‹ Mariée en blancChapitre 9 sur 142 · LES DEUX CAPITAINES · texte numérisé non relu

LES DEUX CAPITAINES

Le capitaine d'élat-major Raymond de Coursades était le seul ami qu'Adrien de Salverne eut parmi ses camarades de l'armée.

Après avoir passé presque continuellement ensemble les plus jeunes années de leur enfance, à cause de l'étroite amitié qui avait uni leurs familles, ils avaient été sépares par des fortunes différentes: Raymond, dont la famille possédait une très grande fortune, avait été élevé à Paris, chez ses parents, confié à un préceiileur qui lui faisait suivre les cours du lycée Louis-le-Grand, tandis qu'Adrien avait été placé par son oncle, le dominicain, au collège d'Oullins.

Ils s'étaient retrouvés enscnihlc devant les examinateurs qui leur faisaient subir le concours d'admission à l'Ecole polytechnique.

Ce n'était qu'une bien vague idée qu'ils avaient l'un de l'autre, et leurs visages d'adolescents n'avaient éveillé en eux aucun souvenir.

A l'appel de luuis noms seulenuMil, ils s'élaieut regardés tous deux, surpris, étonnés de se reirouvi'r, heureux en même temps, et l'auiilié de leur nifaucc aussitôt ravivi'e les avait, à l'iuslanl même, poussés l'un vers l'autre.

A ri'lcole polyle(hni(iue, ils avaient passé deux ans ensemble.

Puis, à Fontainebleau, où ils suivirent les cours de ri^colc dapplicalidii d'artillerie.

Adrien de Salverne et Raymond de Coursades, séparés ensuite pendant quelques années passées en province, s'étaient de nouveau retrouvés à

;f vf!|r[i-îii>t|p7~-r: ■ ^, a

Les deux amis se rencontrèrent dans l'escalier. (P. 8o7.)

Paris, à l'École supérieure de guerre, pourvus tous deux du grade de capitaine.

Ils étaient maintenant presque continuellement ensemble.

Raymond, au Ministère de la Guerre, était chargé d'une partie de l'important service de la mobilisation.

Adrien était attaché à l'état-major du gouverneur militaire de Paris.

866 MABIEE EN BLANC

Les deux officiers formaient entre eux, moralement, un contraste que leur amitié rendait encore plus frappant.

Raymond de Coursades était aussi mondain, aussi répandu qu'Adrien de Salverne menait une existence retirée, en dehors de toute réunion bruyante, n'ayant que les relations créées par sa situation ou par d'anciennes amitiés.

Comme officiers, ils étaient à peu près également appréciés l'un et l'autre, car leurs brillantes qualités intellectuelles avaient été pareillement remarquées par leurs chefs.

On était étonné, avec des caractères si différents, de les voir unis par une aussi étroite amitié, car on savait qu'ils s'aimaient véritablement comme deux frères.

Raymond de Coursades se retrouva, le lendemain du jour où nous l'avons vu revenir de Saint-Germain avec sa maîtresse, en face de la nouvelle que Paul des Roselles lui avait donnée.

Il y songea pour la première fois le matin lorsqu'il sortit du Ministère pour aller faire au bois une promenade à cheval, comme cela lui arrivait quelquefois.

Il était seul, et en pensant à son ami, il ne put s'empêcher de sourire.

— De Salverne amoureux!... se dit-il; c'est assez amusant. Je ne me le figure pas ainsi... Je voudrais bien le voir.

l'uis il réfléchit plus sérieusement.

Il se demanda si Adrien n'avait pas un autre motif, qu'il n'avait pas avoué, qui le poussait à donner sa démission, car il ne pouvait croire qu'il eut pris cette grave résolution uniquement pour épouser une jeune lille sans fortune.

.Mais il ne trouva rien.

— En tout cas, pen-a-t-il, quelle que soit la cause de cette résolution insensée, il n'y donnera pas suite... ce serait trop bêle!... un garçon comme lui, qui a un avenir splrndide !... non, il ne fora pas ça, je l'en empêcherai bien.

Quelle était donc cette jeune fille, — une ouvrirre, à ce qu'avait dit Paul des Roselles, — qui avait ainsi tourné la tête à Adrien de Salverne.

Le capitaine de Coursades éprouvait un vif désir de la voir, de la conn.Vitre, de se rendre compte par lui-même de rom[iire qu'elle avait su prendre sur son ami.

Mais il ignorait où elle habitait cl où elle travaillait.

