‹ Marin & [i.e. et] jésuiteChapitre 11 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le P. de Plas ministre de la résidence. — Messe à Puycheni. — La procure de la maison. — L'école libre Notre-Dame de Bon- Secours. — Congrégation des élèves. — L'œuvre des militaires et le Cercle catholique. — Événements publics. — Le cours préparatoire à la marine. — Projet d'union des forces conservatrices sur le terrain catholique. — Le prieui' de la maison. — Les Petites-Sœurs des pauvres. — Mission et prédications. — Le troisième an à Paray-le-Monial; guérison miraculeuse. — Les derniers vœux.

Parti de Laval le 21 juillet, le P. de Plas arriva à Brest le même jour, vers onze heures du soir, et passa la nuit à l'hôtel de la Tour d'argent. Le lendemain, après avoir célébré la messe dans la gracieuse chapelle de Bon-Secours qui lui rappelait de si doux souvenirs, il écrivit dans son Journal : « J'étais déjà destiné pour Brest par le R. P. Provincial, quand ma lettre lui est parvenue ; elle n'a donc fait que confirmer une pensée déjà arrêtée. Il parait que je remplirai les fonctions de procureur. Dirai-je que la nature a grimacé à cette ouverture '? Mais la ferme résolution d'obéir à mes supérieurs, qui sont les interprètes de la volonté divine,

m'a vite ramené à racceptation franche el entière de mon rôle. »

François revit avec plaisir cette ville de Brest qu'il avait autrefois habitée, et où il allait retrouver tant de connaissances et d'amis. « Je devrai faire tous mes efforts, se dit- il, afin de profiter d'une circonstance si favorable pour opérer quelque bien. » En qualité de vieux marin, il ne dissimulait pas la joie éprouvée devant la mer et les bâtiments qu'il apercevait desfenêtres de sa chambre. « A l'arrivée du Révérend Père, lisons-nous dans l'Ocëa?!, nombreux étaient les officiers, en résidence dans notre ville, qui avaient servi sous ses ordres. On s'empressait autour de lui et l'habitude faisait que le plus souvent on l'appelait commandant. Il ne s'en plaignait pas, mais il savait montrer bien vite à quel point il était revenu des vanités de ce monde et combien plus il prisait l'honneur d'être Jésuite. ))

Après trois jours de repos consacrés à des visites indispensables, le Père allait, à l'âge de soixante-trois ans, commencer enfin son ministère apostolique, et fournir en quelques années une féconde carrière. « Le R. P. Provincial, raconte-t-il le 25 juillet, sort de ma chambre, m'annonçant que je serai nommé ministre à l'heure du dîner. Faut-il me réjouir, ou m'humilier et m'attrisler, en pensant à mon insuffisance ? C'est la volonté de Dieu qui nous est communiquée par nos supérieurs ; que notre acceptation soit donc franche et joyeuse : Hilarem datorem diligit Deus ! «

«Vous voilà ministre! lui écrivitleR. P. Chambellan, Recteur de Laval, à qui il s'était empressé d'exprimer ses sentiments de gratitude. Certes, vous ne faisiez pas souvent avec votre navire des virements de bord aussi brusques ; la carcasse eût été trop secouée. Passer d'une existence tranquille, exempte de sollicitudes,

et presque toute en études et en spéculations, à une vie consacrée à tous les détails d'une pratique minutieuse, et où il faut penser à tout sans rien oublier, c'est un changement complet et qui ne laissera pas que d'être pénible pour vous. Heureusement le bon Dieu, tout en vous appelant tard à l'état religieux, ne vous a pas inspiré d'y chercher le repos ; il excite, au contraire, dans votre âme rajeunie par l'abondance de ses grâces, le désir de vous dépenser en procurant sa gloire et le salut du prochain. Assurément, quand vous m'exposiez avec tant d'ouverture vos pensées sur le genre de services que vous croyiez pouvoir rendre à la Compagnie, vous ne pensiez pas du tout à la position qui vient de vous être faite ; et pourtant, lorsque vous y serez habitué, vous reconnailrez, je crois, que c'est à peu prés là ce que vous soupçonniez de mieux pour vous. )) En effet, des le dimanche suivant, en examinant devant Dieu la semaine qui venait de s'écouler, le nouveau ministre reconnut que ses débuts avaient été aussi heureux que possible, et qu'il s'était trouvé très occupé sans être accablé.

Les fonctions qui lui étaient confiées à l'intérieur de la résidence n'absorbèrent pas tellement son temps qu'il ne put en consacrer une partie aux œuvres extérieures. Aussi le voyons-nous, au commencement du mois d'août, ré^jondre aux invitations qui lui furent faites de visiter les vaisseaux-école rM/7exi5ie, la Bretagne et le Borda, et accompagner les membres des conférences de Saint-Vincent de Paul dans un pieux pèlerinage à Notre-Dame du Folgoët. « Je ne pouvais tomber, écrit-il à sa sœur Élisa, dans un meilleur milieu que celui où il a plu à la Providence de me placer ; je l'en bénis et l'en remercie chaque jour... J'ai revu un bon nombre d'amis : le jeune Desfossés, qui est aide de camp du préfet maritime; Escande, ancien

inspecteur en chef du commissariat, à Cherbourg; deux camarades d'école, Le Bègue de Germiny et de la Roche-Kerandraon. » Hélas! plusieurs des amis d'autrefois n'étaient plus là pour serrer la main à leur ancien compagnon d'armes, mais il ne les oublia pas devant le Seigneur. Le 9 août, fête de saint Romain, patron de l'amiral Desfossés, il se rendit à Kéréraut pour célébrer la messe dans la petite chapelle du château; et, au retour, il entra au cimetière de la ville pour prier sur la tombe de M. de Kersauson Pennandreft.

Ne convenait-il pas que sa chrétienne famille participât aux prémices de son ministère sacerdotal? C'était le plus ardent désir de ses frères et de ses sœurs, et François lui-même n'attendait pour partir qu'un signe de ses supérieurs. Le 9 septembre, il eut la consolation de célébrer, pour la première fois, la messe dans la chapelle de Puycheni, et tous les membres de la famille, présents au manoir, s'approchèrent de la sainte Table pour recevoir de sa main la communion. « Que rendrai-je au Seigneur, s"écria-t-il, l'âme remplie de reconnaissance, en voyant la joie qui épanouissait les visages, en constatant l'harmonie qui régnait dans les cœurs ? » Quand le moment de la séparation fut venu, il prit la parole, à la fin de la prière du soir recitée en commun dans la chapelle, et invita tous les assistants à remercier avec lui le Seigneur de ses bienfaits. Le 21 septembre, il était de retour à Brest, après avoir prié sur la tombe de son ami Marceau, en passant à Tours; après avoir visité à la Châtaigneraie, près de Nantes, un vieux camarade de l'école de marine, M. de la Tocnaye que la maladie retenait depuis six ans sur un lit de douleur, où il donnait l'exemple d'une patience et d'un courage héroïques. « Il me semble, écrit-il à sa sœur Élisa, que je vous ai à peine

vus; cependant le souvenir de ces quelques jours passés en famille me cause une grande satisfaclion. Dieu qui nous a ménagé la joie de nous revoir, nous ménagera peut-être encore quelque autre circonstance pour le louer et le bénir de nouveau en commun. Unissons-nous de prières, eL abandonnons l'avenir à Celui qui nous a si bien traités dans le passé, nous persuadant qu'il arrangera tout pour le mieux. »

Le P. de Plas s'était aussi empressé, au retour de son voyage, de remercier le R. P. Provincial de l'autorisation accordée, et de lui raconter les touchants épisodes de cette pieuse réunion de famille. Il en reçut une réponse concise et pleine de délicatesse, qui approuvait tout ce qu'il avait fait, et qui l'encourageait à bien remplir les fonctions dont il avait été chargé. « Mon Révérend et bien cher Père, lui dit le R. P. de Ponlevoy. — Vous me rendez compte de votre quasi-pèlerinage, et de cette bonne et pieuse réunion qui en était le terme. Vous y avez fait vos premières armes, c'est bien ! Nostrpp vocationis est. Du reste, désormais, vitEL clamet, etiamsi lingua. taceat ; car il nous a été dit: Laudate Deum de totis vobis.

