‹ Mariée en blancChapitre 71 sur 142 · LE CHANTAGE EN WAC^ON · texte numérisé non relu

LE CHANTAGE EN WAC^ON

— Ne craignez rien de moi, madame, dit aussitôt le faux gentilhomme qui voulut, avant tout, la rassurer. Je n'ai gardé le souvenir lointain des sentiments que j'ai osé vous exprimer autrefois que comme un culte mystérieux enfermé au plus profond de mon cœur.

Le trouble de Jane était immense.

En la rencontre de ce personnage qu'elle exécrait, elle trouvait la justification des angoisses qui l'avaient obsédée si longtemps.

La menace qu'elle sentait sur elle venait certainement de lui. La duchesse s'était reculée dans l'angle du comparlimenl.

— J'avais besoin, reprit M. de Lizieux, d'avoir un grave entrelien avec vous et j'ai cherché à me le ménager sans vous compromettre. J'ai su que vous étiez à Champlocé, j'ai attendu voire départ, j'ai éloigné M. le commandant de Salverne qui vous accompagnait par uni dépèche à laquelle j'étais sûr qu'il obéirait, car je voulais vous voir seule; j'ai prévenu le chef de gare d'Angers de votre désir d'avoir un compartiment dans lequel ne se trouveraient pas d'autres voyageurs, et j'ai attendu à Écoullant le passage du train dans lequel vous vous Irouvez.

Jane était encore plus épouvantée en enlemlant le cynique langage du misérable lui exposant froidement le piège dans lequel elle était tombée.

Elle se sentait à la merci de cet homme qui, déjà, avait agi avec violence envers elle étoile comprenait qu'il était capable de tout.

Mais le maitrc-chanteur tenait essenlicllemenl à dissiper celte épouvante, car il voulait que la uièii' de Luce fût en possession de tout son calme jiour écouler et pour comprendre ce qu'il avait à lui dire.

— Ne croyez pas, dédara-l-il, que loulos ces précaulidus ont été prises pour que je puisse vous renouveler l'expression de l'amour insensé que vous aviez éveille en moi et donl je n'ai pu me défendre. Non; le temps a passé et avec lui le calme s'est étendu sur moi, malgré les aspirations de mon Ame. Ce que j'ai à vous dire ne me concerne pas; c'est de voire lille, de M"^ Luce que je veux vous |iarlcr... C'est un père qui s'adresse à une more!...

Et, sur un autre ton, pathétique, bien joué :

— Mon lils, liil-il, aime M"' Luce.

Alors, Jane se rcpiit un peu.

— Le duc d'A/.eigues, prononra-l-clle Icnlcmcnl, a répondu à la demande «luc vous lui avez adressée, monsieur.

Il trouva le médecin qui venait d'arriver depuis quelques instants. (P. 1208.)

LIV. Ibl. — HECTOR DE UONTPERREUÏ. — MARIÉE EN BLANC. — J. HOUFF ET C'% ÉD. UV. loi.

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— Il a répondu, riposta l'ancien maître de timonerie, par un refus.

— Parce que notre fille avait déjà fait un choix, parce qu'elle était aimée par M. de Salverne...

— Je le sais. J'ai voulu vous voir, madame, avant que ce mariage soit célébré, avant même que le contrat soit signé, pour qu'il soit temps encore de l'ajourner, ce que vous ferez lorsque vous saurez ce que j'ai à vous dire.

— Ce mariage a été décidé par ma fille elle-même, répondit la duchesse, car nous n'avons eu qu'à approuver le choix de son cœur et la flatteuse recherche dont elle était l'objet de la part d'un homme qui a, à juste titre, toute notre sympathie et toute notre estime.

— Soit. Je conviens que M. de Salverne, bien que sans aucune forlune, est un parti dont vous êtes fière, car il porte un nom déjà illustre et il est appelé à une destinée brillante.

— Il aime notre fille.

