‹ Marin & [i.e. et] jésuiteChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premiers désastres. — Ambulance de Vaugirard; le P. Alexis Clerc et le F. de Plas. — MM. Adalbert et Henry de Plas. — La débandade de Châtillon et le siège de Paris. — La salle des blessés et la salle des fiévreux. — Esprit de foi. — V ambulance volante. — Charité envers les malades. — Désir de souffrir; entrevue avec le R. P. Recteur. — M. Wolff, intendant en chef. — Les clubs et l'émeute. — Grande sortie du 30 novembre ; mort de M. Henry de Plas. — Le parrain et le filleul ; un ami chrétien. — Les fêtes de Noël. — Bombardement de Paris. — Bataille de Buzenval. — Capitulation. — Adieux à l'ambulance.

Paris, au moment où arriva le F. de Plas, était dans un état de surexcitation impossible à décrire. On avait appris successivement les désastres sans précédents de Forbach et de Reischoffen, les glorieux mais inutiles combats de Borny et de Mars-la-Tour. M. Olivier et ses collègues ayant donné leur démission, l'impératrice régente avait chargé le comte de Palikao de former un ministère. Les Prussiens marchaient sur la capitale et on armait les forts en toute hâte.

Dés le début de la guerre, le R. P. Provincial avait offert au gouvernement le concours de ses religieux, en

qualité d'aumôniers volontaires; la réponse fut bienveillante mais dilatoire. Sans se décourager, le P. de Ponlevoy porta sa demande à M. le comte de Flavigny, président de l'association de secours aux blessés, et en obtint l'autorisation de concourir à la formation de quelques ambulances. Presque tous les collèges de la Compagnie et toutes les résidences furent transformés en hôpitaux militaires, et un grand nombre de Pères se consacrèrent au salut des blessés et des malades.

L'ambulance du collège de Vaugirard à Paris, ouverte dès le commencement des hostilités, reçut les premiers blessés de Wissembourg, de Woërthet de Freschviller. On avait fait venir d'Angers des novices pour aider les médecins et les infirmiers. Le F. de Plas trouva naturellement place au milieu d'eux. « Chère Augusta, écrit-il à l'une de ses sœurs, le 27 août, je m'empresse de te souhaiter une bonne fête. Les circonstances n'invitent guère à se livrer à la joie; mais les vrais chrétiens, tout en s'affligeant des maux de la guerre, doivent néanmoins conserver leurs âmes dans le calme. Ils savent que rien n'arrive que par la permission de Dieu, qui saura bien tirer sa gloire des événements et les faire tourner au profit des justes. Prions donc avec persévérance pour que le temps de l'épreuve soit abrégé, et attendons avec patience le jour où il plaira à Dieu de nous donner la paix.

» C'est une véritable satisfaction pour moi, que ma vocation éloigne maintenant des champs de bataille, de pouvoir donner quelques soins aux blessés et aux malades de l'armée. Bien que je reconnaisse l'utilité, la nécessité même de la guerre en beaucoup de circonstances, j'aime mieux en guérir les maux que de contribuer à les augmenter. » Il annonce, eu finissant sa lettre, qu'il a reçu la tonsure le 25 août. Ce premier degré de la cléricature lui fut conféré par Mgr Bigandet,

vicaire apostolique de Birmanie, qu'il avait connu à Poulo-Pinang, en 1851. « Je t'écris de l'ambulance, ajoute-t-il en post-scriptum, à côté du P. Clerc et d'un soldat. Nos malades vont bien, et beaucoup, je l'espère, se guériront au moral et au physique. »

Soigner les malades et les blessés dans une ambulance, c'était bien ce qui convenait le mieux à deux anciens officiers de marine, qui ne pouvaient servir la patrie sur les champs de bataille. Ils rivalisèrent de zèle sur ce champ du dévouement, comme ils l'avaient fait autrefois sur le Cassini dans les mers de Chine, et i]s ne quittèrent plus de tout le siège, le poste qui leur avait été assigné dès le début des hostilités.

Nous n'avons pas l'intention de recommencer l'histoire du collège de Vaugirard, racontée d'une manière si exacte par le P. Prampain, dans son Journal pendant le siège, ni l'intéressant chapitre consacré à l'ambulance, dans la vie du P. Clerc publiée par le P. Charles Daniel ; mais les notes qu'a bien voulu nous communiquer le R. P. Gravoueille, alors Recteur du collège, jointes au Journal privé et à la correspondance du F. de Plas, nous permettent de mettre en tout son jour le rôle modeste de l'ancien capitaine de vaisseau.

Vers la fin du mois d'août, la marche des Allemands sur Paris n'était que trop certaine; déjà les hulans couraientlacampagne entre Reims et Château-Thierry. On disait qu'à l'arrivée des Prussiens sous les murs de la capitale, répondrait un soulèvement à l'intérieur; mais bientôt on apprit que l'ennemi se repliait vers l'Est, arrêté dans sa marche par l'armée du maréchal de Mac-Mahon. « Chère sœur, écrit François le 3 septembre, je profite du répit que nous donne l'évacuation d'une partie de nos blessés vers le midi, pour causer un instant avec toi. Les nouvelles qui circu-

laient hier sont favorables à notre armée. Sans ajouter foi entière à des journalistes qui cherchent évidemment à plaire à leurs lecteurs, on peut espérer, je pense, que la dernière affaire a été à notre honneur et qu'elle empêchera les Prussiens de tenter une nouvelle pointe sur Paris. Toutefois, ma croyance, comme celle de beaucoup d'autres, ne se base sur aucun fait certain. »

On renaissait à l'espérance, quand le soir même du 3 septembre, se répandit la nouvelle du désastre de Sedan, et l'annonce officielle de la captivité de l'Empereur. Le lendemain, la Révolution était maîtresse à l'Hôtel de ville et la République proclamée. « Du calme, du calme, et encore du calme, écrit le F. de Fias à sa famille ! Que chacun vaque à ses affaires comme d'habitude, tant qu'il ne se trouvera pas d'obstacle ! Que les bons chrétiens redoublent de prières et de sacrifices, et attendent avec patience qu'il plaise à Dieu d'arrêter les fléaux qui nous accablent !...

» Ma lettre est interrompue par l'arrivée d'Adalbert et de Henry, nos neveux, qui ont pu quitter Nancy dimanche et venir à Paris, où ils désirent prendre part à la grande lutte nationale contre la Prusse. Je les ai félicités de tout cœur de leur généreuse détermination, n

Adalbert et Henry de Plas, fils de M. de Plas, payeur à Nancy, étaient parvenus, malgré les rigoureuses mesures employées par les Prussiens pour empêcher les jeunes gens de rejoindre l'armée, à s'échapper de la ville, le 4 septembre, vêtus simplement, mais sans déguisement. A cette heure de désolation, où la patrie agonisante réclamait les bras de tous ses enfants, ils avaient considéré comme un devoir de s'immoler au besoin pour sauver au moins l'honneur. Après un voyage, « sinon très amusant, du moins très pittoresque, à cause de l'encombrement des routes, les deux frères étaient arrivés à Paris le 5 septembre, au II 17

2o8 MARIN ET JÉSUITE

lendemain de la proclamation de la République et s'étaient empressés d'aller au collège de Vaugirard saluer leur oncle, parrain d'Henry. D'après ses conseils et ceux de personnes compétentes, ils s'engagèrent au régiment des zouaves de la Garde. « Nous avons choisi ce régiment, écrit Henry, parce qu'il est appelé à rendre beaucoup de services ; il reste au cœur de la défense, est très actif et l'un des mieux composés. Notre oncle François a vivement approuvé notre décision. »

Les Allemands victorieux marchaient de nouveau sur Paris. Le 8 septembre, ordre fut donné à l'ambulance de Vaugirard d'évacuer complètement ses blessés sur le Val-de-Grâce. Tous les lits devaient demeurer disponibles dans l'éventualité d'un combat sous les forts. Les vides, hélas ! ne furent que trop vite comblés par les premières rencontres sous les murs de la capitale.