» Maintenant, vous voilà à votre affaire. L'exactitude est ici la grande qualité, car alors on a l'ordre et la clarté; une fois qu'on sait ce qu'on a reçu et ce qu'on doit, on sait ce qu'on a et où on en est. »

Le P. de Plas avait été nommé, le 8 septembre, procureur de la maison de Brest, qui allait joindre à son titre de résidence celui de collège; il entra de bon cœur dans ses nouvelles fonctions, quoi qu'elles ne flattassent pas ses goûts naturels. « Cette charge de procureur, écrivait-il plus tard, était bien, dans les circonstances où elle m'a été donnée, ce qu'il me fallait pourm'habituer à me confier en Dieu et à espérer

contre toute espérance. )> La caisse, à peu près vide, dont il était chargé, lui causait de perpétuelles alarmes ; et il s'étonnait que, malgré la pénurie d'argent et les dettes, lamaison continuât démarcher comme à l'ordinaire. C'était un excellent moyen, il le reconnaissait lui-même, de pratiquer l'abandon à la Providence. « Dieu sait, disait-il, Dieu voit, Dieu avisera ; cura nihil siim, tune potens sum, voudrais-je ajouter après saint Paul et avec la foi qui animait le grand Apôtre. Oui, Dieu voit le procureur des Jésuites à Brest avec un coffre vide ou à peu près et de grosses dettes à régler à courte échéance. A qui tendre la main ? )> C'est la question qu'il adressait à son supérieur, vers la fin du mois de décembre, l'avertissant qu'il ne pourrait faire face à un paiement de cinq mille francs pour le lendemain. « Cherchez et vous trouverez, lui répondit le P. llubin; mais si à midi vous n'avez rien trouvé, avertissez-moi. » Confiant en la parole de celui qui l'envoyait au nom de Dieu, le procureur résolut de chercher, et, à peine sorti, rencontra un ami. « Je vous trouve à propos, lui dit en souriant le P. de Plas, donnez-moi donc un avis. On m'envoie chercher cinq mille francs dont j'ai besoin; savez-vous où je pourrais m'adresser? — Parfaitement, lui fut-il répondu. Je viens de mettre de côté cinq mille francs, afin de les placer pour mes enfants. Je ne puis malheureusement abandonner les intérêts, à cause de ma famille; mais, si vous voulez emprunter, ils sont à votre disposition. » Quelques instants après, d'accord avec le R. P. Recteur, l'affaire était conclue.

Le P. de Plas qui, comme officier de marine, avait eu la consolation, en 1858, d'assister à la consécration de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, se trouva d'office, comme procureur, au mois d'octobre 1872, à l'ouverture du collège réclamé depuis long-

temps avec instance par une grande partie de la population. (( Mgr Nouvel, évêque de Quimper, écrit-il à sa sœur, le 4 octobre, est venu ce matin, à l'occasion de l'ouverture de notre externat, bénir la maison, après avoir célébré la messe et adressé quelques paroles d'encouragement aux parents et aux enfants » La lettre était accompagnée d'un récit de cette touchante cérémonie, emprunté au journal l'Ocëan.

« Dés huit heures du matin, les portes du collège étaient ouvertes. A neuf heures précises, plus de quatre-vingts élèves, conduits par les Pères, faisaient leur entrée dans la chapelle, déjà remplie d'une nombreuse assistance. Dans le chœur se pressaient les membres du clergé paroissial, les aumôniers, la marine et les maisons religieuses. Après le chant du Veni Creator, Monseigneur a célébré la messe du Saint- Esprit, assisté du R. P. Hubin et du P. Le Sauce. A l'évangile, Sa Grandeur a pris la parole : s'adressant tout d'abord aux élèves. Elle leur a fait remarquer la coïncidence qui existait entre le jour de l'inauguration du collège et celui de la fête des saints Anges; se tournant ensuite vers les fidèles, Elle les a félicités de leur présence à cette cérémonie. « Cette œuvre, qui » ne date que d'hier, s'est écrié Monseigneur, a déjà )) eu ses épreuves bien cruelles, mais il ne faut pas )) s'en étonner. Toute œuvre de Dieu doit avoir pour » fondement non seulement Jésus-Christ, mais Jésus- » Christ avec sa croix. » Il a ensuite développé cette pensée que l'éducation chrétienne est l'œuvre par excellence de notre époque. « Ce qu'il faut aujour- » d'hui, a-t-il dit, pour régénérer la société, ce ne » sont pas des hommes de science ; l'éducation de )) l'esprit ne suffit point, si elle n'a pour base l'éduca- » tion du cœur : or, cette éducation n'est pas possible » sans la religion. »

« Après la messe, Monseigneur a parcouru processionnellement le collège pour le bénir; il était accompagné par tout le clergé présent et aussi par un grand nombre d'assistants. Cette bénédiction s'est faite au chant des Litanies de la Sainte Vierge. La cérémonie terminée, on s'est séparé le cœur rempli de bien douces émotions. Puisse le Ciel écouter les prières qui lui ont élé adressées avec tant de ferveur ! Puisse Notre- Seigneur répandre ses bénédictions sur cette œuvre de dévouement, qui doit être pour la ville de Brest une œuvre de régénération et de salut ! « Le collège, commencé sous de si heureux auspices, ne pouvait manquer de prospérer; c'est avec joie que son procureur le constate dans une lettre adressée à Puycheni : « Notre externat, écrit-il, réussit à merveille; les enfants y paraissent heureux, et les parents se plaisent à nous le redire. »

Outre les fonctions de procureur, le P. de Plas remplit aussi, pendant l'année scolaire 1872-1873, l'office de consulteur, en même temps qu'il était chargé de faire le catéchisme et de donner les points de méditation aux Frères coatljuteurs. En écrivant pour la première fois, en qualité de consulteur, au R. P. Provincial et au T. R. P. Général, il ne put s'empêcher d'admirer la sagesse des Constitutions de saint Ignace : « Béni soyez-vous, ô mon Dieu, dit-il, de m'avoir placé dans un Ordre où la raison et le bon sens forment un alliage si étroit avec la foi et la piété ! » Et il souhaitait à nos gouvernants politiques de puiser à cette source les lumières dont ils avaient besoin.

Au mois de septembre 1873, le P. de Pias échangea les fonctions de procureur contre celles de ministre, qu'il avait déjà provisoirement exercées à son arrivée à Brest. « J'avais rêvé à tort le rôle de Marie, s'écriat-il, en apprenant cette nouvelle, je me disais : mon

rôle se bornera à célébrer la messe, à confesser et à parler quelquefois à des pauvres, à des marins ou à des soldats, dont je connais le caractère et les défauts; et on me donne l'occupation de Marthe ! Il faut veiller, dans une certaine mesure, à la cuisine, au réfectoire, à la fourniture des chambres, aux objets du vestiaire. Cet office ne m'a pas été confié par caprice; mes supérieurs ont obéi à Dieu, et moi je dois leur obéir le mieux qu'il me sera possible. » Et comme il était maintenu dans ses autres charges, il ajoutait : « Je dois remercier Dieu de m'avoir conservé l'obligation de faire le catéchisme et de donner les points aux Frères coadjuteurs. J'aimerais mieux, je crois, qu'un Père plus capable en eût le soin; mais puisque l'office m'est confié, c'est la volonté de Dieu que je l'exerce. Puisséje le remplir dignement ! »

Dès la seconde année scolaire, le collège Notre- Dame de Bon-Secours avait vu doubler le nombre de ses élèves, sans compter le cours de marine, qui avait été transféré de Paris à Brest. En qualité d'ancien capitaine de vaisseau, le P. de Plas se réjouit de cet élément intéressant, qui lui rappelait quelques-unes des plus belles années de sa jeunesse ; aussi, quand il fut question d'établir une congrégation parmi ces jeunes gens, le Pt. P. Recteur songea-t-il tout d'abord à en confier la direction à l'ancien commandant. « J'ai dit la messe ce matin, note-t-il dans son Journal, le dimanche 11 janvier 1874, en présence de huit élèves du cours de marine, qui ont demandé à faire partie d'une congrégation de la Sainte Vierge. N'est-ce pas une grande faveur qui m'est faite, à moi qui ai vécu vingt-cinq ans dans l'oubli de Dieu, d'être appelé aujourd'hui à exciter la piété chez des jeunes gens d'élite ! » La congrégation constituée, on choisit le lundi comme jour ordinaire de réunion, et on s'aperçut bientôt, par le

3i20 MARIN ET JÉSUITE

bon esprit de la division, de l'heureuse influence exercée parle directeur sur ses congréganistes.

Malgré ses multiples occupations comme procureur, comme ministre et comme directeur de congrégation, le P. de Plas dévoré de zèle, zelus domiis tiiœ comedit me, trouvait encore maintes occasions d'exercer son apostolat. A peine installé, il avait repris la visite des pauvres, qu'il faisait autrefois en qualité de membre des conférences de Saint-Vincent de Paul. Quelle ne fut pas sa joie de retrouver un jour un malheureux estropié, ancien cordonnier, qu'il avait visité en 1848 ! Volontiers il assistait aux réunions générales et souvent il se rendit à l'invitation d'accompagner les pèlerins tantôt à Sainte-Anne du Porzic aux portes de Brest, tantôt à. Notre-Dame du FolgoiH ou à Notre- Dame de Rumengol, et jusqu'à Sainte-Anne d'Auray, le jour de la fête, le 26 juillet.

Le P. de Plas regrettait de ne pas trouver établie à Brest, ville de garnison importante, l'œuvre des militaires qu'il ;ivait vu fonctionner ailleurs, et dont il avait pu apprécier les résultats à Paris, à Cherbourg et à Rochefort. lien parla à des amis capables de seconder son dessein, et, pour le mieux faire connaître, rédigea une petite note sur son origine et ses progrès.

« L'œuvre des militaires, disait-il, remonte au règne de Louis-Philippe. Un pieux laïque, gémissant de voir l'abandon dans lequel vivaient les soldats au point de vue moral et religieux, eut le premier l'idée de ces associations, qui se répandirent promptement dans toutes les villes de garnison. Partout le clergé, les Frères des Ecoles chrétiennes et les membres de la Société de Saint-Vincent de Paul s'empressèrent d'unir leurs efforts pour mener à bonne fin une œuvre que le gouvernement laissait faire et que les autorités militaires voulaient bien encourager par leur parole et souvent

par leur présence. En 1851, le général de Saint- Arnaud, alors ministre de la guerre, se montra très favorable aux réunions de militaires, en proclamant leur utilité morale et en reconnaissant leurs bons effets.

