CHAPITRE IX
La direction des mouvements du port. — Rèf,'lement de vie; études maritimes et scientifiques. — F^es équipages de ligne. — Le commandant supérieur des bâtiments à vapeur. — Société de Saint- Vincent de Paul et circulaire Persigny. — De Plas, major-général. — Le parrain et le filleul. — Expéditions de Chine et de Syrie. — Les Écoles d'Orient. — La question romaine : belle conduite de l'amiral Desfossés ; l'invasion des États pontificaux et l'unité italienne. — Idées de vocation religieuse. — Le Tiirenne.
A peine arrive à Cherbourg, de Plas s'empressa, dès le IG février, de faire ses visites officielles et trouva partout bon accueil ; aussi écrivit-il le soir même dans son Journal : « J'espère, Dieu aidant, servir ici avec goût et entrain. » Le préfet maritime était» alors M. Fabvre, qui jouissait de l'estime et de l'affection de tous. François retrouva des amis qui avaient depuis longtemps toutes ses sympathies : M. d'Aboville, ancien camarade de la Triomphante, devenu contreamiral après une brillante campagne dans les mers de Chine ; le commandant BoUe, alors major-général, et M. Escande, officier d'administration du plus grand
mérite. Les œuvres de charité, dont il ne tarda pas à s'occuper, le mirent en rapport avec de fervents chrétiens, parmi lesquels nous distinguerons M. de Bérenger, un des membres les plus zélés de la Société de Saint-Vincent de Paul.
Dès les premiers jours, François s'astreignit à un règlement pour bien ménager son temps, et le partager entre ses devoirs d'état et les pratiques pieuses qu'il s'était imposées. « Je remarque, dit-il, que dans les saintes Écritures et les prières de l'Église, c'est du temps présent qu'il s'agit toujours : H-eg dies quam fecit Dominiis... Panem quotidianuini da, nobis HODiE... Domine^ Deus omnipotens, tua nos hodie salva, virtute ; ut in hag die ad nullum declinemus peccatum. C'est donc une pensée raisonnable que de ne pas porter ses souhaits au-delà de l'horizon du jour. ))
Il se levait avant cinq heures, de manière à se trouver vers cinq heures et demie à l'église, où il faisait le Chemin de la Croix et entendait la messe. Il communiait tous les jours et accompagnait le Saint- Sacrement lorsque le prêtre le portait aux malades. Après avoir satisfait aux obligations de sa charge, soit dans le port, soit dans un bureau, il allait visiter quelque famille pauvre, lui donnant, avec un secours matériel, quelques paroles d'encouragement ou de résignation. De retour à son domicile, il se livrait à des études personnelles ou à l'enseignement du catéchisme à de petits enfants. Le soir venu, sa participation aux œuvres des militaires et des jeunes gens ne l'empêchait pas de faire acte de présence aux réunions de société, quand il le jugeait nécessaire ou utile. « Rien par plaisir, répétait-il souvent, mais tout avec plaisir. » En un mot, fidèle à sa résolution de ne pas gaspiller les forces présentes pour un avenir incertain, il s'ap-
pliquait à remplir une bonne journée devant Dieu et devant les hommes.
Dès le 24 février, de Plas se félicitait, dans une lettre à sa sœur Élisa, d'être venu à Cherbourg, où (c s'exécutaient, disait-il, de grandes œuvres, qu'il est bon de voir et de connaître. » Il se mit donc au travail avec ardeur, persuadé qu'il devait son temps et son application à son arme et à son pays. Nous ne pouvons résumer toutes les études qu'il fit à cette époque ; elles sont consignées dans un cahier spécial, à la première page duquel nous trouvons indiqué, comme dans un un avant-propos, le but que le rédacteur s'était proposé. « Ce cahier, écrit-il, doit contenir les observations que je fais dans mes lectures, dans mes tournées à l'arsenal ou à bord des navires, et dans mes visites aux forts destinés à défendre la rade. Ce que j'écris est pour moi ; il y paraîtra souvent à mon style. Il m'arrivera probablement de noter bien des choses, dans le seul but de les rappeler à ma mémoire. Mon instruction n'est pas suffisante pour que mon opinion puisse avoir quelque poids ; elle pourrait cependant en avoir dans les questions d'ordre général, où il ne faut que du bon sens, sans parti pris pour un système ou un individu. »
Parmi les études les plus importantes, nous nous contenterons de signaler : un système d'organisation et de répartition des forces maritimes de la France, dans les limites du budget de cette époque ; un plan de la défense de Cherbourg, du côté de la mer; des réflexions sur la marine en général et sur l'art du commandement en particulier ; enfin des considérations sur les différents services qui peuvent être confiés à un oiôcier supérieur. « C'est un devoir pour tout homme, lisons-nous en tête de son travail sur l'art du commandement, de chercher à remplir honorablement sa car-
rière et de consacrer son temps et ses efforts à l'étude des sciences qui se rattachent à son état. Les embrasser toutes ne convient qu'à un petit nombre d'hommes d'une intelHgence exceptionnelle ; il est donc bon que chacun s'applique à celle qui lui semble la plus utile, et vers laquelle il se sent porté avec le plus de goût. «
Non content de se livrer à des études personnelles en rapport avec sa carrière, François ne refusa pas de prendre part aux travaux des Sociétés savantes dont il suivait avec intérêt les discussions ; c'est ainsi que nous le voyons agrégé comme membre titulaire à la Société impériale des sciences naturelles de Cherbourg. Ce n'est pas qu'il eût le loisir de s'occuper beaucoup de sciences, mais il regardait presque comme un devoir d'encourager par sa présence les réunions delà Société.
