CHAPITRE YII
Projets d'apostolat à Rochefort, à Cherbourg ; les retraités de la marine à Brest : association pour la conversion des pécheurs ; visites à domicile ; essais de conversion, méthode et résultats. — Correspondance avec des amis; avec M. de Rocquemaurel, de 1848 à 1878 ; combats et triomphe. — Bonheur de la vie chrétienne et de la vie religieuse. — Entrée d'un ancien aspirant du Cassini à la Grande Chartreuse. — Départ de M. Olivieri, lieutenant de vaisseau, pour Solesmes.
En quittant l'aumùnerie du Cercle catholique, le P. de Plas ne songea pas à se reposer; mais, dégagé d'un lien qui le retenait à Brest toute l'année, il forma des projets de ministère au loin, à Rochefort, à Cherbourg, etc. Ne se sentant pas d'autre maladie que la vieillesse, il s'écriait avec saint Martin : Non recuso laborem. « Il m'est venu àla pensée, ce matin, lisonsnous dans son Journal, d'écrire à M. de Bérenger à Cherbourg, et de m'offrir, avec toute la réserve convenable, pour donner une retraite à la conférence de Saint-Vincent de Paul, ou au Cercle catholique. Depuis 1862, il me semble avoir réalisé quelques progrés dans la foi et la connaissance de la religion ; pourquoi
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n'essaierais-je pas de faire bénéficier mes anciens confrères des grâces que j'ai reçues de Dieu ? Misericordias Domini in œternum cantaho. «
Un autre jour, il rédigea pour M. le curé de Rochefort un brouillon de lettre que nous avons retrouvé dans ses papiers, et qui montre combien son cœur, malgré les glaces de l'âge, était consumé d'ardeur pour le salut des âmes. « Monsieur le curé, disait-il, tempus resolutionis mese instat: avant de partir, il me vient à la pensée de l'aire mon testament, et de donner comme un legs spirituel à mes anciens compagnons d'armes, qui sont encore en assez grand nombre à Rochefort. Je viens donc vous demander avec simplicité, si vous pensez que je puisse faire quelque bien auprès de ces vieillards retardataires que la curiosité pourrait amener à l'église.
)) S'il y avait une retraite à donner aux prisonniers ou aux malades de l'hospice civil, ce serait un prétexte suffisant pour me faire venir à Rochefort. Je ne me présente pas comme prédicateur ou conférencier, mais comme quelqu'un qui désire ramener les égarés dans la bonne voie. Un homme qui a eu le malheur de vivre de la vie du monde, a au moins cet avantage de pouvoir en signaler les mécomptes et la vanité, et de faire ressortir Timmense bonheur que nous offre la vie chrétienne. »
Le Supérieur, qui veillait avec une paternelle sollicitude sur la santé du bon vieillard, ne put qu'admirer ce zèle d'apôtre, sans se prêter à la réalisation des projets qui lui furent soumis. Mais si l'on jugeait imprudent à son âge de s'exposer à des fatigues au-dessus de ses forces, ne pourrait-il pas du moins s'occuper des retraités de la marine, en grand nombre dans tous les ports militaires? Cette pensée, plus acceptable que la première, méritait réflexion ; une circonstance impré-
vue permit au P. de Plas de faire part de son désir à l'un des curés de Brest. « Suis-je parti avant l'ordre, écrit-il dans son Journal? Ai-je gardé la prudence convenable? Je l'ignore, mais j'ai senti comme une force irrésistible, qui m'a porté à communiquer à M. le curé des Carmes mon désir de faire des conférences aux retraités. Jeluienai parlé, non comme d'une demande formelle, mais comme d'une simple pensée soumise à son appréciation. Le P. vSupérieur, lui ai-je dit, parait me trouver un peu hardi et ne montre pas grande confiance dans la réussite ; mais je ne parlerais qu'en vue de faire quelque bien à mon auditoire, et non pas in sublimitate sermonis. Mon intention, ai-je ajouté, serait de prouver à mes anciens compagnons d'armes que, dans la pratique de la religion, l'on trouve et le bonheur du temps et l'espoir d'une félicité éternelle. « Le projet de conférences aux retraités de la marine, dans une église de la ville, dut être abandonné comme celui de missions hors de Brest.
Aucun obstacle n'était capable de décourager le zèle de l'apôtre. Peut-être des causeries intimes seraient-elles mieux accueillies et produiraient-elles autant de bien? « Il m'est venu à la pensée, dit-il, de réunir dans une salle quelconque, pour faire connaître la vérité, un certain nombre de personnes d'opinions religieuses et politiques opposées, mais ayant assez de droiture et d'instruction pour discuter loyalement le sujet proposé. Il m^e semble difficile, si ces réunions avaient lieu, que la vérité ne finît pas par se faire jour. » Mais il laissa bientôt de côte cette idée, la regardant comme impraticable au milieu de l'indifférence de notre société contemporaine.
