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CHAPITRE CL

MANŒUVRE AVORTEE

La soirée de contrat fut la fête la plus brillante qui ait été donnée jusqu'à ce jour à l'hôtel d'Azeri^ues.

Le «. Tout-Paris » de V Armoriai s'y trouvait réuni.

La corbeille de noces soulevait d'enthousiastes admirations par sa magnificence.

Pendant que les invités se pressaient dans les salons brillamment éclairés, Bertin se promenait sous les fenêtres de l'hôtel.

Le misérable s'attendait à découvrir quelque chose, un simple indice lui révélant que son coup avait réussi.

Il ne vit rien.

La fête continuait, brillante, animée.

De la rue, on entendait la musique d'un orchestre de tziganes qui jouait pendant le repas.

On voyait, surlessplendides vitraux aux mille couleurs, irradiés par les lumières des flambeaux d'argent qui garnissaient la table, passer les ombres des domestiques.

L'ancien maître de timonerie commençait à s'impaliiMiter.

Il aurait voulu pouvoir pénétrer dans l'hôtel du duc d'.Vzergues alin de voir ce qui s'y passait, afin d'observer les visages.

Car, enfin, il ne pouvait pas douter que sa commission n'eût été scrupuleusement faite comme il l'avait indiquée.

Ce cortret, c'est à l'ordonnance du commandant de Salvernc qu'il l'avait remis et il était siîr que le vieil hussard, aussi dévoué à son officier que strict sur l'exécution de la consigne donnée, devait l'avoir remis au fiancé de Luce en personne.

Cela ne faisait pas nn doute.

Alors, comment n'étail-il rien arrivé?

11 fallait donc qu'Adrien de Salvernc n'eût pas pris connaissance des papiers contenus dans ce coiïrcl.

Celle conjecture était parfaitomcnl adinis>ibli' i-n suniini.'.

Le jeune ofliiicr d'élal-iuajor, surpris sans doute par la roceptiou inattendue de ce colfrcl, pouvait l'avoir ouvert et, voyant ce (|u'ii contenait, il avait pu rcmcllre à plus tard d'en l'aire l'examen, alin de no pas se sous-

traire un seul instant à sa fiancée et aux nombreux amis des familles d'Azergues et de Bellegarde qui le complimentaient sur son prochain mariage.

— Mais non, c'est impossible!... se dit Bertin avec colère, après y avoir réfléchi quelques instants. La vue de ces lettres était faite pour intriguer M. de Salverne, au point de le pousser quand même à voir ce que signifiait cet envoi.

Il n'est pas admissible qu'ayant vu ces papiers, il n'ait pas voulu comprendre tout de suite ce qu'ils signifiaient.

Le mystère inattendu de cet envoi intrigant doit l'avoir frappé, ému, bouleversé même, et je ne crois pas qu'il n'ait pas essayé de se rendre compte, de chercher à comprendre, ne serait-ce que pour calmer l'émotion qui s'est inévitablement emparée de lui.

.\lors, une autre hypothèse se présenta à l'esprit du maître-chanteur.

Il se dit qu'Adrien de Salverne, s'il avait pris connaissance des papiers contenus dans le colîret, comme cela lui paraissait immanquable, pouvait avoir eu la force de se taire, de contenir son indignation, de dissimuler sa déception et sa douleur alin de ne pas troubler cette fête merveilleuse.

Il n'avait, sans doute, pas eu la force de jeter tout à coup la désolation et la honte dans cette famille qui l'avait accueilli avec tant d'empressement, tant de bonheur et tant d'ulTection.

Il avait gardé pour lui, en cette solennité, le secret douloureux qui venait de lui être révélé.

Il avait eu pitié du père de Luce qui aurait été épouvantablement écrasé par cette révélation foudroyante.

S'il en était ainsi cependant, comment admettre que rien sur son visage, rien dans ses yeux, aucun trouble dans sa voix n'ait attiré l'attention au milieu de tous ces visages souriants, de ces yeux brillants de joie, de ces voix pleines de gaîté et d'affection?

