I.NSINUATlO.Ni
Bertin était sûr d'être bien servi en comptant sur Palmyre.
11 avait affaire à une femme dont l'intelligence lui avait été bien prouvée plusieurs fois.
Dans l'aiïairede Lizieux elle avait conduit cette intrigue d'une manière admirable.
Maintenant encore, dans le personnage qu'elle représentait dans la maison de l'avenue de Clichy, elle jouait son rôle dans la perfection.
Elle avait su se valoir la sympathie de M""' Davoul et gagner les bonnes grâces d'Alice et de Miette.
Elle avait inspiré confiance à tous.
La concierge, dont elle rémunérait largement les services, avec cette largesse maladroite des provinciaux qui savent qu'à Paris tout se paie et qui sèment des pourboires généreux pour être bien servis, ne tarissait pas en éloges sur son compte.
C'était une dame «si comme il faut, si rangée, si honnête, si éconoiin:, si reconnaissante pour tout ce (jue l'on faisait |)Our elle, si bonne et si serviahle. »
M. Putol lui-même était un homme u si bien, si distingué, siinlelligenl. »
Il avnil nn emploi magnili<pii;.
« Inspecteur d'assurances!... songez donc! »
C'était un emploi de confiance.
Il fallait qu'il l'ut très hautement estimé!
« Et ce qu'il devait gagner de gros appointements à ce métier-là qui ne consistait qu'à voyager » pour aller vérifier les sinistres, évaluer, transiger, régler !
L'excellente femme, aveuglée par les proflts qu'elle tirait de ses nouveaux locataires, profits comme elle n'en avait jamais eus, ne jurait plus que par eux.
M"= Pntot s'était mis, comme elle l'avait dit, à prêter la main à Alice et à Miette pour aider à faire les toilettes en vue de la noce.
Elle n'était pas très habile dans les travaux de couture, elle qui avait eu toute une existence d'oisiveté et de plaisirs; mais enfin elle savait coudre, comme toutes les femmes.
Elle avait un peu mis la main à divers ouvrages, lorsqu'elle était à Caen avec sa mère et qu'elle aidait l'ouvrière qui venait travailler chez elle, à la journée.
Alice et Miette avaient fait tous leurs achats dans les magasins de nouveautés.
Les étoffes avaient été prises dans une des maisons de gros qui fournissaient M°" Duchesnoy, la couturière de la rue du Quatre-Seplembre, parce qu'Alice, bien connue des représentants de cette maison, avait obtenu des prix bonifiés par d'importantes réductions.
C'est là qu'on avait acheté les vingt-cinq mètres de faille blanche pour la robe de mariée.
La fiancée de Pierre Lion avait quitté sa patronne, car elle comptait, aussitôt après son mariage, s'établir à son compte à Vincennes, persuadée qu'elle ne tarderait pas à s'y faire une bonne clientèle.
On travaillait donc ferme depuis quelques jours.
La pièce qui servait de salle à manger avait été convertie en atelier de couture.
On mangeait dans la cuisine qui était heureusement assez grande.
C'est là que M°" Putot venait chaque jour travailler avec les deux amies.
11 n'y avait pas eu moyen de lui refuser.
On ne voulait pas qu'elle se dérangeât, il ne fallait pas abuser de sa complaisance; mais elle y avait mis tant d'insistance et de bonne grâce qu'il avait fallu accepter.
Dti reste, elle s'ennuyait toute seule chez elle, assurait-elle à chaque instant.
Elle n'aimait pas sortir.
Elle prétendait avoir peur de s'égarer dans le dédale des rues de Paris ou de se faire écraser par les voilures.
La concierge lui faisait son ménage, toutes ses commissions, une grande partie de sa cuisine; il ne lui restait donc absolument plus rien à faire.
Tandis qu'en travaillant, elle ne voyait pas passer le temps.
Elle savait se rendre utile.
Elle rabattait les coutures; on lui donnait les faux ourlets à poser; les pinces et les coutures du corsage à « exlraforer », les poches à préparer, tous les menus travaux, en un mot, que dans les ateliers on confie aux mains novices des apprenties.
Quand Alice essayait les costumes sur le mannequin, elle passait les épingles.
Elle paraissait être heureuse de se rendre utile.
Elle ne cessait de vanter le goîit et l'habileté de la jeune couturière, sachant bien que les éloges sont toujours agréables à entendre.