» La réunion de Cherbourg, en particulier, avait été plusieurs fois honorée de la présence des principales autorités civiles et militaires de la ville, lorsqu'au commencement de 1860, une déplorable erreur la fit fermer avec un certain nombre d'autres. Mais, dès le 21 avril de la même année, elle fut de nouveau autorisée par l'amiral Hamelin, ministre de la marine. L'éloignement des casernes n'avait permis qu'une séance par semaine, encore était-elle purement religieuse. Un des aumôniers de la marine était chargé de la direction de l'œuvre, aidé de membres de la Société de Saint- Vincent de Paul, qui le suppléaient en cas d'absence ou de fatigue.

» L'œuvre des militaires se trouve établie à Paris, Lyon, Toulon, Dunkerque, Calais, Caen, etc.; et dans loutes ces villes elle fonctionne librement. »

Dès le commencement de l'année 1873, le commandant Grivel s'occupa sérieusement d'organiser à Brest cette belle oeuvre, appelée à rendre tant de services aux marins et aux soldats. « J'ai assisté hier soir, note le P. de Plas dans son Journal, le 20 février, chez les Frères des écoles chrétiennes, à une réunion d'officiers de divers grades et de quelques laïques, qui désirent établir ici l'œuvre des militaires, œuvre à laquelle le général de Sonis, commandant la division à Rennes, semble attacher beaucoup d'importance. Le R. P. Recteur a bien voulu me désigner comme aumônier. Je ne dois ni m'effrayer de mon insuffisance, ni m'imaginer que je ferai des merveilles ; il faut que j'agisse avec simplicité, demandant à Dieu qu'il daigne » 21

suppléer à ce qui me manque. » L'œuvre, à raison de la difficulté des temps, fit des progrès lenfs mais solides, et, cinq mois après son établissement, l'aumônier se félicitait de pouvoir adresser la parole, cliaque dimanche et quelquefois le jeudi, à une cinquantaine de soldats.

C'est dans rétablissement des Frères des écoles chrétiennes, rue Monge et rue de Siam, que les militaires et les marins étaient reçus tous les jeudis et dimanches, de cinq heures à sept heures et demie en hiver, de six heures à huit heures et demie en été. La première heure était consacrée aux écoles et aux lectures, et le reste du temps partagé entre Tinstruction religieuse et les jeux; mais on pouvait n'arriver que quand l'école était terminée, la porte d'entrée restant ouverte jusqu'à la fin de la première heure.

Vers 1876, l'œuvre prit tout à coup un rapide essor sous l'habile direction de M. Fouet, ancien capitaine de vaisseau, dont le plus jeune fils suivait les cours de l'école préparatoire. « Hier au soir, lisons-nous dans le Journal, à la date du 19 novembre 1877, la réunion des militaires chez les Frères s'élevait à cent dix hommes environ. Cela m'a causé une grande satisfaction, et j'ai fait de mon mieux pour le leur exprimer, )> Au départ de M. Fouet en 1878, l'œuvre continua de prospérer, grâce à l'expérience de M. Calvez, employé de l'administration aux Pupilles de la marine, et au zèle de l'aumônier. « Je m'applique, disait-il, à leur inculquer de bonnes pensées, à leur inspirer de pieux désirs; en un mot, à leur faire connaître et aimer Dieu. ))

A côté de l'œuvre des militaires s'établit, au mois d'avril de l'année 1873, une œuvre nouvelle qui devint bientôt, par la force des choses, le principal ministère du P. de Plas : nous voulons parler des Cercles catho-

liques d'ouvriers. Fondée en 1872 par l'ardente initiative du comte Albert de Mun, l'œuvre des Cercles cditholiques d'ouvriers s'était rapidement répandue dans les bourgades comme dans les grandes villes. « T'ai-je dit, écrit le P. de Plas à sa sœur, au mois de mai, qu'on vient de fonder à Brest un Cercle catholique, qui compte déjà plus de quatre-vingt-dix membres? Il y a des pensées qui n'ont qu'à se produire pour porter des fruits. Plus on groupera les hommes d'ordre, plus on réagira contre les mauvaises doctrines qui nous envahissent de toutes parts. Sans doute la situation est déplorable, elle deviendrait honteuse, si les gens de bien ne cherchaient à combattre le mal. ))

C'est un ingénieur de la marine, M. Perroy, président des conférences de Saint-Vincent de Paul, qui avait eu l'idée de répondre à l'appel adressé par le comité de Paris aux hommes de bonne volonté. Le 13 avril, Mgr l'évêque de Quimper approuva officiellement l'œuvre dans son diocèse, en acceptant la présidence d'honneur du Cercle catholique fondé à Brest. Toutefois l'œuvre ne fut définitivement constituée t^u'au mois d'août 1874, après un éloquent discours de M. de Mun, devant l'élite de la société réunie dans la chapelle Saint-Joseph. M. Tabbé Lucas voulut bien rem[)lir les fonctions d'aumônier provisoire, jusqu'au mois de septembre où le P. de Plas prit définitivement la direction spirituelle du Cercle. « Dieu soit loué, s'écrie-t-il dans son Journal, le 27 septembre, je suis allégé de mes fonctions de ministre ; mais à une inquiétude en succède une autre : je suis chargé de l'œuvre des ouvriers réunis sous le nom de Cercle catholique. J'ai célébré ce matin la messe devant une cinquantaine d'hommes dont dix-huit ont fait la sainte communion, et j'ai dit quelques mots sur Tévangile du jour. » Et il ajoute, peu de temps après, dans une lettre à sa sœur :

(( J'augure bien de l'avenir de ce Cercle. Un capitaine de frégate, très zélé pour les bonnes œuvres (M. Gicquel des Touches), le dirige, et plusieurs membres très recommandables de la conférence de Saint-Vincent de Paul lui prêtent leur concours. Je bénis Dieu de ce qu'il daigne m'employer malgré mon insuffisance, et le désir dobéirme donne du courage qui soutient ma bonne volonté. »

Grâce aux efforts réunis du président et de Taumônier, une société civile, au capital de 60,000 francs, fut fondée, et par là même l'avenir de l'œuvre assuré. « J'ai l'espoir, écrit le P. de Plas au mois de novembre 1874, que notre Cercle catholique d'ouvriers, qui compte déjà plus de cent associés, fera quelque bien. Des ingénieurs, des professeurs, des officiers l'encouragent de leurs sympathies et de leur bourse. Le sousdirecteur du génie maritime vient de nous donner une conférence très intéressante sur la situation des ouvriers avant la Révolution, situation bien meilleure que celle qui leur est faite par les prétendus hommes de progrès de nos jours. »

Le nombre des membres associés alla toujours croissant, et cependant on se gardait bien d'accepter toutes les demandes ; on préférait la qualité à la quantité. « Il y avait hier, écrit l'aumônier le 5 juillet 1875, réunion générale au Cercle catholique. Il compte plus de deux cents membres associés ou candidats. Ces derniers assistent aux réunions; mais ils ne sont admis définitivement que si leur conduite permet d'espérer qu'ils feront honneur au Cercle. Me voilà donc à la tête d'une petite paroisse dont le personnel est bon ou désire le devenir. Puissé-je bien remplir cette mission qui me parait des plus utiles ! »

A peine installé comme aumônier du Cercle catholique, le P. de Plas avait compris la nécessité de con-

naître à fond l'esprit et les doctrines de l'œuvre, et il se mit à l'étude avec ardeur, interrogeant de vive voix et par écrit tous ceux qui étaient à même de lui fournir quelques renseignements. Nous avons trouvé parmi ses papiers les notes qu'il avait prises à la suite d'une assemblée générale à Paris, où s'était tenue une réunion particulière des aumôniers et dont il avait fait la règle de sa conduite.

« Les aumôniers, écrivait-il, représentent auprès des comités et de la classe ouvrière l'Eglise elle-même, sous l'autorité du pape et des évêques; aussi l'œuvre leur laisse-t-elle la pleine direction doctrinale, morale et spirituelle. Rien de plus grand, de plus délicat, de plus sacerdotal. Cette haute mission se ramène à maintenir et à développer dans les fondations diverses la vie surnaturelle.

)) Pour cela, mille moyens sont mis à la disposition de l'aumônier, suivant qu'il lui faut agir sur la classe dirigeante ou sur la classe ouvrière. — Auprès du comité, son action trouve à s'exercer : comme conseiller, dans les délibérations et dans l'organisation des conférences; comme prédicateur, dans les messes mensuelles; comme apôtre, dans l'association des dames patronnesses et dans les retraites. — Auprès du Cercle, son action est plus efficace encore, parce qu'elle est plus spirituelle et plus intime ; il en a, à proprement parler, toute la direction morale. Les ouvriers sont comme ses paroissiens. La piété, chez eux, doit être organisée par toutes sortes d'industries, variant selon les circonstances, mais qui doivent toutes tendre à faire des ouvriers du Cercle une élite de chrétiens, capables de ramener à la religion leurs compagnons de travail. »

Parmi les moyens dont dispose l'aumônier : messe, instructions, confréries, pèlerinages, œuvres de cha-

rite et de zèle, le P. de Plas indique, en les soulignant, les retraites annuelles. « Là est vraiment le nerf de la guerre à la Révolution. Il y a les retraites des comités, où tous les membres devraient retremper leur esprit de foi, de dévouement et de sacrifice. Il y a les retraites des dames patronnesses, où elles apprennent à connaître l'œuvre, à en saisir la portée sociale et à déployer pour elle leur industrie et leur générosité. Il y a les retraites des ouvriers, très importantes, parce qu'elles sont comme la source d'un renouvellement général de piété.

