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CHAPITRE III

Le scolasticat de Laval; Notre-Dame d'Avénières. —Études théo- Ioniques; le P. Plet, professeur. — Pietas ad omnia iitilis. — Visite à Puycheni. — Les martyrs de la Commune; souvenir de saint Laurent et de saint Sixte. — Les premiers vœux.et la rénovation. — Récitation du bréviaire. — Diaconat, sacerdoce, fête de famille. — Célébration du saint sacrifice. -- Continuation des études théologiques. — Prédication à l'asile des vieillards, à la prison de la ville. — Menaces contre la Compagnie à Rome. — Départ pour Brest.

L'ancienne collégiale de Saint-Michel, à Laval, acquise par les PP. de la Compagnie de Jésus vers 1820, avait été successivement résidence, puis noviciat, enfin scolasticat ou maison d'études. C'est là que le F. de Plas était envoyé par ses supérieurs pour étudier la théologie et se préparer au sacerdoce. Comme la plupart des scolasticats de la Compagnie, celui de Laval renfermait des religieux de presque tous les pays de l'Europe. L'observation d'une même règle, la charité fraternelle surtout, faisaient de tous ces hommes une véritable famille; et l'habitude de la langue latine, en usage dans les classes, leur permettait des commu-

nicalions aussi faciles que s'ils eussent parlé leur langue maternelle. On conçoit dès lors combien il avait été utile à François, pendant son séjour à Rome, de se remettre à l'étude du latin. « Malgré mon âge, observait-il, je ne suis pas impropre à mon nouveau genre de vie. J'entends suffisamment le latin pour suivre avec utilité le cours de théologie. )> Pour entrer pleinement dans l'esprit de l'Institut (1), on le vit sacrifier généreusement certaines pratiques de piété qui lui plaisaient beaucoup, mais qui, n'étant que surérogatoires, auraient pu nuire à d'importantes obligations. « Je dois, disait-il, concentrer tous mes efforts sur les études qui me sont prescrites, )) et il remerciait Dieu de lui avoir donné « une vie nouvelle plus douce et plus complète w que celle qui s'était déjà écoulée depuis son admission dans la Compagnie de Jésus.

Les supérieurs s'ingénièrent du reste à mesurer le travail à ses forces, en ménageant une santé ébranlée par les veilles de Tambulance. « Je bénis Dieu, écrit-il à sa sœur qui l'avait invité à se reposer et à se refaire à Puycheni, de m'avoir envoyé ici, oîi je me trouve aussi bien que possible; et j'apprécie le bonheur de vivre au milieu de gens qu'on serait heureux de compter parmi ses amis dans le monde. Ma santé, qui était plutôt affaiblie que sérieusement attaquée, se remet avec le bon régime qu'on m'a fait suivre. J'ai l'autorisation de me promener tous les jours, avec un autre Père, hors de la maison. Les environs de Laval mé paraissent charmants. Je continue de me fortifier, et rien ne s'opposera, je l'espère, à ce que je me livre sérieusement aux études qui doivent me préparer au sacerdoce. C'est là, pour le moment, le but à atteindre et qu'il faut poursuivre avec persévérance. »

(1) Orationibus prolixis, studiorum tempore, non adeo miiltum îoci tribuetur. Const., p. IV, c. 4.

Un moment on put croire que la maison de Laval ne jouirait pas de la tranquillité nécessaire à des études sérieuses. La paix n'était pas encore signée, et les avant-postes allemands menaçaient presque la ville. (( Ce soir, écrit François, le 2G février, grande agitation; on annonce la rupture des négociations. Hélas! observe-t-il, en jetant un coup d'œil en arrière, il ne s'est rencontré personne, pas un homme de foi assez vive, pas un caractère assez élevé pour dominer les masses et les entraîner à d'héroïques efforts. Nous sommes broyés sans merci sous la botte prussienne, et cependant, combien d'hommes ont offert courageusement leur vie, combien ont fait preuve du plus généreux dévouement! Sachons attendre avec patience et dans la prière le jour de Dieu, et que chaque événement, quelque affligeant qu'il soit, ne nous arrache qu'un cri de résignation à la volonté divine! »

L'annonce de la rupture des négociations n'était qu'une fausse nouvelle qui fut promptement démentie. On apprit le lendemain que les préliminaires de la paix avaient été signés à Versailles par M. Thiers, nommé par la chambre de Bordeaux chef du pouvoir exécutif. Aussi, dans l'après-midi, le F. de Plas dirigea-t-il sa promenade habituelle du côté de Notre- Dame d'Avénières. L'église était remplie d'une foule immense de fidèles qui venaient remercier la très Sainte Vierge d'avoir exaucé leurs vœux en protégeant providentiellement la ville contre les Allemands. « Ce qui a manqué à la France, dans les derniers événements, disait-il avec émotion au Père qui l'accompagnait, ce qui lui manque pour se relever avec énergie et réagir contre l'étranger, c'est la force morale, c'est l'élévation des caractères, c'est cet amour de la vérité qui enfante les martyrs. »

A cette époque, une partie de la maison de Laval H 19

était encore réservée à l'ambulance; le F. de Plas allait de temps en temps visiter les malades et s'entretenir avec les convalescents. On faisait cercle autour de lui, et il discourait volontiers de la religion ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que cette manière d'agir ne produisait pas beaucoup de fruit. « Je m'en vais quelquefois, écrit-il dans son Journal, causer avec les militaires, mais je me suis aperçu qu'il vaut mieux parler avec un ou deux séparément que d'attaquer tout un groupe. Ils sont moins dominés par le respect humain. » Il ne négligeait rien pour gagner leur confiance, et il eut souvent la consolation de voir ses efforts récompensés par un sincère retour à Dieu.

