LE COFFRET
En arrivant à la gare Montparnasse, où le train stoppa à quatre heures vingt et une minutes, — à l'heure réglementaire, — la duchesse d'Azergues n'aperçut pas M. de Lizieux qui, descendu d'un autre compartiment, la suivit.
Elle monta dans sa voilure qui l'atlendait dans la cour do la gare, tandis que le maître-chanteur prenait un fiacre pour se faire conduire à la rue de Courcelles.
Arrivé chez lui, M. dr Lizieux se rendit auprès de José pour avoir de ses nouvelles.
Il trouva le médecin qui venait d'arriver depuis quelques instants.
L'état du blessé s'était notablement amélioré, depuis la veille. La lièvre avait cédé aux potions administrées pour la combattre.
José était encore très faible, mais le docteur assurait qu'il était maintenant hors de danger et que la convalescence n'était plus qu'une affaire de quelques jours.
Et, arrachant la clef elle ouvrit la boîte et montra le contenu à Jean Renaud. (P. 1216.
Avant la fin de la semaine prochaine, il serait curtainemenl sur pied.
La blessure était en bonne voie de guérison, toute inllammation ayant disparu, grâce aux applications antiseptiques qui avaient été faites, et kl cicatrisation ne pouvait tarder à commencer.
Le docteur disait même que désormais il n'avait plus besoin de venir qu'une .«ouïe lois par jour, et encore ses visites ne seraient que de pure Liv. i;;;;. — i:.',r.iLK f..\ blanc. ' uv. 132.
forme, car avant quarante-huit heures son malade aurait repris assez de forces pour pouvoir se lever.
Ces nouvelles enchantèrent le pseudo Georges de Lizieux, et il s'enferma jusqu'au soir dans son cabinet, afin de se livrera un travail qui, disait-il, était très important.
Sur une table se trouvait une « Yost », une machine à écrire admirable, un de ces merveilleux instruments dont l'invention améric.iine a doté le travail.
M. de Lizieux souleva le couvercle de la machine et fit glisser une feuille de papier blanc sous le cylindre de caoutchouc, autour duquel elle devait s'enrouler, à chaque ligne de caractères qu'elle recevrait.
Ceux qui ont inventé ces appareils d'écriture n'ont songé, sans doute, qu'à la simplification et à la rapidité qu'ils apporteraient à ceux qui ont de nombreuses pages à écrire; ils n'ont pas pensé que leurs machines deviendraient un jour, entre les mains de misérables comme le propriétaire de l'hôtel de la rue de Courcelles, les complices d'un écrit anonyme.
Les caractères de la machine à écrire, absolument pareils à ceux de la typographie, ne trahissent pas l'auteur de la copie exécutée.
Avec elle, il n'est pas nécessaire de déguiser la forme de son écriture, ni de recourir à des procédés d'une application lente et difficile.
11 n'y a qu'à frapper les touches : les caractères apparaissent, et la main qui les trace demeure invisible.
M. de Lizieux rédigeait une histoire complète des amours de Jane de Champlocé et de Léon des Roselles.
Il avait sous les yeux les lettres de l'officier de marine soigneusement classées par ordre, et elles venaient, au fur et à mesure des événements dont il faisait le récit, appuyer le texte de leur témoignage irrécusable.
Il écrivait comme si c'était Jane elle-même qui faisait le récit de son amour.
11 n'oubliait aucun détail, depuis le jour où les deux amants se rencontrèrent à Paris, chez M"' Mercier, peiulanl le séjour que fit Jane chez son amie, Diane de la Faloise, jusqu'au jour où elle épousa lo duc d'Azergucs.
Mais, dans ce récit, rien de ce (|ue la malliiuriMise avait soulferl, rien de cette lutte terrible qu'elle avait soutenue contre l'implacable tyrannie de sa tante, rien des elTorls qu'elle avait faits désespérément, pour ^c soustraire a l'infamie ([u'iiri lui avait fait conimellre.
MAUIÉE EN BLANC 1211
Le travail fut long.
Le maitre-chanteiir avait rempli huit grandes pages d'une écriture fine et serrée.
Lorsqu'il eut achevé, il les relut lentement.
Puis il les plia; il prit le coflret qu'il avait conservé, et dans lequel les lettres de Léon des Roselles étaient demeurées jusqu'à ce jour, il les y replaça, et au-dessus il posa les feuilles qu'il venait d'écrire.