Un dernier projet, qui lui semblait plus facile à réaliser que les précédents, dut à son tour être abandonné. Nous l'indiquerons cependant, car il nous montrera
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comment le P. de Plas ne négligea rien pour se rendre utile, dans la mesure de ses forces, au salut du prochain. « Il me vient à la pensée, écrit-il dans son Journal, d'organiser une association active pour la conversion des pécheurs. Chaque membre s'engagerait, en vue de s'avancer dans la vraie charité, à travailler à la conversion de la personne près de laquelle il croirait avoir le plus de chance de réussir. Pour assurer le succès de cette croisade d'un nouveau genre, tous les membres de l'association s'uniraient d'intention dans leurs autres œuvres de piété et de charité. On s'assemblerait de temps en temps pour s'aider mutuellement des lumières d'autrui ; un prêtre pourrait alors réchauffer le zèle des associés, en leur rappelant la parole de saint Jacques : Scire débet quoniam qui converti fecerit peccatorem a5 errore vise suœ salvabit animam ejus a morte, et operiet multitudinem peccatoTum (1). Quoi de plus encourageant que ces paroles, ajoute-t-il, en songeant à lui-même, pour ceux qui, après de longues années de désordre, sont revenus à la pratique delà religion! »
Le P. de Plas consacra alors tous ses moments libres dans le courant de la journée à l'apostolat par les visites à domicile. Il l'avait commencé depuis longtemps déjà. c( Outre les ouvriers et militaires, disait-il un jour, je vise comme principal objectif mes amis ou connaissances de la marine. » Mais ses occupations et ses ministères ne lui avaient pas permis jusque-là de s'y livrer tout entier. Ce n'est qu'à partir de 1887 qu'il en ût son affaire principale. Le moment nous paraît bien choisi pour jeter un coup d'œil sur les diverses
(1) M Sachez que celui qui ramènera un pécheur de la voie où il s'égare, sauvera une âme de la mort et couvrira une multitude de péchés. » Ephl. S. Jac, \, 20.
conversions qu'il opéra par ce moyen et dont nous n'avons pu parler encore.
« Il m'est venu la pensée, écrivait-il le 25 mars 1874, d'aller voir quelques vieux officiers en retraite, afin de jeter le filet, s'il y a lieu, et de les amener à la barque de Pierre. Il est désolant de voir à quel degré d'ignorance des choses les plus élémentaires de la religion sont arrivés beaucoup de vieillards. La charité, et j'ose l'espérer, la grâce de Dieu qui l'inspire, me prêtent des paroles plus fermes, plus énergiques, plus propres à produire etfet, que si je m'appliquais à tête reposée à composer un plaidoyer en faveur de la religion. Dieu ne m'a pas appelé ici en vain, j'en ai la confiance; il daigne me laisser la santé et le désir de le servir, il saura bien m'en fournir les occasions. Sous l'impulsion de cette idée, j'ai été cet après-midi, après en avoir demandé l'autorisation au R. P. Ptecleur qui me l'a accordée en disant : « Oui, vous pouvez aller à la pêche; » j'ai été, di?-je, visiter le commandant V*** et le contre-amiral B***. Je n'ai vu que ce dernier ; mais demain, au plus tard, je me propose de faire d'autres tentatives.
» C'est là, ajoutait-il dans son style marin, une pêche à la. ligne qui n'offre pas les joies que dut donner aux Apôtres la pêche miraculeuse; mais n'est-ce pas quelque chose, que Dieu daigne nous employer à prévenir nos frères égarés qu'ils sont invités aux noces de son Fils, et qu'ils n'ont d'autres frais à faire que de s'y présenter avec la robe nuptiale? »
Les tentatives de conversion, souvent renouvelées, réussirent d'abord au-delà de ses espérances. « Dieu a permis, disait-il, que je fusse, en apparence, la voix qui devait faire pénétrer la vérité dans l'àme de trois officiers supérieurs en retraite : F**', de R***, etT***; mais combien en est-il d'autres que je pourrais avec II 27
quelques efforts et la grâce de Dieu remettre dans la voie droite ! »
Parmi les renseignements que nous avons recueillis pour cette histoire, se trouve le récit de quelques conversions opérées par les soins du P. de Plas. «J'ai particulièrement connu, nous dit un des membres du Cercle catholique à Brest, un vieux matelot qui, après avoir refusé tout secours religieux, se mit à pleurer .à chaudes larmes, à la vue de l'aumônier qu'il vénérait comme un saint, et mourut, après s'êire réconcilié avec Dieu, dans les plus édifiants sentiments de foi et de piété. »
« M. J***, officier de marine en retraite, nous écrit un ancien capitaine de vaisseau, était depuis longtemps souffrant, lorsque, dans les premiers mois de 1883, le docteur Gras, qui. le soignait, jugea que la maladie aurait à bref délai un dénouement fatal. Le curé des Carmes, appelé par madame J***, vint voir le malade et causer longtemps avec lui. Il le trouva dans de bons sentiments ; mais le vieux marin ne pratiquait pas, et le point essentiel de la confession n'avait pas été abordé.
« Cependant le malade dépérissait à vue d'œil, et madame J*** craignait qu'une crise ne l'emportât avant qu'il se fût réconcilié avec Dieu. Un matin, elle me fît appeler près de son mari que je trouvai à la dernière extrémité, et elle me pria d'aller chercher un prêtre qui pût, par son caractère, exercer sur le mourant une influence décisive. Elle avait pensé au P. de Plas que j'allai trouver immédiatement.