)) Quelle science, quelle dextérité, quel zèle, ajoutait-il, ne demande pas un seaiblable ministère! Mais tel est bien le rôle qu'a rempli le clergé de France, auprès de la société laïque aux meilleures époques de notre histoire. »

Le P. de Plas, aumônier du Cercle catholique à Brest, fut-il fidèle à suivre ce programme? Oui, dans la mesure qui lui était possible au milieu des difficultés locales. « L'aupnônier du Cercle catholique des ouvriers, écrivait-il en 1878, a toute facilité pour l'exercice de son ministère auprès des ouvriers, mais les efforts tentés pour mettre en relation les dames patronnesses et les familles des ouvriers n'ont pas encore réussi. » Cependant il se plaisait à reconnaître la bonne volonté de toutes ces dames, et chez quelques-unes une générosité exceptionnelle. Il ne voulait s'en prendre qu'à lui-même, lorsque le succès ne venait pas couronner son zèle et le dévouement de ses associés. « Rien ne gêne l'action de l'aumônier, écrivait-il; mais il n'a pas assez de moelleux et de simplicité pour réussir auprès des membres du Cercle. Il ne cause pas volontiers et se tient dans une trop grande réserve. Il paraît respecté d'une manière suffisante, mais il n'est pas à proprement parler l'homme de l'ouvrier. »

Ne nous étonnons pas de ce langage qui est celui même de riiumllité ; mais est-il bien celui de la vérité? Nous aurions quelque raison d'en douter, si nous faisions appel aux souvenirs de ceux qui ayant vu l'aumônier à l'œuvre, nous ont communiqué leurs impressions personnelles.

« Le R. P. de Plas, nous écrit M. Pener, a été l'âme du Cercle catholique des ouvriers à Brest, auquel il s'est consacré pendant plus de treize années avec un dévouement au-dessus de tout éloge. Le samedi soir, il se rendait régulièrement au Cercle pour entendre les confessions. Le diuianclie, à sept heures du matin, il disait la messe et faisait le prône, en lisant l'Évangile qu'il commentait et dont il lirait des conclusions pratiques à l'usage de son auditoire. Dans Taprès-midi, on chantait Vêpres, et il faisait encore une courte instruction avant le salut. Bien que le Cercle îùt situé en dehors des fortifications, la distance ne l'empêchait pas de revenir le soir, quand il y avait fête. Pendant la belle saison, le R. Père allait, de temps en temps, avec les ouvriers chanter les vêpres dans quelques paroisses des environs, persuadé que cette prédication d'exemple était plus efQcace que toute autre. Tous les ans, le mardi-gras, pour protester contre les saturnales de la rue, il conduisait les membres du Cercle à la chapelle des Carmélites, où, prosternés devant le Très Saint- Sacrement, ils priaient avec l'Église, en esprit de réparation. Il accompagnait aussi les ouvriers dans leurs pèlerinages. En un mot, il n'y avait pas au Cercle une conférence, une fête, une réunion à laquelle Faumônier ne crût de son devoir d'assister. »

A ce témoignage d'un membre du comité, ajoutons Celui de M. Grignon qui, par ses fonctions dans le Cercle, eut le bonheur d'approcher l'aumônier de plus prés. Il a bien voulu nous communiquer quelques

notes qui montrent combien le P. de Plas, par son dévouement à l'œuvre, avait su gagner la sympatliie detous. « Son zèle pour ses chers ouvriers, nous dit-il,^ était presque de tous les instants. Outre le samedi et le dimanclie, il venait au Cercle le lundi, pour consommer les saintes Espèces. Celui qui avait l'habitude de lui servir la messe ne pouvait se lasser d'admirer son intrépidité à affronter le mauvais temps en hiver. Le Père trouvait tout naturel la course qu'il faisait pour accomplir un devoir, et il s'oubliait lui-même pour ne penser qu'aux autres : « Vous avez eu du courage^ )) disait-il à son servant de messe, pour venir sitôt par » un temps pareil. Merci, mon ami, le bon Dieu vous » en tiendra compte. )> Parfois il arrivait tout trempé par la pluie et semblait gelé ; mais quand il revêtait les ornements sacrés, sa figure s'illuminait, et, pendant le saint sacrifice, qui durait au moins trois quarts d'heure, ces jours-là, des larmes coulaient abondamment sur ses joues, larmes de reconnaissance et d'amour, surtout au moment de la sainte communion.

i) Il paraissait encore au Cercle le mercredi, pour nous donner une instruction sur le catéchisme, et tous les mercredis de carême, il nous conviait à faire le Chemin de la Croix. 11 ne manquait jamais d'assister aux réunions annuelles où le président rendait compte de l'œuvre au point de vue moral et financier; toujours il prenait la parole pour nous encourager à la persévérance, et l'on se séparait édifié, fortifié.

» Quand nous nous retirions pour prendre nos ébats,après les offices religieux, le dimanche, lui, restait longtemps en prière au pied du tabernacle ; il venait ensuite nous voir et causer avec nous. « Je voudrais bien me » mêler à vos jeux, disait-il; mais, vous le voyez, je )> suis trop vieux! )) Sa seule présence était pour tous un précieux encouragement.

» Le titre d'ancien ofûcier supérieur ne pouvait manquer de nous imposer un certain respect; mais ce qui nous frappait surtout dans notre saint aumônier, c'étaient ses qualités personnelles, sa douceur, son humilité, sa mortification, sa charité. « Apprenez de » moi, aurait-il pu nous dire avec le divin Maître, que » je suis doux et humble de cœur; » ou bien avec l'Apôtre : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis de » Jésus-Christ. » Combien il aimait saint François de Sales, son patron, ce parfait modèle de la douceur ! Aussi nous citait-il sans cesse et les paroles et les exemples de ce grand Saint, dont il s'efforçait d'imiter les vertus.

» Que dire de l'humilité qui respirait dans tout son extérieur, et qui lui gagnait tous les cœurs? On le voyait venir au Cercle le bréviaire sous le bras, un vieux parapluie à la main, avec une soutane passée, un chapeau déformé et des souliers usés. S'il aimait la pauvreté dans sa toilette, il tenait aussi à la propreté, surtout lorsqu'il devait monter à l'autel. Parfois il arrivait couvert de boue; mais en vain essayait-on de lui prêter secours, il n'acceptait les offres de personne, voulant se servir lui-môme, comme un pauvre de Jésus- Christ. (( Tous les états, nous disait-il, sont nobles aux » yeux de Dieu, fût-ce même celui de balayeur des » rues, lorsqu'ils sont acceptés chrétiennement. » On le surprit plusieurs fois, alors qu'il se croyait seul en la présence de Dieu, balayant soigneusement le parquet du sanctuaire.

» Dans les instructions, il aimait à raconter des anecdotes de sa vie de marin, mais il se gardait bien de parler de lui. Jamais il ne faisait allusion à sa personne; ets'ilse mettait parfois en scène, c'était comme un tiers que tout le monde reconnaissait du reste facilement.

» Nous avons été témoins bien des fois, sans qu'il

s'en doutât, de sa mortification comme de son humilité. Il nous adressait la parole, le plus souvent assis devant une table ; mais ses mouvements oratoires laissaient apercevoir une chaînette qui entourait les poignets. Sa figure restait calme et souriante, malgré les pointes de fer qui pénétraient douloureusement la chair. Le dimanche, après la messe, plusieurs d'entr.e nous étaient invités à déjeuner avec raumônier. Il nous excitait à faire honneur au repas, et lui-même se contentait d'un peu de lait, baptisé d'eau fraîche, sous prétexte qu'il était enrhumé ou qu'il trouvait cela meilleur. Pendant que nous mangions, il nous entretenait de sujets d'édification, et surtout du bonheur d"étre réunis, comme les premiers chrétiens, dans des agapes fraternelles.

» Comme il comprenait bien le précepte de la charité, et le mettait fidèlement en pratique! « Mes amis, )) nous répétait-il sans cesse avec Tapôtre saint Jean, )) aimez-vous les uns les autres ; c'est à cela qu'on re- » connaîtra que vous êtes de vrais chrétiens... Je vous w fatigue peut-être, ajoutait-il, en vous répétant touw jours les mêmes choses; mais que voulez-vous que » je vous dise de mieux? C'est là le grand précepte : )) Aimer Dieu et le prochain, voilà toute la loi. » Son accent de conviction remuait tous les cœurs. Que de fois n'avons-nous pas entendu faire cette remarque au sortir de ses conférences : « Le Père n'est sans doute )) pas éloquent; mais quand il nous parle, nous appre- » nons quelque chose et nous en retirons quelque )) fruit, car il nous ouvre vraiment son cœur. )>

>) La charité ne consiste pas seulement dans les sentiments et les paroles ; elle se prouve surtout par les œuvres. Il n'épargnait aucune démaiche, quelque pénible qu'elle fût, pour intéresser les autorités en faveur de ses chers ouvriers. Quelqu'un de nous tombait-il

malade, on voyait paraître l'aumônier, comme un ange consolateur, soit dans les hôpitaux, soit dans nos demeures. Il ne craignit pas de faire deux lieues chaque semaine, pendant plusieurs mois, pour visiter un des jeunes gens du Cercle qui était allé à la campagne respirer un air pur nécessaire à sa santé.

