CHAPITRE V
Mort du commandant Gicquel des Touches, directeur du Cercle catholique. — Allocutions aux dames patronnesses, au comité, aux ouvriers. — Pèlerinages à Sainte-Anne du Porzic, à Notre- Dame du Folgoët, à Notre-Dame de Rumengol, à Sainte-Anne d"Auray. — Cérémonies pieuses et lètes profanes. — L'article 7 ; les décrets ; la dispersion. — L'asile des vieillards: le P. de Plas, aumônier des Petites-Sœurs des pauvres: relations intimes avec M. H. Violeau ; instructions au carmel de Lambezeliec ; accident. — Retour en communauté.
A son retour du troisième an, oii il avait goiàLé combien le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger, le P. de Plas avait repris avec ardeur toutes ses œuvres de zèle. Comme aumônier du Cercle catholique^ il ne retrouva plus son dévoué directeur, le commandant Gicquel des Touches, qui, après une longue maladie, s'était éteint doucement de la mort des justes, le 1 4 août 1878. Mais il avait eu, avant le départ pour le troisième an, la consolation de l'assister dans ses derniers moments, avec cet affectueux dévouement que peut seule inspirer la charité chrétienne. Le malade avait conservé jusqu'au dernier soupir l'usage de ses
facultés; et, à sa demande, son ami récitait près de lui les litanies du saint Nom de Jésus ou lisait quelque livre de piété. Le jour où il reçut le sacrement de l'extréme-onction, le P. de Plas se trouvait agenouillé à son chevet, priant avec tous les assistants qui fondaient en larmes. Comme le cher malade paraissait souffrir beaucoup sans se plaindre, le bon Père l'exhorta à tout offrir à Dieu pour obtenir la grâce d'accomplir parfaitement sa très sainte volonté. Il lui lisait un chapitre de l'Imitation sur le bonheur du ciel, quand on s'aperçut que la respiration devenait plus faible. 11 s'empressa alors de lui donner une dernière absolution et de réciter les prières des agonisants, et, à cinq heures et demie du soir, son saint ami, en baisant une dernière fois le crucifix, remit avec confiance son âme entre les mains de son Créateur.
« Oh! que la mort des justes est précieuse devant Dieu ! » s'écria l'aumônier, en annonçant à M. de Mun la perte irréparable que l'œuvre des Cercles venait de faire à Brest. Le secrétaire général s'empressa de rendre un hommage bien mérité à cette chère mémoire. « Mon Révérend Père, répondit-il, le 21 août, j'ai reçu ce matin la lettre par laquelle vous voulez bien m'annoncer la douloureuse nouvelle de la mort du bon commandant Gicquel : j'en ai été profondément affecté. J'avais pu apprécier, par moi-même, en plusieurs circonstances, son caractère si admirablement chrétien, et je ne m'étonne pas que sa mort ait été celle d'un saint. Je sais quel dévoûment il a consacré à notre œuvre et, tout dernièrement encore, j'en ai eu la preuve la plus touchante par une lettre de lui où il offrait, avec une simplicité magnifique, de faire au bien et au service de Tœuvre, si on le croyait utile, le sacrifice d'un repos que le délabrement de sa santé ne rendait que trop nécessaire.
» C'est la dernière lettre que j'ai reçue de lui, et j'en garde précieusement le souvenir comme un témoignage de sa confiante affection. Je m'associe de tout mon cœur au deuil de nos confrères de Brest, et le comité de l'œuvre, dont beaucoup de membres ont connu l'excellent commandant, y prendra, par sa sympathie et par ses prières, une part profonde, aussitôt que j'aurai pu lui communiquer votre lettre. «
Le vicomte de Bélizai, secrétaire de division, écrivit aussi au P. de Plas, regardant la mort du commandant Gicquel des Touches comme un malheur pour l'œuvre qui perdait dans sa personne un de ses plus zélés serviteurs. « J'ai pu, disait-il, admirer depuis plus de trois ans les trésors de dévouement qui remplissaient le cœur de notre regretté confrère : cette mort est pour moi un profond chagrin. Mais, puisque nous restons sur la brèche, il faut songer à maintenir et à continuer l'œuvre à laquelle le cher directeur s'était donné de tout cœur. C'est à vous, mou Révérend Père, qu'il appartient surtout de rechercher l'homme qui peut remplacer notre confrère. Je vous serais reconnaissant de m'informer du choix que le comité et vous aurez pu faire; et en attendant que le vide soit comblé, je vous prie de vouloir bien correspondre avec moi, et m'instruire de tout ce qui a trait au comité et au Cercle de Brest que Dieu éprouve, sans doute pour mieux faire ressoriir le mérite de leurs membres. »
Brest ne manquait pas d'hommes de bonne volonté prêts à tous les dévouements; mais personne ne jouissait de cette complète indépendance qui avait permis au commandant Gicquel de consacrer à l'œuvre des Cercles tout son temps. Presque tous les membres du comité étaient assujettis à des devoirs de position ou de famille qui limitaient nécessairement leur zèle; et l'ancien sous-directeur qui fut élu président du comité
3o6 MARIN ET JÉSUITE
ne jouissait pas d'une excellente santé. L'aumônier se vit donc obligé de multiplier en quelque sorte son activité, car presque tout le poids de l'œuvre retomba sur ses épaules. « Depuis la mort du regretté fondateur, lisons-nous dans des notes qui nous ont été communiquées par un membre du Cercle, le P. de Plas, qui lui avait promis de le suppléer près de tous, ne ménageait pas ses forces. Il convoquait régulièrement les dames patronnesses, assistait aux réunions du comité où sa présence édifiait toujours; en un mot, il était continuellement sur la brèche, prenait les intérêts de ses chers ouvriers, et cherchait tous les moyens de les rendre heureux. »
« Les difficultés, dans cette nouvelle tâche, ajoute M. Nogues, ne lui manquèrent pas; souvent, autour de lui, des défaillances, des découragements excitèrent son zèle. Alors on retrouva l'ofïicier qui savait, sans blesser personne, parler la langue énergique des combats, et rappeler à tous qu'on ne déserte pas. Il savait ainsi ranimer les courages et le Cercle lui dut son existence. )>
Dès l'origine du Cercle catholique à Brest, les dames de la ville avaient été appelées à former une association spéciale pour venir en aide au comité. « Vous voudrez bien, avait dit M. de Mun dans sa première allocution aux dames patronnesses de Paris, pour donner à votre association le caractère de piété qui doit la distinguer, entendre quelquefois la sainte messe en commun et vous fortiûer ainsi contre les découragements qui ne manqueront pas de vous assaillir. Le règlement de ces réunions pieuses échappe à notre compétence, et c'est à notre aumônier qu'il appartiendra de s'en entendre avec vous. « Dans ces réunions des dames pLilronnesses, le P. de Plas parlait, selon son habitude, de l'abondance du crpur; non toutefois sans avoir pré-
paré le sujet de l'entretien, comme le montre un cahier de notes rédigées de sa main. Quand l'œuvre devint plus difficile par suite des événements extérieurs, le zèle de l'aumônier ne fit que s'accroître, et sa parole trouva des accents convaincants pour exhorter à une inébranlable persévérance.
Nous avons aussi retrouvé quelques notes des allocutions adressées par le P. de Plas aux membres du comité. Un jour il emprunte à l'Association catholique les paroles du comte de Mun, destinées à faire mieux connaître à son auditoire ïŒuvre des Cercles catholiques. « Le but de notre œuvre, dit-il, est de nous arracher avec le peuple aux étreintes de la Révolution, criminelle parce qu'elle a tout détruit. Après avoir tout promis au peuple, elle n'a rien fait pour lui . . . Nous voulons mettre la force sociale dont nous disposons par la grâce de Dieu au service de notre pays. Une force sociale, c'est bien le nom qui convient, c'està-dire une idée qui pénètre peu à peu dans les esprits, qui les envahit et huit par s'établir dans les intelligences, et qui un jour, s'il plaît à Dieu, brillera dans les lois et les institutions de la nation. )>
Puis, comme dans les réunions des dames patronnesses, c'est toujours la même note de confiance en présence des mêmes obstacles, mais plus accentuée, car l'aumônier entrait plus facilement en communication d'idées avec ce ?ccond auditoire. « C'est dans les circonstances difficiles, répétait-il, que les âmes se retrempent. Lorsque le respect humain, la faiblesse de caractère, la lâcheté du cœur seii:iblent dominer les multitudes, c'est alors qu'il est beau de dire : Etsiomnes, e^o non.. Quand tousles juifs, s'écriait Mathal.hias, iraient sacrifier aux idoles d'Antioche, moi et mes fils nous garderons la loi de nos pères. Trop longtemps les riches se sont crus exonérés de tout travail ; il est
temps qu'ils contribuent par la culture de l'intelligence ou par des sacrifices d'argent au bien-être des classes laborieuses... L'œuvre des Cercles catholiques prépare des éléments de réorganisation sociale et est essentiellement antirévolutionnaire et chrétienne... Si les grandes villes n'avaient plus de Cercles catholiques ne serait-ce pas d'un fâcheux effet?... Cercles et réunions, comme l'homme lui-môme, ont leurs jours de faiblesse et de maladie ; mais tant qu'il existe un souffle dévie, on peut espérer encore... Humilions-nous, en voyant que nos efforts paraissent sans résultats, mais ne nous décounigeons pas...L\Tute d'union et d'énergie, la cause catholique est traitée en vaincue par un petit nombre de vauriens suivis par des multitudes immenses et vicieuses. Ce n'est pas le moment d'abandonner ceux qui résistent à ces fâcheux entraînements... Delà persévérance, de la patience ! et nous viendrons à bout de tout. )) C'est ainsi que le vaillant aumôuier ranimait les courages qui semblaient parfois défaillir, et attendait,plein de confiance, des jours meilleurs.