« Je suis, écrivait-il au mois de mars, dans une oasis depuis mon arrivée ici. Dieu sait à quel moment il devra me donner l'ordre du départ : le provoquer serait un manque de conliance. Puissé-je être en garde contre cette fâcheuse tendance qui nous pousse à importuner l'autorité de notre désir de nous produire ! Ubi bene, ibi jyatria : tel doit être le résumé de mes réflexions, non pourm'endormir dans un honteux repos, mais pour savoir utiliser, comme Dieu le veut, sans inquiétude d'esprit, les circonstances dans lesquelles je suis placé, w Et à ces considérations si vraies il ajoutait cette belle prière : « Mon Dieu, vous qui daignez me découvrir de si puissants motifs d'espérance, vous qui avez tant fait pour moi, accordez-moi de marcher sans cesse en votre présence, et d'aller vers vous avec des sentiments d'une confiance sans bornes à la pensée de votre infinie miséricorde. Amen. »
Au commencement du mois d'avril, François fut prévenu qu'on lui destinait le commandement des équipages de ligne, et il se prépara à remplir convenable-
ment ce poste important. « Quel est, se demanda-t-il, le but des équipages casernes à terre ? N'est-ce pas de disposer les hommes à servir honorablement le pays sur nos navires de guerre ? Il faut donc, avant tout, établir parmi eux une bonne discipline en facilitant l'instruction morale ; puis donner le plus de temps possible aux exercices militaires difïîciles à exécuter sur le pont des bâtiments. » Mais dès le 9 avril, il fut averti d'un changement de destination. « Le préfet maritime, écrit-il, m'a fait demander pour m'offrir la place de commandant supérieur des bâtiments à vapeur. J'ai répondu que j'étais prêt à accepter avec plaisir toute espèce de position, que je n'aurais osé me proposer pour un service si important, mais que j'y apporterais tout le zèle possible. Sur cela, il m'a dit qu'il allait demander la place pour moi au ministre. » Dix jours après, de Plas était nommé commandant supérieur des bâtiments à vapeur. « Mes nouvelles fonctions, écrit-il à sa sœur Augusta, m'appellent à une activité qui est dans mes goûts, et je m'applaudis d'avoir des occupations d'un si haut intérêt. »
C'est au décret du 20 mai 1857 que remonte l'institution du service de commandant supérieur des bâtiments à vapeur. La vaillante flotte qui, pendant la guerre de Crimée, croisa dans les brumes du golfe d'Odessa et de Sébastopol, avait été la dernière des escadres à voile. Jusqu'alors, malgré les progrès accomplis dans les constructions navales, nos flottes se rattachaient presque sans transition à celles du premier Empire et de la République, de Louis XVI et de Louis XIV (1). Sauf quelques perfectionnements de détail, c'étaient toujours les mêmes principes dans les manœuvres, la même tactique dans les évolutions. Il
(1) Félix Julien : Commentaires d'un marin.
n'y avait pas au fond une grande différence entre le Royal-Soleil de Tourville et les vaisseaux à trois ponts de l'escadre Hamelin. Mais, entre ces derniers et le Napoléon, il y eut tout un monde ; il y eut la vapeur. Ce qui exigeait autrefois de la part d'une escadre des efforts inouïs, des prodiges d'adresse, nos vaisseaux transformés le firent en se jouant.
Aux lourds et noirs steamers semblables au Cassini qu'avait commandé de Plas, succédèrent des bateaux plus rapides. Les roues firent place à l'hélice ; et depuis cette époque, la transformation a marché si promptement, qu'à peine une flotte est-elle mise à l'eau, qu'il faut immédiadement songer à la remplacer par des types nouveaux. Le Napoléon et les magnifiques vaisseaux construits sur son modèle n'eurent, eux aussi, qu'un empire éphémère.