» Le Révérend Père connaissait J***, mais n'était jamais allé le voir. Préoccupé de l'accueil que le malade lui ferait, j'en parlai au P. de Plas qui me répondit avec une grande simplicité : « Ne vous inquiétez pas » de moi. S'il me reçoit mal, je retournerai dans un )) meilleur moment. Ma personne n'est rien ; il s'agit
» d'une âme à sauver. » Dans la matinée, il vit le malade, qui l'accueillit avec reconnaissance, mais il n'eut que le temps de le préparer à bien mourir. »
« Le hon P. de Plas, nous raconte le Père de Cacqueray, ancien recteur du collège de Brest, visitait presque chaque jour, en 1874, un commandant en retraite qui avait autrefois servi sous ses ordres. Il essava longtemps, mais en vain, de ramener cette pauvre âme à la religion. Un jour enfin, le bon Père entre chez moi tout joyeux; il venait de réconcilier ce pécheur avec Dieu. c( En arrivant près de la porte, me dit-il, je me » suis mis à genoux, et j'ai demandé à la Sainte Vierge » de ne pas permettre que cette visite restât inutile ; )) j'ai été exaucé. »
Deux ans après, le même Père recteur écrivait le 29 juin au P. de Plas, alors absent de Brest pour quelques jours : « Je suis heureux de pouvoir vous envoyer une bonne nouvelle. L'amiral R*** s'est confessé, et demain, vendredi, il fera la sainte communion. Comment cela s'est-il fait? Le doigt de Dieu est là. Je vous raconterai, à votre retour, comment le bon Dieu a tout conduit admirablement; comment un autre a recueilli la moisson qui vous avait coûté tant de sollicitude et de prières : Sic vos non vobis... «
Dans le Journal privé, nous trouvons indiqués en quelques mots les moyens dont le P. de Plas se servait pour opérer peu à peu la conversion des vieux marins qu'il visitait. « Dieu, disait-il, nous a le premier témoigné son amour. Eh bien! cette conduite de Dieu envers nous, nous devons l'imiter dans nos rapports avec le prochain. Si nous voulons faire quelque bien à nos frères momentanément éloignés de Dieu, il faut nous efforcer de gagner leur affection. Il faut leur parler d'eux-mêmes, de ce qui les touche et surtout leur laisser la parole.
)) Vous pouvez beaucoup contribuer, écrivait-il à un ami, par votre caractère sympathique à ramener au bercail les brebis égarées. Il faut avoir quelqu'un en vue et l'attaquer vigoureusement, en priant pour lui et en le gagnant par quelques prévenances. C'est probablement ce que vous faites, et ma réflexion a surtout pour but de vous inviter à la persévérance. »
A ces indications du P. de Plas, nous ajouterons lesdocuments qu'on a bien voulu nous communiquer, et nous connaîtrons ainsi complètement sa méthode d'apostolat. Son zèle pour la conversion des anciens marins, nous dit-on, n'avait point de bornes; il aurait voulu faire partager à tous le bonheur qui inondait son âme ; et comme cette paix intérieure n'est que le fruit d'uneconscience tranquille, c'est vers la confession qu'il dirigeait tous ses efforts. Toutefois sa manière de procéder n'était pas la môme pour tous ; il savait la modeler selon les personnes et selon les circonstances. Il abordait avec une grande réserve les vieux matelots qui manquaient d'instruction, et essayait par mille prévenances de gagner peu à peu leur confiance ; quels que fussent leurs faux-fuyants, ils ne le trouvaient jamais que patient et discret. Mais, quant à ses anciens amis, il gardait moins de ménagements. En vain s'entouraient-ils de spécieux prétextes comme autant d'ouvrages avancés. Après leur avoir conseillé la lecture du traité de la Vieillesse de Cicéron qu'il goûtait beaucoup, il attaquait résolument la place elle-même. Il ne ménageait ni son temps ni ses peines et ne songeait jamais à lever le siège, quelle que fût la longueur de la résistance. Si l'attaque était vive, la défense parut souvent désespérée, et non sans blessures de part et d'autre; mais le P. de Plas aurait cru manquer à tous ses devoirs de prêtre et d'apôtre si, par complaisance, il eût trop tardé à exiger la pratique des devoirs religieux.
La conversion des âmes est une œuvre difficile qui résiste souvent à toute l'ardeur de la charité, à toutes les industries du zèle. Cependant Dieu veut le salut de ces âmes, mais il ne veut l'accorder qu'à la prière, à la persévérance dans la prière. Le P. de Plas l'avait bien compris; aussi, après avoir fait tous ses efforts, n'attendait-il le succès que de Dieu. « Et maintenant, quelle n'est pas ma douleur, s'écriait-il un jour, ma désolation de ne pouvoir faire arriver la lumière de la foi, même une faible lueur, dans l'âme d'hommes que j'ai connus, qui vivaient avec une certaine honnêteté, et qui s'avancent vers la mort, sans se douter du juge devant lequel ils vont paraître... Mon Dieu, donnez-moi une foi communicative ; donnez-moi de vous faire aimer et de sauver quelque âme! » Puis il ajoutait en faisant un retour sur lui-même : « Prier avec persévérance, sans me décourager du peu de succès de mes efforts. Me rappeler que, vers 1837, le P. de Saint- Angel échoua dans le désir de ma conversion ; que Marceau, huit ans plus tard, me fit avancer sans m'amener à la pratique... »
Après ces considérations générales sur l'apostolat du P. de Plas auprès des vieux marins, il ne sera pas sans intérêt d'ajouter aux faits déjà connus quelques autres résultats de ce ministère que l'ancien commandant appelait d'une manière si pittoresque : la pêche à la ligne. Nous ne ferons que citer dans sa concision le Journal privé; car le P. de Plas se contentait ordinairement d'une simple indication, seulement pour ne pas perdre le souvenir d'une grâce reçue de Dieu.