Devant l'imminence d'un siège, une partie des Pères de Vaugirard durent, par ordre des supérieurs, quitter Paris ; on ne conserva qu'une dizaine de Pères et une quinzaine de Frères coadjuteurs pour s'occuper de l'administration et prendre soin de l'ambulance. Le F. de Plas, vu son âge et son expérience, eut l'honneur et la consolation d'être désigné pour rester au service des malades. « Oui, c'est à Vaugirard, écrit M. Adalbert de Plas, que j'ai vu souvent mon oncle pendant le siège, et que j'ai admiré toujours l'activité, la charité avec lesquelles lui et le P. Clerc dirigeaient la grande ambulance ; c'est là, parmi les malades et les blessés que je le rencontrais avec Henry, chaque fois que nous allions le voir. »

Jusqu'au milieu de septembre, les deux engagés volontaires continuèrent de voir « leur bon oncle » presque tous les jours. « Ce matin, écrit le F. de Plas

quelques jours avant l'investissement de Paris, j'ai vu Adalbert et Henry qui sont maintenant à Saint-Denis ; ils ont bonne mine et portent fièrement leur uniforme ; et ce qui vaut mieux, ils ont mis leur conscience en règle.

» Les Prussiens, reconnus hier à Lagny et à Villeneuve-Saint-Georges, ne peuvent tarder à commencer la canonnade ; j'aime à penser qu'on leur répondra vigoureusement. Nos braves matelots occupent la plupart des forts, et la défense de l'enceinte, divisée en neuf secteurs, est confiée à des officiers généraux de la marine. Le contre-amiral de Montaignac, qui commande le septième secteur à Vaugirard, a établi son quartier général tout prés de nous, dans la gare du chemin de fer de ceinture. Ce sera un précieux voisinage.

)> Je vois avec plaisir l'agitation se calmer autour de nous et une certaine confiance renaître dans les esprits, qui m'avaient paru un moment abattus après la honte de Sedan. Quant à moi, je suis parfaitement tranquille. J'aperçois le bras de Dieu levé pour nous humilier et nous corriger ; car il n'est pas seul coupable celui qui, humainement parlant, a attiré tous ces maux sur notre pays. N'avons-nous pas eu la faiblesse de le croire nécessaire, comme si la Providence avait besoin des hommes ? Nous payons notre peur, comme il subit le châtiment de ses témérités suivies d'incompréhensibles défaillances. Oui, c'étaient la peur et lintérét qui déposaient à ses pieds sept millions de suffrages, au moment où il allait abaisser la France à un degré inouï.

» Mais je vois derrière tous ces maux un grand bien : le pays moins fier et plus sage, nos mœurs améliorées et nos campagnes repeuplées ; je vois la religion refleurir et le caractère national retrempé. Je devrais

dire : On verra, au lieu de : Je vois ; car qui peut être sûr d'une heure d'existence dans une ville assiégée par des forces imposantes, où le rôle de tout homme de cœur sera la proximité du danger ; dans une ville où l'habit religieux est pour l'homme de désordre une excitation aux plus criminels attentats. Notre sort est entre les mains de Dieu ; et, quoique notre courage ne soit pas au niveau de celui des martyrs, Dieu ne permettra pas, j'en ai la ferme espérance, que notre conduite diffère des nobles exemples qui nous été donnés par les Saints. »

Nous avons voulu citer tout entière cette belle lettre, la dernière que François écrivit avant le siège. Cette page éloquente de philosophie chrétienne de l'histoire, en nous révélant ses sentiments intimes, nous montre comment un homme de Dieu, sans être un Augustin ou un Bossuet, peut juger de haut, au milieu des plus humbles fonctions, les événements qui se passent sous ses yeux.

Le 19 septembre, jour de la honteuse débandade de Châtillon, l'ambulance du collège de Vaugirard reçut, de neuf heures à onze heures du matin, quatre-vingtquatre soldats plus ou moins « avariés ». Dans la soirée, plusieurs Pères, munis d'un laisser-passer, parcoururent le champ de bataille, offrant aux mourants les consolations suprêmes. Le lendemain, le docteur Maisonneuve, en faisant la visite de l'ambulance, envoya à leur corps les malades qui avaient eu plus de peur que de mal.

A ce moment, raconte le P. Gravoueille (1), l'ambulance était renfermée dans la salle d'exercices du collège, vaste local bien aéré, où l'on avait installé cent vingt lits militaires. Le P. Alexis Clerc, ancien

(i) Notes manuscrites où nous avons puisé largement.

lieutenant du Cassini, en était le directeur général, ayant sous ses ordres le F. de Plas, pour faire exécuter les pansements et les prescriptions médicales.. On vit alors l'ancien commandant obéir avec la docilité d'un novice à celui qui avait si longtemps servi à son bord. Son extérieur recueilli, sa figure austère, son air de distinction, son âge, trahi par ses cheveux blancs, attirèrent l'attention des blessés et des malades. Ils demandèrent quel était ce bon vieillard qui les soignait avec tant de charité. On n'avait aucune raison de leur rien cacher; on leur dit son nom et son grade de capitaine de vaisseau. Dès lors il ne fut plus connu dans la salle que sous le nom du commandant.

Bientôt le nombre des blessés et surtout des malades devint tel que les lits de la grande salle furent insuffisants. La place ne manquait pas dans ce vaste collège presque désert. Au mois d'octobre, il y eut plus de deux cents lits occupés par des hommes hors de combat. Mais alors l'ambulance subit de notables changements et reçut une organisation définitive jusqu'à la fin du siège.

L'hygiène s'opposait à placer les malades à côté des blessés. La grande salle, avec ses annexes, resta donc réservée aux blessés, et on établit un service spécial pour les malades. Dans l'étude et les classes de la seconde division, au premier étage du bâtiment Joly, on aménagea de nouvelles salles qui reçurent le nom d'ambulance des fiévreux. Le personnel aussi se divisa. Pendant que le P. Clerc et le docteur Maisonneuve continuaient de donner leurs soins aux blessés, la direction de la salle des malades fut confiée au F. de Plas et au docteur Bucquoy, médecin de l'établissement. En dehors des heures de visite, les docteurs étaient suppléés auprès des blessés par M. Bourthère, interne de l'Hôtel-Dieu, auprès des malades par le

P. Legouis, docteur ès-scieiices naturelles. Tous rivalisaient de dévouement et d'habileté pour secourir les pauvres infirmes confiés à leurs soins.

Ce fut là, dans les salles empestées par la fièvre typhoïde et par la variole noire, au milieu de soixante à quatre-vingts malades, que s'écoula, pendant quatre mois, la vie de l'ancien capitaine de vaisseau. Impossible de dire avec quel zèle il se prodiguait à ses chers infirmes, avec quelle intelligente industrie il gagnait les âmes en soignant les corps!