Il ferma le coffret, en retira la clef, y attacha une petite faveur bleue et la fixa ainsi à la poignée de cuivre qui surmontait le couvercle.
Le coffret fut enfin enveloppé dans une feuille de papier de soie, recouvert encore d'une feuille de couleur, et ficelé au moyen d'un cordon rose, absolument empaqueté comme s'il sortait des mains du marchand qui l'avait vendu.
Cela fait, le misérable enferma le paquet dans un tiroir de sa tableet il sortit.
M. de Lizieux n'employait pas sa voiture, lorsqu'il .ivait à faire des courses que ses gens ne devaient pas connaître : il prit un fiacre.
Il se fit conduire à l'esplanade des Invalides, dit au cocher de l'attendre et s'engagea dans la rue de Grenelle.
Il voulait voir si les préparatifs de la fête qui devait avoir lieu le soir, chez le duc d'Azergues, continuaient à être poussés, car il pensait que Jane, épouvantée par ses menaces, aurait peut-être réussi à faire contremander la soirée.
Tout annonçait, au contraire, cette fête.
Par la porte cochère largement ouverte, on voyait le perron de l'hôtel garni de superbes vases de plantes vertes, un tapis descendre sur les marches jusqu'au sable de la cour, des tentures de velours, aux couleurs d'Azergues, encadrant la porte au-dessous de la marquise de verre.
A l'intérieur, il voyait les gens affairés, allant et venant, pressés, occupés, transportant des bronzes, des statues, des objets d'art, des poteries pleines de fleurs.
Des fournisseurs arrivaient avec leurs voitures et apportaient de nombreux paquets.
Puis, on alluma les lustres dans le grand vestibule et les candélabres à gaz de la cour.
La soirée de contrat devait donc avoir lieu.
Alors Bertin s'éloigna.
12!2 MAUIÊi: EN BLANC
Un sourire diabolique crispait son visage.
Il était résolu : il ferait ce qu'il avait dit.
Il reprit son fiacre et se fit reconduire à la rue de Courcelles.
Après son dîner, le maitre-chanteur se rendit auprès de José, qu'il trouva encore mieux que quelques heures auparavant.
Il ne lui dit pas un mot de ce qui se passait, car il tenait à ce que le jeune homme ne sut rien encore, et il avait eu soin, pour cela, de recommander qu'aucun journal ne lui fut remis.
Puis il prit le coffret, et de nouveau il sortit.
Un second fiacre le conduisit au domicile d'Adrien de Salverne.
Selon les calculs que Berlin avait faits, le jeune commandant d'étatmajor devait déjà être rendu chez le duc dAzergues.
Chez lui, par conséquent, il ne trouverait que son ordonnance qui ne le connaissait pas, et à qui il pouvait, en conséquence, s'adresser sans risquer de faire connaître l'auteur de l'envoi qu'il allait faire.
L'habile gredin avait calculé juste.
Jean Renaud était seul chez le commandant de Salverne.
M. de Lizieux se présenta.
Il apprit que le fiancé de Luce était parti.
— J'arrive trop tard, dit-il en présentant le coffret enveloppé. J'aurais voulu remettre ce cadeau ce soir même à M. de Salverne, pour qu'il puisse le joindre à ceux de la corbeille de noces.
— Je puis, si vous le désirez, dit le cavalier, porter tout de suite ceci à mon commandant.
— Oui, en effet, répondit iM. de Lizieux, comme s'il paraissait enchanté de la proposition qui lui était faite. Si vous voulez bien vous charger de celle commission, vous m'obligerez infiniment.
— Très volontiers, monsieur.
— Seulement, vous voudrez bien remetlre ceci à M. le commandant de Salverne lui-même. Il saura, rien qu'à la vue de cet objet, à qui il est destiné, et il comprendra quel est l'ami qui lui fait ce présent.
— Ce sera fait ainsi, vous pouvez y compter, monsieur, dit Jean Renaud.
— A lui-même, n'est-ce pas? insista l'ancien maître de timonerie.
— A lui-même.
Au moment où le niailre-chanleur renunita dans le llaiM'i' ipii l'avait amené, une voiture passa, allant en sens inverse de la Mcnni-.
MAUIEE EN BLANC 1213
Dans cette voituie était M"= Mercier.
Jane avait écrit à son amie et elle l'avait priée d'assister à la fête qui était donnée en l'honneur du prochain mariage de sa fille.