'( ^i janvier l!^7.'). — J'ai été au Cercle catholique. A mon retour, j'ai entendu la confession d'un matelot qui ne s'était pas approché des sacrements depuis quinze ans. Je lui ai rappelé cette parole du Sauveur :
« Qu'il y aura plus de joie au ciel pour un pécheur qui » se converlit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes )) qui n'ont pas besoin de pénitence. »
» 17 juillet. — J'ai dit la messe, ce matin, pour le repos de l'âme du commandant Fi***, décédé l'an dernier le 18 juillet. Une des grandes grâces que Dieu m'a faites a été certainement le retour à Dieu de ce vieil officier, homme droit et juste selon le monde, mais qui ne pratiquait pas. Au milieu de ses horribles souffrances (un cancer lui rongeait la bouche), sa conversion lui avait apporté une grande consolation. Il me répéta souvent : « Je ne voudrais pas, au prix de ma » foi, être guéri de l'affreux cancer qui ne me laisse » de trêve ni jour ni nuit. »
» 3 juillet 188U. — Le P. Le Sauce m'a appelé hier pour voir chez lui le docteur Q***, ancien chirurgien en chef de l'escadre de la Méditerranée. Je l'ai embrassé cordialement et il m'a dit de suite : « Eh bien ! «j'ai tenu ma promesse. C'est fait. « Il venait de se confesser. Cette nouvelle m'a causé une grande joie. Il y a quinze ans environ que j'avais entrepris de ramener cette âme droite à Jésus-Christ.
» 30 mai iSS4. — On m'a invité, il y a trois ou quatre jours, à visiter un vieillard de quatre-vingt-six ans, que j'avais vainement cherché à ramener à la religion. Il était malade et son état inspirait de graves inquiétudes. Je ne savais comment aborder avec lui le sujet important. La première entrevue ne m'a pas donné assez de confiance pour parler nettement des devoirs du chrétien ; mais, à une seconde visite, j'ai été plus heureux, et mes paroles ont été bien accueillies. Le curé des Carmes, appelé près du malade, a pu
le confesser, c'a été pour moi une source de grande joie.
» 2ô janvier 1S87. — Visite à un vieux matelot à peu près aveugle, cloué sur un lit de douleurs, et n'ayant pour le soigner qu'une jeune fille sourde et paraissant peu intelligente. Je bénis Dieu de me laisser la force de monter jusqu'au quatrième étage. Me dire quand je ne puis voir les malades qu'au prix de beaucoup de fatigue: Il vaut encore mieux visiter que d'être visité. »
Le zèle du P. de Plas pour ramener les âmes à Dieu ne se bornait pas à quelques visites. Quand il s'apercevait que sa parole n'avait pas été assez persuasive, il avait recours à de petits billets dans lesquels il mettait tout son cœur. Si le retardataire ne se rendait pas encore, il pressait, selon le conseil de TApôtre, opportune, importune^ sans jamais perdre patience. « J'ai projeté d'écrire, lisons-nous dans son Journal, le 22 septembre 1887 , à quelques égarés qui ne paraissent pas me recevoir avec plaisir, en leur exprimant mes regrets de ne pouvoir leur procurer cette paix de l'âme, cet adoucissement aux chagrins de la vie que la foi seule peut donner, j)
Le 23, il écrivit à l'amiral L**% pour l'exciter à la foi et lui donner quelques avis qui devaient faciliter son retour. Dés le lendemain, il reçut la visite de l'officier général. « Je crois, écrit-il, que ma lettre, inspirée par nos bons anges, a porté quelque fruit. Oh ! combien je voudrais utiliser ma vie pour le salut du prochain ! »
Parmi ces vieux marins, vrais loups de mer, quelquesuns mordaient difficilement à l'hameçon ; le patient pêcheur, de son côté; ne se décourageait pas, sachant
par expérience qu'il fallait attendre le moment favorable. Un de ses anciens camarades de collège étant venu s'établir prés de Brest, le P. de Plas s'était empressé d'aller le voir, mais sans pouvoir le rencontrer. (( Mon cher de Plas, lui écrivit son ami, quand j'ai trouvé ta carte, il y a quelques jours, j'ai bien regretté de ne t'avoir pas vu. Plus j'avance, moins j'oublie mes anciennes et affectueuses relations. Quand tu pourras revenir, sois sûr de me faire plaisir. — Je n'irai pourtant pas moi-même te voir. Ton entourage ne m'est pas symphatique... Chacun fait ce qu'il peut ; Dieu nous jugera sur nos actes. J'espère pour toi comme pour moi ; nous sommes tous deux sincères et honnêtes. ))
Le P. de Plas retourna plusieurs fois visiter son ami et lui parler sérieusement ; mais il trouva un homme si ignorant de toutes les choses religieuses qu'il dut se résigner à l'éclairer peu à peu. Un jour qu'il ne l'avait pas rencontré, il en reçut le billet suivant qui nous montre que la conversion n'avançait pas rapidement :
« Mon bon vieux camarade,
)) En rentrant, j'apprends qu'en mon absence tu es venu ici. Nous nous voyons rarement, et je regrette d'autant plus vivement de t'avoir manqué. Tu étais, tu es un bon et digne garçon ; je te conserve une sincère afiectionet suis sensible aux marques de la tienne, quoique nous servions Dieu d'une manière différente. Pendant que je regarde tous les hommes comme frères et parfaitement égaux devant Dieu, tu as embrassé les principes d'un clergé qui se dit envoyé de Dieu et tend à la domination universelle, comme ont fait les clergés de tous les temps et de toutes les religions. C'est une lutte qui menace de durer encore,
mais en diminuant d'intensité, et qui finira, je l'espère, si Dieu veut que les hommes arrivent quelque jour à la paix, au bonheur, à la vertu.