Le R. P. Recteur ne s'était pas contenté d'installer dans le collège une salle pour les blessés et une autre pour les malades, il avait organisé une ambulcince volante sur les champs de bataille (1). A'^oici à quelle occasion. Le jour du combat de Chàtillon, il explorait, le soir, la terrasse déserte du château de Meudon, quand il découvrit, à demi cachés dans un massif sou& lequel ils s'étaient traînés, cinq blessés, oubliés là depuis la déroute du matin. Ces malheureux le supplièrent de ne pas les abandonner, de les arracher en même temps aux angoisses d'une nuit de souffrances et à l'ennemi qui, le lendemain, ne manquerait pas de les faire prisonniers.

Seul, sans moyen de transport, le P. Gravoueille ne put que les encourager à la patience et promettre de les signaler aux voitures d'ambulance qu'il rencontrerait. Malheureusement, il revint navré, sans en rencontrer aucune. Il envoya bien une charrette garnie de paille, mais arrêtée à l'entrée d'Issy, elle ne ramena point les pauvres blessés de Meudon.

Le collège possédait deux omnibus destinés, avant la guerre, au service du demi-pensionnat. En y joignant le fourgon aux provisions, on pouvait disposer

(i) Père Prampain : Souvenirs de Vaugirard.

de trois voitures bien suspendues pour transporter les blessés sans cahots ni douleurs. Le lendemain de l'aventure de Meudon, un des omnibus, pavoisé de drapeaux blancs à croix rouge, partit dès le matin à la recherche des blessés; mais une barricade s'élevait sur la route, au coin du parc d'Issy, et le chef de poste avait la consigne de ne laisser passer personne. La voiture, au lieu de rebrousser chemin, se dirigea vers le village de Villejuif au pouvoir de l'ennemi, et, sur l'indication des paysans, on parvint à recueillir cinq blessés abandonnés dans une ferme écartée. La journée n'avait pas été perdue. Vers la fin de septembre, l'ambulance volante de Vaugirard, composée de trois voitures parfaitement aménagées et munie de toutes les autorisations nécessaires, fonctionna régulièrement sous la direction du P. Prampain, avec le concours des FF. Oswald et Mouly.

Le P. Clerc accompagnait toujours, en qualité d'aumônier, l'ambulance volante. Dès que la mousqueterie se faisait entendre et qu'un ordre venait du secteur, il se rendait sur le théâtre même de l'action, cherchant les mourants pour les absoudre et relevant les blessés qu'attendaient les voitures du collège. Le F. de Plas se montra saintement jaloux de ce périlleux honneur. Il demanda plusieurs fois avec instance la permission d'accompagner dans ses excursions son ancien lieutenant du Cassini ; mais cette consolation tant désirée lui fut toujours refusée. Par égard pour sa vieillesse, les supérieurs ne jugèrent pas à propos de l'exposer à des fatigues au-dessus de ses forces. Il resta donc au collège, attendant avec résignation les convois de malades et de blessés qu'on ramenait presque journellement du champ de bataille. L'arrivée des voitures d'ambulance lui était une occasion de montrer sa tendre charité. « Qu'il était beau à

voir, raconte un témoin oculaire, ce grand vieillard, déjà un peu courbé par l'âge, à genoux devant de jeunes mobiles bretons ou francs-comtois, leur lavant les pieds, à l'exemple du divin Maître, les changeant de linge et les étendant dans un lit bien chauffé, avec la maternelle délicatesse d'une sœur de charité ! »

Dès ce premier moment, le cœur des soldats, objet de tant de sollicitude, était gagné ; et comme, dans la suite, il n'épargnait aucune peine pour leur procurer quelque soulagement, il conserva sur eux une salutaire influence employée principalement à les ramener à Dieu. Le soin des âmes, voilà ce qui le préoccupait pardessus tout! Son ancien titre de capitaine de vaisseau donnait à ses paroles une grande autorité, et il s'en servait pour aborder carrément le chapitre des devoirs religieux. Non seulement il ne rencontra jamais aucune opposition, mais il trouva le plus souvent des âmes toutes disposées à correspondre à la grâce qui leur était offerte. Beaucoup s'approchèrent de la sainte table peu de jours après leur entrée à l'ambulance ; et, parmi ceux qui prolongèrent leur séjour au collège, plusieurs en vinrent à communier souvent. Lorsqu'il récitait à haute voix la prière, le matin et le soir, ou avant et après les repas, pas un malade, dans la salle, ne manquait de se découvrir et de répondre à haute voix.

Au milieu des consolations que lui procurait son zèle d'apôtre, il restait une peine au fervent novice : il souffrait de n'avoir pas assez à souffrir. Ceci demande une petite explication bien facile à comprendre. Le collège de Vaugirard, qui s'était longtemps attendu à recevoir, comme à l'ordinaire, ses cinq cents pensionnaires pour la rentrée d'octobre, renfermait nécessairement d'abondantes provisions. Outre des œufs, de la viande en conserve, et quelques cen-

tailles de kilogrammes de confiture et de gelée, il y avait abondance de pommes de terre et de haricots. On put même, pendant quelque temps, donner tous les jours du lait frais aux malades qui en avaient besoin ; ce qui n'empêcha pas les autres habitants, dès le milieu du mois d'octobre, de se nourrir de viande de cheval et de pain où il y avait de tout, excepté de la farine de froment.

Cette abondance relative au milieu d'une plus grande pénurie contristait le cœur sensil^le du F. de Plas. '( Nous sommes, écrit-il dans son Journal, au 25 octobre, et je m'aperçois à peine, par quelques privations, que nous vivons dans une ville coupée de toute communication pour les approvisionnements. Tant que les misères du siège n'auront pas atteint toutes les classes de la population, la colère de Dieu, mesemble-t-il, ne sera pas apaisée. Desidevio desideravi hoc pascha, manduçare vobiscum, disait le Sauveur du monde ; et il ajoutait qu'il avait hâte de satisfaire, par sa passion et par sa mort, à la justice de son Père. J'éprouve quelque chose de semblable, autant qu'il est permis de comparer nos pensées à celles du divin Maître ; je sens coûime un besoin d'être contraint à la souffrance, n'ayant pas le courage de m'y soumettre moi-môme. Cette ville coupable mérite de grands châtiments ; or, comme à une certaine époque de ma vie, j'ai partagé ses faux plaisirs, il me semble équitable de payer aujourd'hui ma dette à la justice divine. Je désire donc que le céleste médecin, en me faisant partager les misères de toutes sortes d'une grande ville assiégée, m'applique ainsi à moi-môme les remèdes qui me rendront plus apte à le servir. »

Plein de ces pensées de réparation, mais craignant de se trouver dans l'illusion, il s'en va chez le R. P. Recteur pour lui soumettre un plan de réforme. « Tout le

monde à Paris souffre de la faim, lui dit-il ; on n'entend parler que de gens qui meurent d'inanition. Et nous, ici, nous ne manquons de rien ou de presque rien. Passe encore pour les malades ! Mais ne pourrionsnous pas, nous religieux, retrancher quelque chose de notre régime?» Le régime se composait alors pour chacun du pain de siège, de trente grammes de viande de cheval et d'une portion de légumes ; on y ajoutait parfois un petit morceau de fromage ou une cuillerée de confiture. C'était à peine suffisant pour conserver des forces utilement dépensées au service de l'ambulance ; et cependant cela paraissait excessif à la conscience délicate du compatissant vieillard. « Privez-vous de dessert, si vous le voulez, répondit avec prudence le supérieur chargé de veiller à la santé de ses religieux ; mais je vous engage, en vue des incertitudes de l'avenir, à user maintenant avec reconnaissance de ce que le bon Dieu veut bien nous donner : Manduccite quse apponuntur vobis. »

Du reste, à Vaugirard comme partout, les ressources allaient diminuant chaque jour. Aucune mesure n'avait été prise pour assurer l'alimentation des ambulances. Des cartes personnelles, délivrées par les mairies, permettaient aux chefs de famille d'acheter de la viande auxboucheries municipales ; mais l'administration civile refusait les cartes pour les blessés militaires. L'intendance, de son côté, déclarait ne devoir la ration qu'aux seuls combattants. Pendant un chassé-croisé qui dura six semaines, des mairies au ministère de la guerre et de celui-ci au ministère du commerce, le collège de Vaugirard ne put obtenir de ces diverses administrations, pour son nombreux personnel, que cent cinquante kilos de bœuf, vingt boites de conserves et six kilos de mouton. Si on n'avait pas tué trois chevaux pour nourrir les blessés, il aurait fallu fermer l'ambulance.

