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LE CHATEAU DE CUAMPTOCE

Jane était excessivement préoccupée par les préparatifs du mariage de sa fille.

Non seulement elle tenait à tout ordonner et à tout surveiller par ellemême, le trousseau et les toilcltcs, mais elle avait voulu présider aux travaux qui étaient faits au cliàleau de Chaniptocé, sous la direction de rarchitccle que Claudius y avait envoyé.

Elle avait étudié les plans, examiné les maquettes des décorations (pii seraient exécutées, indiqué elle-même les améuagenienls nouveaux, les reslauralions, les embellissements, pour que le vieux et splcmlide manoir fût merveilieusemcnl transformé.

De fréquentes nouvelles lui étaient envoyées par Félicien Hurieu, qui

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(■•tait toujours l'intendant du château, pour la tenir au courant de l'état des travaux.

L'architecte, après chaque nouveau voyage à Champtocé, venait la voir en son hôtel de la rue de Grenelle pour lui rendre compte de la situation.

Tout serait prêt sous peu de jours, lui avait-il assuré récemment.

Les peintres, les décorateurs et les tapissiers achevaient en ce moment la partie qui leur avait été confiée, et bientôt les meubles nouveaux, commandés chez les premiers ébénistes du faubourg Saint-Antoine, déjà arrivés en gare d'Angers, allaient pouvoir être installés.

Enfin, tout fut prêt exactement.

A sa dernière visite, l'architecte annonça que l'installation touchait à sa fin, et, quand elle le voudrait, la duchesse d'Azergues pourrait se rendre à Champtocé pour visiter le château, devenu absolument méconnaissable.

Alors la duchesse d'Azergues voulut aller juger elle-même de la transformation accomplie, et en même temps faire connaître à Adrien de Salverne le château de Champtocé, oii il n'était jamais allé.

Elle partit avec lui.

Félicien Durieu avait envoyé une voiture les attendre à la gare.

Jane elle-même fut saisie, à la vue des merveilles qui avaient été opérées.

Au lieu du vieux parc qu'elle connaissait autrefois, elle retrouvait, tout autour du château, un coquet jardin où, dans les parterres bien dessinés, les plantes les plus rares se groupaient symétriquement et formaient de riches corbeilles.

La grande allée d'arbres séculaires qui, de la terrasse, descendait jusqu'à la grille donnant sur le fleuve, était encadrée à ravir par un jardin profond, tracé dans la forme dite « pittoresque », tandis que, sur le devant de l'édifice, les parterres et les plates-bandes, symétriquement dessinées dans le genre « français », reposaient la vue et ressortaient admirablement, devant le rideau d'épaisse verdure que formaient les hautes futaies du parc.

La grande grille d'entrée était un chef-d'œuvre de la serrurerie moderne.

Au fronton du château, de gracieux entrelacements encadraient le double écusson des armes réunies de ses nouveaux propriétaires; sa face blanche était légèrement teintée de rose, sur le fond sombre des arbres. De loin, on eût dit une tache de lait tombée sur une immense nappj

d'émeraude; dans la forme des tourelles et de leurs toitures, le style Renaissance s'accentuait dans toute sa pureté.

Le perron monumenlal donnant accès dans l'immense vestibule, avait été respecté, car il était seul, avec son double escalier, une merveille d'architecture; mais il avait été décoré de quelques statues et de superbes vases de bronze, dans lesquels des plantes grasses étalaient leurs feuillages épais, dentelés d'aspérités bizarres.

A l'intérieur, au fond du hall, sous un dùme vitré, véritable chefd'œuvre de hyalurgie, l'escalier somptueux, à double évolution, aux volutes de jaspe et aux marches de marbre, sur lesquelles jouaient les vives couleurs des vitraux projetées par les rayons du soleil.

Au rez-de-chaussée, le grand salon, précédé par une galerie de tableaux et de sculptures, contenant, sur une double rangée, tout une collection de chefs-d'œuvre.

De l'antiquité, on retrouvait surtout des copies des maîtres de l'Attiqiie, comme un rayon dn ce grand jour artistique qui eut l'Egypte pour aurore, et Rome, avant Paris, pour crépuscule. — Presque rien de l'art byzantin; mais, par exemple, des copies de la Renaissance avec Léonard de Vinci et le Primaticio; l'école espagnole avec iMurillo; des paysages hollandais, un Van Dyck, quelques Ruysdaëi; le xviir siècle avec Watleau, aux bergères enrubannées; puis, avec l'Empire et le romantisme, toute la lyre moderne : des Courbet, des Delacroix en'leurs études réalistes, à côté des paysages de Corot et des toiles colorées par les pinceaux des maîtres du clair-obscur. — Enfin, toute l'histoire de l'art résumée dans la pureté grecque, la coloration vénitienne, la clarté hollandaise et l'efTot merveilleux de l'ombre et des lumières des écoles du xix" siècle.