Ce ne pourrait être cpi'Adrii'ii qui, y étant adroileun'nl amom-. la lui ferait connaître.

C'était, d'après Raymond de Coursades, la première chose à faire.

Mais il importait également de voir au plus tôt de Salverne, afin de juger qu'elles étaient réellement ses dispositions, et c'est pour cela que le jeune officier, ayant abrégé sa promenade, se rendit au gouvernement militaire de Paris où il était siir, à cette heure, de trouver son ami.

Il mit pied à terre, confia la garde de son cheval à l'un des plantons et pénétra dans les bureaux.

Adrien de Salverne allait sortir.

Les deux amis se rencontrèrent dans l'escalier.

— Tiens, Raymond!...

— Oui, moi, mon cher.

— Par quel hasard ?

— Ce n'est pas un hasard, répondit le capitaine de Coursades; je trouvais qu'il y avait bien longtemps que je ne t'avais vu, et l'idée m'a pris de venir te chercher pour l'emmener déjeuner avec moi.

— Ah!

— Tu es libre?

— Absolument.

— Alors, c'est entendu. — Tu ne t'attendais pas à me voir ici?

— Non, en vérité, répondit Adrien de Salverne. D"où viens-tu ainsi ? demanda-t-il ensuite, ayant remarqué que Raymond avait sa cravache à la main .

— Je viens de faire un tour au bois pour me donner appétit, et je suis actuellement en fort bonnes dispositions.

Lorsqu'on fut sorti, le capitaine de Coursades chargea le planton de ramener son cheval et il prit le bras de son ami.

— Nous déjeunerons au Ilelder, veux-tu?

— Comme tu voudras.

Et chemin faisant, les deux officiers causèrent de leurs occupations diverses, de leurs travaux, de leurs camarades, de tout ce qui les intéressait.

Pendant le repas, la conversation continua sur les mêmes sujets.

Raymond de Coursades ne voulait pas parler le premier de ce qu'il savait, afin de n'être pas obligé de dire qu'il avait vu Paul des Roselles.

Il attendait qu'une occasion favorable d'interroger son ami se présentât.

Mais Adrien ne faisait aucune allusion à son amour.

11 était visible qu'il était obsédé par une préoccupation pénible.

Raymond, qui connaissait ses intentions, l'observait attentivement et se disait :

— Cette résolution lui coule!... 11 n'y a encore rien do l'ait.

Il parla alors des prochaines promotions qui se préparaient au Ministère, citant les noms des officiers qui y seraient compris. Puis, il ajouta :

— Notre tour viendra, mon clier Adrien. Nous prendrons le quatrième galon ensemble, lorsque nous aurons le temps de grade réglementaire.

Adrien ne répondit pas.

Alors, le capitaine de Coursades raconta l'agréable journée qu'il avait passée la veille en partie de plaisir, à Saint-Germain, avec sa maîtresse. Et s'interrompant tout à coup :

— Au fait, tu connais Bcrtha? dit-il. Tu sais bien, au pavillon d'Ermenonville?...

— Ah ! oui, j'y suis.

— Je ne t'ai plus revu depuis que j'ai fait celte facile conquête. — Aussi, on ne te voit nulle part... Ah ça! à quoi passes-lu donc ton temps ?

— .Mais, mon cher, répondit Adrien, assez embarrassé, je travaille...

— Oui, tu es un bûcheur, on le .*ait; mais enfin tu ne travailles pas après la fermeture des bureaux..., ni la nuit.

— Non.

— Alors?

— Je ne sais pas... Je me promène... Je lis... Je lis beaucoup.. Et pour détourner la conversation de lui, Adrien demanda :

— Où as-tu connu cette agréable compagne?

— Chez un ami, en soirée et en joyeuse compagnie, répondit Raymond de Coursades, je l'avais déjà remarquée quelquefois au bois.

— Tu y vas tous les jours?

— Non ; deux fois par semaine à pou près. — Je le présenterai ; lu verras une femme channanlo...

— Je n'en doule pas.

— Une blonde dcmi-planlureuse, assez jolie.

— Je inc la rappelle

— Et, pardessus tout, la meilleure lille du muntle.

— Tu ne songes donc pas à le marier?

— Me mai irr !... tu |>lais;Miles?

— Si ce n'csl pas dans tes goûts.

MAniÉE EN nLANG 869

— Je ne dis pas cela, fit le capitaine de Coursades, mais j'ai le temps.

— Au fait, lu as peut-être raison.