)) C'est au bien des âmes qu'il visait, en pratiquant les œuvres de miséricorde corporelle. Combien d'hommes sont revenus à Dieu, touchés par les exhortations du pieux aumônier! Nous citerons un quartiermaitre, que nous avons particulièrement connu et qui avait refusé jusqu'à ses derniers moments tout secours religieux. Le P. de Plas alla le voir pour lui adresser quelques bonnes paroles. A la vue de ce prêtre vénérable qu'il appelait encore mon commandant, le vieux marin se mit à fondre en larmes ; il se réconcilia sincèrement avec Dieu et mourut peu de temps après dans les meilleurs sentiments. »

Au commencement de janvier 1875, le P. de Plas avait écrit, selon son habitude, à Mgr Desprez, archevêque de Toulouse, avec qui il était toujours resté en rapports suivis depuis le voyage du Cassini à Bourbon, et il en reçut une parole d'espoir pour ses œuvres et surtout pour le Cercle catholique. « A votre tour, mon cher commandant, lui répondit le digne prélat, veuillez agréer les vœux que j'adresse au ciel, ahn que l'année qui commence soit bénie de Dieu, pour vous et pour vos œuvres. Les Cercles catholiques d'ouvriers ne sont encore que déjeunes arbres récemment plantés; ils n'ont pu encore donner leurs fruits. Nous en avons trois à Toulouse et un quatrième se prépare. Nos espérances d'un heureux résultat grandissent chaque . jour ; mais le démon nous fait rencontrer des difficultés là où nous ne devions attendre que des encouragements. » Hélas! il en était ainsi à Brest, comme à Tou-

louse, comme un peu partout. N'est-ce pas le propre des œuvres de Dieu d'être en butte à la contradiction, qui ne sert, du reste, qu'à les enraciner davantage?

Nous aurons occasion de revenir sur l'heureuse influence exercée par le P. de Plas, comme aumônier du Cercle catholique, malgré les difficultés qui surgirent à la mort du commandant Gicquel des Touches, son premier directeur; mais il est bon de jeter un coup d'œil sur les principaux événements auxquels il fut plus ou moins mêlé, pendant son paisible séjour à la rue d'Aiguillon.

L'humble religieux s'était réjoui avec la France catholique, en apprenant, le 24 mai 1873, la chute de M. Thiers et l'avènement de Mac-Mahon à la présidence de la République. « C'est là, écrivit-il, un événement dont il faut remercier Dieu, car le Maréchal passe pour un esprit droit, et il a été choisi par la majorité pour combattre les doctrines révolutionnaires.

» Les méchants se félicitaient d'avoir la majorité à la Chambre et se montraient disposés à appuyer de leur vote toute proposition contraire aux principes qui sont la base de la religion, de la famille et de la société. Ils avançaient avec une audace d'autant plus grande, que le ministère de Jules Simon semblait leur tendre la main pour se prêter à tous leurs plus mauvais desseins. Béni soit Dieu qui a ouvert les yeux au maréchal de Mac-Mahon, et lui a inspiré la pensée de choisir un ministère honnête, présidé par le prince de Broglie ! De nombreux remplacements de fonctionnaires permettent de bien augurer de Tavenir. Puissions-nous gagner du temps et enrayer le mal ! C'est déjà un grand bien dans les circonstances actuelles. «

Fidèle à sa règle de religieux, de Jésuite, il ne sortit point de sa volontaire obscurité pour se mêler, même de loin, à la lutte ardente des partis politiques. Quand

le maréchal-président vint à Brest pour visiter l'arsenal, <c quel bonheur, s'écria l'ancien commandant, en entendant le bruit du canon, en voyant l'empressement de la ioule pour fêter le chef de TÉtat, quel bonheur de n'avoir à jouer aucun rôle dans ces réceptions officielles! »

Cependant l'ancien lieutenant et proté.sé du prince de Joinville avait les yeux fixés sur son amiral, auquel il avait gardé, depuis le Suffren, une affectueuse reconnaissance. Il eut quelque espoir, en entendant parler de la fusion qui se préparait entre les deux branches de la maison de France, de pouvoir concilier dans un même dévouement et ses traditions de famille et ses sentiments personnels. « Sire, avait dit le comte de Paris, dans une visite au comte de Chambord, le 5 août, je viens en mon nom et au nom de tous les membres de ma famille saluer en vous, non seulement le chef de notre maison, mais encore le seul représentant du principe monarchique en France. » Ces paroles de soumission avaient retenti profondément dans le cœur du P. de Plas, et, sous l'impression de contentement qu'il avait ressenti, il écrivit, le 18 août, au prince de Joinville, la lettre suivante :

<( Monseigneur,

» Permettez à un religieux, jadis officier de vaisseau, et qui a eu l'honneur de servir sous vos ordres dans l'expédition de Tanger et de Mogador, de vous exprimer l'impression de satisfaction profonde qu'il a éprouvée en apprenant votre visite au comte de Chambord. Cette démarche lui a paru inspirée par un sentiment de dévouement au pays, et, j'oserai dire, à la religion, qui ne peut que gagner à voir les grands principes d'ordre triompher dans la société, etc., etc. »

On voit, par cette citation, à quel mobile obéissait

l'ancien lieutenant du Suffren : la pensée de la religion et de la patrie avait seule guidé sa plume. C'est encore là ce que nous constatons dans une note de son Journal, à la date du 19 août : « J'ai écrit hier au prince de Joinville, pour lui dire la grande joie que j'avais éprouvée en apprenant sa visite au comte de Chambord. Cela m'a semblé un devoir. 11 faut que les hommes qui marchent dans la bonne voie se sentent appuyés par l'opinion publique; les marques d'adhésion qu'ils reçoivent de personnes peu connues ou presque oubliées doivent, ce me semble, les encourager. » Le 1'' septembre, le prince de Joinville daigna répondre poliment à la lettre qui lui avait été adressée ; mais ce n'était qu un simple accusé de réception, signé par un secrétaire particulier.

En 1875, l'école libre de Notre-Dame de Bon-Secours, qui n'avait que trois années d'existence, se trouvait en pleine prospérité. L'externat, bien qu'il n'eût débuté que parles classes inférieures, comptait déjà plus de cent soixante élèves, et la considération dont il était l'objet promettait un avenir plus florissant encore. L'école préparatoire à la marine, transférée de Paris à Brest en 1873, dépassait, dès sa seconde année, le chiii're de soixante élèves, attirés de toutes les parties de la France par les premiers succès. Mais les progrès rapides de l'école libre de Notre-Dame de Bon-Secours avaient rendu insuffisant le local primitif, et il devenait nécessaire de lui procurer de nouveaux agrandissements.

Le R. P. de Cacqueray, qui avait remplacé à la tête de la maison le P. Hubin, appelé à Paris pour diriger l'œuvre des jeunes gens de la rue de Sèvres, songea à la formation d'une société anonyme pour favoriser les développements projetés. Il résolut de faire appel aux hommes de bonne volonté, non seulement dans le dé-

partement du Finistère ou dans l'ancienne province de Bretagne, mais dans la France entière. C'est qu'en effet, l'école préparatoire à la marine n'avait pas été ouverte comme une institution locale, mais comme un établissement national. Elle offrait à toutes les familles, pour la préparation des élèves à l'École navale, les garanties d'une éducation chrétienne, en se proposant de continuer les traditions de science et de distinction de la marine française.

Le P. de Plas fut à cette occasion envoyé à Paris, où il eut des conférences avec des hommes compétents, et il rédigea, avec leur concours, le plan d'une Société anonyme au capital minimum de 200,000 francs et maximum de 400,000, versés en espèces, avec la faculté d'émettre de nouvelles actions, selon les besoins. La Société devait acheter et approprier successivement tous les immeubles nécessaires et les donner à bail aux Pères de la Compagnie de Jésus, moyennant un loyer représentant cinq et demi pour cent de la valeur de ces immeubles. Ainsi le capital des actions était garanti par les immeubles, et leur revenu par le loyer. En recevant cinq et demi pour cent, la Société pouvait donner cinq pour cent à ses actionnaires, et, avec le demi pour cent en plus, faire face aux frais généraux et au paiement de l'impôt sur les revenus. Les locataires, chargés de tous les frais d'entretien, impôts, assurances, etc., se proposaient, avec le temps, de racheter les actions au choix ou par voie de tirage au sort.

Cette combinaison, due en grande partie aux conseils de M. Riant, fut acceptée sans objection par la plupart des familles influentes de Brest ; et cependant elle ne parvint jamais à être réalisée, malgré les dé- ^ marches tentées par le P. de Plas auprès de ses anciens amis qu'il aurait voulu intéresser à cette bonne œuvre. Nous n'avons pas à en rechercher les causes ; mais

nous ne pouvons passer sous silence un curieux incident d'un de ses voyages à Paris.

Dès l'ouverture de l'école préparatoire, un grand nombre d'officiers supérieurs et généraux s'étaient empressés de confier l'éducation de leurs enfants aux soins des Pères de la Compagnie de Jésus, et de les recommander à la bienveillance de leur ancien camarade. Ainsi on put lire successivement inscrits sur les listes de Noire-Dame de Bon-Secours les noms les plus connus dans la marine à Brest : de Gueydon, de la Grandière, Didelot, de la Roche-Kerandraon, le Bègue de Germiny, de Dompierre d'Hornoy, de Jonquières, Tabuteau, Grasset, de Cuverville, etc., etc.

