BERTIN, CHABERTIN, DE LIZIEUX
José de Lizieux ne se doutait pas de ce que faisait son prétendu père pour rendre impossible le mariage de Luce d'Azergues avec le commandant de Salverne.
Il ne pouvait comprendre quel intérêt puissant le poussait.
Il avait confiance en lui cependant et il était persuadé, comme le maître-chanteur le lui avait affirmé, que ce serait lui qui épouserait la fille du duc d'Azergues.
Le fat présomptueux ne parlait plus de ses espérances à Pélago, qui profitait de chaque occasion pour le railler ; mais il se promettait de se rattraper lorsque la chose serait faite.
Alors ce ne serait pas seulement Pélago qui serait « épatée », selon son expression, en le voyant fiiire ce brillant mariage ; tous ses amis du cercle l'envieraient ou le féliciteraient.
Alors, grâce au prestige de l'illustre alliance qu'il aurait contractée, il mènerait cette vie de grand seigneur pour laquelle il se croyait doué.
Il aurait un hôtel à lui, une maison princièrement montée, des écuries de courses, comme le comte de Bellegarde, qui serait devenu son oncle.
Dans son esprit, José avait déjà tracé le programme de l'existence somptueuse qu'il mènerait.
1310 MAKIEE EN BLANC
Il comptait surtout humilier Adrien de Salverne et se venger de lui en épousant la riche fiancée sur laquelle il avait jeté les yeux. Alors, le bellâtre triompherait.
Depuis le duel, José de Lizieux n'avait plus entendu parler du mariage de Luce.
Il ignorait même que la soirée de contrat avait eu lieu récemment.
Le maître-chanteur avait soin de l'entretenir dans l'ignorance pour éviter qu'il ne commît quelque nouvelle bêtise qui compromettrait le résultat de ce qu'il préparait.
L'habile gredin se méfiait du fils de Carmen, car, en cette affaire, c'était plutôt pour lui-même que pour José qu'il travaillait.
Mais pour cela il fallait que le mariage se fit.
José, — l'amant de Palmyre le savait, — aurait été capable, s'il avait vu Luce près de lui échapper, de rendre impossible toute tentative.
Qui sait si, emballé par le dépit, il ne se livrerait pas à quelque incartade ?
Qui sait si, pour rompre le mariage du commandant de Salverne, qu'il saurait imminent, il ne ferait pas savoir à son rival que Luce avait été sa maîtresse ?
N'était-il pas capable, en réalité, de soulever ce scandale sans en prévoir les conséquences ?
Qu'arriverail-il alors?
Le mariage d'Adrien de Salverne serait rendu impossible, c'est vrai !
Mais celui de José ne serait pas conclu pour cela.
Le duc d'Azcrgues ne voudrait pas donner sa fille à l'homme qui était parvenu à la séduire.
11 sévirait.
U la ferai* enfermer dans un couvent.
Il cherc.'.;rait à étouller le scandale que ce mariage inattendu divulguerait au contraire.
Pélago était au courant.
Elle savait par Berllia, à qui le capitaine de Coursades l'avait dit, que la soirée de contrat avait eu lieu et que le mariage de Luce était proche.
Mais, ohéissante aux conseils de M. de Lizieux, elle n'en parlait pas à José.
Elle savait qu'elle aurait ainsi tout profit.
MARIÉE EN ULANC 1311
D'abord, elle n'avait jamais pu se figurer que José, ce prétentieux ridicule, parviendrait à se faire agréer par la famille d'Azergues.
Ce mariage ne lui avait jamais paru possible.
En outre, elle ne tenait pas à ce qu'il se fit, car elle voulait se conserver un amant qui était suffisamment rfche pour elle et qui était aussi bête que fat et généreux.
Elle n'aurait pas eu besoin des recommandations de M. de Lizieux pour ne pas en parler à José, car elle désirait que le mariage de Luce et du commandant de Salverne se fit à son insu, pour qu'il ne parvienne pas à l'empêcher.
Bertin avait bien compté sur ce sentiment.
Il était tranquille en sachant José chez sa maîtresse.
Il savait bien ce qu'il avait fait en le lui confiant.
José se laissait vivre tout tranquillement chez Pélago, se trouvant très heureux.
