‹ Mariée en blancChapitre 8 sur 142 · LE PROJET D ADRIEN · texte numérisé non relu

LE PROJET D ADRIEN

— Je me proposais de venir vous voir demain au Ministère, dit Paul des Roselles au capitaine de Coursades, lorsque l'on eut achevé de parler de ce que l'on avait fait pendant la journée; j'ai à vous parler de notre ami de Salverne.

— A propos, fit le jeune officier, que devient-il donc?... Voilà près de quinze jours que je ne l'ai pas vu.

— Cela ne m'étonne pas.

— Vous savez donc ce qu'il est devenu?

— J'ai passé la soirée de samedi avec lui.

— Est-ce que je connais M. de Salverne? questionna alors Bertlia.

— Certainement, répondit de Coursades; c'est cet ami avec qui tu m'as vu à cheval au Cois, il y a un mois environ et qui a refusé obstinément de venir déjeuner avec nous.

— Oui, je me le rappelle.

— Alors, que fait-il? demanda le capitaine d'état-major.

— Il est amoureux, répondit Paul.

— f*as possible !

— C'est la vérité.

— Qui donc a pu opérer ce miracle!... de Salverne amoureux!... M. de Coursades riait de bon cœur.

— Amoureux comme un fou, fit Paul des Roselles.

— Mais enfin ce prodiyc, qui donc lui a valu cela?... Vous connaissez sans doute la beauté qui m'a ainsi changé mon de Salverne?

— Non, je ne la connais pas. Je ne sais que ce que lui-même m'a dit.

— Et c'est?...

— C'est, parail-ii, une jeune ouvrière qui habite les hauteurs de Clichy et qui est aussi pure que belle.

■ — Ah! voilà qui ne m'étonne pas, par exemple, s'écria le capitaine de Coursades. Voilà un garçon qui n'a jamais su s'amuser, qui n'a jamais eu une maîtresse, qui ne sait pas ce que c'est que la vie où l'on s'amuse ; il est tout naturel qu'il doit s'éprendre d'une femme de ce genre. — C'est bien ce qu'il faut à ce sentimental, à cette nature abstraite : il lui faut l'amour platonique!

— Il est heureux de pouvoir s'en contenter, dit l'amie de Péiago.

— Ah! c'est bien de lui, continua le jeune ofllcier; une jeune fille pure!... une rosière, n'est-ce pas?

— C'est lui qui le dit !

— Alors, fit Bertha, s'il n'a que son expérience des femmes pour juger cela, il risque fort de se mettre le doigt dans l'œil.

— Mais ce qui est déplorable, reprit Paul des Roselles, c'est que l'amour que cette jeune fille a inspiré à notre ami de Salverne l'aveugle au point de lui faire commettre les plus grandes sottises et les plus désastreuses folies.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, — • et c'est pour cela que je me proposais de venir vous voir, — qu'Adrien parle en ce moment de donner sa démission.

— Ah ça!... mais il est fou!

— Je vous l'ai dit.

— Pour épouser cette jeune fille?

- — Sans doute.

— Qui est pauvre alors comme Jenny l'ouvrière?

— Sans cela, mon cher capitaine, Adrien ne renoncerait pas à une carrière qu'il adore, vous le savez.

— Où diable a-t il connu celte jeune fille?

— 11 l'a connue au cimetière de Passy où ils se rencontraient le dimanche allant visiter tous deux la tombe de leurs parents.

— Du vrai mélo! fit l'erlha.

— J'ai birn rcmarijué depuis qm^lque lemps, dit le jeune officier, que de Salverne donnait des signes de changemenl. Lui si ponctuel, si assidu, si travailleur, n'était plus le même aux cours de l'École supérieure de guerre. 11 m'a paru préoccupé, njais comme je le sais par tempérament si bizarre, je n'y ai pas pris garde. — Ah! c'était donc ça!... il était amoureux!

— Nous ne pouvons pas, dit Paul des Roselles, lui laisser coniniellre la lolie de démissionner.

— A coup sur!

— Il faut uiillrr lout en aMivn." pour l'en empèciier.

— Je m'rn i barge, dit M. de Coursades, et le meilleur moyen d'y arriver est de le détourner de celle aUrriinn ridicule : 'a cause délruile, l'elfet ccssci'a de lui-même.

