se rappela.

Aussitôt ses regards se portèrent vers l'endroit où le combat avait eu lieu.

Les adversaires n'étaient plus en présence.

Un liomme était étendu, soutenu par deux autres.

Sa vue, troublée, ne distinguait plus nettement.

— Adrien!... fit-elle.

— Non, mademoiselle, répondit Pierre Lion qui devina sa frayeur, le commandant est sain et sauf.

— Alors...

— C'est l'autre qui est blessé ou tué, je ne sais pas.

— Mon Dieu... lit Miellé, il n'a rien... lui?

— Pas une égratignure!

— .\li ! merci!

El en disant ces mois, la poitrine de la jeune fille se gontla et ses yeux s'emplirent de douces larmes.

MAHIÈE E^ BLANC

Puis il tourna ses regards vers Miette et il marmotta entre ses dents: — Nous reprendrons ça! (P. 1185.)

A quelques pas de MietLe, dans l'enfoncement de l'allée de Tranche- Montagne, caché par les Ironcs épais de deux énormes bouleaux soudés ensemble, était l'ancien maître de timonerie.

Lui aussi, il avait assisté à toutes les péripéties du combat.

Il eut un juron, quand il vit José atteint par l'épée de son adversaire.

Puis il tourna ses regards vers Miette et il marmotta entre ses dents :

— Nous reprendrons ça!

uv. 149.

II attendil que le commandant de Salverne fut parti avec ses amis et le major pour se montrer.

Alors il se dirigea vers l'endroit où José était étendu, ayant auprès de lui ses témoins.

Le blessé fut ramené avec précautions, étendu sur les banquettes du landau arrangées en couchettes, les chevaux marchant au pas jusqu'à Paris.

A deux heures, Lissac et de Folligny se trouvèrent au rendez-vous convenu pour la rédaction du procès- verbal.

— Messieurs, déclara le capitaine de Coursades, le client que vous avez eu le malheur de représenter s'est conduit comme un misérable.

Lissac voulut défendre son ami.

— 11 a perdu la tête, fit-il.

— Un mouvement involontaire, ajouta de Folligny, nerveux, inconscient.

— Non, messieurs, une infamie, une lâcheté préconçue, riposta Raymond ; je m'y connais.

Et il ajouta :

— Notre ami, le commandant de Salverne, ne veut pas que cet incident soit relaté par le procès-verbal.

— Cette générosité... fit Lissac.

— Le procès-verbal ne devra porter que ces mots :

« à la deuxième reprise, M. de Lisieux a été atteint à l'aisselle et a perdu connaissance. »

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