— Mon fils l'aime aussi, madame, et il l'a aimée le premier, car depuis longtemps il avait remarqué M"e Luce; depuis longtemps il avait jeté les yeux sur elle, attiré par sa grâce irrésistible... Il s'est mis à l'aimer secrètement d'abord, car j'étais le seul confident de son cœur; il a aimé M"'= d'Azergues lorsqu'aucune demande n'avait encore été adressée, lorsqu'aucune promesse n'avait encore été faite.

— Enfin, monsieur, dit Jane, il n'a pas dépendu de nous... C'est notre fille elle-même qui a choisi...

— Mais une mère a toujours une voix écoutée, objecta M. de Lizieux, vous le savez bien, vous qui avez obéi à M"' de La Possonnière qui vous tenait lieu de mère et qui vous a fait épouser un autre que celui que votre cœur avait choisi.

Le misérable attendit un moment et comme Jane, douloureusement impressionnée par l'évocation de ce souvenir ne répondait pas, il ajouta :

— Il y avait pourtant un lien sacré entre M. des Roselles et vous, des enfants qui étaient nés de votre amour, et ce lien, par obéissance, vous l'avez brisé... Pourquoi donc M"= Luce, si vous le vouliez, ne renonceraitelle pas à ce mariage?... Sera-t-elle mieux aimée par M. de Salverne que par mon fils? Je ne le crois pas, car mon fils s'est épris pour elle d'une tendre passion que le refus qu'il a essuyé n'a fait qu'exaspérer. Vous avez vu à quelle extrémité, à quelle violence il a été poussé, puisque, à la vue de M. de Salverne, en qui il voyait un rival naturellement abhorré, il n'a pas été maître de la colère que la jalousie lui inspirait. N'est-ce pas là une incontestable preuve de son amour?

Alors la duchesse, voyant qu'il s'arrêtait pour la laisser répondre, lui dit :

— Il ne m'appartient, monsieur, de juger ces choses-là. Ma fille aime M. de Salverne, c'est tout ce que je sais.

— Eh bien! madame, si votre fille vous aime aussi, elle renoncera à cet amour, déclara le maître-chanteur d'une voix ferme, car si elle n'y renonçait pas, c'est votre perte dont elle-même prononcerait l'arrêt.

Ah! oui, poursuivit le sinistre gredin en voyant l'cllarement et les angoisses qui se lisaient déjà sur le visage bouleversé de sa victime, ne croyez pas que j'hésiterai aujourd'hui!... La démarche que j'ai tentée auprès de vous, cette entrevue que j'ai calculée sans qu'il vous soit possible de vous y soustraire vous prouvent l'énergie de ma détermination. C'est qu'il ne s'agit plus de moi aujourd'hui : il s'agit de mon fils dont le bonheur m'est plus cher que tout, aussi cher que peut être pour vous celui que vous désirez à votre fille. Je sais que, s'il n'épouse pas M"^d'Azergues, qui est désormais indispensable à son existence, sa vie sera brisée, il mourra,... et moi, son père, je veux qu'il vive!... C'est moi qui lui ai promis qu'il aurait celle qu'il aime, et il faudra bien que vous consentiez à la lui donner.

— Quelles que soient vos menaces, dit Jane en essayant de ranimer sa voix, je place au-dessus le bonheur de ma fille... Jamais je ne la contraindrai à renoncer à ce mariage.

— Jamais?

— Non, jamais!

— Même si je devais instruire M. de Salverne du passé de celle dont il va épouser la fille?

La malheureuse blêmit.

— A lui!... fit-elle avec épouvante.

— Oui, madame, à lui-même, répondit Berlin qui con^talait avec joie l'effet produit par son horrible menace... A lui, car aujourd'hui que ce n'est plus de moi qu'il s'agit, c'est de mon fils, c'est de son bonheur, et croyez que pour lui je ne reculerai devant rien. C'est à .M. de Salverne luimême que je ferai savoir ce que vaut l'honneur dans la lamilli" où il doit entrer !...

— Monsiiur...

— \'J, s'il n'eu croit pas les faits que je lui exposerai, il pourra se renseigner' au|)rès de M. Léon des Hosclles qu'il connail fort bien, qui l'a reçu plusieurs fois à sa villa de ('.ormeilles-en-Parisis... Il n'aura qu'à juger sur son visage de rrlVcl produit, car M. des lîoscilcs est un loyal gentilhomme qui ne connail jias l'art do nuMilir, d (|ui avouera la vérilé.