Parmi les professeurs de théologie dogmatique, François retrouva avec plaisir une de ses anciennes connaissances de Chang-hai, le P. Plet, longtemps missionnaire en Chine, et que la maladie avait ramené en Europe. Celui-ci fut pour le commandant devenu scolastiqae, non seulement un maître habile, mais aussi un ami dévoué et un directeur consommé. C'est à lui que l'humble disciple s'adressait de préférence, exposant avec confiance ses difficultés, acceptant les explications avec docilité. « Le P. Plet, écrit-il le 11 mars, m'a recommandé, au sujet de mes inquiétudes sur l'étude de la théologie, de m'abandonner pleinement à Dieu. C'est un conseil plein de raison et de sagesse. Que suis-je autre chose qu'un instrument très imparfait aux mains de Celui qui de rien a créé toutes choses et qui de la pierre peut susciter des enfants d'Abraham? Dieu saura bien faire rendre à l'instrument, malgré son mauvais état, la note qu'il voudra. Donc, aucun souci à l'égard de mes études ; accomplir avec suite ce qui me sera conseillé, et ne pas m'affliger, si je n'ai pas l'intelligence très ouverte aux connaissances requises pour l'état ecclésiastique. Je ne me

sens pas porté à étudier la théologie en ce moment... Et qu'importe? Puisque c'est pour cela que j'ai été envoyé ici, je me mettrai par devoir à cette étude, laissant à mon Maître de me donner l'intelligence nécessaire pour y faire quelque progrès. »

Saint Tliomas et les grands tliéologiens, avec leur langage métaphysique, ne pouvaient avoir beaucoup d'attraits pour un scolastique de soixante et un ans, que rien jusque-là n'avait préparé à ces hautes spéculations ; aussi savait-il s'humilier et reconnaître son impuissance, sans renoncer au travail dont il était capable. « Évitons, disait-il, de nous fatiguer l'esprit par des occupations intellectuelles au-dessus de nos forces, bornons-nous à ce qui nous est enseigné, et ne recourons aux grands auteurs qu'autant qu'ils peuvent contribuer à éclairer le sujet qui nous occupe. J'étudierai donc en esprit d'obéissance, mais sans me chagriner de la résistance de mon intelligence à saisir, à s'assimiler les questions importantes de la théologie. »

Grâce à sa bonne volonté et à sa persévérance au travail, les difficultés du commencement s'aplanirent peu à peu, et dès la fin du mois d'avril, il pouvait écrire avec satisfaction en constatant ses progrès : « L'étude de la théologie ne m'est pas pénible. » D'après les conseils de son professeur, il s'appliqua même à quelques études spéciales en dehors du cours. « Ne pouvant pas prétendre, disait-il, à tout savoir parfaitement, il convient du moins que je connaisse mieux les parties essentielles » -, et c'est vers la sainte Eucharistie, où l'entraînait sa tendre piété, qu'il dirigea ses travaux personnels.

Un des effets naturels de l'étude, si l'on n'y prend attention, est d'absorber tellement les facultés de l'esprit qu'il n'y a presque plus de place pour les épanche-

ments du cœur. Mais le F. de Plas se tenait en garde contre cet inconvénient, en se rappelant la parole del'apôtre : Pietas ad omnia, utilis est, et en mettant dans son estime la piété bien au-dessus de la science. « Sans doute, disait-il, nous devons tâcher d'acquérir une connaissance profonde de la religion, par l'étude assidue de la théologie ; mais ne perdons pas de vueque la piété a le pas sur la science. D'ailleurs, la science n'est pas à la portée de tout le monde, mais tous nous pouvons progresser dans la perfection. Étudions donc par devoir et par obéissance, avec application et purelé d'intention, sans perdre de vue l'unique nécessaire, qui est d'aimer Dieu de tout son. cœur. ))

Et cependant il demandait la science à Dieu, source de toute lumière^ de toute vérité ; non pas celle dont parle saint Paul, qui enfle et excite l'orgueil, mais celle dont parle saint Augustin, qui nous remplit d'humilité, en nous faisant connaître notre propre bassesseet la grandeur de Dieu. « Mon Dieu, lisons-nous dans son Journal à la date du 3 juin, qui avez daigné agréer la prière que je faisais en 1845, lorsque je vous demandais d'avoir la foi des pieuses bonnes femmes que je voyais aux messes de six heures du matin, dans l'église Saint-Louis, à Rochefort ; je vous demande aujourd'hui la grâce de comprendre, autant qu'il m'est nécessaire, le bien que vous m'avez accordé. Si, comme je suis autorisé à le croire, sur l'avis de mon digne professeur de dogme, je puis, sans présomption, lire saint Thomas et m'éclairer quelque peu de sa science, je vous supplie, ô mon Dieu, de me conserver dans une humilité profonde. Cette humilité ne peut que croître, si vous me donnez de vous connaître moins imparfaitement que je ne l'ai fait jusqu'à ce jour. Noverim me, noverim te, me dirai-je avec saint

Augustin, et cette connaissance suffira à me mettre à ma place, à me rendre humble et à admirer ^/otre bonté envers moi, envers un homme qui, durant les premières années de sa vie, a marché dans les ténèbres de l'erreur et fui les douces clartés de la foi. »