Au moment où de Plas prit la direction de son nouveau service, il y avait dans le port de Cherbourg quinze bâtiments à vapeur, dont sept vaisseaux de ligne. Son premier soin fut de bien connaître le décret de 1857 et de se pénétrer de son esprit. Il comprit aussitôt quelle devait être sa mission spéciale : d'abord activer auprès du préfet maritime toutes les communications relatives aux bâtiments à vapeur n'appartenant pas à une escadre ou à une division navale ; puis, exercer une surveillance particulière sur l'entretien et la conservation des coques et du matériel des bâtiments à vapeur en réserve, en commission ou en disponibilité. Pendant les deux années qu'il exerça ses fonctions dans le port de Cherbourg, il assista comme président de la commission d'expériences aux essais du vaisseau le Napoléon, de la frégate la Normandie et des avisos le Forfait, le Curieux, le Marceau et le Dupleix, s'appliquant à la constatation des faits, sans négliger les données du calcul. «Les hommes de
théorie et de science, disait-il avec raison, qui repoussent la pratique, et les hommes de pratique qui repoussent la science font preuve d'un orgueil semblable. Qu'est-ce que la pratique, sinon le fait acquis par la tradition ; et qu'est-ce que la théorie, sinon la constatation de certaines lois de la nature? Celui qui joint la pratique à la théorie ressemble au sage héritier qui augmente des biens de son père sa fortune personnelle. »
Ses efforts comme commandant supérieur des bâtiments à vapeur furent couronnés d'un plein succès. Aussi, le préfet maritime qui était alors le vice-amiral Bouët-Willaumez inscrivit-il à son dossier, le 1" novembre 1860, ce bel éloge : « Officier zélé et consciencieux au suprême degré, sur et solide à tous les points de vue ; a établi dans les bâtiments en réserve un ordre, une tenue et une propreté qui frappent tout le monde. »
Au milieu de ses nombreuses et sérieuses fonctions, de Plas n'oublia pas ses amis éloignés, quelques intimes surtout, pour lesquels il conservait la plus cordiale sympathie. Ayant eu Toccasion, aux approches du 1" janvier 1861, d'écrire au commandant Bernaërt, l'ancien second du Cassini qui, retiré de la marine, ne s'occupait plus que de bonnes œuvres, il en reçut la réponse suivante : « Votre lettre, mon cher ami, m'a causé bien de la joie. Depuis la transformation de la marine, le commandement supérieur des bâtiments à vapeur est, à mon avis, le plus important d'une division. Il est de l'intérêt de l'arme qu'il soit confié à des hommes de dévouement et de zèle, persévérants et consciencieux ; et je vous félicite de tout mon cœur, mon cher de Plas, de cette marque de confiance du gouvernement. Elle donnera pâture à votre activité naturelle et raisonnée. S'il vous a fait un peu attendre
ce commandement, j'espère que vous le garderez longtemps. Votre intluence s'exercera là dans un cercle plus vaste que dans un commandement ordinaire à la mer. J'en félicite la marine et aussi la Société de Saint- Vincent de Paul, parce que la nature de votre service vous fournira souvent l'occasion de ramener les confrères à l'esprit du règlement... Oh ! mon cher dePlas, que la parole d'un homme laborieux, actif, est puissante dans une conférence!... J'en suis chaque jour plus convaincu, à mesure que je m'y vois plus inutile. » La vie régulière et tranquille de François à Cherbourg lui permit, en effet, tout en remplissant exactement les obligations de son état, de participer aux bonnes œuvres que la charité chrétienne multipliait en rapport avec les besoins du moment. C'est ainsi qu'il assistait, aussi régulièrement que possible, aux réunions des jeunes gens et des militaires, leur apportant le concours de sa parole, pendant qu'il aidait de ses encouragements et de sa bourse la Propagation de la foi, les écoles d'Orient, l'œuvre des Polonais et le denier de Saint-Pierre. La modicité de ses dépenses augmentait son trésor des pauvres, dans lequel il puisait à pleines mains, n'écoutant que son cœur, pour soulager toutes les infortunes qui imploraient sa compassion. Mais c'est la Société de Saint-Vincent de Paul, avec sa parfaite organisation de la charité corporelle et spirituelle, qui avait toutes ses préférences ; aussi, malgré les répugnances de son humilité, ne- put-il résister aux instances de ses confrères qui Tèlurent d'abord membre, puis président du conseil particulier. « C'est le nom de saint Vincent de Paul, ce sont les vertus de ce grand saint, disait-il, qui ont été comme l'attrait dont il a plu à Dieu de se servir pour m'appeler à la religion et m'y conserver. Je ne dois pas oublier que le désir de faire partie des conférences de Saint-
Vincent de Paul m'a porté à rechercher Marceau, et m'a procuré sa connaissance ; que trois ou quatre ans plus tard, le même désir m'a mis en rapports intimes avec de Kersauson Pennendreft et Barbet; que sur l'avis de Kersauson, je me suis confessé à l'abbé Le Sinner, aumônier de l'hospice civil, h, Brest, et que j'ai trouvé un grand appui pour marcher en la bonne voie dans l'exemple des membres de Saint-Vincent de Paul, tant à Brest qu'à Paris, Lorient, Cherbourg, Toulon et Rochefort. «
Quelle ne fut donc pas son inquiète sollicitude, lorsque la fameuse circulaire de M. de Persigny vint, le 16 octobre 1861, frapper sa chère Société. « Une ridicule circulaire du ministre de l'intérieur, écrit-il dans son Journal, après quelques considérations sur les associations religieuses non autorisées, établit une sacrilège comparaison entre les loges maçonniques et les conférences de Saint- Vincent de Paul, et finit par interdire les réunions des conseils supérieurs, centraux ou privés. Cette circulaire m'a occasionné de la tristesse toute la journée. Qu'est-ce, cependant, que cette épreuve comparée aux persécutions de Pologne et d'Italie ? » Hélas ! cette nouvelle blessure faite à la grande Eglise de Jésus-Christ, cette plaie s'ajoutant à d'autres, n'autorisait que trop pour l'avenir la crainte de coups plus douloureux encore.