L'ancienne institutrice avait accepté.
Elle venait d'arriver à Paris, et elle se rendait à l'hôtel de la rue de Grenelle.
Elle aperçut M. de Lizieux.
Alors, elle se rappela ce qui s'était passé, quinze ans auparavant, lorsque l'acquéreur de l'hôtel de M"= de La Possonnière avait conçu cette passion insensée pour sa malheureuse amie.
Elle y songea et elle se réjouit de la chance qui avait favorisé la pauvre Jane, puisque cet homme avait renoncé à la poursuivre et à se servir des armes que le hasard, croyait-elle, avait mises entre ses mains.
Lorsqu'elle arriva chez le duc d'Azergues, M"'= Mercier ne pensait déjà plus à la rencontre qu'elle venait de faire.
Son esprit était en proie à une préoccupation bien plus touchante.
L'amie de Jane songeait à celte autre fille de l'infortunée, à celte adorable petite Mngali, dont sa mère ignorait même l'existence.
Elle se disait que, sans l'abominable intervention de M"= de La Possonnière, pareille fête aurait lieu, pour le prochain mariage de Magali.
Jane aurait encore ses deux filles auprès d'elle, et sans avoir souffert l'atroce martyre que lui avait infligé la haine inexorable de sa tante, heureuse avec celui qui l'aimait toujours, elle serait témoin du bonheur de celte enfant qu'elle ne connaissait pas.
Voilà les pensées qui préoccupaient la généreuse femme, au milieu du somptueux apparat de cette fête.
Jean Renaud s'acquitta sur-le-champ de la commission qu'il avait reçue.
Son coffret sous lé bras, il se rendit à la rue de Grenelle, oii il était connu maintenant, car c'était lui qui, chaque jour, en grande tenue, venait apporter le bouquet ou les corbeilles de fleurs qu'Adrien envoyait à sa fiancée.
Les domestiques de l'hôtel l'aimaient, car il était amusant et il avait toujours quelque chose de cocasse à raconter.
— Ah ! voilà notre ami Jean Renaud, s'écria joyeusement Thomas, le valet de chambre du duc d'Azergues. Vous avez voulu venir voir la fête, hein?
— Certainement, répondit le hussard, est-ce que l'armée n'a pas le droit d'y être représentée, sacrebleii!... ne serait-ce qu'à la cantine?
On se mit à rire bruyamment.
— Bonsoir, mam'zelle Léonide, dit l'ordonnance d'Adrien à la femme de chambre de Régina.
— Bonsoir, monsieur Jean, répondit la camériste.
— Alors, c'est-il ce soir que je vous fais danser? On entendra bien la musique d'ici.
Et, comme il essayait de lui prendre la taille, de sa main demeurée libre, elle se défendit.
— Attendez au moins la musique, dit-elle.
— C'est pas tout ça, fit Jean Renaud, en indiquant le paquet qu'il avait sous le bras, avant de songer à la rigolade, faut penser à la consigne.
— Et la consigne? interrogea Simon, le coclier du comte de Bellegarde. — C'est ça, la consigne?
— Oui, mon petit, c'est ce bibelot-là que j'ai à remettre à mon commandant.
— Encore un cadeau! fit Léonide.
— Probable.
— Faites donc voir.
Tous s'approchèrent du cavalier.
— On dirait que c'est un coffret, dit Jean Renaud, en retournant le paquet en tous sens.
— Vous n'avez donc pas regardé? demanda Coralie, la nouvelle femme de chambre de Luce.
— Vous croyez qu'on est cuiicux comme des femmes?
— Eh bien! après? ça ne gale rien, de voir.
— Bien sûr, firent les autres.
El Léoiiidc prit le paquet des mains du lui.ssard, cl d'un seul coup lit saul:^r le cordon et l'enveloppe.
— Un colfrel en marqueterie !...
— Oui, avec quelque chose dedans, sans doute, dit Thomas. ■ — Ouvre donc, Léonide, dit Coralie, il y a la clef dessus.
— Non, pas de ça! dit Jean Renaud, en essayant de ropriMnhv le colTrcl. Ce n'est pas dans la consigne.
— Eh bien, bèta! ça ne va pas l'user, de le regarder, riposta la soubrette.
MAUIÉE EN BLANC lilo
— Je sais bien, mais enlin...
Déjà le cofïret était ouvert.
— Ah!... des lettres! fit Léonide désappointée.