Bertha, qui était assez souvent seule depuis quelque temps, à cause des occupations de son amant, venait chaque jour chez son amie.
On s'amusait ferme.
Pélago avait même invité, le dimanche, d'anciennes amies, rencontrées quelques jours auparavant, et qu'elle était bien aise d'étonner par le train luxueux de son existence.
On avait passé toute la journée en joyeuse compagnie.
José pontifiait au milieu de toutes ces femmes.
Il trônait, en vaniteux fier de voir que l'on reportait à sa générosité et à sa richesse tout le luxe que l'on admirait chez sa maîtresse.
Il était flatté en parlant de son duel avec le commandant de Salverne.
A table il présidait, ayant Bertha à sa droite et une assez jolie fille à sa gauche.
N'élait-il pas le maître de la maison ?
Sans nous attarder en la compagnie de ce sot et de ce bellâtre ridicule, rejoignons notre ami Mouredu que nous avons vu reprendre le train pour retourner à Gormeilles.
Son retour était impatiemment attendu.
Léon et M"= Mercier pensaient qu'il apporterait des nouvelles.
Lui-même avait hâte d'être revenu, car il lui tardait de connaître le résultat de la visite que l'ancienne institutrice devait avoir faite à M. de Lizieux.
Noire ami attendit que Magali fût partie pour parler.
La jeune fille devait aller avec Norine chez des voisins qui l'avaient invitée pour l'après-midi.
Alors Tislin rnfonla ce qu'il avait appris au Ministère et surtout grâce à l'ami de Bouguaiès.
Quand il fit connaître les motifs de la revocation de Berlin, amenée par cette afi^iire de Lizieux, ce fut un saisissement simultané cliez Léon des Roselles et chez M"^ Mercier.
Ce qui avait paru louche et inexplicable à Tistin, apparut du premier coup à l'officier de marine et à l'amie de Jane comme une intrigue infernale ourdie par Berlin.
Il n'y avait désorinais plus un doute pour eux.
Bertin avait disparu aussitôt après son départ de la Siîreté générale.
Il avait pris le nom de M. de Ciiaberlin.
C'était lui qui, à l'aide des fonds fournis par M"' de Lizieux, s'était installé au boulevard Malesherbes.
C'était bien lui qui avait dirigé tonle cette machination épouvantable, ourdie avec M"e de La Possonnière contre l'amour de lane et de Léon.
En agissant ciinsi, non seulement le misérable rendait à l'horrible douairière de Champlocé des services qu'il lui faisait payer le plus cher possible, mais il servait encore sa haine contre l'ancien officier de La Bérénice.
Nos trois amis discutaient.
Ils commentaient les renseignements que Tistin Mouredu apportait.
Mais, ce qui les surpassait tous trois, ce qui leur paraissait absolument incompréhensible, c'était le rôle que l'ancien policier révoqué jouai', aujourd'hui auprès de M. de Lizieux qui avait été autrefois sa victime.
Ce M. de Lizieux ne pouvait être qu'un misérable comme l'homme dont il avait payé les infâmes services.
Comment juger autrement celui qui n'hésitait pas à recourir à des procédés aussi honteux, qui employait le chantage le plus ignoble pour faire briser un mariage ?
Mais alors M"' Mercier, qui venait de réfléchir longuement, intervint.
— 11 faut ijuc je vous avoue quelque chose, dit-elle en s'adrossant parti('ulièrement à Léon des Roselles.
Sa voix était grave.
Léon et Moiuedu, halolanls, anxieux, étaient prêts à l'entendre.
— Je n'ai pas voulu vous attrister en vous disant ce que je vais vous apprendre lorscjuc je l'ai su, dit l'amie dévouée de Jane, car je connaissais assez vos souffrances pour ne rien faire qui put les aggraver.
M™' Putot était allée attendre son mari à la gare du boulevard de Strasbourg. (P. 1320.) '
n y a longtemps déjà... il y a plusieurs années, car c'était deux années au plus après le mariage de celte malheureuse Jane.
— C'est de M. de Lizieux qu'il s'agit ? demanda subitement Léon des Roselles.
Il avait déjà pressenti ce que M"' Mercier allait lui apprendre.
— Oui, c'est de lui.
Alors, l'ancienne institutrice raconta tout ce qu'elle savait.