Cette humilité lui était nécessaire, non pour soumettre son jugement aux décisions des supérieurs, où il ne rencontrait aucune difficulté, mais pour accepter des solutions théologiques qui ne cadraient pas toujours avec les idées un peu rigoristes qu'il avait apportées du monde en religion. Il eut bien du mal, surtout au commencement, à admettre ces distinctions -nécessaires qui sauvegardent les droits de la conscience et les intérêts de la justice. Homme d'honneur avant tout, il aurait volontiers sacrifié tous ses droits à ses devoirs : mais il finit par comprendre que, s'il avait la' générosité d'agir ainsi avec lui-même, il ne pouvait imposer aux autres un conseil, une opinion comme une rigoureuse obligation. « Saint Ignace, écrit-il le 18 mai, nous recommande de nous appliquer à penser comme l'Église, sentire cum Ecclesia., à approuver ce qii'elle approuve, à blâmer ce qu'elle blâme. Ce conseil est plein de sagesse. Il n'est pour ainsi dire pas de question sur laquelle les hommes s'accordent parfaitement ; comme il n'y a pas, dit-on, deux feuilles d'arbre absolument semblables. Lors donc qu'une opinion commune dans l'École heurte notre entendement, lorsqu'une décision théologique n'est pas conforme à notre jugement, disons-nous avec simplicité que nous sommes des ignorants, et que nous devons commencer par suivre l'enseignement de nos maîtres, si nous voulons faire quelque progrès dans la science. Quant à l'enseignement formel de l'Église, c'est à l'aide de la foi que nous devons cher- <;her à comprendre quelque chose, fldes quœrens in-

tellectum ; par conséquent, il faut prier et redoubler d'attention : Judicium Dei intenios nos habere dehet, non adversos. »

Les vacances de Pâques approchaient. Le F. de Plas, qui s'était abstenu, après une longue séparation, de revoir sa famille pour motif de repos et de santé, se vit obligé, à raison d'affaires qui ne pouvaient facilement se traiter à distance, de demander au R. P. Provincial la permission d'entreprendre un voyage de quelques jours à Puycheni. « Oui vraiment, mon bien cher Frère, lui répondit gracieusement le Pt. P. de Ponlevoy, j'autorise de bien bon cœur ce que vous me demandez, le voyage après Pâques, la conclusion de vos affaires et la continuation de ces bonnes œuvres d'autrefois.

» Vous êtes, ô mon Frère, contentus juxta vocationem. Que Notre-Seigneur vous dise toujours : Euge, serve bone et fidelis, intra in gaudium Domini tui ! »

Nous ne suivrons pas François dans ce voyage peu important en lui-même; mais nous ne doutons pas qu'il ne fût fidèle au sage programme tracé le jour même de son départ et que nous citons pour l'édification du lecteur. « Ne pas rêver le bonheur dans la famille ; voir seulement une obligation à remplir. Tâcher de faire tourner toutes choses à la plus grande gloire de mon Maitre ; parler avec simplicité ; ne dire que ce que les personnes pieuses du monde peuvent porter ou comprendre ; détourner, autant que possible, la conversation, si elle tendait à me mettre en scène; me montrer bon, affectueux pour tous. Mon Maître a passé en faisant le bien : m'efforcer d'imiter ce divin Modèle et le mettre sans cesse devant mes yeux. Éviter de donner des conseils, à moins qu'on ne m'en demande et que je croie pouvoir être utile. Savoir briser, propter

Christum, ma tendance à fuir le monde, et voir les personnes du voisinage. Me montrer prévenant, aimable dans la mesure du possible. Après avoir beaucoup prié et réfléchi, arrêter les dispositions que je compte prendre à l'époque de mes vœux. »

Le 18 avril, le F. de Plas revint à Laval, heureux d'une visite à sa famille, qui lui avait permis, par son extérieur modeste et recueilli, de prêcher Jésus-Christ partout sur son passage, mais encore plus heureux de reprendre la vie calme et réglée du scolasticat. Son désir d'être apôtre par la parole autant que par la conduite, lui avait fait choisir la troisième classe en chemin de fer, dans le trajet de Poitiers à Laval; ce qui lui procura l'occasion de dire quelques mots utiles à des soldats et à des ouvriers. « J'ai pu constater, disait-il, que l'esprit public est en ce moment très mauvais et que les révolutionnaires se montrent très audacieux dans l'exposition de leurs détestables doctrines. Mettre la crosse en l'air, quand on est envoyé pour combattre l'émeute; tirer sur les chefs qui font répandre le sang du peuple; s'emparer, pour en faire argent ou ripaille, des fournitures destinées aux troupes : ce sont autant d'exploits qui paraissent tout naturels et qu'on ne craint pas d'approuver. Je conçois que les Romains aient eu recours aux dictateurs dans les moments difficiles; et, dès qu'on ne veut plus de la religion qui, seule, pourrait pacifiquement opérer de grandes réformes, je comprends qu'il n'y ait pas d'autre moyen de sauver la société. Mais si les prières des justes n'obtiennent pas un effet prochain, si Dieu n'envoie pas l'homme nécessaire, nous devons nous attendre à des malheurs effroyables. Puisse la Compagnie de Jésus, puissent tous les ordres religieux s'offrir en holocauste pour apaiser la colère divine ! »