— Des lettres! répéta-t-on.
Alors Jean Renaud saisit le coffret et le referma.
— Vous voyez bien que vous êtes des curieuses, là, hein? dit-il. Vous êtes bien avancées!
— Des lettres!... dit Coralie; tu sais, pour moi, il y a quelque chose là-dessous.
— Qu'est-ce que lu veux qu'il y ait?
— Des lettres d'amour, peut-être.
— Tiens, c'est vrai !
— Et vous devez remettre ça à M. de Salverne? demanda Léonide.
— A lui-même, répondit Jean Renaud, à mon commandant en personne.
— Ça me semble louche, dit le valet de pied du comte de Bellegarde.
— Louche ou non, mon vieux, la consigne c'est la consigne.
— Alors, tu crois que lu vas aller comme ça dans les salons? demanda Thomas
— Je vais aller attendre mon commandant où lu voudras, tu iras l'appeler, et je lui remettrai le bibelot.
— Eh bien! viens.
— Attends, fit Jean Renaud, que je le rempaquette.
— Pas la peine, va.
— C'est vrai, après tout.
Et il suivit le valet de chambre de Claudius.
Arrivé dans un petit .'-alon qui servait de vestiaire, Thomas dit au hussard :
— Attends-moi là, je vais aller chercher M. de Salverne.
Et il s'engagea dans la vaste galerie qui était préparée pour le bal.
Pendant ce temps, une portière se souleva à l'extrémité du grand salon, et la duchesse d'Azergues apparut, avec son amie M"= Mercier.
Elles causaient toutes deux.
Jane n'avait pas voulu avouer la cause du trouble que l'institutrice, comme une véritable mère, avait lu sans peine en ses regards.
Elle ne voulait pas dire les terreurs par lesquelles elle avait passé.
Alors, tout à coup, M"= Mercier aperçut l'ordonnance d'Adrien de Sal-
verne, el en même temps elle vit dans ses mains le coffret, qu'elle reconnut sans hésitation.
D'un mouvement vif, elle s'approcha de lui.
— Que faites-vous là? denianJa-t-elle. •
— J'attends mon commandant, répondit Jean Renaud.
— Pour lui remettre ceci, n'est-ce pas? dit M"« Mercier d'une voix vibrante.
— Oui, madame.
Jane, arrivée après son amie, étonnée de la promptitude de son mouvement, avait reconnu aussi le coffret de marqueterie. Elle avait pâli affreusement.
— Ceci est pour moi, dit M"= Mercier, en avançant la main pour -prendre le coffret.
— Pardon, madame... dit l'ordonnance, je dois le remettre à mon -commandant lui-même...
— Je vous dis que c'est pour moi, fit l'amie de Jane avec force, tout en prenant le coffret que le militaire n'osait défendre contre une femme. La preuve, c'est que je vais vous dire ce qu'il renferme : ce sont des lettres.
Et, arrachant la clef, elle ouvrit la boite et montra le contenu à Jean Renaud.
Alors, M"' Mercier regarda Jane et vit la pâleur de son visage.
Mais la duchesse ne faiblit pas; elle réagit sur elle-même et elle demanda au cavalier :
— C'est un monsieur qui vous a remis nela, n'est-ce pas?
— Oui, madame.
— Un monsieur à cheveux gris, avec un lorgnon en or et le visage rasé ?
— C'est bien son portrait.
— Vous voyez!
— Alors, du moiMcnL (juc t'est pour vous...
— Vous pouvez aller, mon ami, dit .M''= Morricr, voire commission est toute faite.
1,'iu-lilulrice se souvint de la rencontre de .M. de Li/.ieux près du domicile de M. de Salvcrne.
Le trouble de Jane lui révc'la tout.
Jane, lieinTusement, riait saiivi'c. grài'e ;\ la prcscuie d'e-;uil . I A l'inlelliijenle intervention île cette amie dévoui'i'.
Alors, le maître-chanteur aperçut un paquet que l'amie de Jane tenait. (P. 1222.)
Lorsque le valet de chambre revint, il dit au hussard :
— M. de Salverne est très occupé, je n'ai pas pu le déranger.
— Ça ne fait rien, répondit Jean Renaud, la commission est faite. Il paraît que ce n'était pas pour mon commandant.
— Eh bien! viens, nous allons rigoler en bas en l'honneur de ton commandant, notre nouveau patron...