Quant aux ouvriers, il leur parlait cœur à cœur avec la seule préparation de la prière; aussi sa parole étaitelle ardente comme la foi qui l'animait. Quoi qu'il ne fût pas naturellement éloquent, il rencontrait souvent d'heureuses inspirations, comme cet écho d'une instruction qu'on a bien voulu nous citer. « Si un médecin célèbre, ou un jurisconsulte ôminent, ou un général fameux par ses victoires, si, en un mot, quelqu'un de ces hommes que le monde honore pour leur science ou leurs grandes qualités, donnait à une jeunesse studieuse et avide de renommée de publics enseignements, avec quelle ardeur ne s'attacherait-on pas à ses pas, ne recueillerait-on passes moindres paroles? — Eh bien, allez à Jésus, allez au Maître de toute science, allez à la Source de tout bien : là, vous
apprendrez à être bon fils, bon frère, bon père, bon citoyen ; là, vous puiserez et boirez à longs traits l'eau qui jaillit jusqu'à la vie éternelle ; là, vous serez comme enivrés d'un amour que rien ne saurait remplacer et qui suffit, malgré la privation de tout ce que réclame la nature... » On conçoit dès lors combien les ouvriers préféraient la parole de leur aumônier à toute autre; aussi était-il leur infatigable prédicateur, non seulement pour les réunions habituelles, mais encore pour les circonstances solennelles.
Nous ne pouvons que rappeler en quelques mots tout ce qu'inventait l'ingénieux aumônier, aidé des zélés directeurs, pour attacher les ouvriers au Cercle catholique. Ce fut d'abord TaUrait des pèlerinages si puissants pour réchauffer la foi dans les âmes.
A trois ou quatre kilomètres de Brest se trouve la baie de Sainte-Anne, très fréquentée par les habitants de la ville qui, dans la belle saison, vont y prendre des bains de mer. Sur la coUine qui la domine au nord, s'élève une chapelle rustique, consacrée à la patronne de la Bretagne. But de pèlerinage pour les marins, elle le devint aussi pour les ouvriers du Cercle catholique. « Le dimanche, 7 octobre 1877, lisons-nous dans les rapports du Cercle catholique, les ouvriers se rendidirent à Sainte-Anne du Porzic où on récita le chapelet. Après le chant de couplets en Thonneur de la sainte mère de Marie, l'aumônier adressa quelques paroles d'édification à l'auditoire; puis on assista au salut, et on reçut la bénédiction du Très Saint-Sacrement dans l'église paroissiale de Saint-Pierre-Quilbignon. On est reparti, après un goûter offert par le directeur, le commandant Gicquel, aux membres du Cercle. » K L'antique chapelle de Notre-Dame du Folgoët^ près de Lesneven, dans le pays de Léon, un des monuments les plus curieux du la Bretagne, sous le rapport de
l'architecture et des arts, reçut aussi la visite des pèlerins du Cercle de Brest. Tout le monde connaît la touchante histoire de ce pauvre villageois, nommé Salailn ou Salomon, issu, vers 1350, de parents dont les noms sont restés inconnus. Il avait l'esprit si rétif, nous dit son biographe, qu'on ne put jamais lui apprendre autre chose que ces deux premières paroles de la salutation angélique : Ave Maria; mais son cœur débordait d'amour pour la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu. Il vivait solitaire dans un bois, près de la ville, et cette manière de faire lui avait valu le surnom de fou : c'est de là qu'est venu le nom de B'olgoët ; Foll-goëtj « le fou du bois. » Lorsqu'il mourut, Dieu permit, pour manifester la gloire du serviteur de sa très sainte Mère, qu'un beau lis sortit du tombeau, portant sur ses feuilles ces mots écrits en lettres d'or : Ave Maria!
Le bruit du miracle se répandit dans le pays de Léon et l'on accourut de toutes parts visiter le tombeau fleurdelisé. En mémoire de cette merveille, une chapelle fut construite en l'honneur de Notre-Dame. « Tout y est royal et magnifique, dit une ancienne notice, et démontre la grande dévotion des princes de la sérénissime maison de Bretagne.
Folgoetana clomus, duce Virgine, surgit ad astra. Immortale, sacra sede, recondit opus. »
« C'est à cet antique sanctuaire, nous racontent les Rapports du Cercle, que quarante ouvriers de Brest se rendirent en voiture le 14 juillet 1878, chantant des cantiques durant le trajet, et se réunirent après la messe dans des agapes fraternelles où régnait la plus grande cordialité. On alla ensuite, bannière déployée, à la chapelle du collège à Lesneven, où l'aumônier fît une courte exhortation pour exciter les âmes à la recon-
naissance, et l'on revint à Brest bénissant Dieu de cette heureuse journée. »
Notre-Dame de Rumengol, si pittoresquement située au fond de la rade de Brest, était aussi un lieu de pèlerinage bien cher à la piété des ouvriers du Cercle catholique. C'est, avec Notre-Dame du Folgoët, un des sanctuaires de Marie les plus fréquentés dans le diocèse de Quimper. Son origine remonte àplus de quinze cents ans; ce ne fut d'abord qu'une chapelle en bois, bâtie par Grallon le Grand, premier- roi chrétien de la Bretagne, pour remplacer un monument druidique qu'on appelait en breton Ru men goulou, « la pierre rouge de la lumière. » De là, selon quelques antiquaires, l'ètymologie de 7tiime?igo^, pendant que quelques autres la tirent de deux mots celtiques, Remed oll, i( tout remède. »
En 1536, comme le porte l'inscription gravée sur une pierre de la façade, s'éleva Téglise actuelle. Les murs couverts d'ex-voto attestent et la puissance de Marie et la piété des fidèles. Aussi, en 1856, Pie IX accorda-t-il à cette chapelle les privilèges dont jouit Notre-Dame de Lorette,et, en 1858, il ordonna de couronner solennellement la statue en son nom. Depuis lors, le pèlerinage n'a cessé d'être très fréquenté, surtout aux quatre pardons qui ont lieu chaque année, et plus encore le dimanche de la Trinité, le jour du grand pardon.
On appelle pardon, en Bretagne, la fête patronale d'une église ou d'une chapelle, sans doute parce que les pécheurs qui s'y disposaient pieusement, obtenaient le pardon de leurs fautes par l'absolution, et, en gagnant une indulgence plénière, le pardon des peines temporelles dues à leurs péchés.
Au pardon de Rumengol, les pèlerins se pressent en foule dés le matin avant V Angélus, et déposent au pied
de l'autel de Marie les produits de leur ferme, qu'on vend ensuite au profit de l'église. A l'issue des vêpres, la procession sort de l'église avec ses bannières, ses croix et ses reliques, accompagnée du son des cloches qu'une multitude d'enfants agitent de toute leur force. La journée se termine par des danses au son du hautbois ou de la musette ; après quoi l'on regagne gaiement son foyer.