La profonde impression de tristesse que la circulaire de M. de Persigny produisit sur tous les membres de la Société do Saint-Vincent de Paul, ne leur enleva pas l'énergie dont ils avaient besoin pour résister à l'orage. « La circulaire du 16 octobre, écrit à de Plas le commandant Bernaért, a été pour moi comme un coup de foudre... J'espère cependant que cette rude épreuve n'écrasera pas la Société, mais qu'elle la fortifiera. « « Bien que je m'attendisse à quelque mesure
fâcheuse, lui écrivit aussi de Paris un magistrat distingué, je me demande si je rêve, quand je lis dans le Moniteur des appréciations comme celles de la circulaire. Pour demeurer dans la charité chrétienne, il faut supposer à M. de Persigny une incroyable ignorance de ce qui se passe... Mais la Société de Saint- Vincent de Paul n'était-elle pas un peu sortie de l'humble obscurité de son origine ? N'apparaissait-elle pas un peu trop en public ? Ne lui donnait-on pas aussi un peu trop de louanges? L'épreuve, ce cachet des œuvres de Dieu, lui manquait; ne nous plaignons pas. » « Voilà de gros nuages sur l'horizon, ajoute le commandant Bolle. Cette tempête était probablement nécessaire pour faire bien connaître le fond des choses, pour montrer jusqu'à l'évidence combien nous sommes éloignés de l'esprit qu'on nous prête. Nous ne cachons ni nos actes ni nos écrits : tout le monde peut voir et entendre ce qu'on fait et ce qu'on dit chez nous. »
Mais quelle était donc cette redoutable Société que le gouvernement regardait alors comme une calamité publique? et quel crime avait-elle commis pour attirer sur elle toutes les colères du ministre de l'intérieur ?
Frédéric Ozanam, peu de mois avant sa mort, a raconté dans une nombreuse assemblée, à Florence, les origines de la Société de Saint-Vincent de Paul. « Vous voyez devant vous, disait-il aux jeunes Toscans qui l'écoutaient, un des huit étudiants qui, en mai 1833, se réunirent pour la première fois, sous la protection de saint Vincent de Paul, dans la capitale de la France. « Tandis que des novateurs saint-simoniens et fouriéristes s'épuisaient en théories qui devaient changer le monde, eux, plus modestes, se prirent à monter les étages où se cachait la misère de leur quar-
tier (1). <( On les vit, oÎDserve Lacordaire, dans la fleur de l'âge, écoliers d'hier, fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits, et apporter aux habitants inconnus de la douleur la vision de la charité. » Vingt ans après, au lieu de huit ils étaient à Paris deux mille qui visitaient cinq mille familles, environ vingt mille individus, c'est-à-dire le quart des pauvres que renferme cette immense cité. En France seulement, on comptait cinq cents conférences, et il s'en établissait chaque jour de nouvelles en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique et jusqu'à Jérusalem.
« O sainte fécondité des œuvres divines, s'écriait le grand orateur de Notre-Dame en racontant ces rapides progrès! Société de Saint-Vincent de Paul que nos yeux ont vue naître dans Paris, de quelques jeunes gens exposés à tous les prestiges de leur siècle et à tous les périls de leur âge, non, vous ne périrez jamais de notre mémoire, et jamais non plus n'y périra l'espérance que vous nous avez donnée des bénédictions de Dieu ! «
Huit années ne s'étaient pas encore écoulées, et la Société de Saint- Vincent de Paul, qui avait contribue au salut et à la sanctification de tant d'âmes, en leur donnant l'intelligence de leur mission de charité près du pauvre et de l'indigent, était menacée de périr, ne laissant après elle que le souvenir de ses bienfaits. L'œuvre toute chrétienne de Saint- Vincent de Paul avait traversé les régimes précédents sans exciter d'ombrages et sans chercher de faveurs (2). Mais sous l'Empire, ce n'était pas assez : Qui ne cherchait point à plaire, passait bien vite pour ennemi, les conférences furent dénoncées comme instruments d'une politique agressive.
(1) Lacordaire: Frédéric Ozunam.
i2i De Falloux : Mémoires, ch. xxvii.
C'était l'époque où Napoléon III, se croyant affermi sur le trône, en prenait à son aise avec les idées religieuses et leurs représentants. Résolu à tenir ses engagements envers l'unité italienne, il prévit l'ardente opposition des catholiques et résolut de la dompter. M. de Persigny était alors ministre de l'intérieur. Prévenu du péril imminent qui menaçait la Société de Saint-Vincent de Paul, M. Augustin Cochin, membre du conseil général de l'œuvre, qui siégeait à Paris, pria M. de Falloux d'intervenir ; ce qu'il fit très volontiers, et M. de Persigny se laissa ébranler. Malheureusement, raconte M. de Falloux, les journaux démagogiques ne furent pas aussi faciles à désarmer. Ils poursuivirent avec acharnement leur campagne qui trouvait plus d'un appui dans les sphères élevées du pouvoir. Les mauvaises passions l'emportèrent enfin, et M. de Persigny céda. Frappée dans son conseil supérieur, la Société se trouva fortement ébranlée dans son ensemble.