Elle dit à quel chantage épouvantable M. de Lizieux s'était livré, en se servant de ces lettres volées, qu'il prétendait alors avoir trouvées dans l'hôtel dont il était devenu acquéreur.
Il dit quelle passion révoltante le misérable avait conçue pour Jane qu'il pensait soumettre à ses exigences criminelles en la menaçant de révéler à son mari cette faute qu'elle avait déjà expiée si cruellement.
Mais Léon des Roselles, en l'écoutant, sentait une révélation se produire en lui.
— Le misérable ! cria-t-il avec colère. — Ah ! je comprends tout maintenant !...
— Que comprenez-vous ? demanda M"' Mercier.
— Ce de Lizieux n'est autre que Berlin.
— Est-ce possible ?
— Tonnerre de bon sort ! jura Mouredu. Je ne savais pas comment le dire, mais vé, je le sentais aussi.
— C'est lui, j'en suis siir, affirma Léon.
— Vous avez raison, mon commandant !... ah! bonne mère, ce gredin-là ne nous échappera pas, je vous le jure !
— Comment en serait-il autrement? expliqua l'amant de Jane qu'une fureur violente animait. — Ces lettres qu'il prétend tenir de Chabertin, c'est lui-même qui les a volées.
— Vouij voui, mon commandant, c'est lui !
— C'est lui qui a commis ce monstrueux attentat dont parle sa leltre, et qu'il attribue à Chabertin, sachant bien qu'on ne le trouvera pas.
— Grand Dieu ! fit M"= Mercier.
— Voyez comme tout s'enchaîne !... ah ! je comprends tout maintenant !
Berlin ou Chabertin était seul à même de savoir ce qui se passait, grâce à ses machinations avec M"' de La Possonnière.
— Que le diable patafiole la vieille sorcière ! s'écria Mouredu qui, à ce souvenir, ne put retenir cette brutale et énergique imprécation.
— Donc, reprit Léon, lui seul, au courant de lotit, connaissant la maison de la rue de Courcelles où il était venu souvent, a pu s'introduire dans la chambre de Jane.
— Cela ne fait aucun doute, approuva l'ancienne institutrice.
— (^el homme qui, non content de voler ces lettres pour s'en faire une arme houleuse dont il comptait se servir, a profané sa victime, aurait ensuite abandonné ces lettres à un autre !... Non, je ne peux |)as le croire. — La raison d'intérêt même ne saurait me le faire adnu'tire !
— Vous avez bien raison, dit M"' Mercior. — Jane était riche avant
son mariatre. Elle disposait d'une fortune immense depuis qu'elle avait épousé le duc d'Azergues, et ses millions devaient tenter avec bien plus de séduction celui qui possédait ces lettres que la fortune relativement modeste de M. de Lizieux.
— C'est ce qui m'a frappé tout de suite, répondit Léon des Roselles. Il ajouta :
— C'est moi qui irai voir l'avocat qui a plaidé pour M. de Lizieux dans ce procès en séparation, et à son défaut, je trouverai bien quelqu'un qui l'ait connu. J'aurai les renseignements nécessaires, car je veux confondre ce misérable et le livrer à la justice comme le méritent ses forfaits.
Oui, plus j'y réfléchis et plus je comprends que ce M. de Lizieux, quel qu'il soit, n'aurait pas été capable de ce que vous venez de me dire. — Il faut être le dernier des lâches et des infâmes pour se livrer sur une femme à un chantage aussi odieux.
Je le sens... Je ne me trompe pas... Berlin n'est autre que M. de Lizieux dont il a pris le nom.
Qui sait si cette métamorphose ne cache pas quelque crime nouveau que nous allons découvrir?
— Ah ! le darnaguas, s'écria Mouredu, il en est bien capable, mon commandant !
— Celui qui a tenté d'attirer à lui cette malheureuse Jane, reprit l'officier de marine avec une véritable logique de déduction, celui qui a eu l'infamie de la contraindre à entendre l'aveu de sa passion ignoble ne peut être que le misérable qui a déjà souillé l'infortunée par un premier crime et dont la hideuse concupiscence et les désirs criminels ont été allumés par ce premier attentat.
Celui-là, c'est Berlin!... c'est le voleur des lettres!... c'est le violateur!... c'est lui, lui seul!