Dans le grand salon, on l'tait frapjié du premier coup par la somptuosité des lustres cl des tcnluros, que des glaces con.stellaient dans un resplendissement de cristal. — Les bordures du plafond étaient morveillouscs de dorures. — Des plantes exotiques dressaient leurs palmes autour des consoles de marbre ou dans les angles. — El la lumière, tombant sur toutes les richesses qui y étaient accumulées, donnait à la vue ce vertige éblouissant du luxe, grandiose sans être tapageur.

Un petit salon, réservé aux réceptions iutinics, était mignonnemenl capitonné de tentures de soie bleue, et s'éclairait du jour d'une large fenêtre que des vitraux en médaillon tamisaient à la base. Dans le fond, une causeuse, el, au-dessus d'elle, un lablcau d'Ingres, avec la nudité pure d'ime vierge. — Deux grands vases d'onyx, sur une cheminée de marbre dans le style aclucl, de iliaque côlé d'une glace en médaillon au cadre d'i'bène à filets d'or riclnMneut sculptés.

Partout ailleurs, une élégante simplicité.

La salle à manger avait le plus grand air, avec ses hautes boiseries, ses tentures de lampas et ses lourdes portières. D'un style simple, elle formait, avec les autres pièces, un contraste frappant. Le plafond représentait une chasse vertigineuse, entourant le médaillon d'une lampe richement ciselée. L'artiste qui en avait composé l'ameublement l'avait voulu confortable, et, tout en conservant la sévérité du style Henri II, il avait rembourré invisiblement les cuirs des sièges en noyer sculpté, que surmontaient les armes des d'Azergues mariées à celles de la maison de Salverne.

Tout ce que la richesse et le luxe modernes peut inventer de confortable et de princier, on l'avait accumulé dans la chambre nuptiale.

C'était tout d'abord le lit, réduction d'une de ces larges couches du temps passé, dont la forme est si séduisante : Très bas, ses plinthes de bois noir étaient sculptées richement comme ses panneaux, dont le plus grand se surmontait d'un écusson.

Les rideaux tombaient lourdement sur lui du fronton que soutenaient des colonnes sculptées.

Les lapis faisaient place aux fourrures et, comme descente de lit, on avait mis de magnifiques peaux d'ours, à la blancheur immaculée. Partout ailleurs, c'était un entassement pompeux de richesse.

Voluptueusement embaumé, le boudoir de Luce était tout en entier capitonné de soie. La main de Jane elle-même l'avait préparé pour la recevoir ; car on y sentait ce parfum un peu lourd de la femme du monde qui mêle aux senteurs de l'ambre et du vélyver, ses parfums préférés. Le demijour accentuait le mystère de ce nid moelleux de mondaine. On y trouvait au premier abord la suggération de l'amour, et les riches coussins de velours grenat d'une ottomane somptueuse, faisait songer aux Ilots épars des longs cheveux qui devaient s'y dérouler, ou à la blancheur du corps ravissant qui devait s'y étendre plus tard.

Le moyen âge et le style sévère de l'ancien manoir étaient réfugiés tout entiers dans le cabinet de travail destiné au jeune officier d'état-major. Au mur, au-dessus des bibliothèques, toute une galerie de portraits s'assombris sait dans la sévérité du décor. C'était là la chaîne ancestrale d'une noble famille de preux et tous ces regards figés par l'immobilité ne souriaient que lorsque le soleil, à travers les vitraux, venait les baigner de sa lumière. La table de travail était au milieu de cette vaste pièce. Entre les bibliothèques, des trophées et des panoplies d'armes rares et anciennes, en même temps qu'à certains intervalles, des mannequins d'armures rappelaient que la noi)lesse des Salverne était surtout une noblesse d'épée, et que sa race était ei;Ue toutes une race de vaillants.

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Deux chambres avaient été préparées pour recevoir la duchesse d'Azergues et le liancé de Luce, car ils devaient passer deux nuits à Champlocé.