L'intendant en chef de l'armée de Paris, M. Wolf, avait occupé le même poste au Mexique où il s'était rendu avec le maréchal Focey, à bord du vaisseau le Turenne. L'ancien commandant du Turenne, comptant sur sa bienveillance, à cause de leurs bons rapports d'autrefois, proposa d'aller le trouver pour lui adresser quelques réclamations et faire régulariser une situation qui menaçait de devenir intolérable. L'entrevue eut lieu le 25 novembre et fut on ne peut plus cordiale, car les deux officiers avaient appris à s'estimer dans la traversée de France au Mexique. Le F. de Plas était porteur d'une petite note pour l'intendant en chef, afin de lui exposer d'une manière exacte les besoins de l'ambulance. La voici telle que nous l'avons recueillie, rédigée tout entière de la main du P. Gravoueille.

« L'ambulance de Vaugirard, qui fonctionne depuis le 18 août, a soigné jusqu'à ce jour quatre cent cinquante blessés ou malades. Elle se trouve dans l'impossibilité de se procurer de la viande pour nourrir les nombreux infirmes qu'elle soigne encore aujourd'hui.

» La mairie du XV** arrondissement ne veut rien fournir, et prétend en avoir reçu la défense formelle de la mairie de Paris.

» L'intendance, de son côté, prétend qu'elle n'est pas chargée des ambulances.

» De plus, toutes les provisions vont être rationnées. Si nous ne pouvons rien avoir, nous serons forcés de fermer notre ambulance. »

Le F. de Plas revint enchanté de l'accueil qu'il reçut et des promesses qu'on lui fit. v Ce n'est pas par hasard, écrit-il dans son Journal, que je me suis rencontré avec M. Wolf; ce n'est par hasard que je l'ai revu aujourd'hui. La Providence arrange toutes choses pour une fin déterminée. Puissé-je faire le bien que le

bon Dieu attend de moi! Je m'efforcerai de voir l'avenir avec calme, persuadé que Dieu gouverne tout avec sagesse, et que sa miséricorde accompagne toujours sa justice. »

A partir de ce jour, l'hôpital Necker fournit gratuitement en riz et en viande de cheval les rations quotidiennes des militaires certifiés présents sur les rôles de l'ambulance.

Cependant le siège de Paris devait durer longtemps encore, grâce à l'enceinte fortifiée et aux ouvrages détachés vaillamment défendus par une élite des troupes de terre et de mer. Malgré de nombreuses sorties, le cercle d'investissement se rétrécissait sans cesse, et la perspective du bombardement devenait de plus en plus menaçante. « La voilà donc, s'écrie François dans son Journal, la cité du luxe, des plaisirs et des arts, séparée de toute communication avec le reste de la France! Que sont devenus ces musées et ces palais et ces monuments qui attiraient les visiteurs du monde entier? Elle est entourée de villas dévastées et de châteaux brûlés ; les édifices publics sont ensevelis sous des sacs de sable destinés à les préserver, et cette population de deux millions d'habitants, qui se glorifiait des dépouilles de TUnivers, en est réduite à se nourrir des aliments les plus grossiers ou à mourir de faim. Saluons avec respect la volonté de Dieu et ne gémissons pas de ce qui diminue notre bien-être, de ce qui rabaisse notre vanité. Acceptons de bon cœur, comme un juste châtiment, les petites misères du présent, les plus grands maux que l'avenir nous laisse entrevoir; réjouissons-nous même, si le bon sens, uni à un véritable esprit de dévouement au bien public, remplace notre forfanterie et notre amour-propre national. »

Au milieu des douloureuses mais inévitables conditions où se trouvait réduite la capitale, il était facile

de surexciter le peuple. D'ardents démagogues y réussirent en faisant retentir à ses oreilles le mot odieux de trahison. « Je rencontrerai mes meilleurs alliés sur les bords de la Seine, avait dit M. de Bismarck, et la Révolution combattra pour nous dans Paris. » Avant même le commencement du siège, les clubs s'apprêtèrent à lui donner raison. Vaincus le 11 septembre, ils essayèrent devant l'Hôtel de ville, le 8 octobre, une nouvelle manifestation qui n'eut pas plus de succès que la première. Après cet échec éclatant, ils s'étaient enfermés dans le silence, mais résolus à concentrer leurs forces dans l'ombre.

« Nous traversons en ce moment, écrit le F. de Plas, une période des plus critiques : plus d'unité dans le gouvernement, et les hommes de désordre sont prêts à tout oser contre la société. Paris, déchiré par des factions, pourra-t-il résister aux puissants ennemis qui l'assiègent? Un jour, qui n'est pas loin peut-être, il nous faudra revêtir, comme cela s'est déjà fait à Marseille, des vêtements de forçat. Mais de quoi nous plaindrions-nous, nous, disciples du Sauveur, qui ne voulons pas être mieux traités que le divin crucifié? Qu'importe le genre de martyre, qu'il soit de quelques minutes ou de plusieurs jours, ou de plusieurs mois, ou de plusieurs années! Il n'y a qu'un miracle qui puisse nous sortir de la situation où nous sommes; mais elle servira à retremper les caractères. Rappelons-nous, d'ailleurs, que rien n'arrive que par la permission de Dieu. »

Les clubs qu'on avait cru évanouis, à la suite de leur échec à l'Hôtel de ville, n'attendaient qu'une occasion favorable pour recommencer la lutte ; elle ne tarda pas à se présenter, grâce aux événements de l'extérieur et aux maladresses du gouvernement de la Défense nationale. Le 30 octobre, jour oii nous per-

â70 " MARIN ET JESUITE

dîmes le Bourget, on lisait dans YOfficiel l'annonce de la capitulation de Bazaine sous les murs de Metz, et la nouvelle du retour de M. Thiers qui, venant de parcourir l'Europe, apportait, de la part des puissances neutres, des propositions d'armistice. « La capitulation de Metz, affichée dans les rues, écrit François le 31 octobre, jette la consternation dans les esprits. Une armée de quatre-vingt mille hommes prisonnière de guerre ! Le bon Dieu nous soumet à de rudes épreuves. Disons hautement que nous sommes châtiés parce que nous avons péché; et, si nous ne parvenons pas à calmer les autres, prions et sachons attendre sans trouble. La France expie cruellement sa confiance incroyable dans l'homme qui la conduisait à sa ruine, alors que tant d'honnêtes gens le regardaient comme la clef de voûte de l'édifice social... M. Thiers, ajoute-t-il, est arrivé à Paris avec des propositions d'armistice de la part de quatre grandes puissances. Je ne saurais être indifférent à la chose publique ; mais je n'ai confiance, pour une heureuse solution, que dans la Providence. »

