CHAPITRE CLIV
rouR sAuvEn jane
M"= Mercier était absolument terrifiée par les épouvantables révélations que celle lettre venait de lui ajjporti-r. Elle aurait voulu pouvoir douter.
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C'était impossible.
Les circonstances que rappelait M. de Lizieux étaient trop précises; elle savait trop bien, elle-même, que tout ce qu'il avait dit était vrai pour qu'il lui fiil permis de ne pas croire à ce crime épouvantable, à ce forfait monstrueux dont la malheureuse Jane avait été l'inconsciente victime.
Tout était vrai dans cette lettre.
Tout venait à l'appui de celte révélation écrasante et terrible.
Tout la confirmait.
Oui, les choses s'étaient bien passées ainsi que le disait M. de Lizieux.
Jane, qui avait songé à mourir pour se soustraire à ce mariage que sa loyauté lui interdisait de laisser accomplir, avait, en effet, cherché à s'asphyxier en laissant ouvert le bec de gaz de son cabinet de toilette.
Et cependant, personne n'avait su cela, M"' Mercier, seule, en avait eu connaissance par la lettre d'adieu suprême de son amie et par les confidences navrantes qu'elle en avait reçues ensuite.
M"' de La Possonnière, elle-même, n'avait rien su.
Les gens de l'hôtel ne s'étaient douté de rien.
Jane, rétablie grâce à des soins énergiques, avait paru seulement en proie à une indisposition passagère.
Les lettres de Léon des Roselles, enfermées dans le petit coffret de marqueterie, avaient été placées par elle dans le petit secrétaire en Boule, et M"" Mercier avait trouvé ce meuble vide.
Ce ne pouvait donc être que dans la nuit qu'elles avaient été volées,
La veille, au moment où l'infortunée jeune fille se coucha, croyant ne plus s'éveiller, elle les y avait placées.
Le lendemain matin, elles n'y étaient plus.
En pénétrant dans la chambre de Jane on avait bien trouvé la fenêtre ouverte, comme le disait M. de Lizieux qui donnait les détails les plus circonstanciés de ce crime.
Douter était absolument impossible.
L'attentat commis sur la fiancée du duc d'Azergues n'était, hélas ! que trop certain.
Le misérable qui avait été capable de se laire l'auxiliaire de celte horrible femme qui avait, pendant toute sa vie, tyrannisé effroyablement la pauvre Jane, en était bien capable.
C'était lui qui avait entrepris, payé par M"^ de La Possonnière, d'empêcher Jane d'épouser celui que son cœur avait choisi, celui à qui elle appartenait déjà, celui dont l'amour l'avait rendue mère.
C'était lui qui, par des faux, avait fait croire au mariage de Léon des
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Roselles et à la mort des deux enfants confiées à Mouiedii et à Norinc.
C'était lui qui avait commis cet autre crime d'enlever ces enfants et de les faire disparaître.
L'infâme, agissant alors pour son compte, avait voulu se saisir des lettres qui établissaient, comme des preuves irrécusables, celte faule que la malheureuse Jane expiait si cruellement.
Oui, c'était vrai; il avait pu pénétrer nuitamnienl dans cet hôtel où il avait été plusieurs fois reçu, qu'il avait visité en détail, et dont il lui avait été possible de dérober quelques clefs.
Il s'était introduit dans la chambre de Jane pour voler ces preuves du passé que l'infortunée aurait voulu anéantir, et le monstre s'était trouvé seul en présence de cette adorable jeune tille inanimée, inconsciente, hvrée à lui sans défense.
Pourquoi l'auteur do tant d'autres forfaits exécrables aurait-il reculé devant l'accomplissement de cet attentat?
Ainsi donc Jane avait été profanée.
Chabertin, sûr de l'impunité, s'était vanté de son monstrueux attentat.
Il était sûr d'être le père de cette enfant née après le mariage de Jane.
Il avait dit à M. de Lizieux, pour le lui prouver, que l'on pouvait calculer le temps écoulé entre le crime et la date de la naissance de Luce.
Ce calcul, l'infâme l'avait sans doute déjà fait lui-même.
M"e Mercier se rappelait tout.
Machinalement, sans chercher, son espiit faisait de lui-mèmo ce calcul, tandis qu'elle était anéantie par celte horrible révélation.
Le mariage de Jane avait eu lieu un samedi, le 24 octobre 1868.
Luce était née dans le mois de juillet de l'année suivante, à une date que l'ancienne institutrice ne pouvait pas préciser avec certitude, mais ipii lui apparaissait être placée vers le 20 ou le 2.5.
Jane, cependant, lorsqu'elle fut revenue de ce long voyage fait avec son mari, avait dit à son amie ce qu'elle avait soulli'rt à la pensée d'être à Claudius, qu'on l'avait obligée à tromper.