Au mois de juillet 1875, le P. de Plas devait se rendre à Paris. Les supérieurs de la maison profitèrent de son départ pour lui confier quelques élèves du cours de marine qui retournaient chez eux en vacances. Le vénérable surveillant, s'attendant à une grande déférence de la part de ces jeunes gens, qui lui avaient toujours paru distingués, lorsqu'il avait eu occasion de les voir isolément, commença à les traiter avec une bonté toute paternelle. Mais hélas ! cette gent est sans pitié. Quelle ne fut pas sa déception de s'apercevoir que cette petite bande d'élèves était toute disposée à jouir bruyamment de son indépendance ! L'ancien officier se vit obligé de prendre son ton de commandement pour imposer une autorité qui fut, du reste, consciencieusement respectée pendant tout le voyage, et arrivés à Paris, on se sépara bons amis. Cependant cette tendance naturelle dans ses jeunes compagnons à s'affranchir du frein l'avait impressionné, et, le 20 juillet, il écrivit dans son Journal : « Ce que je craignais un peu esfc arrivé. Des jeunes gens que je connaissais d'une manière particulière, et qui, selon les apparences, sont de bons sujets, m'ont obligé à faire une sortie un

peu violente contre leur émancipation. Dieu a daigné m'envoyer cette épreuve pour me faire mieux comprendre le mérite de ceux qui leur consacrent, avec tant de désintéressement, leurs soins de chaque jour.» A partir de ce moment, on l'entendit manifester hautement son admiration pour le dévouement que montraient les Pères professeurs et surveillants dans l'exercice de leur charge, et tant qu'il fit partie de la consulte, il se déclara toujours disposé à soutenir au besoin leur autorité.

Tout occupé de ses œuvres, étranger à la politique, le P. de Plas ne resta cependant pas insensible aux événements publics qui intéressaient la France et l'Eglise. Aussi le voyons-nous se réjouir en apprenant, au mois de mai 1877, qu'un bon chrétien, le vice-amiral Gicquel des Touches, prenait la direction des affaires au ministère delà marine. Il songea dès lors à l'union désintéressée des forces conservatrices sur le terrain catholique, pour contrebalancer la prépondérance désastreuse de ces masses aveugles que des meneurs ambitieux conduisent à la ruine delà religion et de la patrie. « Sans doute, observait-il, cette pensée a été émise déjà, mais elle n'est pas assez répandue. Il faudrait la propager, non sous la forme de Jésus-Roi, puisque ce mot de roi offense tant d'oreilles, mais sous celle de Jésus-Sauveur, car il n'y a pas d'autre nom par lequel les peuples, comme les particuliers, peuvent être sauvés.»

« Cette pensée, ajoutait-il le 2 juin, a pris de la consistance dans mon esprit, et, si mes supérieurs le trouvent bon, j'incline à la manifester par le journal VOcéan : Proposer aux hommes de cœur, dans tous les partis, de soutenir de toutes leurs forces le gouvernement, s'il consent lui-même à poursuivre, comme but principal, la liberté du catholicisme et la résistance à l'impiété sous toutes ses formes. »

Il exposa même à quelques amis ses vues sur la concentration des forces conservatrices pour la défense du catholicisme, abstraction faite de toute pensée politique; mais on lui repondit avec raison qu'elles semblaient peu pratiques, attendu les défiances qu'inspiraient les hommes du gouvernement. Néanmoins, il n'abandonna pas un projet qu'il croyait raisonnable, et, profitant d'une circonstance qui lui parut favorable, il écrivit le 5 juin au ministre de la marine :

« Mon cher amiral,

« Ça va bien! courage, courage, et encore du courage ! Le ministère a franchi le liubicon à la suite du Maréchal, inspiré cette fois dans la politique, comme il l'a été souvent sur le champ de bataille.

» Les actes de vigueur n'ont pas tardé à prouver la sincérité de la circulaire du président du conseil, et ces actes, devant les menaces de la Révolution, sont plus utiles au pays qu'une victoire sur le Rhin. Aussi bien la Prusse est-elle atteinte, dans ses vues ambitieuses et iniques, par tout ce qui relève le pays de l'abaissement moral où l'impiété l'entraîne avec une effroyable rapidité.

)) Permettez-moi d'e:^primcr un vœu, c'est qu'il se rencontre, parmi les vrais catholiques et les bons Français, un homme respecté de tous, qui ose proposer au parti de l'ordre, à tous les gens de bien, de souscrire l'engagement ci -joint, non dans sa rédaction, qui est fort discutable, mais dans la pensée qu'elle exprime.

» Daignez agréer, mon cher amiral, l'ai-surance de mes sentiments respectueux.

)) Votre très humble et dévoué serviteur en Notre- Seigneur Jésus-Christ,

w F. DE Plas. »

Nous ne savons si cette lettre a été envoyée à son adresse; mais elle est caractéristique. La copie que nous avons trouvée, ne fut-elle qu'un simple projet, méritait d'être citée. Nous reproduisons aussi à titre de curiosité l'engagement qui accompagnait la lettre.

« In hoc signo vinces.

» Je proteste vouloir avant tout et au-dessus de tout le triomphe de la religion catholique sur les erreurs qui font le malheur du pays, et je m'engage, foi de chrétien, à user de toute mon influence, de toutes mes forces pour sauvegarder les intérêts de la foi en France, promettant de laisser à Dieu le soin de faire connaître, quand l'heure sera venue, la forme de gouvernement la plus propre à assurer le triomphe des principes auxquels je veux sacrifier ma vie, et considérant la conduite actuelle du maréchal de Mac-Mahon et de son gouvernement, comme devant inspirer aux gens de bien une pleine confiance. «

Nous ne dirons pas que le P. de Plas ne se fît point illusion ; c'était au moins une généreuse illusion, une de ces illusions dont sont seuls capables les hommes à l'àme droite, au caractère loyal, au cœur sincère qui espèrent contre toute espérance. Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'approuver comme parfaitement vraies les réflexions que lui dictait, le 24 octobre, cet amour du bien public qui inspira toute sa conduite.

« Combien il est désirable que les catholiques, divisés par la politique, ajournent pour un temps la poursuite de leurs projets et concentrent toutes leurs forces sur le terrain du catholicisme. Faisons régner Jésus- Christ en France, et il saura bien nous donner le gouvernement le plus propre à conserver la foi et les

mœurs, et à combattre l'impiété. Cette pensée, qui a été exprimée, je crois, par V Univers, est déjà celle de beaucoup de chrétiens ; il faut la propager, la populariser. L'ennemi, ce n'est ni le Républicain ni le Bonapartiste ; l'ennemi, c'est l'impie. L'impie travaille à procurer la ruine des individus, de la famille, de la patrie et de lasociété. L'impie nous ramène aux idoles : il nous fera revoir les luttes sanglantes de Sylla et de Marius, ou celles de César et de Pompée ; il nous imposera des maîtres comme Néron. »

En attendant des jours meilleurs, le P. de Plas bénissait Dieu de lui avoir donné un poste de combat et des occupations proportionnées à ses forces; il s'appliqua de plus en plus, en vue de plaire à son divin Maître, à bien faire toutes choses pour opérer son salut et édifier le prochain. « Il faut, lui avait dit le R. P. Provincial en visite à Brest, que vous soyez le jjrieur de la maison, que vous priiez pour ceux que leurs occupations empêchent de le faire. » Cette parole l'avait frappé; elle devint une lumière pour sa vie spirituelle.

« Pourquoi, se demanda-t-il à lui-même, ne prendrais-je pas au sérieux cette parole qui m'a été dite comme en plaisantant? Je suis le moins occupé de la maison et j'aime la prière; je puis donc m'appuyer sur la parole du R. P. Mourier pour vaquer à ce doux devoir, sans crainte de lui sacrifier d'autres obligations.» Il se mit dès lors à l'œuvre sous la direction de l'obéissance, et il s'acquitta consciencieusement, comme nous le dirons plus tard, de sa charge nouvelle.

« Oh! la belle chose, la noble tâche, s'ècriait-il, le 9 juillet 1877, d'être nommé prieur de la maison; non avec droit de priorité, mais avec le devoir d'y remplir le rôle de Frère quêteur auprès de Dieu ! Comme cette charge est moins lourde que celle de procureur, qua j'ai exercée durant un an! Sans doute le prieur ne

mérite pas plus que le procureur, et celui-là sera plus récompensé dans le ciel, qui aura mieux rempli sur la terre les obligations im.posées. Cependant il a, comme Marie, une meilleure part que Marthe; et c'est une grande faveur que de faire avec goût ce qui est commandé. »

Bien que son attrait le portât davantage vers la prière et la retraite, le P. de Plas ne cessa de joindre, selon l'esprit de la Compagnie de Jésus, l'action à la contemplation. Le zèle de la maison de Dieu qui dévorait son âme, ne lui permettait jamais de dire : C'est assez ! C'est auprès des pauvres qu'il se plaisait surtout à exercer son ministère. « J'ai eu la satisfaction, écrivit-il à sa sœur Élisa, dès le mois de février 1873, de dire la messe chez les Petites-Sœurs des pauvres, et je tâcherai d'y aller de nouveau. Quelle œuvre utile et méritoire que celle de ces anges de la charité! » Il adressa quelques mots aux vieillards avant la messe. Comme ceux-ci se montraient désireux de l'entendre, il accéda au désir qui lui fut exprimé, et chaque semaine, le mercredi, il venait entretenir ses sympathiques auditeurs de leurs intérêts éternels. « C'est une mission qui me plaît, disait-il. Que de fois j'ai visité avec joie cette maison, lorsque j'étais dans le monde ! Elle a gagné encore dans mon estime depuis que je suis dans la vie religieuse. » Les vieillards ne se lassaient pas de l'entendre ; aussi le voyons-nous leur donner trois années de suite une retraite de huit jours. « Je bénis Dieu, s'écriait-il, qui daigne me permettre d'évangéliser les pauvres. C'est une mission qui n'est pas pénible. Les vieillards bien disposés écoutent avec une attention qui m'édifie beaucoup, l'uissé-je m'acquitter dignement de ce saint ministère! »