Au moment où il traçait tranquillement ces lignes dans son Journal^ la triple nouvelle de la prise du Bourget, de la capitulation de Metz et des propositions d'armistice avait, comme une traînée de poudre, mis en feu toute la population des faubourgs. Des bandes armées, sous la conduite de Flourens, de Mégy, de Vallès se précipitèrent, comme une avalanche, vers l'Hôtel de ville au cris de : « A bas Trochu ! A bas l'armistice ! Vive la Commune ! » C'était la première fois que ce mot magique était acclamé ; il allait devenir le mot d'ordre de l'émeute. « C'est la grande Commune, s'était écrié Ledru-Rolhn, qui a sauvé de l'étranger le sol sacré de la patrie... Lyon l'a déjà instituée ; resterez-vous en arrière de Lyon, vous, Pari-

siens, qui avez toujours marché à la tête de la Révolution? Ne ferez-vous pas ce qu'a fait Lyon? Vous le ferez, vous le ferez. Vous êtes décidés à user de votre droit ; à vous donner une commune ! Vous nommerez la Commune de Paris..., cette grande Commune de Paris qui, en 92, a sauvé la France et préparé la République î »

Nous n'avons pas à raconter cette fameuse journée du 31 octobre, qui vit l'émeute triomphante à l'Hôtel de ville, le gouvernement de la Défense nationale prisonnier de factieux demandant la sortie en masse, et Paris livré pendant douze heures à l'anarchie. La Commune n'était aux meneurs qu'un prétexte pour s'emparer du pouvoir, dût la France périr, grâce à la guerre civile, suscitée en face d'un ennemi qui attendait qu'on lui ouvrit les portes de Paris.

Le 3 novembre, le jour même où le gouvernement, victorieux de l'émeute, faisait confirmer ses pouvoirs par trois cent quarante mille oui contre cinquantequatre mille non, on apprit que l'armistice proposé par les Prussiens avait été rejeté. Le F. de Plas, en relatant cette nouvelle dans son Journal, écrivit à la suite les tristes réflexions que lui suggérait la situation présente : « Paris, centre de corruption, n'est donc pas encore assez châtié ! Qu'elle est critique, cette position de la France envahie par les Prussiens et déchirée par les factions, au moment oii elle se trouve sans gouvernement régulier, sans armée aguerrie et disciciplinée, sans homme ayant le presti2:e nécessaire pour rallier des masses imposantes I On dirait l'agonie de la patrie. Espérons cependant que les justes, qui sont heureusement en grand nombre dans ce pays, prieront avec plus de ferveur, et que leurs prières, désarmant la justice de Dieu, nous obtiendront d'être délivrés de nos ennemis. Mais tout en demandant que la

Miséricorde désarme la Justice, sachons ne désirer que la sainte volonté de Dieu. »

En se résignant d'avance à la volonté de Dieu, l'ancien officier supérieur n'en sentait pas moins vivement les humiliations de la patrie. Que ne lui était-il donné de tenir encore une épée et de mourir en combattant ! Il se surprenait parfois à envier le sort de ses nombreux compagnons d'armes qui avaient l'honneur de servir aux premiers rangs ; mais jamais il ne regretta de s'être consacré à Dieu dans la milice de saint Ignace. Tout bien considéré, il se croyait plus utile au milieu des malades de son ambulance, qu'il ne l'aurait été, à son âge, sur un champ de bataille. 11 ne parlait jamais de nos revers sans une vive émotion, et souvent on aperçut une larme mouiller sa paupière, quand il entendait dire que nous avions encore été vaincus. Au milieu de sa profonde tristesse il éprouvait pourtant un peu de consolation, quand il pouvait causer quelques instants avec les soldats de marine casernes au collège. Là, du moins, dans ces compagnies d'élite, il retrouvait l'esprit militaire et la discipline, des officiers qui cherchaient autre chose que de l'avancement, des soldats qui savaient mourir.

Ce n'était pas assez pour le F. de Plas de prendre part d'une manière générale aux malheurs de la patrie ; il allait être cruellement frappé dans ses affections les plus chères. « Soldats de la deuxième armée de Paris, disait le général Ducrot dans une vibrante proclamation du 28 novembre, le moment est venu de rompre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps et menace de nous étouffer dans une lente et douloureuse agonie ! A vous est dévolu l'honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j'en ai la certitude... En avant donc ! en avant ! et que Dieu nous protège ! » On connaît les péripéties

de cette grande sortie au succès de laquelle était attaché l'espoir de la délivrance. L'effort suprême vint se briser inutile, mais non sans gloire, contre le nombre et la fortune. Après deux journées de combats héroïques l'armée dut repasser la Marne, conservant intact l'honneur du drapeau. Le l®"" décembre, François écrivit dans son Journal ces lignes précédées d'une croix : « Mort de mon neveu et filleul Jean-François-Henry de Plas, engagé dans les zouaves, tué d'une balle au front à l'attaque de Villers-sur-Marne, à l'âge de vingt et un ans. » Celte triste nouvelle lui avait été apportée par son neveu, Adalbert, qui s'était empressé de venir à Vaugirard, entre deux combats, épancher sa douleur fraternelle dans le cœur si compatissant de son oncle, et puiser dans ses surnaturels encouragements « non pas une consolation impossible, mais la force de persévérer dans la noble tâche entreprise à deux et qu'il devait terminer seul ».

Le P. Didierjean, dans les Souvenirs des collèges de la. Compagnie de Jésus, a consacré une touchante notice à ce brillant jeune liomme, enlevé, à la fleur de l'âge, à la tendresse de ses parents, à l'affection de ses amis, à l'estime de tous ceux qui l'avaient connu. Néanmoins, il ne sera pas sans intérêt, croyons-nous, de nous arrêter quelques instants à contempler, d'après de nouveaux documents, cette sympathique figure dont le souvenir glorieux illumine d'un doux rayon le sombre tableau du siège.

« Dans quelques jours, écrivait en 1871 le F. de Plas à son neveu M. de Vasselot, le 30 novembre nous rappellera la mort de votre cousin Henry, qui semblait destiné aux joies et aux consolations de la terre. Il a plu à Dieu de nous l'enlever au moment où, son éducation terminée, il allait embrasser une carrière honorable. Cette perte de mon filleul m'a été très douloureuse, et

cependant j'ai cru reconnaître d'une manière très marquée la main paternelle qui a transporté dans le paradis cette jeune plante de tant d'espérance. Pauvre enfant! Il risquait beaucoup de se flétrir au contact du monde; et Dieu, dans sa bonté, a permis qu'il finît sa courte existence dans Fenthousiasme d'une sainte cause. »