— Pourquoi dis-tu cela?

Adrien sourit.

— Parce que tu n'es pas encore mûr pour le mariage, répondit-il.

— Bien sûr.

Mais est-ce que tu y songerais, toi ? demanda aussitôt Raymond. Adrien de Salverne devint subitement grave.

— Mon Dieu... lit-il en essayant de prendre un air dégagé, je ne dis pas cela...

— Si l'occasion se présentait, tu la saisirais?

— Oui.

— C'est vrai, tu n'as pas de passions, tu ne t'amuse pas, tu ne fréquentes personne, tu vis comme un ours... enfin tu ne vis pas.

— C'est une question de caractère.

— Et tu n'as pas de maîtresse ?

— Non.

— Un modèle, ma parole! s'écria le jeune capitaine en riant. Tu es exemplaire !

Après leur déjeuner, nos deux amis avaient pris le café et un verre de (ine Champagne.

Raymond de Coursades paya et il sortit avec .\drien qu'il entraîna dans la direction de l'Opéra, tout en continuant de causer.

— As-tu quelque ciiose à faire cet après-midi'' lui demanda l-il en marcliant.

— Non.

— Eh bien ! viens avec moi.

— Où vas-tu ?

— Je vais rue de la Paix, chez un bijoutier, acheter quelque chose pour Berllia. Tu me donneras ton avis.

Adrien se laissa conduire.

Au moment où les deux officiers furent arrêtés par un encombrement de voitures à la jonction du boulevard des Capucines et de la rue du Quatre-Septembre, Adrien de Salverne eut tout à coup un mouvement.

Il venait d'apercevoir Miette et son amie Alice Davoul qui, revenant

de déjeuner, se dirigeaient vers la maison de couture où elles travaillaient.

Il leur sourit.

Raymond de Coursades s'en aperçut aussitôt et guidé par la direcLion des regards de son ami, il vit les deux jeunes filles.

— Dis donc, fit-il plaisamment, toi qui n'as pas de maîtresse, tu connais donc des demoiselles?

— ■ Oui..., répondit Adrien, dont l'embarras fut visible, ce sont deux jeunes filles que je connais.

— Peste? dit Raymond en riant, deux à la fois.

— Tu as toujours des idées insensées... Tu t'imagines tout de suite...

— Elles sont très bien, ces petites-là!... oui, la brune surtout... Elle a des yeux bleus splendides !... une brune aux yeux bleus, c'est rare.

C'est de Miette que parlait le capitaine de Coursades. Et il demanda :

— Que sont ces demoiselles?

— De jeunes ouvrières.

— Comment connais-tu déjeunes ouvrières?... Ce n'est pas dans les bureaux du gouvernement que tu les rencontres?

— Non, c'est vrai.

— Adrien, tu ne veux pas en avoir l'air, mais lu fais tes coups en sourdine... Je parie que l'une de ces deux jolies fillettes ne t'est pas indifférente, monsieur l'austère qui n'as pas de maîtresse.

— Eh bien ! mon cher, répliqua Adrien, tu te trompes, car ni l'une ni l'autre de ces jeunes filles n'est ce que tu crois.

— Oh! des vertus !... fil de Coursades avec un air de gravité comique.

— Tout simplement d'honnêles jeunes filles.

— Auxquelles lu as fait... honnêlemenl... \w polit brin de cour, cachottier.

Adrien de Salvernc ne savait (|iie n'pondn', ne voulant ni avouer son amour devant les railleries de son ami, ni mcniir.

— Allons, csl-ce vrai? insista Raymond de Coursades devant son silence.

— Tu n'es pas sérieux, répondit alors l'ami de l'aui des Roselles.

— Comment!... pas sérieux, moi!

— Tu places toutes les femmes au même niveau.

l.r l(in chalenieiix dr la voix d'AdriiMi lit comprendre ;\ son ami que l'une des tlcux jeunes (illcs (|ue l'on venait do rencontrer, et qui, déjà, avaient disparu, élail celle qu"il aimait.

Le hasard !e servait trop favorablement pour ne pas s'empresser d'en profiter.

Aussi, changeant de ton :

— Non, mon ami, dit-il, je ne fais pas cas également de toutes les femmes. Ces jeunes filles peuvent être très honnêtes et je n'en doute pas, puisque tu l'affirmes ; mais je ne puis m'empècher de trouver qu'elles sont jolies, très jolies même, la brune surtout.

Allons, voyons, avoue-le: Tu aimes l'une d'elles?