L'émotion fut universelle. N'allait-on pas voir bientôt menacées de la même manière toutes les autres associations religieuses, et cela, par mesure administrative, sans enquête, sans avis, sans débats contradictoires, sans jugement régulier, sans défense? De tous côtés s'élevèrent les protestations les plus énergiques : « Eh quoi ! s'écriait un publiciste catholique, ne verra-t-on jamais en France dix personnes se réunir au nom de Dieu, sans croire qu'elles conspirent ? » Des évèques s'empressèrent de présenter leurs doléances au gouvernement de l'Empereur, sur un acte administratif qui constituait à leurs yeux « l'une des plus cruelles défaites de la liberté civile et religieuse en France, et l'un des plus marquants triomphes de la Révolution sur le grand parti de l'ordre. » On remarqua surtout la courageuse lettre de Mgr de Nîmes, qui.
au jugement du grand évêque de Poitiers, « restera l'un des plus beaux monuments de notre histoire religieuse contemporaine. » Assurément, la circulaire du ministre de l'intérieur était très grave, dans ce qu'elle avait d'agressif contre les associations religieuses ; cependant le pouvoir mieux avisé pouvait, avec du temps et de la prudence, réparer cette faute et tranquilliser les esprits. Mais ce qui lui donnait une portée plus haute, c'était le caractère approbateur et laudatif de cette même circulaire à l'endroit de la maçonnerie. Jamais, au milieu des jours les plus troublés, aucun gouvernement constitué n'avait délivré un semblable certificat aux sociétés secrètes. « Puissent ceux qui me paraissent s'être fails les esclaves de la Révolution, s'écria Mgr Pie, n'en être pas désormais les acteurs, et n'en pas devenir ensuite les victimes ! »
De Plas, dont on connaissait le sens droit et catholique, fut de toutes parts consulté par ses confrères de Saint-Vincent de Paul sur la manière d'allier, dans les circonstances présentes, les devoirs de chrétien avec ceux de fonctionnaire. « Si ce n'est pas indiscret, lui écrivit de Lorient M. Joyaut de Couesnongle, ancien officier d'administration du Cassini, je serais heureux de connaître votre appréciation au sujet de la ligne de conduite à suivre désormais. » « Les fonctionnaires sont dans la situation la plus fausse, ajoutait un ingénieur de la marine, M. du Chalard ; et moi, auquel on a imposé le fardeau de la présidence dans ces circonstances difficiles, je suis souvent bien embarrassé. Que faites-vous à Cherbourg ? Celui qui veut se charger de ce billet pourra également me rapporter la réponse. » Nous ne connaissons pas les avis donnés par François à ses amis; mais, d'après la conduite tenue par lui, il est à croire qu'il conseilla la soumission et qu'il les engagea à se laisser autoriser. « Les conférences de
Saint-Vincent de Paul marchent comme par le passé, écrit-il à sa sœur Augusta, le 8 novembre. Les présidents ont reçu une circulaire des plus convenables, qui prouve que le ministre a trouvé des hommes intelligents pour réparer sa maladresse, w
Toutefois, si les difficultés suscitées parla circulaire ministérielle étaient en voie de s'aplanir, de nouveaux obstacles menaçaient de surgir, grâce aux excitations de la presse locale. La Vigie de Cherbourg et le Siècle à sa suite accusèrent la Société de Saint- Vincent de Paul, au mois d'avril 1802, d'avoir imposé à toutes les personnes visitées par elle, la communion au jour de Pâques. « Je ne doute pas que dans ces termes impératifs, écrivit de Paris M. d'Aboviile au commandant de Plas, il n'y ait une calomnie dans le but évident de fausser les idées du public et d'exciter les haines contre nous ; mais il est important de réduire au silence ces menteurs acharnés qui font tant de dupes, et le meilleur moyen, le seul peut-être, c'est de faire condamner les journaux pour leurs calomnies contre notre Société. Je viens donc, au nom de l'intérêt commun, vous supplier d'intenter à la Vigie et au Siècle un procès en diffamation, pour publication de faux bruits ayant pour but d'exciter la haine entre concitoyens. Je vous offre avec mes soins le concours de ma bourse pour ce procès que je ne puis intenter en mon propre nom. »
Au reçu de cette lettre, de Plas convoqua le conseil particulier pour lui en donner communication, et examiner ce qu'il convenait de faire. A la majorité, on émit l'avis de garder le silence. Le moment ne semblait pas venu de repousser ouvertement la calomnie. Ce serait, disait-on, donner trop d'importance à un agresseur méprisable que de relever des injures qui tombaient d'elles-mêmes. Mieux valait profiter de l'attaque pour agir avec plus de zèle et de prudence, de
manière à mériter l'approbation de Dieu et des hommes. « J'étais très ému hier, écrit François dans son Journal ; je le suis moins ce matin. Je me suis rappelé ces paroles de M. de Bérenger, un de nos confrères : Jésus autera tacebat. »