— C'est i;n, Mpiinniva llcrlba. l'n gcnlil garçon comme M. de Salverne doit trouver une niailressc aulrc tpi une |Hiiii' duviiére. Ce ne sont pas les femmes qui uian(|ueul à Paris.

— Ce qui est surtout abi^ollnnc^t grotesque c'est de songer à épouser ictte jeune fille, ajouta le jeune officier; on n'épouse pas, voyons.

— Il faut le mener à la crémaillère de Pélogo, ça le distraira.

— C'est une idée, répondit Paul.

— Mais oui, oui... il y viendra, dit le capitaine de Coursades. Du reste, je vous ai dit que je me cliargeais de lui. Laissez-moi faire, je vous tiendrai au courant.

Jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Paris, on ne cessa de rire des amours d'Adrien de Salverne et M. de Coursades et Paul des Roselles se promirent de s'unir pour le détourner de cette affection et l'empêcher de commettre une irréparable soilise.

Le samedi soir, après le départ d'Adrien, Miette était demeurée pensive, en proie à un vague sentiment de tristesse. Alice l'interrogea.

— Tu rêves? fit-elle en la voyant absorbée en des méditations pendant que sa mère enlevait le couvert et remettait tout en place.

— i\'on, je pense, répondit l'adorable jeune fille en relevant la tète.

— A M. Adrien'?

— ,1e l'ai trouvé si triste ce soir... Il ne t'a pas fait cet effet?

— Oui, dit Alice: cependant il ne rit pas beaucoup d'ordinaire.

— Mais ce soir on voyait que quelque chose de pénible le préoccupait. M"'=Davoul intervint.

— M. de Salverne, dit-elle, a certainement des préoccupations dans sa position d'officier, et il n'y a rien d'étonnant qu'elles l'absorbent parfois malgré lui.

Miette hocha la tête.

— Non, ce n'est pas cela, dit-elle.

— Que veux-tu que ce soit? fit Alice.

— Je ne sais pas...

Llle parlait avec quelque embarras, vivement préoccupée elle-même.

— Je crois, reprit-elle, que ce qui l'inquiète c'est sa démission qu'il veut donner... Pourquoi renoncer à une si brillante position?

— 11 te l'a bien dit, répondit Alice; il n'est pas assez libre... Les officiers ne sont pas leurs maîtres; tandis que lorsqu'il sera dans le civil...

— Voyons, fit M""^ Davoul en s'asseyant en face de la jeune fille, où en êtes- vous ensemble?

— Que voulez-vous dire? demanda Miette.

— M. de Salverne vous a-t-il parlé de mariage?

— Non.

— Eh bien! pour moi, voilà Fidée que rumine M. de Salverne. 11 veut être libre, ne dépendre de personne, être absolument son maître... et alors il vous épousera... car il vous aime, ce garçon-là, c'est certain; il vous l'a bien dit, n'est-ce pas?

— Oui, répondit tout bas la jeune fille en rougissant.

— C'est bien ça, fit Alice, maman a raison.

— Mais pourquoi donner sa démission? dit Miette.

• — C'est tout naturel, maman vient bien de te l'expliquer; et puis, il l'a bien dit lui-même : c'est pour élre libre. Les officiers ne sont pas assez indépendants ; ils dépendent des autres qui sont au-dessus d'eux, des généraux, des ministres... Alors ils sont un jour ici, un jour là, jamais avec leurs femmes...

— Songez donc, ma petite, s'il y avait la guerre, comme on en parle dans les journaux depuis quelque temps... Il faudrait qu'il partit.

— Non, ce n'est pas ça qui le pousse à quitter l'armée, dit Miette avec conviction. M. Adrien est trop brave pour avoir eu cette pensée.

— C'est possible, répondit M"' Davoul, mais vous, n'auriez-vous pas de la peine, si vous étiez mariée et que votre mari fût loin de vous, sur un champ de bataille, exposé à chaque instant à la mort?

Miette hochait la tète.

Elle ne croyait pas qu'une telle prévision put pousser Adrien de Salverne à cette détcrminalion.

Elle le connaissait assez déjà.

Elle avait compris sa nature clievaleresque, son caractère plein de bravoure.

Elle savait combien il aimait sa noble profession et elle cherchait une autre raison au pi'ojet dont il avait parlé ce soir-là pour la première fois.