Puis, quand on travaillait tranquillement, chacune à sa place, — Alice la plus près de la fenêtre, Miette en face d'elle, et M"" Putot entre elles, — on causait, on bavardait.
C'est alors que, le sujet s'y prêtant à merveille, Pahnyre s'acquittait dans la perfection de la mission que son amant lui avait confiée.
Elle avait beaucoup lu, aflirmait-elle.
Ce qu'elle aimait le plus dans les journaux, c'étaient les faits divers et les tribunaux.
Chaque nouvelle contenait parfois un véritable roman.
Il y en avait eu, des scandales que des mariages avaient fait éclater tout d'un coup !
Le grand monde en était moins exempt encore que les autres classes de la société.
Combien y en avait-il qui se mariaient en blanc, cachant sous leur Heur d'oranger une faute, une honte ignorée, parfois même un enfant né de relations coupables et secrètement élevé dans (piclque trou de province.
Palmyri! n'élait pas embarrassée pour citer des exemples à l'appui.
Elle avait bien d'autres récits à faire, que celui di- la baronne de .Montai que Merlin lui avait .'^uggéré.
Elle racontait des vongoances de jeunes filles séduites, do maîtresses
MARIÉE EN BLA.NC mvi
abandonnées par des hommes sans cœur qui les laissaient le jour où ils trouvaient une fiancée pourvue d'une dot rondelette. Le jury les avait toujours acquittées.
A un autre moment, l'habile et perfide auxiliaire du maître -chanleur savait amener la conversation sur un autre sujet.
Elle parlait à Alice de ce qu'elle comptait faire lorsqu'elle serait mariée.
C'était, en effet, à la fille de M™= Davoul qu'elle s'adressait de préférence.
Miette était là, elle entendait.
Cela lui suffisait.
Alice avait dit qu'elle travaillerait chez elle, qu'elle se ferait recommander par ses fournisseurs et par les gens qu'elle arriverait à connaître, afin de se faire petit à petit une clientèle.
Elle aurait bien pu, si elle l'avait voulu, venir travailler à Paris, car sa patronne ne demandait qu'à la garder.
41""= Duchesnoy lui avait même proposé une assez jolie augmentation si elle avait voulu rester.
Mais ce serait trop de tracas pour aller et venir le malin et le soir.
Et l'hiver, ce ne serait guère agréable, les jours de neige ou de mauvais temps.
Alice préférait gagner moins, au début, et travailler chez elle.
Pierre viendrait déjeuner et diner, au lieu d'être obligé de prendre ses repas de midi au mess des sous-officiers.
Palmyre approuvait ces résolutions.
— iNaturellement, assurait-elle, vous arriverez très bien à vous faire une clientèle quand on verra le talent que vous avez.
Regardez-moi ça, disait-elle en montrant les paniers de la jupe blanche qu'Afice avait formés avec art sur le mannequin; est-ce fait avec goiit!
Mais, ma chère petite, je ne vous donne pas un an avant que vous ayez toute la clientèle des dames des officiers; vous verrez ça.
Puis elle ajoutait :
— Ah ! ce ne sera plus le même ouvrage qu'à Paris. Vous n'aurez pas les grandes dames, les femmes légères, ces filles qui dépensent sans compter et qui ont toujours une nouvelle toilette à se laire.
— C'est une bonne clientèle, dit Alice, mais il y a bien des déboires et des pertes. — Chez ma patronne, il y a chaque année plus de dix mille francs qui sont perdus avec ces l'emmes-là.
— C'est bien possible.
— Parbleu! compléta M"= Davoul qui était là, occupée à bâtir le fond de jupe, ces demoiselles-là paient tant qu'elles ont quelqu'un; mais le jour où elles sont lâchées, ce qui leur arrive assez souvent, si elles ne retrouvent pas tout de suite un autre amant, elles s'arrêtent.
— C'est vrai, objecta M"" Putot, mais elles ne sont pas toutes logées à cette enseigne. C'est souvent le monsieur avec qui elles vivent qui paie, car celles qui sont habiles savent mener leurs protecteurs avec elles chez la couturière, sous le prétexte de leur faire choisir les étoffes ou de leur montrer l'essayage, et alors il règle la note.
— Cela arrive quelquefois, dit Alice en quittant une bande qu'elle venait de plisser pour faire une chicorée qui garnirait le bas de la jupe.
— Tenez, pour ne citer qu'un exemple, dit la maîtresse de Berlin, ce jeune homme dont vous parliez l'autre jour... un Espagnol, je crois... Enfin celui qui a fait faire un si joli costume d'odalisque...