Elle aurait voulu pouvoir se dérober élernelleiueut à son amour.
Le voyage, avec ses nécessités, avec la séparation des voyageurs des deux sexes à bord des paquebots, lui avait piMiiiis tout naturellement de se dérober.
Oui, il n'y avait pas un doute à avoir.
Luce était bien la lîile de ce monstre, di' r;inl(MM- de cet atlenlat que la lettre de M. de Lizieux venait de dévoiler.
C'était épouvantable.
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Et Jane, la malheureuse, ignorait ce forfait.
Ah ! voilà pourquoi M'ie Mercier, malgré la maternelle afTection qu'elle avait vouée à son amie, n'avait jamais pu sentir en son cœur la moindre sympathie pour cette fille née d'elle.
Luce n'était pas la fille du duc d'Azergues.
Luce avait dans les veines le sang de cet homme exécrable, du complice abhorré de M"^ de La Possonnière.
Maintenant, qu'y avait-il à faire ?
M. de Lizieux connaissait ce forfait.
Chabertin était à Paris ; il l'affirmait, il l'avouait avec cynisme.
Cette révélation affreuse, le père de José voulait s'en servir pour empêcher ce mariage qui contrariait ses visées ambitieuses.
Il avait compté sur M"" Mercier pour l'aider dans ce projet.
Il fallait donc que ce fut elle qui allât révéler à Jane le crime affreux qui l'avait souillée ?
L'infortunée n'avait donc pas assez soulTert encore ?
Ce coup la tuerait siirement !
A la veille de voir Luce épouser l'homme qu'elle s'était choisi, ce jeune officier vers qui tendaient toutes les sympathies, il fallait aller lui dire :
« Arrêtez !... Luce n'est pas la fille de votre mari !
« Elle est la fille de cet infâme qui vous a arraché à la mort la veille de votre mariage, qui vous a volé les preuves de celte faute que vous avez si cruellement expiée et qui s'est livré sur vous, inconsciente et sans défense, à l'attentat le plus épouvantable ! »
Non, jamais l'amie de Jane ne se serait senti le courage de faire cela.
M"' Mercier ne savait quel parti prendre.
Elle sentait que M. de Lizieux était capable de tout pour arriver à ses fins.
Il fallait donc agir pour épargner à Jane des malheurs plus grands encore.
Il fallait même agir sans relard.
Et cependant M"= Mercier ne s'en sentait pas le courage.
Que faire ?
Tout dire à Léon des Roselles ?
Lui montrer cette lettre dont il avait pressenti la funeste influence, puisqu'il avait été témoin de l'effet douloureux qu'elle avait produit ?
Mais le malheureux n'avait-il pas aussi été assez cruellement éprouvé ?
Fallait-il lui infliger encore ce supplice nouveau qui déchirerait son cœur ?
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Fallail-il lui révéler que Jane, sa Jane adorée qu'il avait aimée plus que la vie et qu'il aimait toujours, avait été souillée par un criminel ignoble, par cet homme auteur de tout ce qu'il avait souffert ?
Cela, non plus, l'ancienne institutrice ne pouvait se résoudre à le faire.
Ne sachant quel parti prendre, M"' Mercier était terriblement torturée par la situation qui lui était faite.
Son teint, subitement pâli sous l'effet de l'épouvante causée par l'affreuse révélation du crime de Chabertin, avait pris maintenant des teintes absolument livides.
Ses yeux s'étaient cernés d'estompés bistrées et en ses prunelles brillaient des lueurs fiévreuses.
Le sang, affluant à sa tète, battait avec une violence inouïe à ses tempes.
Elle souffrait horriblement.
Il y avait plus de deux heures qu'elle était enfermée dans sa chambre, réfléchissant, cherchant vainement une issue ou une solution.
Elle redoutait de rencontrer Léon des Roselles, de se trouver en sa
présence.
11 avait compris, à la douloureuse stupeur qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler, qu'elle avait reçu une grave et douloureuse nouvelle.
Il comprendrait qu'il ne s'était pas trompé en voyant sur son visage les ravages profonds qu'accusait le miroir placé devant elle.
Que dirait-elle s'il l'interrogeait?
L'affection du père de Magali l'amènerait sûrement à la questionner.
Magali entra dans la chambre de sa « petite mère ».
Le courrier du matin avait aussi apporté une lettre pour elle que son père lui avait remise.
C'était Paul, son fiancé, qui lui écrivait.
Il lui disait que la fête à laquelle il avait assisté avait reporté plus intimement son esprit et son cœur vers elle, au spectacle du bonheur de son
ami Adrien.
il lui parlait <ie son amour en termes exquis, pleins d'une délicate
tendresse.
L'adorable jeune fille venait, en embrassant, comme chaque jour, celle qui lui avait servi de mère, lui montrer cette lettre qui l'avait rendue si heureuse et lui faire partager son bonheur.