Ces réflexions, presque prophétiques, sont datées du

18 avril, un mois jour pour jour après le meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas à Montmartre. Depuis lors, les troupes s'étaient retirées sur Versailles, abandonnant Paris aux fédérés ; les maisons religieuses avaient été envahies, dévastées, et plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus enfermés à la Conciergerie puis à Mazas, avec Monseigneur Darboy, archevêque de Paris, et M. le président Bonjean. Le P. Clerc, directeur de l'ambulance de Vaugirard, se trouvait au nombre des prisonniers. Tout en priant pour la délivrance des otages de la Commune, le F. de Plas, avec son esprit de foi, ne pouvait s'empêcher de considérer la dure captivité des Pères comme une grâce pour les victimes, comme une gloire pour la Compagnie. « Quel honneur, écrit-il, d'être jugé digne de souffrir persécution pour la justice, d'être au premier rang dans la haine des impies! Dieu daigne soutenir leur courage et leur donner cette joie que ressentait saint Paul enchaîné pour Jésus-Christ! Et nous, les épargnés d'aujourd'hui, puissions-nous être prêts à devenir les victimes de demain! »

Le 24 et le 26 mai, cinq de ces Pérès, qui s'en allaient quelques semaines auparavant tout joyeux en prison, ihant gaudentes, tombaient glorieusement à la Roquette et à la rue Haxo. La nouvelle, à cause de la difficulté des communications, n'en parvint que le 29 à la maison de Laval. « Visi sunt oculis insipientium raori, s'écria François, ipsi autera sunt in pa.ce. — Voilà l'oraison funèbre de nos Pères, massacrés comme Jésuites, en haine de la foi, par les ennemis déclarés de Dieu et de son Christ. Non, ces chères victimes ne sont pas à plaindre, plus heureuses mille fois que ceux qui meurent au faîte des honneurs. Que pouvons-nous ambitionner de mieux, nous, religieux, que de combattre avec les armes mêmes du

divin Sauveur! Il est bon qu'un sang généreux marque la voie que doit suivre la Compagnie. Efforçons-nous d'être jugés dignes de souffrir et de mourir pour le nom de Jésus! »

Il enviait la glorieuse mort du P. Clerc, la regardant comme la juste récompense de son dévouement aux blessés sur les champs de bataille et dans les salles d'ambulance, pendant le siège de Paris. Souvent, en pensant à son directeur spirituel à Vaugirard, il se rappelait la plainte filiale de saint Laurent à saint Sixte allant au martyre : Quô progrederis sine filio, Pater? Quô, sacerdos sancte, sine ministro proféras? Par vénération pour la mémoire de cet ancien compagnon d'armes, il eut même la pensée de rédiger une notice sur sa vie si bien remplie. Il se mit au travail avec Tautorisation des supérieurs, et consacra à cette œuvre si chère à son cœur les moments de loisir qu'il pouvait rencontrer. Mais, au milieu de ses études théologiques, il n'eut guère que le temps de rassembler des matériaux précieux dont le P. Daniel sut tirer bon parti. « En me remettant entre les mains quinze années de correspondance, écrit l'auteur de Tintéressante notice sur le P. Alexis Clerc, on me recommande la plus grande discrétion. J'en ferai ma loi et me garderai bien de troubler, par une publicité importune, une vie, qui, après avoir connu le grand jour, aime à s'entourer d'ombre et de silence. »

Au milieu de l'ombre et du silence dont le F. de Plas s'entourait à Laval, nous avons peu d'événements importants à raconter; qu'il nous suffise de signaler rapidement les principales circonstances qui vinrent de temps en temps rompre la monotone régularité de cette vie toute cachée en Dieu avec Jésus- Christ.

Le 21 juin, fête de saint Louis de Gonzague, Fran-

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çois, entré depuis deux ans dans la Compagnie de Jésus, eut la consolation de prononcer ses vœux entre les mains du R. P. de Ponlevoy, qui faisait alors la visite de la maison de Laval. « Quid retribuam Domino, s'écrie-t-il, le cœur débordant de joie, p?"o omnibus quœ retrihuit m.ihi ! Que rendrai-je à Dieu pour tous les bienfaits qu'il n'a cessé de me prodiguer ! Aujourd'hui encore il veut bien m'admettre dans la petite Compagnie de son Fils, où on se fait gloire de travailler à son service, où on s'aime comme les frères d'une même famille, où on marche à la suite de grands saints et de martyrs, et côte à côte avec des hommes qui n'aspirent eux-mêmes qu'à donner leur vie pour le divin Maître. Je ne saurais trop bénir Dieu de me faire goûter combien il est avantageux pour moi d'être entré dans la Compagnie de Jésus. »

Le F. de Plas raconte avec une charmante simplicité dans son Journal la petite fête de famille organisée en son honneur, et il se montre très sensible à ces témoignages d'affection fraternelle. Parmi les lettres touchantes qu'il reçut à celte occasion, nous aimons à citer les félicitations sincères de son fidèle ami, Mgr Desprez, archevêque de Toulouse. — « Mon cher commandant, — Laissez-moi, en vous embrassant de tout mon cœur, vous donner encore ce nom qui me rappelle de si doux souvenirs... Le 21, je présiderai la première communion au collège de vos Pères ; je chargerai mon bon ange de vous porter les prières que je ferai pour vous au saint autel. Je vous le répète en toute simplicité ; je vous trouve dans la vraie voie. » Puis, faisant allusion aux victimes de la Commune, Sa Grandeur ajoutait : « En apprenant le martyre du bon P. Clerc, je me suis écrié : Que je voudrais être à sa place ! Oui, mon cher commandant, ces pertes sont très regrettables pour la Compagnie, mais si les jours

mauvais se prolongent, de telles morts lui serviront de sauvegarde. Dieu a ses desseins de miséricorde, même au milieu des coups qui nous frappent rudement. »