A ses fonctions de commandant supérieur des bâtiments à vapeur, de Plas joignit, au mois d'août 1861, celles de major-général qui lui furent provisoirement confiées au départ du commandant Bolle pour Toulon. Dès le lendemain de sa nomination, François se rendit le matin à bord de la Poursuiva,nte pour s'assurer que les rations se distribuaient avec ordre : « Je désire, disait-il, inspirer à tous mes subordonnés une crainte salutaire, et je ne veux pas qu'on dise : le major est à la messe ou dans son lit; il ne viendra pas. Dieu voit mes intentions. Je m'appliquerai, selon le conseil de saint François de Sales, à faire excellemment les petites choses. »
Le préfet maritime était alors le vice-amiral Clavaud, qui avait remplacé le vice-amiral Bouët-Willaumez. François n'eut jamais qu'à se louer des rapports de bienveillance qu'il eut avec lui, comme avec les autres officiers généraux du port. Le contre-amiral d'Aboville, en proposant de Plas pour un commandement, le signalait comme un « officier supérieur intelligent et d'un zèle sans bornes pour le service «, et il ajoutait : « M. le commandant de Plas résume, à mon avis, toutes les qualités que doit posséder le chef d'un service important et en cours d'organisation. » Cette proposition et cet éloge étaient appuyés de l'appréciation du vice-amiral Clavaud : « M. le commandant de Plas est un officier distingué autant par sa grande capacité que par son zèle qui ne se dément jamais. Il dirige à ma grande satisfaction le service des bâtiments à vapeur. »
Si François avait pu joindre alors la vie de famille avec ses occupations, il aurait été, comme il le répétait souvent en écrivant à Puycheni, parmi les plus heureux de la terre. Mais s'il ne pouvait quitter son service pour goûter quelques jours de repos, il savait s'ingénier pour se mettre à la disposition de ses parents et des amis qui venaient le visiter. C'est ainsi que nous le voyons, pendant les vacances, accompagner son frère Adalbert, le prince Albert de Broglie et ses enfants pour leur montrer toutes les curiosités de l'arsenal. Des liens d'affection et de reconnaissance unissaient depuis longtemps le prince et le commandant; caria princesse de Broglie, mademoiselle Pauline de Béarn, considérait comme une seconde mère mademoiselle Elisa de Fias, sœur aînée de François.
Parmi les jeunes neveux qui vinrent avec leur père le visiter à Cherbourg pendant les vacances, se trouvait son filleul, Henry de Plas, enfant de grande espérance, auquel il témoigna toujours beaucoup d'affection, et près duquel il remplissait alors consciencieusement ses devoirs de parrain chrétien.
Henry, cinquième enfant d'une famille nombreuse, était entre à l'âge de onze ans à l'école libre de la Providence, à Amiens, où l'avaient précédé ses deux frères aînés François et Adalbert. Un de ses professeurs a bien voulu nous communiquer trois lettres écrites à cette époque par le commandant de Plas à son filleul» et qu'il lisait tous les ans à ses élèves, comme renfermant les conseils pratiques les plus propres à produire sur leurs âmes une salutaire impression.
La première lettre, datée du mois d'octobre 1860, est adressée à Henry qui venait d'entrer au collège, comme élève de cinquième. « Une lettre de ton père, mon cher enfant, m'apprend que tu as débuté très bien et que tu as été quatrième en thème, second en version
et troisième en diligence. Je ne m'attendais pas à de si bons résultats ; mais ce n'est pas tout de bien débuter, il faut persévérer dans l'effort, et tâcher d'être premier en diligence, le reste viendra après. Appliquetoi surtout à bien connaître ta religion; de la sorte ton travail sera toujours profitable, puisqu'il a pour te stimuler l'amour de Dieu et l'affection que tu dois à tes parents. Quand même tu rencontrerais des jeunes gens plus capables que toi, ne te décourage pas et poursuis ton but. Rappelle-toi le lièvre et la tortue.
» Reçois, cher enfant, avec docilité les soins qui te sont donnés ; prépare-toi à être un honnête homme : c'est le meilleur moyen pour devenir un grand homme. Celui qui a le cœur droit et qui est bien instruit dans sa religion, sera toujours grand quand des circonstances difficiles se présenteront. C'est surtout aux notes que j'attache de l'importance, car on peut être premier en thème et ne valoir pas grand'chose quant à la conduite.
» Je t'embrasse de tout cœur et prie Dieu qu'il fasse de toi un homme de mer, un marin aussi remarquable par sa religion que par sa bravoure, et pour le moment un bon écolier.
)) Ton oncle affectionné.
)) F. DE Plas. »
La deuxième lettre, datée du mois de janvier 1861, joint aux avis qui conviennent à tout écolier des considérations plus hautes, vers lesquelles s'élevait, comme naturellement, la belle intelligence d'Henry. « Rappelle-toi, mon cher enfant, que tune trouveras jamais d'amis plus vrais et de conseillers plus sûrs que tes parents et les maîtres à qui ils ont confié ton éducation. Ecoute donc docilement leurs avis et ne te laisse pas tromper par les mauvais discours des enfants vicieux II 4
qui se glissent partout, quelque vigilante que soit l'autorité. Je dois aller faire des expériences en mer sur le vaisseau le Bayard.