— Oui, oui.
— Vous savez bien ce que je veux dire : le jeune homme qui a une maîtresse rue Marbeuf.
— M. de Lizieux?
— C'est ça.
Palmyre était arrivée où elle voulait.
— Oh! il est riche, celui-là, dit Alice; c'est toujours lui qui paye. Il venait tous les trois mois régler les notes à la maison même, sans qu'on les lui envoie. — Du reste, il avait formellement défendu de jamais envoyer une facture, ni chez lui, ni chez sa maîtresse.
— Je comprends : il ne voulait pas que son père sache ce qu'il dépensait.
— Parbleu!
— Et comme il avait plusieurs maîtresses qu'il faisait habiller dans la même maison, ajouta M""= Putot, il était sûr ainsi que l'on ne ferait pas l'impair de facturer à l'une les toilettes de l'autre.
— C'est assez adroit, dit M"' Davoul.
— On devait y faire attention?
— Bien sûr, répondit Alice. Mais il n'y aurait guère eu l'occasion de se tromper, parce que ce n'était que celle de la rue Marbeuf que l'on habillait chez M"'' Duchesnoy.
— Ah ! el l'autre?... Vous ne lui avez fait que ce IravesliV
— Pas davantage.
— Elle avait .sans doute sa couturière.
— C'est possible.
José pontifiait au milieu de toutes ces femmes. {P. 1311.
— Qui sait? insinua la maîtresse de Berlin, ce n'était peut-être pas une cocotte, comme l'autre.
— Oh! que voulez-vous que ce soit?
— Le fait est : rien de propre. Mais on voit parfois des jeunes filles de famille... Elle était jeune, n'est-ce pas?
— Je suis sûr qu'elle n'avait pas plus' de dix-huit ans, répondit la
fiancée de Pierre Lion.
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Miette ne prenait guère part à la conversation. Elle travaillait aux boutonnières du corsage. Alors Palmyre se tourna vers elle.
— Si jeune que çal... fit-elle.
— Oui, je suis de l'avis d'Alice, dit alors la jeune fille.
— Dix-huit ans!... Si c'est possible!
Alors, c'est la seule fois que vous l'avez vue chez voire patronne? demanda 11""= Putot.
— La seule fois; elle n'est même pas venu essayer, répondit Alice. — C'est M. de Lizieux qui a apporté un corsage pour les mesures.
— Du reste, ajouta Miette, dans un costume d'odalisque il n'y a pas grand'chose d'ajusté.
— C'est juste.
Puis, Palmyre demanda :
— Est-ce qu'elle était aussi jolie que l'autre?
— Celle de la rue Marbeuf?
— Oui.
— Non, je préfère l'autre, M"' Pélago.
— Moi aussi, approuva Miette.
— L'avez-vous bien vue?
— Très bien.
— Elle n'est venue que le soir, d'après ce que vous m'avez dit.
— C'est vrai, répondit encore la fille de Léon des Roselles, mais dans nos salons d'essayage il y a des lumières et l'on voit clair comme en plein jour.
— Toutes ces femmes, du reste, paraissent jolies avec de la toilette, opina M"" Davoul.
— Celle-ci, dit Alice, était plutôt gentille que jolie.
— Vous ne l'avez jamais plus revue? demanda la complice du mailrechanteur.
— Non. — D'ailleurs nous ne sortons guère. '
— iVut-ctre ne la rcconnaîtriez-vous pas?
— Oh! si.
— Vous ne l'avez pourtant vue qu'une seule fois.
— Ça ne fait rien.
— El vous, mademoiselle Miette?
— Je la reconnaîtrais bien aussi, n'pondil la jeune fille.
— Vous êtes connue moi, dit M"" l'ulot. J'ai une mémoire des physionomies quelque chose d'étonnant. Quand j'ai vu une personne une fois, je la rcconnailrais, serait-ce vingt ans après.
MAIÎlÉE EN BLA.NC 1307
— Moi aussi, ajouta Miette.
— Eh bien! moi, non, fit la mère d'Alice. Je me rappelle mieux les noms que les visages.
Palmyre savait maintenant ce qu'elle voulait.
Elle était désormais plus sûre encore qu'elle ne l'avait dit à son amant que Miette n'hésiterait pas à reconnaître Luce d'Azergues si elle venait jamais à se trouver en sa présence.
La reconnaissance serait formelle.