Le pèlerinage du 22 août 1886 fut surtout remarquable par le grand concours de Cercles catholiques qui s'y étaient donné rendez-vous de tous les points du diocèse, et par une petite retraite que prêcha avec beaucoup de fruit M. Dulong de Rosnay. « Ce pèlerinage, observait le P. de Plas dans son Journa.1, s'est heureusement accompli, et il laissera dans ma mémoire, comme dans celle de beaucoup d'autres, un agréable souvenir. »
Le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray était plus solennel encore ; car dans ce sanctuaire si cher à la piété des fidèles se réunissaient tous les Cercles de Bretagne. Le 19 août 1877, l'aumônier, qui accompagnait sept ouvriers de Brest avec deux membres du comité, compta une cinquantaine de bannières représentant cinquante localités différentes. Le lendemain, il nota dans son Journal la profonde édification qu'il avait ressentie, en voyant ces milliers d'hommes prier avec ferveur « pour leurs familles, pour la France, pour l'Eglise. »
A l'attrait des pèlerinages à l'extérieur, on joignait les fêtes pieuses et profanes à l'intérieur, pour attacher davantage les ouvriers à leur Cercle. C'est ainsi que les mois de saint Joseph, de la Sainte Vierge et du Sacré-Cœur étaient célébrés avec solennité dans la chapelle ornée pour la circonstance; et les dames patronnesses rivalisaient de délicatesse et d'habileté pour
les décorations des processions du Trôs Saint-Sacrement et du vœu de Louis XIII. Le Journal privé mentionne un feu de joie pour la Saint-Jean, une tombola en faveur des familles des ouvriers, qui eut beaucoup de succès, et une soirée musicale, le jour de sainte Cécile, où les artistes se distinguèrent par leur goût et leur entrain. « Le P. de Plas, raconte M. Nogues, aimait ces ouvriers chrétiens et en était aimé; c'était chose touchante, au jour de sa fête, que de voir ce vieillard vénérable recevoir les vœux de ses nouveaux amis, leur répondre par quelques paroles sorties du cœur, et faire le tour de l'assistance pour les embrasser l'un après l'autre. «
Les Rapports du Cercle sont en général très sobres de détails; ils nous ont au moins conservé les noms des hommes dévoués qui voulurent bien, à plusieurs reprises, prendre la parole devant les ouvriers dans des conférences toujours intéressantes, ou honorer le Cercle de leur présence, en présidant les assemblées générales. Nous y relevons avec plaisir les noms suivants : M. Perroy, ingénieur de la marine; M. Amiot, inspecteur des lignes télégraphiques; M. Coutance, pharmacien en chef de la marine; M. Pener, ancien professeur de philosophie; M. Nogues, ancien officier de marine: le commandant Rallier, depuis contreamiral; M. de Belizal, député desCôtes-du-Nord; M. de Kerjégu, député du Finistère ; M. le vice-amiral Gicquel des Touches, ancien ministre de la marine, etc.
Telle fut la vie intime du Cercle catholique des ouvriers à Brest, môme après l'exécution des décrets, jusqu'au moment où, les forces épuisées par l'âge, l'aumônier crut utile, pour le bien même de l'œuvre, de donner sa démission, comme nous aurons occasion de le dire plus tard.
Lorsque le P. de Plas avait eu le bonheurde prononcer
ses derniers vœax, le 15 août 1879, déjà de sourdes rumeurs annonçaient un terrible orage contre les Ordres religieux, et leur avant-garde, la Compagnie de Jésus. Le moment paraissait donc bien choisi pour être en quelque sorte armé chevalier, en vue des combats que réservait l'avenir. Le temps, en effet, s'écoulait, et Ton avançait dans cette voie douloureuse de la persécution qui n'a donné à notre pauvre patrie ni influence extérieure, ni paix intérieure, ni prospérité matérielle, ni solidité pour les institutions qu'on prétendait ainsi défendre. Nous n'avons pas à retracer la lutte suprême des partisans de la liberté de l'enseignement contre les projets de M. Ferry, admis avec enthousiasme par la majorité vendue de la Chambre, ni l'inébranlable résistance d'une partie du Sénat contre le perfide article 7 de la loi nouvelle. Ce dernier acte d'indépendance du premier corps de l'État fut le prétexte dont se servit un ministère aux abois pour substituer la violence à la légalité ; mais la violence n'a qu'un temps, et les opprimés gardent encore un espoir qui ne sera pas trompé.
Malgré les incertitudes de l'avenir, au commencement de l'année scolaire 1879-1880, les familles ne perdirent pas confiance; le P. de Plas le constate pour l'école libre de Notre-Dame de Bon-Secours dans une lettre à sa sœur Élisa : « Nous avons plus de demandes pour le cours de marine, écrit-il le 5 octobre, que les années précédentes. Il nous a même fallu en rejeter quelques-unes par manque de place, car nous ne pouvons en ce moment recevoir plus de cinquante pensionnaires. »
Les ministères du P. de Plas sembhiient le tenir en dehors des agitations provoquées par la discussion de l'article 7 de la nouvelle loi d'enseignement ; cependant il ne pouvait se désintéresser complètement d'une question qui menaçait l'existence de l'école libre de
Notre-Dame de Bon-Secours et de tous les collèges de la Compagnie de Jésus en France. Use rappela qu'un de ses parents de l'ile de la Réunion, M. A. de La Serve, occupait un siège au Sénat ; et comme le sort de l'article 7 et par là même de la liberté d'enseignement à tous ses degrés dépendait du vote du Sénat, il écrivit à son cousin pour sonder ses intentions et le disposer favorablement, si c'était possible, à l'égard de la Compagnie de Jésus. Le 29 mars, jour néfaste des décrets, voici la réponse qui lui fut adressée, et que nous trouvons accompagnée de cette note : spécimen curieux de la manière de voir d'un honnête républicain. A ce titre, nous la citons tout entière ; car elle est très instructive pour montrer combien les préjugés aveuglent les esprits les plus droits et les empêchent de connaître la vérité.
« Mon cher cousin,
))Je ne suis qu'un des plus humbles soldats de la grande armée républicaine, et en cette qualité, je ne suis point initié aux projets des chefs qui la dirigent. Je ne puis vous parler qu'en mon propre et privé nom. Toutefois, je suis parfaitement convaincu qu'aucun d'eux ne songe à persécuter la religion et les religieux, qu'au contraire tout le monde est disposé à respecter la liberté des cultes et de conscience, et à améliorer le sort des plus humbles ministres du culte professé par la majorité des Français.
» Mais aussi, en revanche, l'on est bien décidé à faire exécuter les lois concordataires, et à obliger tous les ecclésiastiques à les respecter et à se conduire comme de bons citoyens, non comme des factieux qui .prêchent la désobéissance aux lois de leur pays, et excitent à la haine et au mépris des institutions que le peuple français s'est librement données.
» Que chacun reste dans son rôle ; vous, les ministres de la religion, à enseigner aux hommes l'Évangile et à prêcher la morale, à rappeler aux fidèles qu'ils doivent s'aimer et se pardonner mutuellement leurs offenses ; nous, qui vivons dans le monde et sommes en proie à des luttes continuelles, à respecter la foi de nos concitoyens et à leur faciliter le libre exercice de leur culte — et tout ira bien.
» Je ne dois point vous dissimuler que les violences de langage de certains évêques et de certains religieux, les invectives et le ton grossier de la presse soi-disant catholique irritent beaucoup de gens et font le plus grand tort à l'Eglise romaine. J'ai toutefois l'espoir que ces provocations ne seront pas suivies de représailles, et que les libres-penseurs montreront plus de tolérance que les intransigeants catholiques romains.
» Vous n'ignorez point les préventions que depuis trois siècles soulève l'ordre religieux auquel vous appartenez. Je ne veux point entrer avec vous dans une discussion qui serait peu convenable sur les principes et la morale des Jésuites ; mais je dois vous avertir que si vous n'êtes pas menacés de persécution, beaucoup de personnes désirent que le droit d'enseigner, droit qui vous a été contesté sous l'ancienne monarchie, vous soit enlevé sous la République. Je ne sais ce que l'on va décider à ce sujet; mais ce dont je suis bien sûr, c'est que vous ne serez tracassés ni dans vos personnes, ni dans vos biens. Soyez donc tranquilles, vous et vos frères en religion, et n'appréhendez tout au plus que l'interdiction d'enseignement décrétée contre vous par les lois encore en vigueur au moment où je vous parle. Je ne serais nullement étonné que cette interdiction ne fût pas prononcée, tant le courant libéral et tolérant a de puissance aujourd'hui, cependant je ne peux rien garantir.
M En ce qui me concerne personnellement, j'ai tant de foi en la liberté et l'égalité dans la Révolution, que j'accorderais aux Jésuites le droit de tout dire et de tout prêcher, à la condition de pouvoir élever autel contre autel, chaire contre chaire, et de voir abolir toutes les lois qui accordent des privilèges aux cultes reconnus par l'État. Oui, mon cher cousin, j'adore la liberté, mais avec sa compagne inséparable, l'égalité ; et là où il n'y a pas égalité complète, il n'y a pas de véritable liberté.
» Veuillez agréer, etc.