Or, le lendemain matin une dépéclie arriva, adressée au commandant deSalverne, disant:

Reviens immédiatement. Urgence absolue.

Raymond.

Que se passait-il ?

Quel événement nouveau s'était produit qui avait obligé Raymond de Coursades à télégraphier d'une manière aussi pressante ?

Le jeune commandant d'élal-uiajor se perdait en conjectures de toute sorte sans pouvoir parvenir à trouver l'explication de cette dépèche.

Le duchesse, à qui il en lit part, ne savait pas davantage ce que cela voulait dire.

Adrien avait hâte de savoir, il voulut retourner aussitôt i Paris et Jane elle-même le lui conseilla.

Elle ne pouvait repartir elle-même immédiatement, car elle avait encore bien des dispositions à prendre avec l'intendant de Chaniptocé,alin que tout lut prêt pour recevoir les nouveaux époux.

Le mariage approchait.

Elle repartirait le lendemain matin par le premier train, car elle voulait être arrivée à Paris d'assez bonne heure pour surveiller les préparatifs de la soirée de contrat qui avait lieu le jour même.

Mais, lorsqu'Adrien de Salverne l'eut quittée, Jane sentit en elle un inexpliquable pressentiment.

Un malheur inévitable et mystérieux semblait planer au-dessus d'elle.

Elle se demandait à quoi pouvaient bien tenir ces appréhensions qui l'envahissaient et, en regardanlaulour d'elle, elle trouva le souvenir de celte femme qui l'avait tant fait souffrir, le souvenir de M"^ de La Possonnière, sa tante.

Mais non, ce ne pouvait être sa présence à Champtocé, dans ce chà teau où s'était écoulée son enfance, où elle avait aimé pour la première lois, dans ce château tellement transformé aujourd'hui qu'il ne ressemblait en rien à celui qu'elle avait connu ; ce ne pouvaient être non plus les lointains et dotdoureux souvenirs (|u'involontairement elle évoquait (|ui l,i iilongcait dans cet étal.

Elle avait hàle de partir, maintenant qu'elle était seule, hâte de revenir à Paris, au miliiii des siens, auprès de son mari qu'elle chérissait si lendremenl, auprès de sa lillc, rayomianlc cl heureuse du bonheur (|n"elle

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lui préparait, auprès de sa fille qu'elle adorait en mère tellement aveuglée par son amour qu'elle ne voyait rien de ses défauts.

La nuit que Jane passa encore à Champtocé ne la remit pas de ses inquiétudes.

Elle se leva le front chargé, le cœur étreint, et aussitôt elle se prépara à partir.

Elle arriva à la gare d'Angers, où le chef de gare qui la connaissait la lit monter et l'installa dans un compartiment où elle se trouva seule, et le train partit.

Alors, la duchesse d'Azergues commença à retrouver le calme de l'esprit.

Il lui semhlait qu'elle laissait loin derrière elle les pénibles angoisses qui l'avaient assiégée.

Elle ne songeait plus qu'à la fêle qui se préparait à Paris, qu'à cette soirée de contrat qui devait être si brillante, pour laquelle Claudius avait lancé de nombreuses invitations.

Le train qu'elle avait pris, le rapide, traversait les sites et-les paysages que Jane reconnaissait, et il n'avait pas pris encore sa vitesse normale, car il devait s'arrêter à deux stations assez proches, à Écouflant d'abord, puisa Elriché-Cliàteauneuf, avant de s'élancer à toute vapeur sur Sablé et ensuite sur Le Mans, pour arriver à Paris en six heures.

Seize minutes après le départ, on stoppait devant la première station où l'on s'arrête à peine une minute.

xVu moment où le chef de gare, son sifflet déjà aux lèvres, s'apprêtait à donner le signal du départ, un voyageur sortit en courant de la salle d'attente, s'élança sur le quai et se dirigea sans hésitation vers le compartiment dans lequel se trouvait la duchesse d'Azergues.

II ouvrit la portière, entra, et aussitôt, — en même temps qu'un homme d'équipe la refermait, — un coup de sifflet se fit entendre et le train s'ébranla^

Jane, qui avait tressailli à cette soudaine irruption, fut tirée brusquement de sa douce rêverie.

A demi allongée sur la banquette capitonnée, elle se releva vivement.

Elle venait de reconnaître M. de Lizieux.

L'émotion, qui s'empara instantanément de la duchesse, se lisait sur son visage.

Ses regards étaient effarés.

Son visage devenait presque livide.

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