» En attendant, je pense que tous les hommes de bon cœur et de bonne foi sont également estimables, quelles que soient leurs opinions. A ce titre, crois à toute ma sympathie, et quand tes obligations te permettront de venir me voir, sois sûr que tu me feras grand plaisir. »
A quelque temps de là, le P. de Plas apprit qu'un autre de ses anciens camarades de collège était tombé gravement malade. Il s'empressa d'aller le voir. « J'ai été, hier, par le chemin de fer à C***, écrit-il dans son Journal, et je suis revenu à pied, sans avoir été reçu par X*'*, à cause de ma soutane et plus encore de mon titre de Jésuite. Je n'en suis pas moins aise d'avoir fait cette course, et je lui écris aujourd'hui que je ne me sens nullement blessé de son procédé. J'y joins quelques réflexions qui peuvent lui donner à penser qu'il n'est pas dans la bonne voie et qu'il est toujours temps de reprendre le droit chemin. »
Tant de patience et de bonté touchèrent le cœur du malade. 11 en fut ému jusqu'aux larmes et fit appeler son vieux camarade, qui eut la joie de le réconcilier avec Dieu. Quid retribuam ? s'écriait le P. de Plas à cette occasion. Et il ajoutait: « Poursuivre avec ardeur la pensée de ramener quelques égarés à la vérité ; ne pas me décourager des résistances, voire même des rebuffades : Pati et contemni pro te. La cause que je sers est trop belle, trop utile pour s'en laisser détourner par des difficultés de quelque nature qu'elles soient. » Malgré tous ses efforts, toutes ses industries, le P. de Plas ne réussissait pas toujours dans ses saintes et hardies entreprises. Un de ses camarades d'Angou-
lême, parvenu aux plus hautes dignités, lui avait dit jadis : « Quand tu seras curé, je me confesserai à toi » ; mais il n'avait pas affirmé que ce serait de suite, et il ne se rendait pas. « C'est ma faute, disait l'humble religieux, l'amiral ne peut voir en moi que l'ancien capitaine de vaisseau. »
Cet apostolat par correspondance, auquel le P. de Plas eut recours dans les circonstances que nous venons d'indiquer, il le pratiquait depuis de longues années, môme avant son entrée en religion, auprès de ses amis éloignés de Dieu. Nous avons déjà eu l'occasion de citer, dans cette histoire, plusieurs lettres, qui lui furent adressées pour répondre à ses pressantes avances ; il nous en reste encore un grand nombre entre les mains, mais nous ne pouvons nous en servir qu'avec une extrême réserve et discrétion, dans la mesure utile pour édifier le lecteur, sans révéler le secret d'une correspondance intime qui n'était pas destinée à la publicité.
« Mon cher de Plas, lui écrivait M. L*", le 3 mars 1864. Depuis de longues années, fatigué de chercher dans le rationalisme la solution des questions morales, religieuses et sociales, qui se posent à l'esprit de tout homme un peu sérieux, j'ai compris que le seul refuge assuré contre les tempêtes qui surgissent menaçantes devant nous était la foi, et que celle foi elle-même ne pouvait exister que dans l'unilé catholique. Mais, mon cher ami, pour dégager le terrain de toutes les plantes parasites qui l'obstruaient, il m'a fallu combattre bien des objections, déraciner bien des préjugés; et, jusqu'ici, pensant que je ne porterais pas d'une main assez ferme le drapeau de la foi, je n'ai point encore osé le déployer.
» J'ai eu, jadis, des idées et des aspirations peu en harmonie avec mes convictions actuelles. Dans la
discussion que j'aime, je sens que je puis encore me laisser entraîner à des concessions que la foi repousse, ou à des exagérations dépassant les limites imposées par l'obéissance. Dans cette situation, serait-il prudent d'accomplir un acte auquel ma raison me convie, dont elle comprend le bienfait pour l'avoir déjà tenté imparfaitement, mais auquel ne s'associeraient pas encore assez complètement mes convictions intimes, pour en faire le préliminaire d'un autre acte plus important?
» Maintenant, vous voyez l'état de mon esprit. Je vous remercie de voire bonne lettre ; je vous suis reconnaissant de l'intention qui vous l'a inspirée. J'envie le bonbeur de ceux qui, comme vous, marchent d'un pas ferme dans la seule voie que j'estime bonne et sensée; j'espère vous y suivre prochainement, mais, aujourd'hui, mes pas n'y seraient point assez assurés, et j'ai besoin d'un peu plus de temps pour les afï'ermir. »
D'après cette lettre, on le voit, le zèle prudent de l'apôtre savait se faire tout à tous ; mais parfois ses amis se plaisaient à rendre hommage à sa bonne volonté, tout en refusant de céder à ses pressantes sollicitations. « Au point de vue de la religion, lui écrivait en 1884 un officier général, qu'il estimait beaucoup comme homme et comme marin, je suis toujours à peu près dans la même situation. Je ne nie rien, mais je doute encore. Je vais à la messe ; je demande souvent, très souvent à Dieu de m'èclairer. Je vois, je connais des hommes que leur croyance rend heureux; je voudrais avoir comme eux une foi entière. Je ne l'ai pas encore, mais je ne résiste pas. Il est probable que je finirai par croire, et, en vérité, j'en serais très heureux. »
Rarement la conversion complète était le résultat d'une première attaque; il fallait revenir sans cesse à la charge, et ce n'est quelquefois qu'après de longues
années qu'on consentait enfin à s'avouer vaincu. Mais l'humble apôtre ne se décourageait jamais; il avait d'autant plus de mérites devant Dieu, qu'il éprouvait de la part des hommes moins de consolations.