— C'est vrai ! répondit Adrien de Salverne presque à voix basse.

— Eh bien ! où est le mal? — la brune, n'est-ce pas?

— Oui.

— Elle est adorable!... Tu es un véritable veinard d'avoir découvert une perle pareille !

— Je l'ai dit, mon cher Raymond, que tu te trompais, dit sérieusement l'amoureux jeune homme.

— En quoi me trompé-je?

— Tu te figures que cette jeune fille est comme... .M"= Bertha?

— Non. Bertha est une bonne fille, une maîtresse agréable..., mais elle n'est qu'une fille.

Mais à la manière dont tu me dis cela, fit le capitaine de Coursades, en prenant si chaudement la défense de cette jeune fille..., que tu aimes..., je me demande... Voyons, c'est donc sérieux ?...

— Oui.

— Tu l'aimes, et elle n'est pas ta maîtresse?... Elle ne le sera pas?

— Non.

— .-Vlors... Tu ne songes peut-être pas à l'épouser?

— Je ne sais pas.

— Ce qui veut dire que tu y songes?... .\drien ne répondit pas.

Les deux amis venaient de traverser la place de l'Opéra et s'engaceaient dans la rue de la Paix. .

Raymond prit de nouveau le bras d'Adrien et lui dit :

— Tu ne ferais pas cette bêtise-là, voyons!... Dans ta position, on n'épouse pas une petite ouvrière, quelle que soit sa beauté et l'amour qu'elle ait pu t'inspirer... Avec ton nom, on trouve une femme dont l'union ne soit pas une mésalliance... Tu n'y as pas réfléchi, sans doute.

• — Et si pourtant je devais être heureux ? fit enfin le fils du colonel de Salverne.

— Heureux!... mais, mon cher, il n'y a pas qu'une seule femme au

monde capable de faire le bonheur d'un homme comme loi ! — Je te comprends : tu vis trop en dehors, tu laisses tes camarades qui auraient été pour toi d'excellents amis, tu ne vas nulle part, tu ne fréquentes personne, on ne te voit dans aucun salon, où ta place cependant est marquée... et alors, les premiers beaux yeux que tu rencontres te tournent la tête, t'éblouissent, t'enflamment... et tout de siiite tu ne vois plus le bonheur que dans la réalisation de cet amour, et tu le poursuis au risque de faire une folie que tu ne tarderas pas à regretter amèrement.

Mais, tout en parlant ainsi, Raymond de Coursadcs sentait bien qu'il ne parvenait pas à arracher à son ami quelques réponses qui auraient amené la discussion qu'il souhaitait, et il comprit qu'il continuerait inutilement à le catéchiser de la sorte.

11 aurait plus tard tout le loisir d'y revenir.

Il s'arrêta devant l'étincelante devanture d'un bijoutier et aussitôt, sans transition :

— Tiens, voilà un assortiment de bracelets magnifiques, dit l'amant de Berlha.

— Fort beaux !

— Ce rang de turquoises sur or mat.

— Oui, c'est très distingué.

— El ce gros diamant martelé... Ce trèfle en émeraudcs, là, à côté de celle gourmette en brillants...

— Oui, je vois.

— Quel est ton avis ?

— Je préfère les turquoises.

— C'est de meilleur goùl, en effet. — Viens, cnlroi.s.

I.cs deux officiers pénétrèrent dans la ljouli(]ue, où on leur montra toute une splendide collection de bracelets plus riches et plus beaux les uns que les autres, et finalement Raymond de Coursadcs se décida pour le rang de turquoises sur or mal qui valait quatre cents francs.

11 paya et emporta l'écrin enveloppé qu'il mit dans la poche de son spencer.

— Maintenant, dit-il, puisque lu es libre, y te garde et je vais le présenter à liiTlha.

— Mon clicr... essaya de Salverne.

— Pourquoi?... Vas-tu me laisser pour aller retrouver la jolie brune aux yeux bleus.

— Non.

M A m FF, FN i;i. ANC

Le matin, pendant qu'on lui faisait la barbe, il mit aussi son coifleur au courant de cette bonne fortune. (P. 875.)

— Eli bien ! alors, viens avec moi.

— Où?... chezM"=Bertlia?

— D'abord ; c'est à deux pas d'ici, rue Ciaiiche.

— Et ensuite ?

— ■ Chez moi, où tu dîneras. Je suis précisément seul avec ma mère aujourd'hui. — C'est entendu?

— Soit.

Page 1