Ignorante des règlements militaires en ce qui concerne le mariage des officiers, elle ne pouvait comprendre la cause réelle des préoccupations du jeune capitaine.

Elle savait qu'.\drien l'aimait, comme elle l'aimait elle-même de toute son âme, et sans aucune pensée ambitieuse, elle n'avait vu dans l'Iionnèlelé de son esprit, que le mariage pour solution à son amour.

L'idée qu'Adrien di' Salverne pouriail la rechercher pour en faire sa maîtresse ne s'était même jamais présentée à elle.

— Vous ne pensez pas à cela maintenant, poursuivi! M"" Davoul, parce que vous n'y êtes pas; mais M. de Salvcrin qui a plus de prévision y songe, j'en suis bien sûre.

— Non, non, ce n'est i)as cela, répéta Tadoralile jeune fille.

— Enfin, dit Alice, quelle que soit la raison qui le détermine à quitter l'armée, c'est une preuve qu'il t'aime, puisque c'est à cause de toi.

— Précisément, répondit alors Miette, c'est parce que je l'ai bien compris que je m'en préoccupe. — J'ai bien vu quel souci il avait ce soir... depuis qu'il a celte idée.

— C'est tout' naturel, dit M""" Davoul. On ne prend pas une résolution comme celle-là à la légère... M. de Salverne est bien trop sérieux !

— Je sens, moi, que cela lui coûte, que c'est un grand sacrifice qu'il lait... que c'est pour lui une renonciation pénible... et ça m'ennuie d'en être la cause...

— Pourquoi? dit Alice, puisque c'est par amour pour toi qu'il le fait.

— Parce (jue je sais combien M. Adrien aime l'armée, lui qui est d'une fainille d'officiers, dont le père était colonel... C'est une tradition sacrée et pour qu'il y déroge...

— 11 faut qu'il t'aime, voilà tout.

- — Parbleu! approuva M™^ Davoul.

— Soit, dit Miette, mais cet amour lui coûte déjà un sacrifice.

— Ah! ma chère enfant, c'est ainsi que la vie est faite... On fait des projets, puis on est bien obligé d'y renoncer.

— ■ Est-ce que tu aurais cru autrefois, demanda Alice, que tu aimerais un officier?... tu vois bien alors.

— Non.

— Eh bien! pour M. Adrien, c'est la même chose : Il avait résolu d'être dans l'armée, et aujourd'hui il voit qu'il ne peut pas, parce qu'il t'aime...

— C'est égal, persista Miette, vous ne m'ôterez pas de l'idée, ni l'une ni l'autre, qu'il y a autre chose.

— Que veux- tu qu'il y ait?

— Je ne sais pas.

— Soyez raisonnable, mon enfant, dit M'"' Davoul, ne vous forgez pas des soucis lorsque vous avez tout ce qu'il faut pour être heureuse.

— Bien sûr, appuya Alice.

— Mais songez donc, reprit Miette, si plus tard il venait à regretter ce qu'il a fait... si j'étais moi-même la cause de son malheur... Non, je ne voudrais pas...

— Ce sont des idées que vous vous faites, mignonne. M. de Salverne est un garçon sérieux; il sait bien ce qu'il fait. — Il vous aime et vous avez tout ce qu'il faut pour être heureux tous les deux.

Ah! je sais bien, continua la mère d'Alice, que vous n'êtes pas du même monde par la naissance, puisqu'il est noble; mais vous avez reçu,

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grâce à ce bon abbé Verneuil, une éducation qui vous met à sa hauteur. Yous êtes instruite, musicieiine, vous avez tous les talents... Et jolie comme vous clés, quoi d'étonnant que ce jeune homme vous ait aimée?

— Oui, dit Alice, car il t'aime, va, ça se voit bien.

— Alors, ne pensez plus à tout ça, et laissez faire le bonheur qui vient à vous. — Ah! ma pauvre iictite, il yen a tant de malheureuses dans la vie que ça fait plaisir quand on en voit une, belle et bonne comme vous, qui fait exception à la règle et qui est heureuse.

Et l'excellcnle femme, ayant pris la main de Miette en prononçant ces dernières paroles, l'attira à elle et l'embrassa tendrement comme elle embrassait sa fille.

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