» Voici un nom qui rappelle les plus belles vertus, et on lit toujours avec émotion les nobles paroles de la mère du preux chevalier, lorsqu'il quitta pour la première fois le manoir paternel. Ton excellente mère parlerait certainement le même langage : elle te dirait aussi d'être fidèle à Dieu et à ta position, et de tenir à honneur d'imiter le chevalier que ses contemporains surnommèrent sans peur et sans reproche.
y> En te familiarisant de bonne heure, mon cher filleul, avec les nobles sentiments que l'étude et l'histoire tendent à développer, tu pourras devenir toi aussi, Dieu aidant, un homme honoré, et si ta vie était condamnée à l'obscurité, tu trouverais dans la conscience d'avoir vécu en bon chrétien un bonheur que les honneurs et la gloire du monde ne donnent jamais. »
La troisième lettre, écrite après les vacances de Pâques, renferme avec des encouragements de nouveaux conseils qui, fidèlement suivis, auraient fait d'Henry, s'il avait longtemps vécu, un homme de caractère, un fervent chrétien capable des plus grandes choses. « Je suis enchanté, mon cher enfant, que tu aies bien passé tes vacances. Ce délassement et cette diversion au sein de la famille ne doivent pas dissiper l'esprit, mais plutôt le retremper. Il faut remercier Dieu, quand il arrive de bons moments qui sont bien courts dans la vie, et te remettre au travail avec une généreuse ardeur.
» J'ai appris que tu te maintenais dans les premiers rangs de ta classe et que tes petits succès ne te donnent pas d'orgueil ; si, malgré ta persévérance dans le travail, tu ne conservais pas les premiers, garde-toi du découragement. L'homme vaut plus par la force du caractère
que par la science, non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes.
» Tu feras bien de choisir dans l'histoire quelque grand et noble caractère que tu prendras pour modèle. On peut commencer même au collège, et comme tout le monde n'est pas appelé à la renommée, mais simplement à une vie de justice, il est bon de s'appliquer, dès ses plus jeunes années, à être franc, juste et généreux. Ces qualités, soutenues par la foi chréLienne, te donneront l'estime de tous les honnêtes gens; tu seras grand lorsqu'il se présentera de grandes choses à faire, et que tu seras en âge de prendre part aux affaires du pays. »
Henry ne vécut pas assez pour se mêler activement aux affaires du pays ; mais une occasion se présenta pour lui, comme nous le dirons plus tard, de faire de grandes choses ; et fidèle aux conseils de son parrain, il montra une fois de plus que chez les âmes chrétiennes le courage héroïque n'attend pas le nombre des années.
Malgré ses nombreuses occupations comme commanmandant supérieur des bâtiments à vapeur et comme président du conseil privé de la SociéLé de Saint-Vincent de Paul, de Plas ne resta pas insensible aux événements qui attirèrent de 1860 à 1802 l'attention de l'Europe, en Italie, en Syrie, en Chine et en Cochinchine. « Je ne vous parlerai point, lui avait écrit de Chang-hai le P. Lemaître, à la date du 13 août 1858, des grands événements qui viennent de s'accomplir au Nord. Les journaux vous auront fait connaître les exploits et les succès de la marine, à l'embouchure du Peï-ho. Vous saurez aussi déjà que M. l'amiral Rigault de Genouilly, pressé de revenir vers la Cochinchine, n'a pas pris un moment de repos en Chine, et s'est ensuite dirigé vers le Sud.
» Vous aurez également appris l'heureux succès de la diplomatie. Nous ne connaissons point encore la teneur du traité ; mais le baron Gros m'a dit lui-même qu'il n'aurait jamais osé espérer obtenir autant et en d'aussi belles circonstances pour la France. Les Chinois savent déjà que la plus grande liberté est accordée à la religion, et beaucoup s'en réjouissent : les uns, parce qu'ils ont un certain désir d'être chrétiens, et d'autres, parce que c'est juste.
» Pourtant, nous ne manquons pas d'ennemis de la vérité et de la justice, et nous pouvons bien encore compter sur le mérite du martyre en détail. Veuillez vous joindre à nous pour remercier le bon Maître de tout le bien qu'il fait et prépare à notre Chine bienaimée. »
Deux années venaient à peine de s'écouler que de nouvelles difficultés survenues entre Chinois et Européens amenèrent sur le fleuve Jaune dix-huit mille Anglais et douze mille Français. Les alliés résolurent alors de frapper au cœur le Céleste Empire en attaquant Pé-king, sa capitale. On sait comment, la ville prise, le palais d'été fut saccagé et livré aux flammes ; mais voici sur ces tristes événements l'appréciation indignée d'un témoin oculaire qui, au mois d'octobre 1858, avait assisté avec François au conseil de l'Empereur où s'était décidée l'expédition.
« Les journaux et les rapports officiels, écrit de Ta-kou au commandant de Plas le capitaine de vaisseau Bourgois, vous ont appris les événements dont le nord de la Chine a été le théâtre ; mais s'ils ont avec soin laissé dans l'ombre tout ce qui pouvait être favorable à la marine, ils ont aussi, bien certainement, gardé le silence sur des actes déplorables, commis par une armée qui s'avançait avec la prétention de représenter la civilisation et d'en défendre les droits. Le
pillage a atteint des proportions telles qu'il faudrait remonter à Fernand Cortez et à Pizarre pour en avoir une idée. Tel général de fraîche date s'était fait millionnaire de ses propres mains.
)) Tout cela restera dans l'ombre, et il n'y a pas trop à le regretter ; cependant il faudra compter avec la presse anglaise qui aura sur ce point son franc-parler. On opposera à ces déplorables détails l'inauguration du culte catholique dans l'ancienne église des Jésuites de Pé-king; mais quelle impression veut-on que produise cette cérémonie, lorsque les assistants avaient encore les poches gonflées du pillage de la veille ?