Comment admettre que personne ne se soit aperçu qu'il se passait chez le fiancé de Luce quelque chose de douloureux?

Comment supposer qu'on n'ait pas cherché à comprendre la cause de celte douleur et qu'on ne l'ait pas interrogé?

C'était inadmissible.

La duchesse d'Azergues elle-même, prévenue par la menace qui lui avait été faite, ne pouvait avoir l'esprit tranquille.

Elle devait être en proie à un trouble poignant qu'elle avait peut-être la force de dissimuler, mais qui l'agitait sûrement, qui la tenait constamment en éveil.

Elle n'avait pas oublié l'entrevue qui avait eu lieu en wagon.

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Elle devait s'attendre à l'exécution des menaces qu'elle avait entendues.

Alors, quand ce ne serait qu'elle, n'aurail-elle pas compris qu'il se passait quelque chose d'anormal chez le fiancé de sa fille?

Ce qu'elle lisait sur son visage ne lui disait-il pas que M. de Lizieux avait tenu sa promesse?... que les ieltres avaient été envoyées?...

Ne comprenait-elle pas qu'Adrien de Salverne connaissait maintenant le secret qu'elle avait su si hien garder jusque-là?

Ne sentait-elle pas que sa honte était divulguée?

Ou bien, s'altendant au coup de foudre, à la terrible dénonciation dont elle avait été menacée, Jane avait-elle cherché à détourner l'orage?

N'avait-elle pas entouré son futur gendre, dès son arrivée à la rue de Grenelle, pour s'assurer si M. de Lizieux avait tenu sa promesse?

Dès lors, elle n'avait peut-être plus quitté Adrien.

Elle s'était attachée à lui.

Elle avait été là quand l'ordonnance du commandant s'était présenté.

Elle avait vu le vieil hussard remettre à son officier le petit paquet qu'il avait reçu.

Elle avait tremblé en ce moment et, sous l'enveloppe, elle avait proliablement pressenti le coffret dont elle connaissait la forme.

Alors, elle l'avait peut-être enlevé des mains d'Adrien de Salverne.

Elle l'avait empêché de lire.

Peut-être encore, pour ne pas être perdue à jamais, avait-elle résolu de tout lui avouer elle-même en voyant qu'il allait tout apprendre.

Elle était allée au devant de la révélation qu'elle redoutait tant.

EUe avait voulu se sauver en se confiant à lui.

Elle lui avait fait l'aveu de sa faute passée et elle avait eu des accents émus pour le convaincre et pour l'attendrir.

Elle savait qu'elle pouvait compter sur la loyauté et sur l'honneur du jeune officier.

S'il en était ainsi, tout était sauf.

Jane n'avait mainicnnnt plus rien à craindre.

Sa faute di'iiicurait ignorée à jamais, car Adrien de Salverne ne parlerait pas.

Il t'iait doU(' d'un grand cu-ur.

Il avail eu compassion de celle femme qu'il esliinail cl qu'il alK'< licinnait Icrdremenl.

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Il avait compris la vérité et il l'avait crue sur parole quand elle lui avait dit les luttes qu'elle avait eu à soutenir contre la chanoinesse de La Possonnière sa tante, et quand elle lui avait appris de quelle façon elle avait été contrainte à faire ce mariage lorsqu'elle avait déjà appartenu à un autre.

Il avait eu pitié d'elle et cette révélation, au lieu de le détourner, l'avait uni par des liens plus solides encore, par les liens de la générosité et de la compassion que méritait cette innocente victime.

Berlin ne savait plus que croire.

Il ne savait à quelle conjecture s'arrêter.

Quoiqu'il en fût, la manœuvre qu'il croyait avoir si bien combinée avait avortée.

Le coup qu'il avait préparé avait été paré par une main plus habile que la sienne.

La fête continuait avec éclat.

Rien ne l'avait troublée.

Rien ne l'avait interrompue.

Les salons de l'hôtel d'Azergues étaient brillamment illuminés.

Les nombreux invités, les amis et les parents de Claudius entouraient Luce et Adrien.