M. de Rocquemaurel fut, pendant une trentaine d'années, de 1848 à 1878, l'objet des préoccupations constantes de François de Plas. Nous avons dit, dans le cours de cette histoire, comment les deux officiers, après s'être liés d'amitié au ministère de la marine et après avoir fait ensemble la campagne des mers de Chine, aimaient à renouer leurs anciennes relations chaque fois que l'occasion s'en présentait. A peine s'étaient-ils connus, que de Plas, nouvellement converti, entreprit de conquérir à la foi un homme que ses qualités naturelles rendaient digne de la plus haute estime ; mais ses constants efforts, dont nous allons continuer de suivre la trace, ne furent couronnés de succès que quelques mois avant la mort du commandant.
(( Mon cher ami, écrivait M. de Rocquemaurel, le 2 février 1877, vous avez bien compris qu'en fait de conscience je gardais toujours une indépendance qui n'a rien d'incompatible avec une soumission respectueuse aux saines doctrines. Loin de moi la folle et inepte théorie de la libre pensée. Le cercle très étroit de ma parenté et de quelques amis intimes me fournirait d'ailleurs, au besoin, tous les sujets d'édification utiles et nécessaires, pour me diriger et maintenir dans la bonne voie nsque ad flnem. Vous voyez par là, cher ami, que vous ne devez avoir sur ce point aucune préoccupation. »
Cette lettre, si digne au point de vue de l'honnêteté naturelle, n'était-elle point comme une excuse de ne pas répondre aux avances du P. de Plas, qui essayait en vain d'amener son ami à la pratique de la religion ?
« Mon cher commandant, lui avait-il écrit, j'avais un grand désir de répondre à votre lettre de l'an dernier et de vous faire remarquer que vous glissiez sur la partie principale de ma missive, où je vous exprimais et mes vœux et mes bons souhaits pour le temps et pour Véternité ; car vous m'avez remercié affectueusement de l'intérêt que je porte à la vie du temps, et nullement de l'ardent et vif désir que j'ai de vous savoir franchement chrétien. »
Celte tactique de se tenir sur la réserve avait été habilement employée par M. de Rocquemaurel, dès qu'il s'était aperçu du dessein apostolique de son ami. « Je suis profondément touché, lui avait-il écrit en 1850, de cette bonne pensée que vous avez pour moi, et pour ce qui m'est le plus intime. Avant de vous en remercier, j'ai voulu lire un chapitre de ce livre que vous voulez bien offrir à mes méditations (1). J'ai commencé par l'âme dont j'ai vu la définition.,.. Je suis heureux de penser que cette âme réunit en moi plus d'une corde qui vibre à l'unisson des vôtres; mais je sens combien il s'en faut encore pour qu'elle s'élève à cette parfaite harmonie dont vous jouissez. Quoi qu'il en soit, mon ami, votre bienfait ne sera pas perdu, puisque j'en comprends tout le prix. Ma seule faiblesse m'empêche encore de vous suivre dans une voie que votre exemple me rendrait si attrayante. »
Quand le commandant de Rocquemaurel eut pris sa retraite, Mgr Desprez, dans le diocèse duquel il habitait, joignit ses instances et ses industries à celles de François de Pias pour gagner cette âme à Dieu. « J'ai commencé avec le bon M. de Rocquemaurel, écrit Sa Grandeur le 4 février 1863, de plus fréquentes relations. Dimanche soir, il était dans mon salon, et nous
(1) Probablement les Études philosophiques sur le Christianisme.
avons parlé de vous. Il m'a bien recommandé de le rappeler à votre souvenir. Je crois que nous ne tarderons pas à l'amener à la pratique, et elle sera fervente, dès qu'il aura fait le premier pas.
» On raconte ici des choses bien touchantes des sentiments qu'il n'a cessé de montrer pour sa mère. Il lui envoyait des réserves faites sur son traitement, mais il les faisait passer par une sienne parente, amie de cœur de la vieille mère. Cette parente a si bien partagé ces secours, qu'en prenant sa retraite, M. de Rocquemaurel a été fort étonné de recevoir le surplus de ce qui n'avait pas été employé pour sa mère, et la somme était assez ronde. Quelle touchante délicatesse d'une mère envers son fils ! »
« Il serait difficile, écrit de nouveau MgrDesprez, le 26 avril 1866, de vous dire où nous en sommes avec le commandant de Rocquemaurel, sur la grave question que vous savez. Je n'ai pas encore pu l'aborder de front. Je sais seulement de son curé, lorsqu'il est à la campagne, que nous gagnons beaucoup de terrain, et que le pas décisif ne paraît point devoir tarder. »
Cet espoir d'une prompte conversion ne devait pas, hélas ! se réaliser. Ce n'est que douze années plus tard, en 1878, que Mgr Desprez put enfin annoncer dans toute la joie de son àme de bon pasteur le retour de la brebis égarée. « Mon cher commandant, écrivit-il au P. de Plas, le 17 janvier. — Vous avez dû être étonné que ma dernière lettre ne vous dît pas un mot de M. de Rocquemaurel; je le croyais à la campagne. Le curé de sa villa vint me voir il y a quelques jours ; et comme je lui deuiandais des nouvelles de son paroissien, il me répondit qu'il était en ville et tout à fait revenu à Dieu. Hier, j'allai voir ce cher malade. Sa première parole*a été de me dire, avec un bonheur que je renonce à décrire, qu'il s'était mis en règle avec Dieu et l'Église.