» Votre dévoué cousin et ami,
» A. La Serve, »
A oôté de cette lettre, vraiment par trop naïve, surtout quand on réfléchit qu'elle fut écrite le jour même où parurent les fameux décrets qui lui infligeaient un si complet démenti, il nous est doux de pouvoir opposer ces lignes émues par lesquelles M. Adalbert de Plas s'empressa de témoigner à son frère les sentiments de sympathique condoléance de toute sa famille.
« Bien cher frère, nous étions réunis à Puycheni, lorsque la nouvelle des iniques décrets du 29 mars nous est parvenue. Je n'ai pas besoin de te dire qu'après les premiers mouvements d'indignation contre ce triste gouvernement, la pensée de tous s'est portée sur notre cher frère de Brest, qui peut être, d'un jour a l'autre, éloigné de nous et de la France. Elisa s'était chargée de t'exprimer au nom de chacun les sentiments des frères et sœurs présents, mais je veux te dire aussi, pour Gabrielle et pour moi, combien nous déplorons celte brutale mesure, qui va exiler de notre ^pays les vénérables maîtres de nos enfants, et parmi eux notre excellent frère. Enfin, espérons que cette épreuve ne sera pas de longue durée, et servira un
jour à rapprocher tous les cœurs vraiment honnêtes, à quelque parti qu'ils appartiennent. »
Tel fut, en effet, un des heureux résultats des décrets, cette arme dangereuse qui hlessa si grièvement la main qui les avait lancés. Ils devinrent pour tous les honnêtes gens un point de ralliement contre les injustices d'un pouvoir hypocritement persécuteur. On sait comment à la fin du mois de juin, ils furent brutalement exécutés manu militari dans la France entière. De paisibles religieux, appartenant à tous les Ordres, furent arrachés de leurs maisons et jetés sur la rue, parce qu'ils avaient commis le crime abominable de se réunir, bien que légalem.ent, pour le travail, les bonnes œuvres et la prière.
(( La joyeuse soumission du P. de Plas à la volonté de Dieu, observe M. Nogues, sa sérénité au milieu des colères anticléricales et des chaleureuses indignations des catholiques, frappèrent tout le monde et montrèrent une fois de plus combien sont au-dessus de toutes les attaques, ceux qui se sont donnés à Dieu tout entiers. »
A l'approche du jour néfaste, indiqué par les décrets, des amis dévoués avaient écrit de tous côtés à l'ancien capitaine de vaisseau pour mettre des appartements à sa disposition ; à tous il répondit invariablement en exprimant sa reconnaissance : « J'irai, s'il faut partir, où m'enverra l'obéissance. » Mais à sa sœur Elisa, il dévoila en même temps, le 25 juin, ses dispositions intérieures en face de l'épreuve : « Puen n'est doux comme de faire la volonté de Dieu, je tâche de me préparer de mon mieux à ce que demandera cette volonté sainte pour le 29 juin. Je lisais tout à l'heure dans l'Ecclésiastique : « Toutes choses sont un bien » pour les saints. « La prison de suint Louis n'a-t-elle pas été le monument de sa vraie grandeur ? Rien n'ô-
gale la gloire des vaincus de la Vendée, des Cathelineau, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, si ce n'est celle des martyrs et des confesseurs de la foi. Laissons donc la Providence mettre en usage la malice des impies pour raffermir et vivifier la piété des fidèles. On prie beaucoup à Brest. Je n'ai pas grand effort à faire pour rester calme et attendre le bon plaisir de Dieu, certain que les forces viendront avec l'épreuve. »
L'école de Brest, comme tous les collèges des religieux, fut épargnée au mois de juin, et on remit au mois d'août, à la fin de l'année scolaire, l'emploi, s'il était nécessaire, des mesures de rigueur déjà exercées contre les résidences ou maisons de missionnaires proprement dites. « Nous avons eu hier, écrit le P. de Fias, le l'^'" août, notre distribution des prix et la fête de notre saint Fondateur. Six curés, dont deux de Brest, ont diné avec nous, comme pour prouver que notre cause est aussi celle de la religion. La distribution des prix s'est faite avec beaucoup de solennité, comme d'usage, et on a annoncé que les classes rouvriraient le 7 octobre, ce qui a été salué de nombreux applaudissements.
» Que se passera-t-il d'ici là ? Je l'ignore, et je ne cherche pas à le deviner. Je vis confiant en ces paroles de la sainte Écriture : « Le Seigneur me conduit )) et me dirige ; rien ne pourra me manquer... » et aussi en celles de l'Imitation : « Votre sollicitude pour moi, )) Seigneur, est plus grande que celle que je pourrais » avoir moi-môme. » Ce que les hommes du siècle redoutent le plus, c'est la mort; mais qu'est-ce que la mort pour un religieux, si ce n'est le passage à une vie meilleure, surtout si la mort nous est donnée en haine de la foi ? Au reste, ma cause est entre les mains de Dieu et de ceux qui sont pour moi les interprètes de sa volonté. »
Quand le commissaire de police se rendit, le 31 août, à l'école libre de Notre-Dame de Bon-Secours, pour s'assurer de l'exécution des décrets, il se trouva non plus en présence des Pères de la Compagnie de Jésus, qui avaient évacué la maison, mais devant un directeur laïque, M. Pener, dont l'honorabilité était bien connue à Brest, et qui se proposait de continuer, avec l'aide d'auxiliaires dévoués, les traditions de foi, d'honneur et de science laissées par ses devanciers. Pendant que les autres religieux s'étaient dispersés par petits groupes dans des familles amies, qui leur avaient gracieusement offert l'hospitalité, le P. de Plas s'était joyeusement acheminé vers l'asile des vieillards tenu par les Petites-Sœurs des pauvres, sur la paroisse Saint-Martin, en dehors des murs de la ville.
Dés qu'il avait eu connaissance de la détermination de ses supérieurs, il s'était empressé de la faire savoir à sa famille, comme une bonne nouvelle dont il fallait rendre grâces à Dieu. « Je me réjouis d'une grande joie, écrivit-il le 29 août à sa sœur Élisa, à la pensée que Dieu daigne m'appeler à lui faire le sacrifice de la vie en commun avec des supérieurs qui s'inspirent de l'amour de Jésus-Christ dans leurs rapports avec nous. Je me réjouis à la pensée de vivre des dessertes de la ville de Brest et de manger vraiment le pain de Vaumône. Jamais, je crois, il ne m'aura paru meilleur. C'est ce soir ou demain que j'irai m'abriter à l'asile des vieillards. Quand je me rappelle ce que nos Pères ont à souffrir en Chine, ou dans les missions d'Afrique et d'Amérique, j'ai honte du peu que Dieu demande à ma bonne volonté.
» Quelle chance ! diraient nos neveux. Oui, c'est une bonne chance, et je te demande, ainsi qu'à la communauté de Puycheni, d'approuver le bon Dieu en cette affaire et de lui en rendre grâces, comme s'il
m'avait fait amiral quand j'étais dans la marine.
» Tu pourras m'écrire à Brest, sans autre désignation que mon nom, à l'asile des vieillards des Petites- Sœurs, comme si j'étais en réalité un des vieux recueillis et nourris par la charité. »
On le voit, le P. de Plas savait mettre en pratique le conseil de son Bienheureux Père saint Ignace, qui recommande à ses enfants d'aimer la pauvreté comme une mère, et de se réjouir quand ils ont parfois à en supporter les rigueurs. A Puycheni, on était capable de comprendre ces beaux sentiments et de les partager, et on offrit bien généreusement à Dieu le sacrifice d'un rapprochement que les circonstances semblaient devoir favoriser. « Je reçois à l'instant ta bonne lettre, écrit le P. de Plas à son frère Louis. Je vois avec joie que nos cœurs battent bien à l'unisson. J'aime ta pensée : « cela vaut mieux qu'un évêché d'être aumônier des pauvres. «
C'est le 30 août, vers trois heures de l'après-midi, que le P. de Plas, en vrai pauvre de Jésus-Christ, alla frapper avec confiance à la porte de l'asile des vieillards, pour y exercer ses fonctions nouvelles. Il y fut reçu avec celte douce charité qui caractérise les Petites-Sœurs. A ses yeux il n'était qu'un vieillard de plus dans la maison des pauvres ; mais, pour les religieuses, ce vieillard, prêtre du Seigneur, apportait avec lui les bénédictions célestes. « Ma bonne Mère, dit-il à la Supérieure, en franchissant le seuil de l'asile, vous voulez bien m'accueillir pour l'amour de Dieu ; voici mon petit sac de voyage, c'est tout ce que je possède ; veuillez me regarder et me traiter comme un de vos pensionnaires. Je ne suis pas difficile : un petit coin, n'importe où, me servira de logement, et je me contenterai de la nourriture commune. Si le bon Dieu me conserve un peu de forces, je pourrai, comme
aumônier, rendre quelques services aux Petites-Sœurs et aux bons vieux. »
Du parloir, le Père fut conduit à la chapelle saluer Notre-Seigneur, le premier supérieur de la maison, puis dans sa chambre, qu'il devait habiter durant deux années. C'était un lieu de passage, ouvert d'un côté sur l'infirmerie des hommes, et de l'autre sur le palier des dortoirs. On y avait mis un lit, une table, quelques chaises, un ameublement, en un mot, semblable à celui de la cellule qu'il venait de quitter. Nul lieu ne pouvait être mieux choisi pour lui : de la fenêtre il apercevait la petite lampe brûlant devant le Saint-Sacrement, image de la ferveur qui consumait son cœur pour l'hôte divin du tabernacle; et puis, si quelque malade avait besoin de son ministère, il se trouvait à proximité pour lui porter immédiatement tous les secours de la religion. « Aujourd'hui, lisons-nous dans le Journal privé, je suis venu demander l'hospitalité aux Petites- Sœurs des pauvres, et j'y suis installé non comme un persécuté qu'on cherche à cacher, mais comme un prêtre dont on veut honorer le caractère sacré. En vain ai-je demandé à prendre au moins mon premier repas avec les vieillards ; la bonne Mère m'a fait observer que telle n'était pas l'intention des supérieurs. » Cependant, n'ayant plus personne auprès de lui pour l'arrêter dans ses mortifications, il se livra à des jeûnes auxquels on doit attribuer le déclin rapide de sa santé.