Confiant avec ses maîtres, affectueux avec ses condisciples, Henry s'était fait remarquer au collège par une facilité à tout comprendre, à tout retenir, qui lui avait constamment valu les premières places. L'heure venue de clioisir une carrière, il aurait bien voulu se dévouer à la défense du Pape ; mais sa grande jeunesse (il n'avait que dix-sept ans) et la faiblesse de sa constitution ne permettaient pas de croire qu'il pîit supporter les fatigues de l'état militaire. D'après de sages conseils, il consentit donc à faire son droit à Nancy, avec le dessein d'entrer dans la magistrature. Là, pendant quatre années, tout en se livrant à l'étude de la jurisprudence, il devint l'un des membres les plus assidus d'une réunion littéraire, composée de jeunes gens d'élite, qui s'exerçaient, sous l'habile direction de M. de Margerie, aux luttes de Tavenir. « Nous avons à peine entrevu cet enfant, qui avait déjà l'esprit et le talent d'un homme remarquable, lisait-on dans le Sport de 1871 ; mais nous avons souvent entendu les pensées fraîches, originales et profondes qui jaillissaient de sa plume. Se défiant de sa propre valeur, il n'osait pas encore livrer son nom à la publicité et il essayait ses forces dans un cercle intime, comme l'oiseau qui voltige autour du nid paternel avant de s'élancer dans l'espace. Henry de Plas avait le charme de la parole et du regard ; il savait se faire aimer, car sa franche physionomie était le miroir limpide d'une âme sans peur et sans reproche. «

Au milieu des joies de la jeunesse, Henry eut constamment le pressentiment d'une fin prématurée : témoin ces vers mélancoliques, où il rêvait son trépas :

Je suis triste, malgré les fleurs.

Malgré l'air pur et le zéphire ; Plus je m'efTorce de sourire, Plus mes yeux se gonflent de pleurs.

Bois que j'aime, adieu, vois, je tombe. Adieu ! car demain tes rameaux N'abriteront plus qu'une tombe, Creusée au pied des vieux ormeaux.

M. et M'»" de Plas s'efforcèrent en vain de détruire ces sinistres prévisions, en faisant remarquer à leur cher enfant que sa constitution physique s'était fortifiée et promettait de longs jours. « Oui, sans doute, répondit Henry, mais vous verrez ; il arrivera quelque chose, je ne sais pas quoi, qui m'emportera. « C'était au printemps de 1870 ; la guerre, qui éclata comme un coup de foudre au mois de juillet, ne devait pas tarder à justifier cette parole prophétique.

Nous avons dit comment, au mois de septembre, Henry était parti pour Paris avec son frère Adalbert, employé du ministère des finances, et comment, sur le conseil de leur oncle François, ils s'étaient engagés tous les deux parmi les zouaves de la Garde. Les courageux parents, dont le fils aîné, lieutenant d'infanterie, se battait déjà à l'armée de Metz, n'avaient pas hésité un seul instant devant une séparation qu'ils regardaient comme un devoir. Dès le 10 septembre, un mot d'Henry était venu calmer les angoisses dn cœur maternel. « La vie militaire, disait-il, ne m'effr; ie pas; je ne me suis jamais mieux porté. Adalberi n'a pas

souffert non plus du voyage, et nous faisons ensemble excellent ménage. » Quelques jours plus tard, sur le point de partir en campagne, il envoyait à sa mère ce petit billet : « Je veux vous écrire encore une fois, ne sachant pas si je pourrai désormais le faire. Nous quitterons Paris demain pour aller camper aux environs. Je ne vous dis pas où, pour ne pas trahir le secret des mouvements de troupes. Nous voyons tous les jours mon bon oncle François. «Nous savons par le Journal du F. de Plas que le régiment des zouaves de la Garde était alors campé près de Saint-Denis ; mais ce billet fat, selon les prévisions d'Henry, le dernier qu'il put écrire à son père et à sa mère, séparés de lui par un cercle de fer qui interdisait toute communication,

A partir du mois d'octobre, Henry ne correspondit plus qu'avec son oncle François ; il ne jiouvait le voir que rarement, depuis que le régiment était campé à Saint-Denis. « Santé et courage vont bien, écrit-il, c'est l'important. On nous occupe à travailler aux fortifications, à faire des sorties de temps en temps, à monter la faction, à accomplir bien d'autres choses tout aussi divertissantes. Mais tout cela a un but, servir le pays ; et ce but, le seul que nous ayons en vue, suffit à rendre tout facile, w

Malgré les occupations un peu absorbantes de l'ambulance, le parrain trouvait toujours un petit moment pour répondre à son filleul, et remplir auprès de lui et de son frère le rôle de leur père absent. « Adalbert, écrit Henry le 18 octobre, me charge d'achever sa missive, étant envoyé par ordre du caporal à la corvée du pain ; je suis heureux de vous remercier à mon tour de vos bons conseils. J'ai trouvé bien belle votre citation de saint François de Sales. Quel aimable saint! Son Introduction à la vie dévote est ravissante de grâce et d'onction.

iSlO-iSIl 277

M Nous sommes encore à Saint-Denis. Ce matin on nous a fait quitter le camp et entrer en caserne. Celte mesure annonce-t-elle un changement de garnison ou une prolongation de séjour ? Je l'ignore et m'en remets complètement à la Providence de Dieu, prêt à aller partout où m'enverront mes chefs. L'obéissance est le meilleur esprit dans l'état militaire. Si tout le monde voulait raisonner, ce serait un déraisonnement universel. Nous regrettons cependant notre campement, car nous sommes moins bien couchés sur le plancher des chambres que nous ne Tétions sur la paille de nos tentes. Mais nous trouvons là une bonne occasion d'expier nos anciennes petites mollesses et nos lâchetés passées. Dans le contact quotidien des camps, comme on apprend à connaître les hommes et à juger les caractères ! En affirmant carrément ses idées et ses principes, on en fortifie d'autres, et l'on parvient à former^ avec eux une sorte d'alliance défensive contre le mauvais exemple. Au reste, le vice grossier et brutal, tel qu'il se montre chez les gens sans éducation, paraît trop répugnant pour gagner des hommes bien élevés. »

Placé aux avant-postes, le régiment des zouaves de la Garde était sans cesse sous les armes pour repousser les attaques des Prussiens, tout en supportant les rigueurs d'un hiver qui sévissait plus tôt qu'à l'ordinaire. Henry, puisant des forces dans le calme de sa conscience, n'en gardait pas moins sa belle humeur et continuait avec son oncle sa correspondance toujours vaillante. « Nous descendons de grand'garde, écrit-il vers la fin d'octobre, après une séance de vingt-quatre heures, oi^i nous avons été exposés à toutes les intempéries de la saison et aux importunités des Prussiens. Grâce à Dieu, tout s'est bien passé. Quelques averses sont venues dans la journée nous rafraîchir les idées ;

mais la nuit a été superbe, constellée sans être trop froide, w

Cependant les Allemands poussaient activement le siège de Paris, et bientôt les progrès de l'investissement rendirent difficiles les communications entre Vaugirard et Saint-Denis. Au commencement de novembre, Henry essaya une fois d'aller revoir son parrain, et il ne put y parvenir. Vers le milieu de mois, le régiment des zouaves de la Garde fut supprimé et les hommes versés dans divers régiments. Henry se vit incorporer avec son frère au 3^ zouaves, qu'ils rejoignirent à Courbevoie. Il y rencontra avec grand plaisir M. E. Bourloton, avec lequel il s'était lié, depuis quelques semaines, d'une étroite amitié. « C'est, disait-il, en en faisant la présentation par écrit à son oncle, un jeune docteur en droit, Vendéen, par conséquent croyant et pratiquant, rempli de qualités brillantes et surtout morales, qui rendent son commerce plus utile encore qu'agréable. »