Appelé à renouveler ses vœux, le 27 juin, avec tous les scolastiques, François se plaint de ne pouvoir assez bénir Dieu de la grâce insigne de sa vocation. (( Comment remercier Dieu, s'écrie-t-il, de m'avoir placé dans un corps d'élite qui, depuis trois siècles, a produit un nombre si considérable de saints et de martyrs ! Quelle satisfaction de contempler autour de nous les portraits de nos chefs, de nos aïeux ! Que leur vue ranime notre courage ! S'il plaît à Dieu d'éclairer notre âme d'une lumière plus vive, d'embraser notre cœur d'une chaleur plus intense, nous pourrons, nous aussi, opérer quelque bien. Et quand même nous nous éteindrions dans une obscurité complète, ne serait-ce pas déjà quelque chose d'avoir désiré le bien et de nous être offert de bonne volonté pour l'accomplir?» En attendant, il ne crut pas pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance qu'en se montrant fidèle observateur de la vie commune. « Que personne, dit-il, ne s'aperçoive qu'il y a un scolastique de soixante-deux ans dans la maison, si ce n'est à la couleur de ses cheveux, et aux marques extérieures de la vieillesse; mais qu'à l'église, en récréation, au réfectoire, le vieillard ne diffère en rien du plus jeune scolastique ! »

Au mois de septembre, le F. de Plas apprit avec joie qu'il continuerait de suivre pendant une année les cours de théologie ; car, s'il se croyait impropre à de longues études, il sentait le besoin d'acquérir une science suffisante pour travailler efficacement plus tard au salut des âmes. A l'ordination des Quatre-Temps, il reçut les ordres mineurs et le sous-diaconat des mains de Mgr Wicart, évêque de Laval. Depuis long-

temps, il aimait à réciter le bréviaire quand il en trouvait le loisir, persuadé qu'aucune lecture ne pouvait être plus utile que ce qui avait été écrit sous l'inspiration de l'Esprit-Saint. « Rappelons-nous souvent, disait-il, que notre saint Fondateur préfère la piété à la science dans ses religieux. Lors donc que je réciterai le bréviaire, je m'efforcerai d'y apporter toute l'attention dont je suis capable ; je m'appliquerai à prononcer distinctement, et je ne croirai pas perdre mon temps, mais l'employer de la manière la plus utile, en éclairant mon esprit, en réchauffant mon cœur. »

A partir de son ordination, la récitation quotidienne du bréviaire devint pour lui une douce obligation, qui servit d'aliment à sa tendre piété. « Que je suis heureux, s'écrie-t-il, d'être obligé de réciter le bréviaire ! Qu'elles sont admirables ces prières si variées de l'Église ! Sans doute, rien de beau comme le Pater noster et VAve Maria ; mais le cœur incline à manifester de toute manière ses sentiments, à multiplier les formes qu'il emploie pour exprimer son amour. Je ferai donc de ce trésor de sagesse mon étude principale. Je tâcherai, en lisant les psaumes de David, les légendes des saints, les homélies des docteurs, de mieux connaître la sainte Écriture, de nourrir ma dévotion, de m'exciter à combattre le bon combat. «

Non seulement il récitait le bréviaire avec attention, attente, mais aussi avec dévotion et respect, digne ac dévote, comme le demande la prière de l'Église. « Je suis tout satisfait, écrit-il le 1" octobre, d'avoir récité d'un trait Matines et Laudes du dimanche; c'est un vrai régal spirituel que je me suis donné sans trop de fatigue. J'étais à la tribune, et j'ai dit la plus grande partie des psaumes à genoux. Puissé-je ne jamais réciter le bréviaire à la hâte ! Tel passage, qui glisse aujourd'hui inaperçu, jettera demain un éclair dans l'in-

telligence, et me sera un stimulant puissant pour marcher en avant. »

Cette résolution, qu'il avait prise de faire de la récitation du bréviaire la principale nourriture de son âme, il y demeura fidèle pendant tout le temps de son scolasticat et jusqu'à la fin de sa vie. « Combien je m'applaudis, écrit-il le 25 avril 1872, d'avoir pris l'habitude de réciter le bréviaire avec attention, et d'en faire à la fois, pour ainsi dire, une prière, une méditation, une étude. L'obligation du bréviaire me semblait en perspective dure et pénible : aujourd'hui, ce serait une vraie privation, si j'étais contraint d'y renoncer. »

Ordonné diacre le 23 décembre, dans la chapelle du grand séminaire de Laval, François fut averti, au commencement de l'année 1872, de se préparer au sacerdoce pour les Quatre-Temps de la Trinité. « J'ai un vif désir, écrivit-il au R. P. Provincial à cette occasion, de ne pas restqr trop au-dessous de cette haute dignité, et j'aimerais mieux n'y aspirer jamais, que de ne pas en comprendre l'importance, pour en bien remplir les devoirs. C'est vous dire que je m'y préparerai de mon mieux. »