Dès le lendemain, commença pour le P. de Plas une vie aussi uniforme que celle qu'il avait menée au sein de sa communauté. Levé chaque jour à quatre heures du matin, il faisait, après une courte visite au Saint- Sacrement, une méditation d'une heure, qui était suivie de l'exercice du Chemin de la Croix,, comme préparation au saint sacrifice. A six heures, il célébrait la sainte messe qu'il accompagnait d'une instruc-
tion, le dimanche et les jours de fête. Après un léger déjeuner, il partait pour entendre, dans les églises du voisinage, autant de messes qu'il le pouvait, ordinairement celle de sept heures à l'Adoration, celle de huit heures à Saint-Martin, et celle de neuf heures au Garmel. De retour, il s'occupait de lectures pieuses et du bréviaire qu'il récitait à genoux.
L'après-midi, il aimait à causer avec les vieillards : « Je ne fais guère, disait-il, que passer rapidement dans les salles, et celte courte visite parait être agréable à tous. » S'il rencontrait quelque matelot échoué au même asile que lui, on causait marine, campagnes lointaines, contrées visitées, dangers affrontés ; chacun prenait plaisir à évoquer les lointains souvenirs du temps passé. Le mercredi était spécialement consacré au catéchisme, que les bons vieux appelaient solennellement la conférence. Le Père leur expliquait avec une grande simplicité les vérités de la foi ou les exhortait à l'accomplissement de leurs devoirs. Toujours il était écouté avec beaucoup d'attention, bien qu'il parlât assez longuement ; mais il entremêlait son instruction de tant de comparaisons originales, de tant d'exemples frappants qu'il saisissait son auditoire Gt que le temps s'écoulait sans qu'on .s'en aperçût. 11 avait cessé de parler que volontiers on l'aurait écouté encore.
Plusieurs fois la semaine il se rendait à l'église Saint-Martin, où il faisait le catéchisme à une quinzaine d'enfants qui lui avaient été confiés par le vicaire de la paroisse. Puis il redescendait à Brest, continuant, par des visites à domicile, son ministère d'apôtre auprès de ses anciens compagnons d'armes, et recevait iorce bénédictions du Saint-Sacrement chaque fois qu'il en était averti. Ces multiples occupations n'entravaient en rien son activité pour les œuvres an-
ciennes, entre autres, pour le Cercle catholique, auquel il continua de prodiguer son dévouement.
« Je me trouve aussi bien que possible ici, sous tous les rapports, écrit-il le 7 septembre ; il ne me manque que la vie de communauté. » Mais cette privation lui était très sensible : on peut s'en rendre compte par ce passage de son Journal, à la date du 14 décembre : « Si je disais aux pauvres qui m'entourent que je suis triste, très triste parfois, ils ne le pourraient comprendre. Puissé-je voir une permission ou une volonté de Dieu dans la tristesse et la désolation, comme dans la consolation, et me réjouir d'être l'objet de l'attention de mon Maître et de pouvoir faire un acte de conformité à sa volonté sainte ! »
Cette impression de tristesse ne dura pas longtemps ; elle fît place à un calme, à une tranquillité d'esprit habituels dont il ne cessa de remercier le bon Dieu. Souvent même son âme débordait de joie, d'une joie qu'il appelait délirante, ne trouvant aucune expression capable d'exprimer les sentiments de son cœur. « Mon âme, s'écriait-il, déborde de joie ; les consolations surabondent au point de me faire dire avec un grand saint : Satis, Domine, satis : c'est assez, mon Dieu, pour la terre; je ne suis pas digne d'approcher si près de vous ! »
Nous ne pouvons passer sous silence, pendant le séjour du P. de Plas chez les Petites-Sœurs des pauvres, les relations suivies qu'il eut alors avec un homme célèbre, M. Hippolyte Violeau, qui habitait la rue de Paris dans le faubourg de Lambezellec. L'éminent écrivain que nous avons eu le plaisir de visiter pour recueillir des renseignements sur son saint ami, a bien voulu, avec sa grâce habituelle, nous communiquer sur cette douce intimité quelques notes qu'on ne lira pas sans intérêt.
« Voici, dit-il, comment je fis la connaissance du P. de Plas. En 1872, des affaires de famille me rappelèrent à Brest, ma ville natale, après une absence de vingt-sept ans, et, fatigué au delà de toute expression des dernières querelles politiques et religieuses, j'avais pris le parti d'y vivre désormais à l'écart. Tous mes anciens amis étaient morts ; mais, parmi mes compapatriotes, quelques-uns de ceux que j'avais connus enfants se souvenaient de moi, et l'un d'eux, M. Gicquel des Touches, capitaine de frégate, président d'un cercle d'ouvriers, vint me demander avec insistance des conférences dans les réunions de sa Société. Je donnai une petite souscription avec un exemplaire de mes Soirées de l'ouvrier, couronnées par l'Académie française vingt ans auparavant ; mais je refusai d'écrire des conférences nouvelles, très convaincu d'ailleurs qu'elles ne vaudraient pas les premières. Ce fut alors que, pour me persuader, M. Gicquel revint à la charge, accompagné des PP. Le Sauce e.t de Plas, renfort inutile, car je prévoyais trop bien ce qui devait arriver, pour revenir sur ma détermination. Depuis, souvent encore, le P. de Plas voulut m'arracher à ma retraite, me mettre en rapport avec celui-ci ou celui-là, et toujours vainement, tant la solitude et le silence étaient devenus un besoin pour moi...
» Quand les religieux de Brest furent dans l'obligation de se séparer, le P. de Plas se réfugia chez les Petites-Sœurs des pauvres, dont l'établissement était voisin de ma demeure. Vous savez combien la plupart des indigents sont peu reconnaissants des soins qu'on leur donne dans les asiles ouverts à leur vieillesse. Il suffit que ces asiles soient soumis à une règle pour faire regretter à beaucoup d'entre eux la liberté de la rue, même avec le plus affreux dénuement. Une de ces vieilles femmes, rebelles à toute autorité, disait
cependant à ma domestique, dans son enthousiasme pour le nouvel aumônier des Petites-Sœurs : « Il a » fait de notre prison un paradis, m Une autre ajoutait, un soir que j'allai demander des nouvelles de mon saint ami, retenu au lit à la suite d'une chute : « Il ne )) se soigne pas assez, monsieur ; il se nourrit mal et » se laisse pâtir. Je sais bien qu'il est pressé d'aller » chercher au ciel sa récompense, mais il aurait plus » de mérite à se conserver longtemps pour nous qui )) l'aimons tant et qu'il aime aussi. «
» Pendant le temps qu'il servit d'aumônier à l'asile des vieillards, il venait me voir au moins une fois chaque semaine, et nous causions cœur à cœur. Tout me charmait dans cet homme si pieux, si bon, si simple et surtout si vrai. Dans l'état d'esprit où je me trouvais alors il était pour moi, et sans s'en douter le moins du monde, le médecin de l'âme, appliquant toujours le baume qu'il fallait à mes blessures.