Au mois d'octobre 1875, le P. de Plas avait été

envoyé avec deux autres Pères de la résidence pour donner une mission dans l'Ille-et-Vilaine, à Pleugueneuc, près de Saint-Malo, où il devait rencontrer un ancien officier de marine qui avait servi en même temps que lui dans la mer du Sud. Il ne laissait pas que d'être un peu préoccupé en abordant, même sous la conduite de missionnaires expérimentés, un ministère tout nouveau pour lui, car il ne se faisait aucune illusion sur son talent oratoire; il partit cependant animé d'une grande confiance et ne doutant pas que l'obéissance peut opérer des miracles. « Quelle lumière pour moi! écrit-il dans son Journal, le i*^'' octobre. Quel sujet d'espérance! Je vois dans la vie de saint Ignace par Bartoli cette réflexion : « Ce n'était point à son èlo- » queiice qu'il devait l'efficacité de ses discours, car » la nature lui avait refusé ce don; mais son cœur » parlait, et ce cœur, tout embrasé de l'amour de Dieu, )i semblait un foyer d'où se répandaient sur ceux qui » l'écoutaient, les flammes dont il était dévoré. »

La mission réussit au-delà de toute espérance, et l'on admira, nous dit un des témoins oculaires, avec le zèle empressé du P. de Plas pour entendre les confessions, sa douce amabilité envers tout le monde. « Voilà notre mission heureusement terminée, écrit-il le 22 octobre. Cette campagne apostolique à Pleugueneuc m'a été aussi agréable que l'eût été autrefois une campagne maritime en Italie ou en Espagne. J'ai admiré combien est encore vive la foi bretonne, en voyant près de sept cents hommes approcher de la sainte table pour la clôture du Jubilé. Deux jours auparavant, l'église, trop petite pour contenir simultanément les pieux fidèles des deux sexes, avait été remplie par les femmes donnant l'exemple à leurs maris. )>

Les années suivantes, il ne put se soustraire à diverses invitations qui lui furent adressées pour faire

entendre la parole de Dieu dans son propre pays. En homme vraiment obéissant, dès que ses supérieurs eurent parlé, il s'était empressé d'accomplir leur volonté. C'est ainsi que nous le voyons prêcher une retraite d'enfants au Sacré-Cœur d'Angoulôme en 1876, et à la paroisse de Royan en 1878, pour la préparation de deux de ses petites nièces à la première communion; et de plus, une mission à Saint-Romain, son pays natal, à l'occasion du jubilé accordé par Léon XIII, pour célébrer son avènement au trône pontifical.

Toutefois, ce ministère de relraites et de missions, si pénible à son âge, ne fut en quelque sorte qu'une exception dans la vie d'apôtre du P. de Plas. Il en remplissait un autre bien plus fructueux, comme nous l'avons déjà vu et comme nous le dirons encore en son lieu, par ses fréquentes relations avec ses anciens compagnons d'armes. S'intéiessant à tout ce qui les concernait, il les suivait presque pas à pas, prenait part à toutes leurs joies, à toutes leurs tristesses, et ne manquait jamais de leur exprimer à propos, de vive voix ou par écrit, ses sentiments de religieuse sympathie. Mais, comme il avait à cœur avant tout leur salut éternel, il saisissait habilement le moindre prétexte pour glisser quelque bonne parole qui pût reporter leur esprit et leur cœur vers Dieu.

« Mon cher commandant, lui écrivit le 9 décembre 1877 un de ses amis, qui venait d'être nommé contreamiral, et que le P. de Plas s'était empressé de féliciter de ce grade conquis par une longue et honorable carrière. Tout d'abord, permettez-moi de vous donner encore cet ancien titre des temps passés, qui n'enlève rien d'ailleurs au profond respect que m'inspire votre caractère actuel. Veuillez ensuite accepter mes remerciements les plus sincères pour votre atlèctueux com-

pliment. Si je n'y ai pas répliqué sur-le-champ, c'est que je vous ai rangé, sans hésiter, parmi ceux de mes amis qui me feraient volontiers un crédit de quelques jours; et aussi parce que votre lettre, qui n'est pas celle de tous, convie à la réflexion.

» Les sentiments que vous me désirez, comme un acheminement à des joies plus réelles que celles d'icibas, sont encore, je dois vous le confesser, à l'état latent dans mon esprit. Je suis resté, à Fendroit de la religion, ce que vous m'avez connu; je l'honore, mais ne la pratique pas, parce que je n'ai pas la foi. Pourtant, j'ai élevé mes enfants dans des pensions religieuses, suivant le vœu de leur mère très pieuse, et n'ai pas eu lieu de le regretter...

« Comment, avec une vie régulière et un tel entourage, le père est-il resté stationnaire, alors que son camarade L**\ autrement mécréant à l'époque où nous étions tous au ministère de la marine, est entré dans la voie que vous m'indiquez? C'est que, sans doute, son heure n'est pas venue. Quoi qu'il en soit, la manière affectueuse dont vous m'en parlez me touche beaucoup, et ma femme s'est emparée de votre lettre, persuadée qu'elle mérite d'être encadrée et remise sous mes yeux jusqu'à vaincre. » La victoire ne se fit pas longtemps attendre; quelques mois après, l'ancien commandant eut la consolation d'apprendre que ce parfait honnête homme était devenu un très fervent chrétien.

L'année 1879 devait être une année mémorable dans la vie du P. de Plas. Après dix ans de religion, il allait avoir la consolation de prononcer ses derniers vœux. Mais, selon l'usage de la Compagnie, cet acte solennel fut précédé d'une grande retraite avec les Pères de la troisième année de probation. François avait vu approcher avec joie ce moment depuis longtemps souhaité,

qui devait l'unir par des liens plus étroits à sa vocation, en le détachant plus complètement des affections terrestres. Le 16 juillet J878, il s'était empressé de communiquer au R. P. Provincial son désir de consommer riiolocausle : «Admis, disait-il, dans la Compagnie de Jésus, par une faveur spéciale en 1869, à Tâge de cinquante-neuf ans et demi, j'ai prononcé mes premiers vœux k Laval le 21 juin 1871, et j'ai été ordonné prêtre le 26 mai 1872. Désirant m'attacher et me lier de plus en plus à la Compagnie, je viens humblement vous prier de vouloir bien solliciter du T. R. P. Général la grâce de prononcer mes derniers vœux dans le courant de l'année 1879, lorsque je compterai dix années de vie religieuse.

» A soixante-huit ans et demi le temps presse, et différer plus longtemps serait peut-être perdre à jamais l'occasion de témoigner mon ardent désir de me dévouer plus solennellement au service de Dieu. »

Le T. R. P. Général accueillit favorablement la demande du P. de Plas, qui reçut l'ordre, au mois d'octobre, de se rendre à Paray-le-Monial, où se trouvaient déjà réunis, sous l'habile direction du Père Ginhac, cinquante-sept tertiaires de différentes provinces. « Dieu daigne pensera moi, écrit-il dans son Journal; il m'envoie au troisième an suivre les exercices de la grande retraite. Quelle insigne faveur d'être ainsi appelé à la cour du Roi des rois, pour y traiter avec lui, durant plusieurs semaines, la grande affaire de ma sanctification ! »

Parti de Brest le 4 novembre, le P. de Plas arriva le lendemain soir à Paray-le-Monial, après avoir célébré le matin la messe à l'autel des martyrs, rue de Sèvres, à Paris. II fut accueilli avec une bonté toute paternelle par le P. Ginhac, instructeur du troisième an, et, comme la retraite était déjà commencée, celui-

ci voulut bien lui donner isolément les points de méditation. « Il était plein d'entrain et de ferveur, raconte un de ses compagnons de probation, espérant bien, ainsi qu'il le dit avec enjouement à l'une des premières recréations, en remontrer, malgré son âge, à bon nombre de jeunes gens. Cette ardeur sans pareille se soutint pendant toute la retraite. Je le vois encore debout pour combattre le sommeil, la birette un peu sur Toreille, muni d'une épaisse rame de papier écolier, armé d'un long crayon, qui tombait régulièrement à terre toutes les cinq minutes, mais qu'il reprenait avec une patience infatigable, pour noter les paroles du Père instructeur pendant les conférences ou les points de méditation.

w Lorsque commencèrent les méditations de nuit, il demanda et obtint la permission de se lever, tout comme les plus robustes; mais après la seconde veille il se sentit souffrant et dut s'arrêter. J'étais infirmier, et j'avertis le P. instructeur qui se rendit immédiatement auprès du malade. Le médecin, appelé aussitôt, constata que le bon Père était menacé d'une fluxion de poitrine et manifesta de sérieuses inquiétudes. Le fervent tertiaire ne pouvait se dissimuler la gravité de son état; mais, loin de s'en alarmer, il était beureux d'avoir à souffrir en un lieu si saint, tout près du sanctuaire privilégié du Sacré-Cœur de Jésus et des tombeaux de la Bienheureuse Marguerite-Marie et du Vénérable Père de la Colombière.