Il y a quelques semaines, comme il pouvait encore marcher, il alla spontanément trouver son curé, et, après les entretiens nécessaires, il communia le lendemain. Depuis, il ne sort plus ; les pieds sont enflés. C'est la fin qui se prépare ; elle est encore éloignée, selon toutes les apparences, mais, comme il l'a répété : Il est jjrêt. Sur la cheminée, j'ai vu des livres de piété. Pour moi, je suis très content de son langage. Le retour est, complet... »
Trois mois après, le commandant de Rocquemaurel mourait entouré de tous les secours de la religion, et le P. de Plas, dans un article qui fut remarqué, se plut à rendre un éclatant hommage à la mémoire de son ami. « Nature d'élite, disait-il, dont l'existence avait été remplie de deu\ sentiments qui, après l'amour de Dieu, élèvent le plus le cœur de l'homme sur la terre : la piété filiale et Thonneur du pays. »
Les quelques exemples que nous venons de citer suffisent à montrer le zèle actif et persévérant du P. de Plas auprès de ses anciens compagnons d'armes. Ce zèle, il l'exerça non seulement pour ramener à la foi les égarés, mais aussi pour exciter au bien ceux qui, comme lui, avaient le bonheur de porter le joug du Seigneur.
« Je vous serai très obligé, disait-il à un ancien camarade, de m'écrire de temps à autre, quand vous le pourrez. Je ne pense pas que Dieu mette les hommes en rapport sans quelque vue, et je puis dire qu'il n'est pas un ami qui ne m'ait fait du bien et encouragé à marcher vers le mieux. » Nous pourrions puiser à pleines mains dans la correspondance mise libéralement à notre disposition par un officier supérieur qui, depuis 1866 jusqu'en 1888, ne cessa d'être en rapports intimes avec le commandant, puis Père de Plas, mais laissons-le nous dire lui-même en quelques mots quels
puissants secours il trouva toujours dans le commerce épistolaire avec son saint ami. « Même après son entrée dans la vie religieuse, nous écrit-il, le bon Père avait voulu que notre correspondance ne cessât pas. Il tenait essentiellement à suivre les péripéties de ma carrière, à prendre sa part de mes joies de famille, surtout à apporter la consolation, quand l'épreuve venait nous visiter. Il aimait à redire alors les paroles du grand Apôtre : Diligentibus Deum omnia coojoerantur in bonuni. — Comme il aimait Dieu, lui! »
Comme il appréciait surtout le don de la foi et le bonheur d'être chrétien! « Je réfléchis souvent, écrivait-il le 18 juin 1868 au commandant M'**, aux avantages que nous donne la foi, même pour la vie présente, et je reconnais avec saint Paul que la piété a non seulement les promesses de la vie future, mais qu'elle assure encore le bonheur dans la limite du possible sur cette terre. Qui donc goûte mieux le charme de l'amitié et les joies de la famille que le vrai chrétien? Qui peut avoir comme l'homme religieux une foi couiplète dans les sentiments de réciprocité de ceux qu'il aime? L'homme irrégulier dans sa conduite, inconstant dans ses affections, peut-il croire trouver de bons amis? Cela serait imprudent de sa part; or, quoi de plus doux que de s'appuyer sur l'amitié et l'afiection chrétiennement, pour cheminer dans la vie! Quel bonheur de penser qu'on serait au besoin soutenu et aidé par ses compagnons de voyage, ne fût-ce que par amour de Dieu? Mais l'amour de Dieu ne va pas sans l'amour du prochain... »
S'il estimait à un si haut prix le bonheur de la vie chrétienne, combien plus ne devait-il pas apprécier les délices de la vie religieuse! De Plas venait à peine d'entrer au noviciat de la Compagnie de Jésus, lorsqu'il écrivit à M. M*** : « Oh! comme il est bon de se
donner à Dieu, cher ami ; comme nous sommes largement indemnisés de ce qui semble aux mondains un grand sacrifice ! Quelle différence entre les pensées qui occupent l'esprit d'un religieux et celles qui troublent et agitent dans la vie du monde. Tout ce que je lis me charme et porte un cachet de vérité qui inonde l'âme de satisfactions douces, et la place comme en vue de l'aurore des collines éternelles. Ici, une seule pensée nous occupe : travailler à notre propre perfection et au bien du prochain dans la mesure où nos supérieurs, qui pour nous représentent la volonté divine, le jugeront praticable, en cherchant avant tout la plus grande gloire de Dieu.
» C'est ici qu'on sent vraiment combien le joug du Seigneur est doux, et combien il est beau de travailler à panser les blessures d'une société malade, au lieu de contribuer à les agrandir. Sans doute il faut des armées de terre et de mer, et c'est là peut-être où l'on trouve le plus de dévouement et de cœur. Mais n'a-t-on pas fait abus de ce qui ne devait être destiné qu'à sauvegarder les frontières du pays, qu'à assurer le travail des laboureurs et le trafic des commerçants ? »
Plus François avance dans la vie religieuse, plus il goûte combien le Seigneur est bon, et il éprouve le désir de faire part de sa joie à son ami. « Je n'ai pas besoin de vous dire que le bon Dieu m'a donné bien plus qu'il ne m'avait promis, et que je suis aussi heureux qu'on peut l'être sur cette terre, vivant dans l'exemption des soucis de toute nature, qui sont le partage de tout homme du monde, ne m'occupant même pas de la cuisine politique^ qui n'est pas agréable à voir faire, quand on peut soupçonner les cuisiniers d'être des empoisonneurs par maladresse ou mauvais instinct.