Le scolasticat devint pour lui comme un cénacle, où, à l'exemple de Marie et des Apôtres, il priait sans cesse pour se bien disposer à la grâce sublime du sacerdoce. « Je ne vois pas s'avancer, écrit-il à sa sœur le 8 avril, sans une certaine émotion, l'époque à laquelle je serai, s'il plaît à Dieu, ordonné prêtre. C'est un honneur, sans doute, mais c'est aussi un ministère qui demande, pour être bien rempli, un entier dévouement et une solide instruction. J'offrirai ce que je puis, c'est-à-dire un grand désir de bien servir le divin Maître, et mes supérieurs décideront ce qui convient le mieux. Le F. dePlas n'était pas sans éprouver quelques hésitations à l'approche du grand jour tant désiré et tant re-

douté: il craignait, vu son indignité et son incapacité, comme il disait, d'être un « sel sans saveur. » Il fallut toute l'autorité de ses supérieurs pour dissiper ses scrupules et ranimer sa confiance. « Eh bien, oui, qu'il en soit ainsi, s'écrie-t-il le 25 avril. Si ad bonum meum, si ad salutem proximi, si ad gloriani Dei, fiat! Dans un mois, si Dieu me prête vie, je recevrai la grâce insigne du sacerdoce. »

Au moment de commencer la retraite de huit jours préparatoire à l'ordination, il avait écrit au P.Rubillon, à Rome, pour solliciter, comme un encouragement, la bénédiction du T. R. P. Général. « Merci, mon Père, de votre bon souvenir, lui répondit le Père assistant de France, surtout dans une occasion si solennelle. Agréez aussi mes sincères salutations : Ad multos annos! Oui, j'espère que vous serez bon prêtre, comme vous avez été bon soldat, comme vous êtes maintenant bon Jésuite. Dimanche prochain, j'offrirai ma messe en union de la vôtre, et je prierai la Très Sainte Trinité, afin qu'elle vous comble de ses grâces et de ses dons... Notre Père, dont la santé est très bonne, vous bénit de nouveau et ne vous oublie pas. »

C'est le 25 mai que l'ancien commandant eut le bonheur d'être ordonné prêtre dans la chapelle du grand séminaire, à Laval. « Puissé-je comprendre la faveur immense que le bon Dieu va me faire aujourd'hui, écrit-il le matin dans son Journal, en m'admettant à l'honneur du sacerdoce! Puissé-je, en offrant la sainte victime, imiter ces soldats généreux qui brûlent du désir de se sacrifier avec leurs chefs ! » Nous n'essaierons pas de dire les douces joies dont son âme fut inondée en ce jour béni qu'il passa tout entier dans le recueillement et l'action de grâces. « Quidretribuam! s'écrie-t-il. Puissé-je être un bon prêtre ! Que ce soit là mon unique ambition ! Elle est grande, sans doute,

mais omnia possibilia sunt credenti et speranti in Dei gratici. »

Le lendemain, jour de la Sainte Trinité, le Père de Plas (c'est le nom qu'il conservera désormais jusqu'à la mort), célébra sa première messe, dans la chapelle de la communauté, assisté du R. P. Chambellan, recteur du scolasticat, et ayant pour servants son frère Louis, officier supérieur en retraite, et l'un de ses jeunes neveux, Ludovic de Plas, élève au collège de Poitiers. Ses sœurs n'avaient pu, à leur grand regret, assister à cette touchante cérémonie ; aussi s'empressat-il, dès le soir, de les associer en quelque sorte à son bonheur, en leur communiquant les suaves impressions qui remplissaient son âme.

« Laval, le 26 mai 1872.

» Chères sœurs,

)) Je chanterais volontiers aujourd'hui le cantique du saint vieillard Siméon : « Maintenant, Seigneur, vous w pouvez laisser en paix votre serviteur, puisqu'il a eu » le bonheur de tenir entre ses mains [son Sauveur et » son Dieu. » Une grande partie des Pères et des Frères remplissaient la chapelle domestique ; mon frère et mon neveu me servaient la messe. Combien il m'a été doux de voir mes deux familles, celle du sang et celle de la religion, représentées à mon ordination et à ma première messe (li!

» Vous dire ma joie serait impossible. Cette joie est d'autant plus vive qu'elle est partagée par tous. J'ai passé une des plus agréables journées de ma vie, goûtant combien le Seigneur est bon, et ne cessant de répéter : « Le cœur de l'homme ne saurait comprendre » ce que Dieu réserve à ceux qu'il aime... »

(i) Son frère Ludovic et son neveu Jean-François étaient présents.

Au dîner de la communauté, les places d'honneur au réfectoire avaient été occupées par le P. de Plas et le P. Le ChaufF de Kerguénec, ancien zouave pontifical, ordonné en même temps que l'ancien capitaine de vaisseau. Des poésies latines et françaises, pleines d'à propos et empreintes des plus nobles sentiments, furent, selon l'usage, chantées ou dites en cette solennelle occasion. Le 26 mai de cette année, on célébrait le premier anniversaire des martyrs de la Commune. Un des scolastiques, s'inspirant de cette glorieuse circonstance et de la carrière militaire des nouveaux prêtres, trouva de chaleureux accents qui firent vibrer d'un saint enthousiasme du sacrifice tous les cœurs.