)) Privé d'enfants, j'avais élevé depuis l'âge de cinq ans le fils de ma sœur, devenu sous-commissaire de la marine. Embarqué sur le Nielly, il était en Chine, puis à Madagascar pendant la guerre, et quand le bon Père venait me visiter, il me trouvait parfois dans une incertitude cruelle, allant jusqu'à l'angoisse. — « Soyez )) donc moins troublé, moins craintif, me disait-il, et )) quand vous chérissez tant votre fils d'adoplion, n'ou- » bliez pas que lui, vous, moi, tous les hommes, nous « sommes aussi les fils d'adoption de Dieu. Suppo- )) serez-vous à la suprême Bonté un amour inférieur y> au vôtre ? Confiance donc et certitude qu'il ne peut » rien arriver que de bien, que de bon à votre absent, » puisqu'il est dans les mains du meilleur de tous les » pères. » Ainsi parlait-il avec un accent si tendre, si sympathique, que les larmes m'en venaient aux veux.
» Je regardais notre rencontre comme un des bienfaits de la Providence à mon égard. Il disait qu'au lieu de se plaindre, en avançant dans la vie, de la perte de telle ou telle de ses facultés, il trouvait plus juste et plus agréable de bénir Dieu de tout ce qu'il lui conservait encore. « Je ne demande pas mieux que de vivre )) longtemps, ajoutait-il, dans l'espoir qu'aujourd'hui » j'aimerai le bon Dieu un peu plus qu'hier, et demain, » après-demain, un peu mieux encore. » Ces pensées si douces allaient bien avec ses lèvres souriantes, son regard affectueux, ce je ne sais quoi d'ineffable répandu sur tous ses traits, dans la conversation comme dans la prière. Il n'est jamais sorti de la chambre où je le recevais, sans me laisser sous l'impression des disciples d'Emmaiis. Il n'était pas le Christ, mais il était véritablement de la Compagnie de Jésus. Vous rappelez-vous une jolie petite pièce de l'anthologie? — « Je ne suis pas la rose, disait une fleur inodore, » embaumée du parfum de la reine des fleurs, mais » j'ai vécu auprès d'elle. «
» Souvent, tous les deux, nous aimions à parler de l'action providentielle dans notre vie, et nous nous racontions mutuellement des exemples de cette action protectrice. Je me souviens qu'il s'amusa beaucoup d'un mot que je lui rapportai, et que je tenais de mon vénérable ami le comte de la Fruglaye. Un cultivateur de Ploujean racontait à ce dernier je ne sais quel bonheur inattendu. « — Oh! mon garçon, répondit le )) vieux gentilhomme, le doigt de Dieu est là! — Le )) doigt de Dieu? répliqua le paysan; dites donc, mon- » sieur le comte, les quatre doigts et le pouce! »
» A l'appui de ceci, il m'apprit un jour qu'il venait de rencontrer au port de commerce un de ses anciens matelots. Cet homme l'avait reconnu malgré sa robe noire, et venant à lui : « — Ah! commandant, que je suis bien
» aise de vous voir pour vous remercier ! — Comment » cela, mon ami? — Oui, vous remercier de ra'avoir y> refusé ce que je vous demandais, quand j'étais sous » vos ordres, et même de m'avoir puni, parce que je » m'étais mis dans mon tort. » Une reconnaissance aussi singulière exigeait une explication. Le matelot avait voulu quitter son chef au cours d'une campagne, pour un autre embarquement moins avantageux, et le commandant, dans son intérêt, s'était refusé à ce caprice. Or, le navire désiré avait sombré corps et biens.
» Dans sa jeunesse, le P. de Plas avait beaucoup lu Montaigne. A propos du fameux Que sais-je? il m'arriva de lui dire : « Tout à fait convaincu des princi- » pales vérités de notre religion, il y a un point ou deux » dans les questions secondaires, sur lesquels je suis )) moins persuadé. Alors, pour m'incliner sans réserve » devant l'autorité compétente, je ne cherche pas » d'autre raisonnement que celui-ci : Dans le doute, M mieux vaudra toujours se tromper par humilité que » par orgueil. » Je fus étonné de l'impression que je lus sur le visage de l'homme qui m'écoutait. — « Très » bien, très bien », me dit-il. Et tirant de sa poche du papier et un crayon qui ne le quittait guère, il me demanda la permission d'écrire les paroles si simples qui venaient de m'èchapper, et qui sont réellement ma règle de conduite en matière de foi.
» Nous n'avions pas toujours les mêmes sympathies, mais pas une fois je ne l'ai entendu parler avec aigreur des hommes que j'aimais. Non seulement il était juste, il était mieux encore, il était bon, c'est-à-dire toujours charitable. Il me suffisait pour le vénérer de voir la droiture de son caractère et la beauté de son âme.
)) Son humilité était parfaite. Je le vis peu de jours après l'entrée au ministère de l'amiral Krantz, et, sur une question que je lui adressai : — « Krantz, me
» dit-il, a servi sous mes ordres, i] a été mon second, )> et, comme marin, j'ai pu apprécier tout son mérite. » Comme homme, je vous le ferai connaître et admirer )) par un seul mot : Il était bien supérieur à moi, et il » ne me l'a jamais fait sentir. »
)) Que de fois l'excellent vieillard ne m'a-t-il pas fait l'éloge des amiraux Marcq de Saint-Hilaire, Lefèvre, de Cuverville et de bien d'autres ofQciers servant au* trefois sous son commandement. En rappelant les services que tous rendaient à la marine, il n'oubliait que les siens.
» Insulté parfois sur nos chemins par de mauvais drôles, cet homme qui avait longtemps porté une épée, baissait tranquillement la tête devant l'outrage, gardait le silence et passait en récitant son chapelet. On eût bien étonné ces vauriens en leur apprenant ce qu'avait été dans le monde ce vieillard caché sous la robe d'un religieux.
» Nous avions un ami commun, M. Escande, ancien inspecteur général de la marine, chargé du contrôle de tous les ports. Ce dernier, excellent chrétien aussi, nature simple et droite, caractère charmant, avait fait la connaissance du P. de Plas lorsqu'il n'était encore à Toulon qu'élève de marine. Les deux jeunes gens se rencontraient chez madame de Villeneuve-Bargemont qui, bien des années après, avec Marceau, ne fut pas étrangère au retour du digne marin aux pratiques catholiques oubliées un temps.
» Une fois ce dernier devenu religieux, les voilà de nouveau réunis à Brest, où l'on se vit nécessairement moins souvent. Un jour, il accepta pourtant, à la campagne, un modeste déjeuner en tiers avec Philémon et Baucis. Vous connaissez le charme des souvenirs chez les vieillards. On parla de Cherbourg, de Toulon, de mille choses intéressantes, et, quand vint l'heure de se
séparer, le P. de Plas se montra ravi des moments passés ensemble : <i Eh bien, il faudra nous revenir, la )> table reste là, dit l'octogénaire hospitalier. — Eh! )) mon Dieu non, répondit le religieux, c'est justement )) parce que je viens d'éprouver un très grand plaisir » que je ne dois pas recommencer. » Il croyait qu'il était de son devoir de religieux de s'imposer des privations et de ne se permettre qu'à de longs intervalles les plaisirs les plus innocents. »
Ces notes écrites au courant de la plume, et qu'on a si gracieusement mises à notre disposition, disent assez quelle douce et sainte amitié unissait l'éminent écrivain et l'humble religieux. Quelques passages du Journal privé nous montreront que le P. de Plas sut l'apprécier comme un don du ciel. « Visite à M. Violeau, écrit-il le 21 janvier 1881, qui ne dure pas moins d'une heure. Je le prie de me prêter l'ouvrage qui lui plaît le plus parmi ses publications, et il me fait cadeau des Pèlerinages de Bretagne... Ce que je viens de lire méfait croire que j'ai été bien inspiré. Oui, c'est une plume chrétienne, c'est un cœur droit, c'est un esprit observateur et délicat qui entre en matière, et cela promet... Les hommes de ce caractère ne sont pas nombreux, et c'est une grâce que Dieu nous fait de nous mettre en rapport avec eux. »
« Je croyais, écrit-il un autre jour, ne plus aimer la poésie, et je m'aperçois que c'est une erreur, en lisant celles de mon digne ami, M. Violeau. Quoi de plus chrétien et de mieux rendu que l'élégie sur le marquis de Dampierre, intitulée : Un regard au but, où la mort du juste paraît si enviable !
Il est un âge de mystère,
Où l'homme encor sans souvenir,
Crédule aux bonheurs de la terre,
Marche les yeux dans l'avenir.
Que voit-il? — Une roule où le plaisir l'appelle. Plus loin? — La gloire vaine et qu'il croit immortelle. Plus loin? — L'or, les honneurs, le faste du pouvoir. Et là-has ? — Oh ! là-bas, pas un œil ne s'arrête ! C'est assez! c'est assez! L'homme baisse la tête,
Soupire et ne veut plus rien voir.