» Ici nous ne sommes occupés que de nos rapports
avec Dieu ; nous ne cherchons qu'à nous instruire et à nous éclairer pour pouvoir, s'il plaît à Dieu, instruire et éclairer nos frères. L'autorité religieuse n'a rien de cette rudesse qu'on rencontre parfois dans la vie militaire ou maritime, voire même dans les administrations. Tout est simple, doux, sensé : même règle, même vêtement, même nourriture pour tous les hôtes delà maison; aucune occasion de jalousie, aucun motif de haine ; pas de conversations oiseuses ; lectures intéressantes durant les repas, travail sans excès, etc. Si les sages du monde connaissaient les biens que Dieu donne dans la religion, nos maisons seraient vite remplies, ou bien leur sagesse serait folie. »
Ces sentiments d'allégresse au service de Dieu dans la vie religieuse ne le quittèrent pas un seul instant jusqu'au moment de sa mort, comme nous aurons occasion de le dire bientôt. Nous ne pouvons citer toutes les lettres où il les exprime, et il est difficile de choisir. « Pour ce qui me touche, écrit-il le 15 janvier 1878, je puis dire que l'état religieux me donne non pas cent, mais mille et dix mille fois plus que je n'ai quitté, bien que j'aime beaucoup ma famille et la campagne oîi j'aurais probablement terminé mes jours. Ma santé est aussi bonne qu'on peut le souhaiter à soixante-huit ans, et les petites occupations que j'ai ici entretiennent la vie de l'âme sans fatigue pour le corps ou l'esprit.
» Je comprends, dit-il encore à M. M'** le 9 janvier 1883, votre désir de consacrer au moins un de vos enfants à Dieu, mais vous serez, j'en suis sur, assez prudent pour laisser à l'Esprit-Saint le jour et l'heure. Ils savent, ces chers enfants, combien vous appréciez le dévouement et le sacrifice; cela suffira, vous pouvez l'espérer, pour porter l'un d'eux à embrasser l'état religieux. Dites-leur que votre vieil ami s'est trouvé plus heureux mille fois dans la vie reli-
gieuse qu'il ne l'eût été avec le sénat et le bâton de maréchal. Dites-leur que plus on progresse dans l'amour de Dieu, plus on est utile à sa famille et à son pays, plus on approche du bonheur possible sur cette terre d'exil. ))
Ce bonheur qu'il éprouvait dans la vie religieuse, il aurait désiré le faire partager à tous ceux qu'il aimait. Aussi quelle n'était pas sa joie, lorsqu'il apprenait qu'un officier de marine avait tout quitté pour mieux servir Dieu. « Je suis heureux, écrit-il un jour, de savoir que ce bon de Gaulejac (un ancien aspirant du Cassini), a pu résister aux froids de la Grande Chartreuse et assurer sa vocation. Si nous pouvions dire aux blasés et aux désœuvrés de la marine, qui ne sont pas tenus par les liens de la famille, l'immense bonheur de la vie religieuse, je ne doute pas que nous ne fissions quelques prosélytes. Que de jeunes gens ont une faim vague de la vérité et qu'une parole amie et convaincue pourrait attirer pleinement au bien I »
Il a raconté dans son Journal l'agréable surprise que lui fit, au mois de septembre 1886, un brillant officier de marine, ancien élève des Jésuites à Brest et des Maristes à Toulon, qui, après avoir conquis, par une héroïque bravoure au Tonkin, la croix d'honneur et le grade de lieutenant de vaisseau, venait lui annoncer sa résolution d'entrer prochainement dans l'ordre des Bénédictins. « Au moment où j'allais balayer ma chambre, M. Olivieri, jeune homme de vingt-cinq ans environ, est venu me voir et m'apprendre qu'il partait pour Solesmes. Sa visite m'a fortement ému et réjoui. Je l'ai félicité de tout cœur d'arriver à point pour remplacer dom Sarlat, ancien capitaine de frégate, qui était mort récemment, affirmant qu'il ne se repentirait pas de sa généreuse détermination, qui assurait son bonheur sur la terre et pendant l'éternité. » Le futur
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bénédictin avait été, lui aussi, vivement touché de son entrevue avec l'ancien commandant; car voici ce qu'il nous écrit de Solesmes. « Le P. de Plas, que je visitai dans sa cellule avant mon départ définitif de Brest, apprit ma détermination avec une joie profonde, en remerciant le ciel, disait-il, de ce qu'un de ses camarades allait trouver le bonheur sur cette terre et la vie éternelle plus tard. Je fus frappé du ton de conviction avec lequel il me parla. Rien, d'ailleurs, sur les difficultés du noviciat, ni sur les épreuves, résultat d'un pareil changement. Il était comme ceux qui ont atteint le but et qui oublient la peine du chemin. Il me parla de l'humilité en termes dont l'accent semble vibrer encore à l'oreille de mon cœur. Cela sortait de profondeurs que Dieu seul connaît, et dont le langage humain ne saurait copier la vérité. »
A l'apostolat des œuvres par la parole et par le commerce épistolaire, le P. de Plas ne pouvait oublier de joindre le plus efficace de tous, celui de la prière et du bon exemple. Ce fut l'apostolat de toute sa vie depuis sa conversion, mais plus spécialement, comme nous allons le dire, celui des derniers mois de son existence.