Elle n'avait pas voulu venir plus tôt, ce matin-là, -ar elle croyait que M"* Mercier, fatiguée de s'être couchée si tard, reposait encore.
Son petit père venait seulement de lui apprendre qu'elle était levée.
En présence de Magali, M"= Mercier avait senti aussitôt une terreur l'envahir.
Il lui avait semblé voir entrer Jane dont la mignonne était le gracieux portrait.
Elle avait rapidement fait disparaître la lettre qui était demeurée devant elle, mais elle n'avait pu, d'un seul coup, effacer de son visage les traces de ce qu'elle avait soufifert et de ce qu'elle souffrait encore.
Magali s'aperçut de sa pâleur.
Elle constata l'altération de ses traits.
Elle sentit, en l'embrassant, son front brûlant et ses mains moites et froides.
Elle l'interrogea, inquiète :
— Qu'avez-vous ?
— Rien.
— Si... Je vois bien que vous êtes pâle, insista la fille de Léon. Vous avez mal dormi ?
— Oui... c'est ça.
— Cette fête vous a fatiguée?
— Ce ne sera rien, ma chérie, répondit M"' Mercier en embrassant la jeune fille.
Elle essaya de sourire.
Une diversion s'offrait naturellement avec la lettre que Magali avait reçue.
M"= Mercier en profita.
Elle lut et elle parla aussi longuement que possible, avec la fille de Jane, de son fiancé.
Magali, heureuse, était absorbée par ce sujet affectueux, oubliant tout le reste dans l'inconscient égoïsme de son cœur d'amante qui se détache rapidement de tout ce qui ne se rapporte pas à l'objet aimé.
Mais, quelques instants plus tard, quand elle se retrouva auprès de son père et que celui-ci lui demanda :
— Eh bien ! tu as vu « petite mère » ?
— Oui.
— Tu lui as montré la lettre?
— Je suis si heureuse qu'il fallait bien que mon bonheur se doublât en le lui confiant !
Mais Léon des Roselles avait été vivement impressionné par l'effet produit sur M"= Mercier par la lettre qu'il lui avait remise. Il demanda :
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— « Poli te mère y> n'a pas été trop fatiguée par cette fête ?
— Oh ! si, répondit aussitôt Magaii qui se souvint à l'instant de cette pâleur, de ce front brûlant et de cette main froide. Je l'ai trouvée bien pâle.
— Vraiment ?
— On dirait qu'elle a la fièvre.
— Elle n'est pas malade?
— Non, « petite mère » dit que c'est parce qu'elle a mal dormi.
Ces nouvelles confirmaient le pressentiment fâcheux que Léon des Roselles avait conçu.
C'était donc une mauvaise nouvelle que M"" Mercier avait reçue par cette letlre.
De quelle nature ponvail-elie être ?
Il connaissait tout ce qui concernait la dévouée institutrice de sa fille.
Cotte nouvelle était celle d'un malheur peut-être, puisque l'émotion ressentie en avait été si profonde.
S'agissait-il de Jane '!
Léon des Roselles voulut savoir sans tarder.
Un sombre pressentiment le prévenait qu'il ne se Irompnil pas dans ses conjectiu'es.
11 devait, du reste, à l'affection reconnaissante qu'il avait vouée à cette amie fidèle et sijre, confidente de tous ses malheurs, de chercher à savoir si elle souffrait et de lui offrir ses consolations.
Le père de Magaii vint trouver M"= Mercier.
L'amie de Jane avait un i)cu repris possession d'elle-même depuis son entrevue avec la jeune fille.
Elle avait essayé de se ressaisir pour dissij)er la pâleur qui trahissait sa soulfrancc.
Elle y était mal parvenue.
L(''on des Roselles, du premier coup, constata les symptômes que Magaii lui avait annoncés.
— Je suis inquiet, lui dil-il.
— Inquiet!... fil l'ancienne institutrice, qui pressentait déjà l'obligation où elle allait se trouver d'avouer la vérité.
Elle ajouta d'une voix qu'elle ne jiut rendre naturelle :
— Pourquoi ?
— Mag.ili viiul de me dire qu'elle vous avait trouvée pâle, brûlante, comme si vous aviez la fièvre.
M"' Mercier n'osait nier ni chercher une excuse.
MAniÉE EN BLANC
C'est cet homme, c'est ce misérable qu'il me faut!... gronda-t-il avec fureur. (P. 1262.)
— En effet, poursuivit Léon, je vois que c'est vrai. — C'est cette lettre que vous avez reçue, n'est-ce pas?... une mauvaise nouvelle, m'avez-vous dit?... un mallieur?... Je le sens, vaus ne pouvez pas le nier... Il s'agit do Jane, j'en ai le pressentiment...
L'ancienne institutrice n'avait pas la force d'avouer l'horrible vérité.