» On le transporta dans une chambre exposée au midi. « C'est ici, dit-il en y entrant, qu'il « faut me « disposer à mourir ! » Mais Notre- Seigneur et le P. Ginhac n'en jugèrent pas ainsi. Sur l'ordre qu'il en reçut, le cher malade demanda très simplement sa guérison au Sacré-Cœur de Jésus, par l'intercession de la Bienheureuse Marsruerite-Marie, et fit vœu de se

rendre en action de grâces à la chapelle de la Visitation, dès qu'il aurait assez de force pour marcher. »

Au hout de huit à dix jours, le P. de Plas, quoique souffrant encore, obtint la permission de se lever et de célébrer la sainte messe, et, faisant appel <à toute son énergie, il se traina à l'autel de l'apparition, oii il pria, comme il savait le faire, prosterné devant la châsse de la Bienheureuse. Quand il se releva, le mal avait complètement disparu : « Merci, divin Cœur de Jésus, écrivit-il dans son Journal, de m'avoir porté, par le conseil du R. P. instructeur, à vous demander de m'accorder la sauté. Et maintenant, j'oserai implorer une autre faveur, c'est que cette petite épreuve soit pour moi comme un nouvel échelon pour monter au degré de perfection où vous daignez m'appeler. Que vos voies à l'égard de ceux qui veulent vous aimei' sont admirables ! Puissé-je n'avoir désormais d'autre but que de plaire à mon divin Maitre, en faisant toujours sa très sainte volonté ! » A partir de ce moment, il reprit courageusement les exercices de la grande retraite, et poursuivit vaillamment avec les autres Pères son saint travail jusqu'à la fin.

c( Bientôt, continue le narrateur qui nous a donné ces détails, on vit reparaître le P. de Plas à la salle des exercices, avec ses grandes feuilles de papier, et son long crayon, et aussi, malgré la meilleure volonté du monde, son sommeil intermittent. Par prudence, il lui fut interdit de se lever la nuit et de se livrer à certains actes de mortification corporelle. Ne pouvant satisfaire, comme il l'aurait désiré, sa soif des austérités, il s'en dédommageait au réfectoire, par tous les genres de pénitence en usage dans la Compagnie ; je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il obtint la permission d'en faire chaque jour. Il affectionnait particulièrement celle qui consiste à mendier son pain durant le repas.

Son air humilié et la façon suppliante avec laquelle il tendait la main, montraient bien qu'il n'était pas seulement d'action, mais du plus profond de son cœur le plus pauvre des pauvres de Jésus-Christ; et toute la communauté en était singulièrement édifiée. »

Pendant toute la grande retraite, le P. de Plas fut favorisé de grâces vraiment exceptionnelles. « Jamais, écrivait-il le 5 décembre, je n'ai éprouvé une joie aussi intime que celle qu'il plaît à Dieu de me donner ici. Cela m'effraierait quelque peu, si je ne savais que cette joie est comme un lest que le céleste arrimeur met dans les navires qu'il destine à des mers difficiles et orageuses. Je ne sens, bêlas ! aucune force pour affronter les périls et la souffrance, tout en comprenant qu'il faut m'y préparer, car le serviteur ne saurait être mieux traité que son maître. Mon Seigneur Jésus, je désire ardemment vous servir ! »

Et cette joie n'était pas un sentiment passager, mais un état d'âme qui lui semblait comme un avant-goût des délices éternelles : « Oh ! s'était-il écrié le 3 décembre, c'est une des journées les plus douces et les plus agréables de ma vie. Quel homme du monde le croirait? Mon Dieu, qui me permettra d'apprécier vos bienfaits ? Ne laissez pas mon esprit s inquiéter de Vavenir et douter de votre secours slu milieu des épreuves. Je comprends qu'il n'y a qu'une chose raisonnable : vous bénir de l'heure qui passe et vous demander la grâce de vous la consacrer tout entière. »

Voilà bien indiqué en quelques mots le point faible de son âme : « Je m'en veux à moi-même, disait-il, quand je me surprends dans ces inquiétudes et soucis de l'avenir. » Aussi le R. P. instructeur lui avait-il conseillé, comme résolution efficace, la confiance en Dieu. « QuiD RETRiBUAM ? écrivît le P. de Plas en gros caractères, à la fin de sa retraite. Je voudrais

écrire ces paroles en lettres immenses, comme ma reconnaissance. Le R. P. Ginhac m'a conseillé de faire à chaque heure un acte de confiance en Dieu. Je tâcherai, autant qu'il me sera possible, de n'y pas manquer. M

Cette résolution prise, il songea aux motifs qui devaient la rendre inébranlable. « Il est évident, se dit-il à lui-même, que la confiance, ainsi que Tobserve notre Père saint Ignace, vient du bon ange, comme la défiance, la tristesse et le découragement viennent du mauvais. J'ai quelques jours à vivre encore, et peutêtre de ces jours que la nature appelle mauvais, parce que la vieillesse amène forcément des souffrances et des peines plus rares dans la jeunesse et l'âge mûr; mais cette perspective de jours mauvais, selon la nature, ne doit nullement m'effrayer. Celui qui, depuis soixante-neuf ans, a daigné me conduire, et qui, dans ces derniers temps, et aujourd'hui même, m'a donné et me donne une satisfaction indicible, ne saurait m'inspirer de défiance. Je veux croire, et je crois fermement que sa Providence, qui dirige toutes choses, même les plus petites, me conduira par la voie la plus sûre au port du salut. Si j'ai eu parfois confiance en quelque pilote pour entrer dans un port de difficile accès, quelle injure ne ferais-je pas au meilleur des pères, en craignant qu'il m'abandonne à mes propres forces au milieu des dangers qui menacent toute vie humaine ! Le maréchal Radetzky, à l'âge de quatre-vingts ans, infligeait aux Piémontais un rude échec. Eh bien ! ce qu'il fit pour un prince de la terre, ne pourrai-je le faire pour mon souverain Maître, en combattant à outrance ses ennemis ? »

Animé de tous ces puissants motifs, il terminait enfin par cette belle prière : « Je vous demande donc, ô mon Dieu, une confiance aveugle et sans bornes en

votre Providence; je vous supplie de me rappeler, nu milieu des difficultés, que vous voulez tout ce qui se passe et que je dois le vouloir aussi. Vous m'avez conduit ici sur le Thabor ; mais ce n'est pas un lieu pour y dresser sa tente. Accordez-moi la grâce de ne pas me soustraire aux fatigues et aux souffrances, aux soucis et aux incertitudes de la vie. Puissé-je me proposer pour but de suivre, selon mes forces, mon divin Maître au Calvaire ! »

Aussi, comme son cœur déborde d'allégresse au souvenir des bienfaits de Dieu ! Écrivant à sa sœur Élisa, au sortir des saints exercices, pour lui annoncer son prochain départ, il ne sait comment exprimer les grâces qu'il a reçues pendant sa retraite. « J'ai passé ici, dit-il, les meilleurs jours de ma vie; et, chose remarquable, c'est à la fin de ma soixante-huitième année, et au moment où j'entrais dans la soixanteneuvième (1) qu'il a plu à Dieu de me donner des consolations que je n'avais pas encore éprouvées au même degré. Je dis consolations, je pourrais dire aussi lumières. Oh ! si l'on connaissait le bonheur que Dieu réserve à ceux qui veulent le servir! »

Le 9 décembre, le P. de Plas quitta Paray-le-Monial, où, d'après le témoignage du P. Ginliac, « il avait fort édifié tout le monde par sa fidélité à suivre exactement toutes les prescriptions du troisième an. « Plein de reconnaissance pour les soins dont on l'avait entouré, il remercia, en style marin, le R. P. instructeur « d'avoir bien voulu gréer à neuf et radouber un bâtiment que le génie avait condamné. » Dix jours après, il bénissait Dieu de l'avoir ramené sain et sauf à Brest. Il avait voyage à petites étapes, selon le conseil de ses supérieurs, et s'était arrêté à Paris pour s'y occuper

(1) François était né le G décembre 1809.

des intérêts matériels de l'école Notre-Dame de Bon- Secours.

Appelé à prononcer ses derniers vœux au mois d'août 1879, il régla déPinitivement ses affaires de famille et affecta, avec la permission des supérieurs, une petite somme aux aumônes qu'il avait continué de faire depuis son entrée dans la Compagnie. « C'est bien volontiers, lui avait écrit à ce sujet le R. P. Provincial, que je vous autorise à prélever la somme dont vous me parlez dans votre lettre. Le nom du religieux sera de la sorte béni comme Tétait celui de l'oflicier. )> Pendant la retraite préparatoire, il alla, selon l'usage de la Compeagnie, mendier de porte en porte, mais, il regretta de n'avoir rencontré que des visages amis, au lieu de ces regards dédaigneux que ne lui avaient pas épargnés les libres-penseurs romains. Enfin, le 15 août, jour anniversaire de la fondation de la Compagnie à Montmartre, en même temps que de l'entrée de Marie au ciel, il eut la consolation de se consacrer publiquement à Dieu, assisté comme témoins de ses amis MM. Escande et Lebègue de Germiny.

Page 1