Rapprochés l'un de l'autre par leurs sentiments de foi et leurs aspirations généreuses, les deux amis ne se quittaient presque plus, mettant en commun leurs pensées et s'encourageant mutuellement au bien. « Un soir, raconte M. Bourloton, au milieu de touchantes et réciproques confidences, il me dit : « Je mourrai dans )) cette guerre, je le sens. » Depuis, ces paroles pesèrent sur mon cœur : car j'ai toujours cru que Dieu donnait aux âmes pures comme la sienne de mystérieux pressentiments de leur destinée. »

A peine Henry avait-il passé quelques jours dans son nouveau régiment, que les troupes commencèrent leur mouvement de concentration pour la fameuse sortie, tant de fois annoncée par le gouvernement et si fiévreusement réclamée par le peuple affolé. Le 28 novembre, le 3* zouaves fut averti de se disposer à

marcher en avant. Les deux frères s'approchèrent ensemble de \-à sainte table, pour se tenir prêts aux luttes prochaines. Au milieu des préparatifs, Henry sut encore trouver un moment pour écrire à son parrain, sur une simple carte, ce suprême adieu :

« Mon cher oncle, nous avons quitté Saint-Denis pour venir à Courbevoie. Nous en partons ce soir pour nous battre demain. Où? c'est un mystère. Nous nous portons assez bien. Inutile de vous dire que nous sommes prêts de toute manière, ayant soif de dévouement et de sacrifice pour la patrie. Vous aurez de nos nouvelles, quoi qu'il arrive. Adieu, mon cher oncle; nous vous embrassons bien. Votre petit filleul. »

Le 30 novembre, à deux heures, le 3^ zouaves, qui avait passé la Marne avec le reste de l'armée, reçut l'ordre d'escalader le coteau de Villers, pour déloger les Allemands du parc où ils s'étaient établis. Arrivés sur la crête du plateau, les zouaves se déployèrent en tirailleurs. « Henry s'avançait résolument en tirant contre l'ennemi, quand une balle l'atteignit à l'œil et foudroya en un instant cette jeune vie si riche d'espérance. Son régiment fut mis à l'ordre du jour de l'armée pour la bravoure dont il avait fait preuve dans la journée; mais lui n'était plus là pour prendre sa part des lauriers que son sang avait payés (1). »

Ce ne fut qu'à l'appel du soir que M. Bourloton et Adalbert entendirent avec effroi constater la disparition celui-ci de son frère, celui-là de son ami. « Pauvre ami! s'écriait M. Bourloton en écrivant à madame de Plas, j'avais été si heureux de rencontrer dans le milieu si difficile des camps le charme de sa droite et vive intelligence, l'appui fraternel de son âme con-

(1) Père Didierjean : Souvenirs des Collèges de la Compagnie de Jésus en France, i8o0-i880.

vaincue, la douce sympathie de son noble cœur! Si: courte qu'ait été notre amitié, je sens à ma tristesse qu'elle était bien profonde, et je comprends l'amertume de vos larmes. Mais je trouve dans le souvenir de ces deux mois passés ensemble la meilleure consolation pour tous ceux qui l'ont aimé. Je sais que son âme était prête, et tous nos intimes entretiens me donnent la plus grande sécurité sur son salut. »

Après une nuit d'angoisses, Adalbert courut dès l'aurore chercher sur le champ de bataille son frère bien-aimé. Il pria un instant près de son corps inanimé et recueillit à la hâte quelques souvenirs pour ses malheureux parents; m.ais incertain lui-même de les revoir, il confia par précaution une mèche de cheveux à un aumônier militaire, chargé de faire parvenir cette relique à la famille désolée, et retourna, le cœur brisé^ à de nouveaux combats.

On comprend la vive peine que dut éprouver l'âme sensible du F. de Plas en apprenant la douloureuse nouvelle ; mais après les premiers épanchements de la nature, il sentit se réveiller, en face de cette mort si glorieuse et si chrétienne, tous ses sentiments de foi et de patriotisme. « Quel mystère, s'écrie-t-il, que la mort d'hommes jeunes encore, doués de toutes les qualités qui semblaient leur promettre une vie heureuse! En ce qui concerne mon bien-aimé et regretté filleul, qui aurait couru de si grands dangers dans le monde, une si belle mort n'est-elle pas enviable? Dieu nous l'avait donné, Dieu nous l'a été; que son saint nom soit béni ! «

Le 12 décembre, l'âme encore tout émue, il écrit à sa sœur Elisa : « L'incertitude sur le sort des ballons m'a fait difi'érer jusqu'à présent de l'annoncer la cruelle perte que nous venons de faire. Henry, mon filleul, qui m'écrivait de Courbevoie, le 28 novembre, en par-

tant pour une destination inconnue, a été frappé d'une balle, le 30 novembre, à l'attaque d'une batterie prussienne, et il a dû mourir sur le coup. La pensée qu'il était « prêt de toute manière, » comme il me le disait, cette soif « de dévouement et de sacrifice » qu'il manifestait pour la justice, me donnent lieu d'espérer que Dieu lui aura fait miséricorde... De telles victimes, il y en a beaucoup, apaiseront, je l'espère, la colère du ciel. J'ai confiance aussi que la noble résistance de Paris, qui peut, quoi qu'en dise l'ennemi, durer longtemps encore, pèsera dans la balance de la justice divine. »

Cette espérance que le F. de Plas s'efforçait par sa vertu d'inspirer à tous, il était bien loin de la partager lui-même, si nous en jugeons par les pensées qu'il confiait alors à son Journal privé. « 12 décembre. — M'étudier, m'appliquer de toutes mes forces à acquérir l'esprit de conformité. Rien n'est plus utile dans les circonstances difficiles que nous traversons ; car l'imprévu, un imprévu triste, effrayant, accablant peut surgir d'un moment à l'autre, mais Deus providehit. D'ailleurs, « à chaque jour suffit sa peine. » Et quoi de meilleur pour qui ne peut combattre, que d'avoir soin des combattants éloignés des champs de bataille par la maladie ! Qu'importe la solution qu'il plaira à Dieu de donner aux événements! Jamais meilleure occasion ne s'est offerte et ne s'offrira probablement d'en finir avec la vie. N'aspirons donc ni à l'honneur du sacerdoce, ni à la satisfaction de revoir nos frères et nos sœurs ou nos amis absents. Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient ; soyons prêt à mourir au service des fiévreux, si telle est sa volonté. »

On approchait de la grande fête de Noël. Ce fut une occasion pour le zélé novice de faire ses premières armes dans la prédication, en préparant ses malades

par quelques exhortations à célébrer dignement cette touchante solennité. Quelle ne fut pas la consolation du pieux commandant de voir tous ces soldats répondre en chrétiens au chaleureux appel qu'il avait fait à leurs sentiments religieux ! « Au milieu de tant de sombres journées, raconte le P. Daniel (1), arriva la nuit de Noël, et elle s'illumina tout à coup dans la chapelle du collège d'une clarté qui semblait à jamais disparue, et qui causa la plus douce surprise aux pauvres victimes des fureurs de la guerre. Grâce au concours d'un certain nombre d'élèves, qui fréquentaient encore la maison comme externes, et auxquels on avait eu soin de préparer des lits, la messe de minuit fut célébrée avec une solennité tempérée, mais fort inattendue en ces tristes conjonctures, et on entendit des chants accompagnés d'orgue, de violoncelle et de flûte. Outre les amis généreux dont l'ingénieuse charité multipliait les ressources et presque les agréments de l'ambulance, on remarquait dans l'assistance M. l'amiral de Montaignac qui commandait le septième secteur, le fils de l'amiral et plusieurs officiers de son état-major. Au moment de la communion, les élèves, par un sentiment délicat, cédèrent spontanément le pas aux soldats qui avaient eu l'honneur de verser leur sang pour la France. Les autres infirmes, retenus par la gravité du mal sur un lit de douleur, ne furent pas frustrés de la céleste nourriture ; ils ne pouvaient pas venir s'agenouiller au pied de l'autel, mais Notre-Seigneur alla lui-même à eux, précédé du long cortège de leurs camarades qui marchaient en bon ordre, sur deux rangs, le cierge à la main; et quand fut terminée la touchante cérémonie, tous ces cœurs de jeunes gens et de soldats ne faisaient plus qu'un, et rien ne manquait à la