Le commandant de Salverne demeurait le fiancé de la fdle de Jane.

Alors, en présumant l'échec de sa tentative, le maitre-chanteur enrageait.

Une colère livide grondait en lui.

Ses manœuvres, déjouées sans doute, l'exaspéraient.

Maintenant il était sans armes contre la duchesse d'Azergues.

Il ne possédait plus les lettres révélatrices de son premier amour, par lesquelles il la tenait.

Il avait perdu le pouvoir qu'il possédait sur elle, qui la mettait y sa merci.

Tandis que l'ancien maître de timonerie, après être parti et revenu plusieurs fois sous les fenêtres en fête de l'hôtel d'Azergues, laissait exhaler la rage qui l'animait à la pensée de son échec; tandis qu'il conjecturait encore pour savoir ce qui s'était passé, pour comprendre de quelle manière Jane avait été sauvée, un incident l'éclaira subitement.

La grande porte cochère venait d'être ouverte.

Devant le perron paré de fleurs, de tapis, de tentures et de lumières, un coupé venait de s'avancer.

C'était la voiture de Jane.

Attentif, le pseudo Georges de Lizieux regardait ce qui allait se passer.

Il vit, sous le dôme de la marquise, la porte du hall s'ouvrir.

Une femme sortit.

Elle était enveloppée dans une ample pelisse de fourrures qui dissimulait sa toilette.

L'éclat des lumières l'inondait.

Berlin la reconnut.

Celait M"'' Mercier.

C'était l'amie fidèle et dévouée de Jane, elle qui l'avait toujours assistée, toujours défendue, toujours sauvée jusque-là.

La duchesse d'Azergues l'accompagnait.

Elle vint avec elle jusqu'à la porte.

Là, les deux amies s'embrassèrent longuement.

Jane et l'ancienne institutrice se dirent quelques mots à voix basse.

Les valets de pied s'étaient écartés.

Puis, M"" Mercier descendit les marches du perron..

Pour monter dans le coupé, dont un domestique en livrée tenait la portière ouverte, elle dut sortir de dessous sa pelisse les mains qu'elle y avait tenues enveloppées jusque-là.

Alors, le maître-chanteur aperçut un paquet que l'amie de Jane tenait.

A la forme, à l'enveloppe qu'il reconnut, il comprit que c'était le coffret contenant les lettres qu'elle emportait ainsi.

Du coup, Berlin eut le pressentiment de tout ce qui s'était passé.

Il devina la vérité.

L'envoi n'était pas arrivé au commandant de Salverne.

Le fiancé de Luce n'avait rien reçu.

Il ne savait rien.

Le hasard, la ( hance incroyable qui protégeait Jane avait sans lioule placé M"' Mercier à la rencontre de l'ordonnance du commandant de Salverne.

Prévenue peut-être par son amie, qui redoutait raccoinplissement des menaces qui lui avaient été faites le malin même, elle veillait.

Elle avait pressenti que ce coffret coiitenail leslellres dont la duchesse avait été menacée.

Elle avait décidé le viril Imssanl à le lui retuellrc.

Ainsi le coffrel avait été détourné de sa destination.

Ainsi Jane était sauvée!

Tout avait échoué!

Le maître-chanteur était furieux.

Il pestait contre le messager auquel il s'était si maladroitement adressé.

Sa déconvenue le mettait hors de lui.

Il regarda passer la voiture qui fila entraînée par l'allure rapide de ses chevaux.

Il avait compris que M"' Mercier, devant rentrer le soir même à Cormeilles, n'avait pas attendu la fin de la fête qui se prolongerait assez tard dans la nuit.

Alors, dans un geste de menace et de défi qui s'adressait aussi bien à Jane qu'à son amie, il gronda entre ses dents, serrées par la colère :

— Je vous tiens toujours, duchesse d'Azerguesl... J'ai d'autres armes contre vous.

El c'est vous qui serez mon instrument, ajouta le misérable en pensant à l'institutrice de Magalii... oui, vous!

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