(( Parmi les faveurs immenses dont Dieu m'a comblé, écrit le P. de Plas quelques jours après son ordination, je regarde celle de m'avoir appelé au sacerdoce, comme dépassant tout ce que je pouvais envier. Je n'osais pas aspirer à cette sublime dignité, et si messupérieurs ne m'y avaient pas engagé, je n'aurais fait aucune démarche pour l'obtenir. Et cependant ma vie me semble avoir aujourd'hui un tout autre horizon, et je me sens heureux des augustes fonctions que j'ai à. remplir. Chaque jour je sens davantage combien le Seigneur a été bon en m'appelant à la vie religieuse et au sacerdoce ; et maintenant que j'ai pu offrir le saint sacrifice, je mourrai plus content. «

Depuis sa conversion en 1848, François de Plas, qu'il fût embarqué ou à terre, en ville ou à la campagne, n'avait cessé d'assister à la messe chaque jour, autant que la chose dépendait de lui ; aussi considérait-il la grâce du sacerdoce comme une récompense de sa fidélité à cette pieuse pratique. Pour aider sa dévotion dans la célébration du saint sacrifice, il eut recours au savant et utile ouvrage du P. Chaignon, intitulé : Le Prêtre à Vautel, dont il fit pendant quelque temps sa

lecture quotidienne. « Bien entendre la messe, écrit-il, a été durant vingt-quatre ans mon principal désir, et je puis me rendre cette justice que je n'ai pas cherché de faux prétextes pour manquer à cet exercice de piété, quand il s'est présenté de petites difficultés. Aujourd'hui, mes efforts doivent tendre à bien célébrer la messe, à prêcher par une bonne tenue à l'auLel, et à me tenir tellement en la présence de Dieu, qu'aucun indifférent, qu'aucun impie ne puisse objecter : Voilà un homme qui ne parait pas croire à ce qu'il dit et à ce qu'il fait. « Que ce prêtre célèbre bien la messe I » s'écriaient parfois les fidèles qui assistaient au saint sacrifice, quand saint Vincent de Paul était à l'autel. Toute mon ambition serait d'inspirer la même pensée à ceux qui me verront célébrer. » Il en fut ainsi qu'il l'avait désiré. Beaucoup, en voyant le recueillement et l'ardeur du P. de Plas au saint autel, s'écriaient : « Quel homme de foi! comme il aimeNotre-Seigneur! » Le P. de Plas continua ses études théologiques, même après son ordination à la prêtrise. On ne lira pas sans intérêt le témoignage rendu à cet élève de soixante-deux ans, par son ancien professeur à Laval. « A son âge, nous écrit de Jersey le P. Plet, avec la formation intellectuelle qu'il s'était faite, après la carrière qu'il avait parcourue, venir de nouveau s'asseoir sur les bancs, se servir d'une langue qu'il ne pouvait avoir suffisamment cultivée, tandis qu'il parlait facilement la sienne, s'assujettir aux formes du raisonnement exigées dans nos classes, tout cela n'était pas pour lui la matière d'une vertu ordinaire. Aussi, pendant cette année, le P. de Plas eut-il à souffrir et sans qu'il en pariât rien. Il se soumettait à ce règlement pénible avec une humilité, une sérénité et une allégresse qui charmaient tout le monde et nous édifiaient de même.

» Son amour pour la vérité et pour notre sainte religion se manifestait avec le même éclat. Aussi, quand il ne parvenait pas, à l'aide de la langue latine et du syllogisme, à rendre sa pensée ou à résoudre la difficulté qu'on lui proposait, il s'écriait avec une grande simplicité : « Tenez, laissez-moi parler en français et » sans m'astreindre à la forme, et je vous dirai ce qu'il » en est... » Si quelquefois permission lui était accordée, il exposait ou résolvait avec beaucoup de justesse et de lucidité; si on ne le lui permettait pas (car il avait souvent besoin de recourir à ce moyen et on ne pouvait pas toujours acquiescer à sa demande), il se taisait humblement, reflétant sur son visage une sorte de joie de l'impuissance où il était d'exprimer ce que pourtant il avait la conscience de saisir clairement. Pour lui, le principal était d'arriver à la vérité, et, sur le moment, il n'appréciait pas, comme pouvant lui être utiles, les formes que nous gardons dans Téducation thèologique de nos jeunes gens. Il voyait, il voulait la vérité : cela lui suffisait; le semblant de lenteur qu'apportait à ce résultat notre forme classique le faisait souffrir, et c'est par la douceur, la patience, l'obéissance et l'humilité qu'il pratiqua dans cette épreuve, que notre bon Père, me semble-t-il, s'est montré admirable.

» Que si sa vie présente moins de faits éclatants pendant ce travail obscur de renoncement religieux à lui-même pour Notre-Seigneur; aux yeux de Dieu pourtant, elle a un grand mérite, comme elle a été d'une singulière édification pour nous tous qui l'avons vu à l'œuvre. »

Selon l'usage du scolasticat, le P. de Plas fit aussi à Laval, en quelque sorte, l'apprentissage du saint ministère. On le vit exercer son zèle pour le salut des âmes dans différentes œuvres, entre autres à la prison et chez les Petites-Sœurs des pauvres.