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Le maître-chanteur prit un temps pour jouir de la vue de sa victime atterrée.

Puis il reprit :

— Croyez-vous qu'alors ce mariage ne sera pas rompu"?... 11 le sera, avec éclat, avec scandale, avec la divulgation de ce secret qui brisera votre famille tout entière!... et c'est vous qui l'aurez voulu!

— Vous feriez cela?... dit Jane d'une voix étranglée par une indicible épouvante.

— Pour assurer le bonheur de mon fils, répondit le prétendu père de José de Lizieux, oui, je vous jure que je le ferai... Et dès demain, si vous n'avez pas trouvé avant ce soir un moyen pour ajourner celte soirée de contrat; avant la fin de votre fête, M. de Salverne aura reçu les lettres de M. des Roselles, ces lettres oubliées dans le coffret...

— Ces lettres!...

— Oui, madame, ces lettres elles-mêmes, répondit le misérable avec un rictus diabolique, car je n'ai pas été assez naïf pour les détruire comme vous l'avez cru... Ce sont des copies que j'ai brûlées devant vos yeux; les originaux existent et, pour vous le prouver, voici l'une de ces lettres!

Il sortit, en disant cela, une feuille jaunie de sa poche de côté et la présenta à la duchesse.

Jane jeta des yeux effarés sur le papier et un tremblement convulsif agitait sa main qui s'avançait pour le saisir.

Le sinistre gredin jouissait des épouvantables angoisses de l'infortunée.

Il vit son visage qui se décomposait dans les affres de la douleur et ses mains suppliantes se tendre vers lui.

— Vous ne ferez pas cela!... balbutia Jane éperdue. Ce serait injuste, barbare, monstrueux de faire expier à la fille innocente la faute de sa mère,... car c'est elle que vous atteindrez en me frappant!...

— Je le ferai pourtant! déclara Berlin.

— Non, vous aurez pitié !... Ce n'est pas moi que je défends, monsieur, c'est ma fille!... C'est pour elle que je vous implore!

— Et moi, madame, c'est pour mon fils que j'agis.

— n m'est impossible de briser le cœur de celle enfant !...

— Moi, je ne puis me résoudre à voir le mien malheureux pour le restant de sa vie.

— C'est moi seule qui ai été coupable, reprit Jane avec un nouvel eifort, rougissante et confuse sous l'humiliation et la honte qui l'accablaient. Frappez-moi, si vous voulez... Perdez-moi, mais épargnez-la, elle, je vous en conjure... Demandez-moi ce que vous voudrez,... n'importe

quel sacrifice, il me semblera encore petit à côté du bonlieui- de ma fille!...

— Je vous ai dit ce que je voulais. Je veux que mon fils épouse celle qu'il aime!... Je veux qu'il vive, entendez-vous!

— Mon Dieu!... gémit la malheureuse avec désespoir et avec l'intonation d'une prière.

Son accent était si déchirant, qu'on aurait dit qu'elle appelait le ciel à son aide.

Bertin n'était pas ému par cette immense et légitime douleur.

11 la contemplait froidement, cyniquement.

11 jouissait en quelque sorte du mal qu'il lui faisait, comme si le spectable de sa torture le vengeait de ne pas posséder l'amour de cette femme qu'il avait eue un instant à lui, inerte, inconsciente, pour laquelle il s'était senti saisi un jour d'une infernale passion.

Le misérable reprit :

— Oui, mon fils aime M"= d'Azergues!... Il en est follement épris!... Il l'adore conune un fou!...

N'en avez-vous pas eu la preuve par ce duel?... n'avez-vous pas compris que c'est le dépit de voir celle qu'il aime, prête à devenir la femme d'un autre, qui l'a poussé à bout?... N'avez-vous pas senti la jalousie aftVeuse qui le dévore sous cette provocation qu'il a adressée à M. de Salverne?...

1! aime votre fille, et s'il ne pouvait pas l'épouser, s'il la voyait à un autre, il mourrait, il deviendrait fou... que sais-je?...