(1) Alexis Clerc, p 494

sérénité miraculeuse de cette nuit où la paix du ciel avait été donnée encore une fois aux hommes de bonne volonté. »

Avec l'année 1871, commença le bombardement de Paris, tant de fois annoncé, mais auquel personne ne voulait croire. Paris, disait-on, est une ville trop grande, trop riche, pour être exposée à la ruine et à l'incendie. Par son crédit et ses relations commerciales, cette capitale a ses destinées liées à la foitune de tous les peuples de l'Europe ; elle est une patrie commune à toutes les nations qui seraient frappées d'un coup terrible, si le vandalisme parvenait à porter le fer et le feu au sein de cette cité splendide. Ce serait un attentat à la civilisation (1). On avait compté sans la froide philosophie de M. de Bismarck, résolu à ne reculer devant aucune cruauté, même inutile, quand elle servait ses projets arrêtés d'avance.

Le 27 décembre, quatre-vingts pièces de gros calibre avaient ouvert le feu contre les forts de l'Est ; mais les projectiles tombaient sur les faubourgs sans atteindre la ville. L'ennemi, qui s'en aperçut, attaqua alors les forts du Sud. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, huit batteries puissantes tirèrent à volonté sur Issy, Vanves, Montrouge et le Point-du-Jour. Le lendemain, deux nouvelles batteries se joignant aux anciennes, visèrent les bastions du rempart ; mais leurs coups, généralement trop longs, portaient sur le quartier de Vaugirard, et toute la soirée, le collège, malgré le drapeau d'ambulance, fut criblé de mitraille, de fonte et de plomb. Dans la nuit du 7 au 8, les Prussiens pointèrent à toute volée sur la ville. Le 8, l'ennemi démasqua quatre nouvelles batteries qui écrasèrent le fort d'Issy.

(1) Cf. Protestation contre le bombardement de Paris, envoyée par Jules Favre aux représentants de la France à l'étranger.

Des obus avaient éclaté dans le parc et les cours du collège ; les bâtiments eux-mêmes étaient menacés ; il fallut songer à préserver les malades et les blessés. « Aujourd'hui, écrit François le 11 janvier, je me suis occupé du déménagement des fiévreux, pour les mettre plus à l'abri des balles prussiennes. » Les malades furent, en effet, établis les uns dans l'étude et les classes de troisième division, au rez-de-chaussée, les autres dans l'ancienne grande salle transformée en dortoir. La communauté elle-même occupa, par ordre, les chambres basses et les sous-sol. Le F. de Plas se contenta de noter dans son Journal, à la date du 13 : « Nous commençons à ressentir quelques petites contrariétés de l'état de siège ; j'ai dû quitter ma chambre et aller coucher dans la dépense. — • J'ai honte, ajoutait-il, quelques jours après, de n'avoir pas senti davantage les misères du siège ; je dois dire cependant que je les ai désirées dans la mesure de mes forces, afin de porter ma part du châtiment que Dieu impose à la Babylone moderne. »

Pendant que l'armée de Paris tentait, sans succès, de meurtrières sorties pour franchir les lignes allemandes, les membres du corps diplomatique présents à Paris adressèrent au chancelier de la Confédération de l'Allemagne du Nord, une note contre le bombardement; mais M. de Bismarck repoussa celte sympathique protestation, en excipant des droits de la guerre. Isolé du reste du monde, presque réduit à la famine, Paris résolut de faire un effort suprême. « Il se prépare en ce moment, écrit François, le 18 janvier, une sortie générale. Une grande partie des troupes valides, plus de cent mille hommes, vont, dit-on, essayer de forcer le blocus, sous les ordres du général Trochu qui laisse au général Le Flô le gouvernement de la capitale. Dieu daigne protéger

nos soldats et nous épargner de nouvelles hontes ! » Le lendemain, nos troupes, massées sous le mont Valérien, livrèrent la sanglante bataille de Buzenval, qui devait être la dernière du siège. Cette fois encore, les héroïques efforts de l'armée, des mobiles et de la garde nationale, vinrent se briser contre le cercle de fer que de Moltke avait su rendre infranchissable. Le même jour, la ration de pain noir, indigeste et dégoûtant mélange de son, de riz, d'amidon et de paille, se trouva réduite de onze onces à trois cents grammes par jour pour chaque personne. C'était fini : il fallait se rendre ou mourir de faim. Les articles de la capitulation, arrêtés le 27 janvier, furent signés le 28 par Jules Favre et le comte de Bismarck. Une capitulation! voilà donc où venaient aboutir, après cinq mois de siège et vingt-huit jours de bombardement, tant de courage et de sacrifices! Paris succombait vaincu, non par la force des armes, mais par la famine.

Le ravitaillement de Paris arrivait à propos pour le F. de Plas qui avait beaucoup souffert des privations du siège, et dont les forces physiques n'étaient pas au niveau de l'énergie morale. « Il paraît difficile, écrit-il le 27 janvier, qu'enfermé la plus grande partie du jour, depuis plus de quatre mois avec des hommes atteints de dysenterie et de fièvre typhoïde, je n'en éprouve pas quelque influence. » Peu de temps après, il était condamné par la Faculté à prendre un repos nécessaire. « Voilà plus de huit jours, écrit-il le 9 février, que je ne fais aucun service à l'ambulance. On me trouve l'air très fatigué. Je ne sens pas le mal au degré où il se manifeste aux yeux des autres, et il me semble que je pourrais m'occuper utilement, mais il est doux de vivre dans l'obéissance, avec la certitude d'accomplir ainsi la volonté de Dieu ! »

Un changement d'air ayant été conseillé par le mé-

decin, François dut se résigner à quitter ses chers malades pour se rendre à Laval; mais il ne voulut point partir sans les revoir encore une fois. C'est, les larmes aux yeux, qu'il leur fît les plus touchants adieux, auxquels ils répondirent par les plus sincères témoignages d'une affectueuse reconnaissance. « Soyez, leur dit-il, en leur serrant cordialement la main, aussi bons chrétiens que bons Français, et préparez-vous, par l'accomplissement de tous vos devoirs, à venger l'honneur de la patrie! »

Le 15 février, le F. de Plas partit de Paris à dix heures du matin, après avoir entendu la messe à Notre- Dame-des-Victoires, ce sanctuaire vénéré qui lui rappelait tant de grâces reçues de la très Sainte Vierge. Arrivé à Laval vers neuf heures, il confia le soir même à son Journal ses pénibles impressions de voyage. « Béni soit Dieu, s'écria- t-il! Me voilà enfin en territoire français, après avoir subi aux portes de Paris et à la gare du Mans l'ignominie du passeport et du visa prussien. La France est cruellement éprouvée : il y a sans doute beaucoup de mal, mais aussi beaucoup de bien ; nous devons donc espérer que Dieu ne nous abandonnera pas. »

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