Sa première visite, le jour même de sa première messe, avait été pour les vieillards des Petites-Sœurs. « Quelle œuvre admirable 1 s'écria-t-il! j'ai vu avec plaisir la salle des bonnes vieilles qui étaient toutes occupées, les unes à filer, les autres à tricoter, cellesci à coudre, celles-là à raccommoder. O charité sainte, qui poussez tant d'âmes généreuses à tout quitter pour se donner tout à vous en se donnant tout aux pauvres, embrasez mon cœur d'un ardent désir de vous servir aussi avec dévouement et fidélité ! »

Il retourna souvent à ce pieux asile, ou pour dire la messe, ou pour donner la bénédiction du Très Saint- Sacrement, ou pour adresser aux vieillards quelques paroles qui produisaient toujours une heureuse impression. « Certain jour de fête, nous raconte un témoin de cette scène touchante, il s'y rendit avec plusieurs scolastiques pour servir les vieillards. En le voyant revêtu d'un tablier, passer, avec sa dignité habituelle, au milieu des tables et causer familièrement avec eux, les « bons vieux )> pleuraient d'attendrissement. Lui-même avait des larmes dans les yeux, tant il était pénétré de la sublimité de ces humbles fonctions. C'était bien le Christ qu'il voyait et qu'il servait dans la personne des pauvres. »

Le P. de Plas avait déjà prêché à la prison de Laval avant son élévation au sacerdoce. « J'ai parlé hier pour la première fois aux prisonniers, lisons-nous dans son Journal, à la date du 30 octobre 1871. Je n'ai rien dit de très suivi, néanmoins j'ai vu avec plaisir que je n'étais pas trop embarrassé, et que, s'il plaît à Dieu, mes efforts pour obtenir quelques résultats ne seront pas inutiles. » Il constatait en même temps avec satisfaction que le jugement du Père qui l'avait accompagné était favorable et plein d'encouragements. II ne se fai-^ sait pas illusion sur son talent oratoire qui consistait

dans le naturel d'une causerie un peu élevée; mais il était persuadé qu'en parlant simplement, après avoir bien médité son sujet devant Dieu, on ne pouvait manquer de produire quelque fruit de sanctification dans les âmes.

Il préparait avec soin, autant que ses études théologiques le lui permettaient, cette petite prédication qu'il jugeait aussi utile pour lui-même que pour ses auditeurs. « L'obligation où je suis de m'occuper des prisonniers, disait-il, m'est avantageuse pour approfondir les vérités de la religion ; car, avant d'instruire les autres, il faut s'instruire soi-même, et, autant qu'on le peut, il ne faut enseigner que ce dont on est soi-même parfaitement convaincu. «

Au-dessus de la prédication par la parole, il mettait bien haut dans son appréciation la prédication par l'exemple, se rappelant une réflexion qu'il avait entendue au noviciat d'Angers. Un Père, auquel il exprimait ses inquiétudes au sujet de l'apostolat, se regardant impropre à remplir cet important ministère, lui avait répondu : « Votre meilleur sermon sera toujours votre entrée dans la Compagnie de Jésus. » Cette parole l'avait frappé; et sa conduite fut dés lors, par l'imitation du divin Modèle, une prédication vivante de Notre-Seigneur.

Pendant que le P. de Plas continuait en paix ses études théologiques dans la maison de Laval, la Compagnie de Jésus à Rome était menacée, sinon dans son. existence, du moins dans ses droits de propriété, par la rapacité du gouvernement italien. Le R. P. Rubillon^ bien placé pour apprécier les événements, lui écrivit à cette époque : « Je partage; mon cher Père, vos espérances pour notre pauvre France. Cependant lesépreuves ne sont pas finies ; une crise plus générale,peut-être plus terrible que la précédente la menace,

mais j'ai confiance qu'enfin Notre-Seigneur aura pitié 'd'elle.

» Que vous dire de Rome? Humainement, aucun espoir, nous pouvons nous attendre à tout; mais celui qui a assisté nos chères victimes de Paris, le cas échéant, nobis Romse propitius erit. Ces temps difficiles nous mettent dans la nécessité de nous jeter sans réserve entre les mains de notre Père qui est aux cieux, et c'est un avantage immense pour nos âmes. »

Oui, c'était en Dieu seul qu'il fallait avoir confiance en ces temps troublés ; car, malgré les protestations de la France, de l'Autriche, des évêques de Belgique, du Souverain Pontife, de quatre-vingt-deux généraux d'Ordre, le Collège romain fut occupé, le Gesii pris et pillé, et le T. R. P. Général expulsé.

Des difficultés d'une autre nature venaient aussi de fondre sur la maison de Brest, et il était à craindre qu'elles ne missent obstacle à la fondation d'un collège projeté. Le P. de Plas, qui connaissait parfaitement cette ville où il avait conservé tant de vrais amis, écrivit le 18 juillet au R. P. de Ponlevoy pour se mettre à sa disposition, s'il jugeait sa présence utile aux intérêts de la Compagnie. « Les nouvelles qui nous arrivent de Brest, lui dit-il, me font désirer de partager les angoisses et les ennuis de nos Pères, et m'ont inspiré la pensée de vous écrire pour me mettre de cœur, comme j'y suis de fait^ à votre disposition, si vous croyez qu'à raison de mes anciennes relations je puisse être de quelque utilité dans les circonstances présentes. »

Il avait beaucoup consulté et prié avant d'écrire sa lettre. Aussi vit-il une manifestation de la volonté de Dieu dans la volonté du R. P. Provincial qui l'envoya à Brest, ft Je me trouvais trop bien à Laval, écrivit-il le 21 juillet, pour ne pas regretter cette chère maison;

mais Dieu m'appelle, il faut obéir. S'il y a quelque chose à souffrir, tant mieux. C'est le cas d'appliquer cette parole de foi : Diligeniibus Deum omnicL cooperantur in bonum. )'

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