Elle se ferait sans hésitation.
Dans cette fille de duc, elle retrouverait sûrement la joyeuse compagne de José dans la nuit du réveillon.
Cependant elle voulut être plus sûre encore.
Elle reprit :
— Des fois on s'y trompe, pour les femmes surtout, parce qu'on les a vues une première fois dans telles ou telles conditions et lorsqu'on les revoit dans un tout autre monde, dans une toilette différente, elles ne sont pas les mêmes et il peut se faire qu'on ne les reconnaisse pas.
Elle précisa même davantage.
— Ainsi, supposez que cette petite... gourgandine, — je ne peux pas l'appeler différemment, arrive à tromper un brave homme qui ignore son passé et qui se mette à l'aimer. Elle pourra prendre des allures de femme honnête...
— Ces coquines-là sont si habiles! dit M"' Davoul. Elles ont toutes les roueries.
— C'est vrai, chère madame. Il n'y en a pas pour prendre des airs de vertu comme ces anciennes effrontées. — C'est pour cela que je dis que l'on peut s'y tromper.
C'est heureux pour elles, car voyez-vous quelle honte si elles venaient un jour à être reconnues par un de leurs anciens amants, ou par quelqu'un qui aurait été témoin de leur inconduite.
— Oh! mais celle-là, dit à son tour Alice, elle est reconnaissable, et si je la voyais un jour, dans n'importe quel monde, sous n'importe quelle toilette, je suis sûre que je la reconnaîtrais.
^'est-ce pas, Miette?
— J'en suis bien sûre, répondit la fille de Léon.
— Avec son petit nez retroussé et son air effronté... puis ses yeux noirs.
— Il me semble que je la vois encore, dit Miette.
Ce fut le dimanche malin, à sept heures et demie, que Pahnyre reçut la dcppche de son amant.
Elle était arrivée trop tard pour être distribuée par le service de nuit.
La concierge accompagna le facteur du télégraphe au deuxième étage, car c'était l'heure où elle allait commencer à faire le ménage de sa sympathique localaire.
— Madame Putot, une dépêche pour vous.
— Pour moi!... de mon mari, sans doute.
Paimyre prit le papier bleu et donna une gratification au petit facteur.
Elle déchira la fermeture et lut.
— C'est bien de lui, dit-elle.
— M. Putot se porte bien? demanda la concierge, il fnit un hon voyage ?
— Des affaires excellentes!
— Tant mieux.
— Il esta Château-Thierry et il arrive ce matin à midi et quart. — Tenez, voyez.
— Vous n'allez plus être seule.
— Mon Dieu, j'y suis habituée. Qui sait s'il ne va pas encore repartir dans quelques jours? — Il suffit qu'il y ait un sinistre quelque part, la Compagnie l'envoie et il est obligé de se mettre en route.
— Heureusement il ne brûle pas des maisons Ions les jours, dit la concierge.
— Il en briile encore assez souvent, surtout à cette époque de l'année. Les mois de mars et d'avril sont les plus mauvais pour les Compagnies, à cause des grands vents qui soufflent et qui empêchent souvent de combattre l'incendie.
— Oui, c'est vrai.
— Je vais toujours aller l'attendre à la gare, dit Paimyre. Je sais que ça lui fait plaisir quand il revient de voyage. — Vous me direz quel omnibus il faut que je prenne, car je connais si peu Paris...
— Voulez-vous que ma fille vienne avec vous, M"" Putot.
— Non, merci... Je ne veux pas la déranger.
— Ça ne la dérange pas... et vous savez, il ne faut pas se gêner avec moi.
— Je saurai bien trouver, allez.
— D'ici, du reste, c'est bien simple, expliqua alors la concierge. — Vous n'avez qu'à prendre le tramway qui passe à la place Clichy jusqu'au
boulevard Magenta; et là vous changez, avec votre correspondance, pour celui de la Bastille qui passe même devant la gare de l'Est. — C'est très facile.
Palmyre n'avait pas besoin de tous ces renseignements; mais elle tenait à jouer consciencieusement et méticuleusement son rôle de provinciale.
Elle voulait que son amant fut satisfait de tout ce qu'elle aurait fait, et elle était certaine qu'il ne lui ferait que des éloges quand elle lui apprendrait avec quelle habileté elle avait manœuvré pour s'assurer que Miette reconnaîtrait sûrement Luce d'Azergues si elle la voyait un jour, en n'importe quelle circonstance.