Sur la terre où rien ne demeure, Pauvres bannis, pour nous guider.
Ce n'est pas le gîte d'une heure, C'est le but qu'il faut regarder.
L'heureux selon le monde est vide et misérable ! 11 ne reste une épave, un débris secourable Qu'à l'heureux selon le Seigneur.
Devant cette tombe chrétienne.
Oh! que chacun de ces enfants
Prie, et, comme ce juste, obtienne
Des jours sereins et triomphants.
Qu'il méprise les biens que le monde proclame, Que du berceau tranquille au chevet de souffrance, Appuyé sur Dieu même il ait une espérance
Que la mort ne détruise pas !
Outre les entreliens intimes où ils épanchaient leurs âmes, les deux amis s'écrivaient souvent et continuaient ainsi leurs entretiens littéraires. On avait un jour beaucoup parlé de Sainte-Beuve et de Déranger; le lendemain, Hippolyte Violeau envoya au P. de Plas quelques extraits de la correspondance de ces deux écrivains. Nous ne citerons que cette lettre inédite de l'auteur des Causeries du lundi, dans laquelle le spirituel critique ne ménage guère les quarante immortels. « J'aurais désiré, ainsi que quelques-uns de vos amis, que l'Académie vous distinguât plus expressément et
plus particulièrement dans le concours Montyon ; mais les A-ers ont peu de vrais juges partout, et surtout au sein de l'Académie, ce qui semble un peu singulier. Il y a là des hommes influents qui se vantent de n'y rien entendre; et ils ont raison de le dire, s'ils se contentaient de l'avouer sans s'en vanter.
» Ce que vous dites, monsieur, sur l'inspiration si morale et si vraie qui a dicté vos poésies consolatrices, montre combien la grâce et la douceur du ton cachent souvent plus d'élévation et de profondeur qu'on n'en trouverait dans des strophes pompeuses. Continuez, monsieur, à puiser à ces bonnes sources et à en faire part autour de vous. Croyez à la respectueuse sympathie que vous excitez chez ceux qui n'ont fait que passer sous le rocher oîi vous avez abrité votre tente. »
Quant à Béranger, nous ne citerons aucun extrait d'une correspondance déjà publiée. Il en ressort cependant qu'avec l'âge un travail sérieux s'était fait dans l'esprit de Tauteur de tant de chansons condamnables, sans, pourtant, l'avoir entièrement éclairé. « J'ai beaucoup prié pour Béranger, écrivait M. Violeau au P. de Plas, et demandé sa conversion. Un prêtre l'a visité mourant, et l'on assure que ce prêtre a été bien accueilli. Le malade s'est-il sérieusement confessé? Que s'est-il passé entre lui et le confesseur? Dieu le sait. Mais il m'est doux de me reposer prèférablement sur une espérance, une pensée de repentir et de miséricorde. »
En se promenant de compagnie avec M. Hippolyte Violeau, le P. de Plas faisait de nombreuses visites au monastère de « leurs bonnes amies », les Carmélites, situé à l'extrémité du faubourg de Lambezellec. Pendant que le poète restait en adoration devant le Très Saint- Sacrement, le religieux montait au parloir, où la communauté se réunissait avide d'entendre ses familières instructions, toujours entremêlées de pittoresques
images empruntées à sa vie de marin. Les filles de sainte Thérèse, à qui nous avions demandé quelques renseignements sur les visites du P. de Plas au Carmel, ont bien voulu nous communiquer par écrit les souvenirs qui sont encore vivants parmi elles. Nous les reproduisons dans leur naïve et touchante simplicité.
« Jésus! — Le bon et saint P. de Plas venait de temps en temps nous faire des instructions que nous trouvions toujours trop rares. Ainsi lorsque nous descendions le soir pour l'oraison et que la sœur portière nous disait : Mes sœurs, il faut prendre vos voiles, le P. de Plas est là, il va nous prêcher!... nous ne pouvions retenir une exclamation de joie : Oh ! quel l3onheur!...
» C'est que la parole si simple et si convaincue du serviteur de Dieu nous allait jusqu'au fond de l'âme, et que jamais nous ne sortions de ses sermons sans nous sentir un plus vif désirde servir le bon Dieu et de le remercier de ses dons. Le fond de ces ferventes exhortations ne variait guère; c'était seulement la forme et les exemples qui étaient nouveaux. Le Père commençait souvent ainsi : « Mes sœurs, en m'acheminant « vers votre petit Carmel, je me disais : Voyons, de )) quoi vais-je entretenir ces bonnes religieuses?... Et, » en considérant combien Notre-Seigneur avait été M bon pour vous, de vous avoir séparées si complète- )) ment du monde, il m'a semblé ne pouvoir vous rien » dire qui vous fût plus profitable que d'essayer de )) de vous faire comprendre l'immense bonheur de la )) vie religieuse... »
» Il fallait entendre l'accent ému et pénétré avec lequel le vénérable Père prononçait ces mots : Yiinraense bonheur! On sentait que lui-même l'appréciait si bien ! Aussi était-ce un tressaillement de joie dans tous nos cœurs, et nous lui répondions intérieurement :
« Oh! que vous avez raison, mon Père, et que Notre- » Seigneur est bon de vous envoyer nous parler de ce » bonheur que nous goûtons si bien ! »
)) Venaient alors les développements de cette vérité, tout émaillés d'exemples que le Révérend Père empruntait à ses anciens souvenirs de marin. Un jour, en nous parlant de la grâce particulière à la vie religieuse, qui est de nous détacher de toutes les choses de la terre, et de tenir nos cœurs préLs pour le moment où le divin Époux nous appellera aux noces éternelles, le Père nous dit : « Ceci me rappelle, mes sœurs, qu'après » une longue station dans les mers de Chine, nous » attendions le navire qui devait venir nous remplacer w et nous apporter l'ordre de retourner en France ; )) chaque matin nous montions sur le pont et nous » regardions si rien ne paraissait à l'horizon. Rien )) encore aujourd'hui, nous disions-nous; mais qui » sait, demain, peut-être sera-ce demain!.,. Eh bien, » c'est cet espoir qui me soutient encore ! Je suis vieux, » ma campagne est bientôt finie; Notre-Seigneur me » rappellera bientôt, qui sait, mes sœurs, demain ; ce « sera peut-être demain, Jésus, que vous viendrez me » dire d'entrer dans la patrie! Oh! sans l'espoir que » ce sera bientôt qu'il me sera donné de vous voir, que j) la vie me serait amère!... »
» Une autre fois le Père nous exhortait à la charité fraternelle. Il nous disait quelle grâce Notre-Seigneur nous faisait en nous permettant de vivre dans la société d'âmes qui ne cherchent qu'à aimer et servir ce bon Maître, et qui nous soutiennent par leurs bons exemples. « Oh! oui, s'écria le saint religieux, que vous » êtes bon, mon Dieu, et pour ma part, combien je dois » vous remercier! Voyez, mes sœurs, j'étais semblable » à un vieux ponton démâté et hors de service, et voilà » que Notre-Seigneur me donne pour compagnons de
» route de beaux et forts navires, parés de tous )) leurs agrès. Ils m'entourent et me soutiennent; » oui, grâce à mes frères, j'espère arriver au » port. »
» S'il nous entretenait de l'obéissance, le Père s'efforçait de nous faire bien saisir le précieux avantage d'une vie où tout est réglé par la sagesse des supérieurs que l'Esprit-Saint inspire ; d'une vie où l'on est sûr de toujours accomplir la volonté de Dieu, rien n'étant laissé au caprice, et où, par conséquent, chaque action, chaque moment de la journée peut être un échelon qui nous rapproche du ciel, un acte de pur amour envers Notre-Seigneur.
w Quelquefois, nous disait le bon Père, surtout » quand on est jeune, on est tenté de se deman- )) der : mais, pourquoi ceci? pourquoi cela? Il me » semble qu'il eût mieux valu agir de telle ma- » nière... Oh! mes Sœurs, ajoutait le Père, restons à » notre place; laissons le soin de tout prévoir à ceux » qui en sont chargés. Lorsque nous revînmes de notre » première campagne, je me rappelle que nous étions » à bord plusieurs jeunes ofQciers, bien pressés de » toucher la terre de France. Nous arrivâmes un peu » tard dans l'après-midi, vers les côtes d'Ouessant; il » y avait un léger brouillard et le commandant nous » dit : Mes enfants, nous allons stopper ici, il serait » imprudent de nous engager ce soir entre les récifs » qui défendent l'entrée du Goulet. Nous attendrons à )) demain... Grande déception parmi nos jeunes gens! « Nous murmurions entre nous, et nous nous disions : » Ah! le vieux! le vieux a peur!... Eh! bien, lorsque » plus tard je me vis chargé de conduire un navire )).. dans les mêmes conditions, la prudence m'obligea à » tenir exactement le même langage. C'est ainsi, )) mes Sœurs, que le plus souvent l'expérience nous
)) fait reconnaître que c'est nous qui nous trompons, » lorsque nous nous permettons de juger les rnesures » prises par nos supérieurs. «
M II est impossible de rendre l'onction avec laquelle tout cela était débité. On sentait que le vénérable et saint religieux était tout pénétré de ce qu'il nous enseignait, et que son âme vivait habituellement dans un élément surnaturel, tout uni au bon Dieu! Vers la fin de chacune de ses petites exhortations, le Père ouvrait un livre, et, avec un profond sentiment d'humilité, il ajoutait : « Maintenant, mes Sœurs, permettez-moi de » vous lire une chose qui m'a bien frappé, ce sera un )) dédommagement à ce que je vous ai si mal dit. » Mais nous étions loin d'être de l'avis de l'humble religieux.