Ce malheur, je veux lu conjurer.

Je suis père, madame, et pour mon fils je suis prêta tout!... oui, à tout! entendez-vous?

Ce mariage, je ne veux pas qu'il se fasse, et il ne se fera pas, je vous le jure !

Je vous anéantirais tous plutôt sous la honte, sous le scandale, dans un déshonneur auquel vous ne survivrez pas, j'en suis bien sûr.

Jane, livide, était atterrée.

— Mais comment voulez-vous que je parvienne à arracher cet amour de son cœur?... dit-elle presque sans voix. Sous quel prétexte puis-je la faire renoncer aujourd'hui à ce mariage qui est le plus cher de ses vœux?

— Il vous est facile de faire éloigner M. de Salverne si vous le voulez, répondit l'ancien policier en renfermant la lettre qu'il venait de plier.

— L'éloigner?

— M. de Salverne est officier. Vous jiouvez obtenir qu'il soit envoyé immédiatement en mission quelque part, au loin, à l'étranger, car M. le

duc d'Azergues a des amis partout, même au Ministère et au sein du Gouvernement.

^ Mon mari! fit Jane avec terreur. Il faut donc que je lui explique...

— Que m'importe !

— Il faut que je lui donne une raison.

■ — Agissez par vous-même, madame, vous le pouvez également. Le général d'Yrvoix fera tout ce que vous désirerez...

— Non, non, c'est impossible !

— Eh bien ! alors, je ferai ce que je vous ai dit.

— Vous ne ferez pas cela ! . . .

— M. de Salverne recevra ce soir même les lettres de M. des Roselles, je vous le promets.

Jane allait supplier encore, implorer de nouveau, lorsque le train s'arrêta subitement en gare d'Etriché.

— A ce soir, madame, dit le maître-chanteur.

Et, ouvrant la portière du compartiment, il disparut.

— Mon Dieu! s'écria la malheureuse, envahie par un épouvantable désespoir, il faut donc que toute ma vie ne soit qu'une cruelle expiation de cette faute!... Pourtant, est-ce moi qui ai été la coupable?... N'ai-je pas tout fait pour réparer ce fol égarement de mon cœur?... N'ai-je pas voulu, même par la mort, me soustraire à l'odieuse comédie que l'on m'a contrainte à jouer?...

Le train roulait de nouveau avec sa vitesse normale, rapprochant Jane à chaque instant de Paris où tantôt elle aspirait si vivement à être rendue.

Maintenant l'approche l'épouvantait.

Chaque moment la précipitait vers l'abîme qui venait de s'entr'ouvrir.

Elle aurait voulu demeurer là, toujours, en un éternel arrêt du temps, en un anéantissement complet de toutes choses.

Elle songeait aux menaces qu'olio venait d'entendre.

Cet homme, ce misérable ferait ce qu'il avait dit ; elle le sentait bien.

Il se veno'erait de ses dédains et de ses refus d'autrefois, car il devait la détester aujourd'hui.

Que deviendrait-elle?

Que se passerait-il?

Alors, un rayon d'espérance, une lueur passa dans son intelligence bouleversée.

- Elle songea à Adrien.

C'est à lui que M. de Lizieux enverrait les lettres de Léon des Rosellés. .

Peut-être tout ne serait pas perdu.

Elle verrait Adrien, elle. lui confesserait tout, elle lui avouerait la vérité.

La honte l'accablerait devant lui, mais peut-être aurait-il pitié. d'elle quand il saurait tout ce qu'elle avait souflert.

Cette pensée rendit quelques forces à la malheureuse duchesse et, jusqu'au terme de son voyage, elle caressa cet espoir.

C'était le seul salut qu'elle avait à attendre.

Lentement, Jane s'habitua à cette pensée et le calme revint peu à peu en elle, extérieurement du moins, car elle ne put parvenir à dissiper complètement les cruelles angoisses de son âme.

Elle se regarda dans sa petite glace de poche et elle constata que son visage portait à peine les traces des souffrances qu'elle venait d'endurei .

Elle se tranquillisa.

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