— Oui, vous avez raison, approuva M"' Mercier. L'auteur d'un crime ne va pas en faire l'aveu cynique à un autre!... Il faut connaître ce que cache l'histoire de ce M. de Lizieux.
— Eh ! té, dit à son tour notre ami Tistin, moi je comprends une chose qui prouve une fois de plus que vous avez mis dans le mille, mon commandant. Ce n'est pas pour rien que le prétendu M. de Lizieux a tiré sa bordée aussitôt après avoir envoyé la lettre à M"' Mercier, vé!... Le gaillard se doutait bien qu'elle allait tâcher de l'accoster en un coup de barre, et comme il se doutait bien qu'elle le reconnaîtrait, puisqu'elle l'avait vu sous le nom de Chabertin au boulevard Malesherbes, il a levé l'ancre.
— Oui, c'est bien cela, dit l'amie de Jane.
— Vous avez raison, approuva également Léon des Roselles. Mais ce prétendu M, de Lizieux est lié par des intérêts qui ne lui permettent pas de disparaître à jamais. 11 est propriétaire de l'hôtel de la rue de Courcelles, ainsi que nous l'avons su. Il faudra donc qu'il revienne.
— Pardi ! fil Mouredu. Seulement il faudra agir de ruse avec lui, car s'il sentait qu'on prépare un branle-bas de combat, il filerait à toutes voiles.
— Il faut, dit le père de Magali, qu'il ne se doute pas de ce que nous allons faire.
— C'est ça, mon commandant. On ne hissera pas le pavillon, on n'allumera pas les feux et on s'embossera à couvert pour fondre dessus à l'improviste !
— Avant tout, il faut découvrir la vérité ; il faut réunir toutes les preuves qui devront servir à le confondre, et comme le temps presse, comme U faut songer à protéger contre ce misérable cette malheureuse qu'il a déjà si affreusement torturée, il faut agir vivement.
— A nous deux, allez, mon commandant, nous ferons de la besogne, dit Tistin.
— Oui, et je compte sur vous !
— Toujours!... vous à la barre, moi sur le pont ! et di^tie li que vingué à Berlin !
Alors une sorte de conciliabule eut lieu entre les trois amis qu'animait également la résolution de sauver la pauvre Jane et de la préserver de la catastrophe dont un misérable la menaçait.
Léon, Mouredu et M"' Mercier échangèrent leurs idées et se partagèrent la besogne.
11 n'y avait plus aucun doute en leur esprit.
Ce M. de Lizieux ne pouvait être que Berlin, et l'on en aurait bientôt la preuve.
Avant tout, il fallait veiller sur Jane.
Il fallait èlre auprès d'elle pour parer aux coups imprévus qui pourraient lui être portes.
Il fallait renlourer d'une vigilante et d'une constante sollicitude.
C'est à M"" Mercier, qui avait déjà si heureusement réussi, que ce poste revenait.
Léon se proposa de chercher les renseignements nécessaires pour établir la preuve que le propriétaire de l'hôtel de la rue de Courcelles avait usurpé un nom qui n'était pas le sien.
11 verrait l'avocat qui avait plaidé le procès de M. de Lizieux.
Il découvrirait toutes les personnes qui l'avaient connu.
11 irait même, s'il le fallait, en Espagne, trouver cette Carmen Pabla qui avait porté son nom, et qui, mise en présence de cet homme, reconnaîtrait sîirement que ce n'était pas son mari.
Il obtiendrait pour elle un sauf-conduit, à l'aide des amis qu'il possédait, et il la ramènerait en France.
11 allait profiter de ce voyage pour s'en servir comme d'un empêchement à assister au mariage auquel son ami Claudius l'avait invité.
Mouredu l'aiderait dans cette lâche.
De son côté, il se procurerait des renseignements qui coiroboreraient ceux qu'il recueillerait lui-même.
Tistin s'occuperait de retrouver les personnes ayant connu Bertin, et entr'autres cette Palmyre, cette fille qui avait figuré au procès en séparation, qui avait avoué être la maîtresse de M. de Lizieux et qui, par conséquent, les connaissait également l'un et l'autre.
Il surveillerait en même temps l'hôtel de la rue de Courcelles pour le cas où le prétendu M. de Lizieux y reparaîtrait.