» Le R. P. de Plas insistait beaucoup sur le bonheur d'être les épouses de Jésus. Il aimait à nous montrer, par de nombreux exemples, la vanité des biens que l'on estime tant dans le monde, et comme ce que nous avions sacrifié était peu de chose en comparaison des grâces que Notre-Seigneur nous avait faites. « Que » pouviez-vous prétendre? nous disait-il; au plus, à » être réponse du Président de la République ! Bel » honneur, vraiment, auprès de celui qui vous est fait » d'être épouses du Roi des rois!... Si vous saviez, mes )) Sœurs, combien on se trompe en recherchant les » honneurs et les joies du monde! Après une campagne » qui avait eu quelque éclat, de nombreux amis me di- » saient : — On vous présentera au Roi; vous serez )) reçu à la cour ! — Je le fus, en efî'et, mais, après » quelques phrases bienveillantes, je me trouvai là, » entouré d'une foule d'inconnus. La journée me parut » longue, et c'est certainement une des plus ennuyeuses » de ma vie. Pourtant, combien de personnes qui en- « viaient mon prétendu bonheur et se disaient : Oh! il
)) a été à la cour! il a dîné avec le Roi, etc. (1). » » Nous nous rappelons un petit trait qui montre dans tout son jour l'aimable simplicité de ce saint et vénérable Père. A la fin d'une petite exhortation, au lieu de prendre un livre pour nous en lire quelques passages selon son babitude, le Père nous dit : « Mes chères » Sœurs, pour appuyer ce que je viens de vous mon- » trer, que c'est Notre-Seigneur seul qui donne la vraie » joie et qu'elle ne se trouve qu'à son service, je vais )) vous lire quelques lignes que j'ai trouvées dans le » journal d'un religieux, dans ses notes. C'était un » homme qui avait occupé une certaine position dans >y le monde. Il écrivait ceci dans un hospice, à cinq )) heures du matin, un jour d'hiver, alors que tout re- )) posait autour de lui. » Le Père nous lut ensuite quelques fragments dans lesquels le religieux épanchait la joie profonde qu'il ressentait à n'avoir que Notre-Seigneur pour tout bien, et à reposer sous cet humble abri pour l'amour du divin Sauveur. C'était beau, simple, touchant. Malheureusement nous ne nous rappelons pas les paroles, mais seulement l'expression de ferveur qu'elles nous laissèrent.
» Il faut bien le dire, pourtant, nous n'avions pu retenir un sourire, car au ton ému du bon Père, nous avions compris qu'il était lui-même ce religieux surabondant de joie au sein de la pauvreté. En effet, toute la ville s'était édifiée, en apprenant que ce vénérable Père, qui traversait autrefois nos rues dans un brillant uniforme, était allé, lors de l'expulsion, choisir un
(l) « J'ai trouvé, écrit la Révérende Mère Prieure, en nous envoyant ce récit, que le passage où l'on parle de la présentation à la cour n'est pas tout à fait exact; car, si je me souviens bien, le Révérend Père ne se nommait pas, il racontait le fait comme arrivé à une personne de sa connaissance. »
asile chez les Petites-Sœurs des pauvres, près des bons vieillards, dont il se constitua l'apôtre.
» De temps en temps, à l'époque des grandes solennités de l'Église, le saint religieux demandait notre Révérende Mère au parloir. Le Père restait debout, ne parlait que du bon Dieu, de son amour pour nous, de la fête que l'on célébrait; après avoir ainsi satisfait sa dévotion, il se retirait sans s'être peruiis une seule parole qui ne fût toute du bon Dieu, laissant notre Mère profondément édifiée de sa tendre piété. Lorsqu'il survenait quelque événement douloureux pour la sainte Église, le Révérend Père venait le communiquer à notre Mère, pour lui demander de faire prier la communauté, et se retirait aussitôt. Ses visites, très rares, du reste, ne duraient jamais plus de- dix minutes. C'était un vrai saint ; rien ne le touchait que ce qui regardait Notre-Seigneur et les grands intérêts de sa gloire. Aussi combien nous étions heureuses de nous unir à ses prières, lorsqu'à chacune de nos fêtes, la Sainte-Thérèse, le Mont-Carmel, etc., nous apercevions, à travers notre grille ouverte, la tête vénérable du serviteur de Dieu, tout abîmé dans la prière, semblable à un ange adorateur.
)) Souvent, pendant nos récréations, nous aimons à rappeler le souvenir du bon P. de Plas, et chacune redit les petits traits qui l'ont le plus frappée. Nous regrettons vivement, observe la narratrice, de n'avoir pas recueilli, à mesure qu'il nous les racontait, tous ces récits si intéressants et présentés d'une manière si originale. »
Le P. de Plas habitait encore l'asile des vieillards, lorsqu'il vit un jour entrer chez lui un vénérable ecclésiastique, aumônier d'une communauté éloignée, qui avait entrepris un pénible voyage pour venir se placer sous la sage conduite de l'humble religieux. A sa
sortie de retraite, après huit jours de solitude et de méditation, il ne cessait de redire tout le bien que lui avait fait son saint directeur, et il partit animé d'un nouveau zèle, pour travailler à sa perfection et à la sanctification des âmes.
Depuis plus de deux ans, le P. de Plas donnait au milieu des pauvres l'exemple de toutes les vertus, laissant partout sur son passage, selon l'expression d'une des Petites-Sœurs, « un vrai parfum de sainteté. )) Malheureusement une chute qu'il fit un soir^ en se rendant à la chapelle, vint mettre obstacle quelque temps à l'exercice de son zèle. « Il y a deux ans, écrivait-il le l*^'" décembre 1884, à pareille date, je m'applaudissais d'avoir commencé la journée par l'audition de quatre messes, une à l'Adoration, et trois à Saint-Louis, d'avoir visité une pauvre malade et les vieillards, et fait le Chemin delà Croix. J'avais médité le matin sur la mort, avant de dire la messe, et je demandais la grâce de l'accepter avec la satisfaction d'un journalier qui va recevoir d'un maître généreux le salaire de sa journée... J'étais loin de m'attendre à ce qui devait m'arriver. Vers cinq heures et demie, après avoir fait le catéchisme à de petits enfants arriérés de Saint-Martin, je me heurtai, par un temps obscur et pluvieux, contre une grande baille pleine de légumes, laissée par oubli, à côté de la fenêtre de la cuisine, sur le chemin de la chapelle à ma chambre, et je fis une chute que je ne pus pas modérer, ayant à la main un bougeoir et le catéchisme. Le front et le nez choquèrent assez fortement contre le pavé, et je répandis beaucoup de sang. J'aurais pu facilement mourir de cette chute ou de ses suites ; le bon Dieu ne l'a pas permis, et il s'est borné à m'infliger cent jours de pénitence, durant lesquels je n'ai pu offrir le saint sacrifice de la messe. »
C'était une grande épreuve, ]a plus rude que le bon Dieu pût envoyer à cette âme affamée delà nourriture eucharistique ; mais il s'efforça de voir dans cette privation une marque de la volonté de Notre- Seigneur, et cette pensée suffit à le consoler. Cependant sa santé s'affaiblissait chaque jour, et ses supérieurs regrettaient un isolement qui ne leur permettait pas de veiller de près sur le bon vieillard. Quand ils le rappelèrent au milieu de ses Frères dispersés, le P. de Plas se soumit en esprit d'obéissance et revint joyeux partager, autant que possible, la vie de communauté, mais le cœur plein de reconnaissance et d'affection pour la maison des pauvres où il avait espéré mourir.