» Sans doute l'ascendant européen est maintenant établi d'une façon incontestable, et le droit d'acheter et de vendre est irrévocablement acquis aux marchands anglais ; mais il est difficile de croire que le christianisme ait beaucoup gagné à cette expédition. Matériellement, les missionnaires ont maintenant garanti le droit d'aller et de venir ; moralement, je crois leur influence religieuse gravement atteinte, à cause des excès commis par les armées européennes. »
En lisant cette lettre, François qui n'avait désiré la Chine que pour être utile aux missionnaires, dut se féliciter de n'avoir entrepris aucune démarche pour faire partie de cette dernière expédition, aimant mieux se laisser conduire par Dieu que de prétendre se diriger lui-môme. Mais, pour suppléer à ce qu'il ne pouvait pas faire personnellement, il montrait beaucoup de zèle pour l'œuvre de la Propagation de la foi, et entretenait même à ses frais un élève au séminaire de Zika-wei.
Les missions de Chine, auxquelles ses deux campagnes du Cassini et de la Virginie l'avaient tant affectionné, ne lui laissaient pas perdre de vue celles qui lui paraissaient le plus intéressantes ou avoir le plus
besoin de secours. « Conformément à vos intentions, lui écrit au mois de novembre 1860, le secrétaire du conseil central de la Propagation de la foi à Paris, cinquante francs seront compris dans nos recettes générales affectées aux besoins de toutes les missions, et les cinquante autres seront religieusement transmis par nos soins à Mgr le patriarche de Jérusalem pour être attribués aux malheureux chrétiens de Syrie. » C'était l'époque où la France, fidèle à sa mission providentielle, protégeait de son prestige et de ses armes les Maronites du Liban contre la haine et le fanatisme des Druses. « A côté d'actes affligeants, écrivait de Plas dés le mois d'août, le gouvernement français entreprend de grandes choses. L'expédition de Syrie est un fait honorable pour le pays ; les paroles de l'Empereur aux troupes destinées à l'expédition sont pleines de dignité. »
François fut un des premiers à répondre à l'appel des Ecoles d'Orient et il souscrivit à cette œuvre pour une somme importante. « Votre bon exemple a porté ses fruits, lui écrit le directeur ; nous avons dépassé 1,300,000 francs : c'est bien beau, mais c'est bien peu en face de tant de misères et de ruines. Constatons cependant, avec un orgueil bien légitime, que la France est toujours la terre classique de la charité et du dévouement ; ajoutons que la marine et l'armée ont, elles aussi, donné l'exemple de la générosité, comme elles vont tout à l'heure sans doute donner l'exemple du courage. » L'Empereur, l'impératrice, le prince Napoléon et tous les ministres avaient pris part à la souscription. « Il n'y a pas lieu de désespérer, écrit François à ce sujet, d'un pays oii les actes généreux trouvent toujours de l'écho. »
M. l'abbé Lavigerie, de retour d'Orient où il était allé distribuer aux malheureux chrétiens le produit de
la souscription, eut la pensée d'organiser un comité permanent pour continuer l'œuvre commencée, et jeta les yeux sur Tamiral Desfossés comme président. Connaissant les rapports intimes qui existaient entre lui et le commandant de Plas, il écrivit à ce dernier, au mois de juin 18(31, le priant de vouloir bien être son intermédiaire. « Voici l'année qui s'avance pour nous, disait-il, puisque nous terminons notre exercice en juillet. Je voudrais qu'il fût possible d'élire notre président avant notre séparation. Vous serait-il facile de solliciter de M. l'amiral une réponse favorable? Pardon de mon insistance, qui est peut-être indiscrète, mais je compte sur votre obligeance pour daigner m'excuser. » François écrivit aussitôt à l'amiral qui se trouvait alors aux eaux de Vittel, dans les Vosges; il le détermina facilement à accepter la présidence d'une œuvre qui répondait si bien à la générosité de ses sentiments catholiques.
L'amiral Desfossés, nommé sénateur en 1855, avait su conserver au milieu des faveurs impériales toute l'indépendance d'une âme chrétienne. On s'en aperçut au moment de la question romaine, dans laquelle la droiture de son caractère et la délicatesse de sa conscience ne pouvaient approuver les tergiversations et plus tard la faiblesse d'un gouvernement qui pactisait avec la Révolution. L'amiral, du reste, ne faisait que rester fidèle à son passé. Ministre de la marine, il avait le premier demandé, sans l'obtenir, qu'on envoyât un bâtiment français à Cività-Vecchia, pour protéger le Saint-Père contre le flot montant de la révolution italienne.
Plus tard, après l'attentat d'Orsini, en 1858, Napoléon III, cédant aux instances et aux menaces des anciens « Frères et Amis, » manifesta l'intention de rappeler les troupes qui occupaient alors les Etats
pontificaux. Informé de ce projet, M. Desfossés se rendit auprès de l'Empereur et le supplia de revenir sur sa décision. En même temps, malgré la reconnaissance qu'il conservait pour ses hontes, il l'avertit respectueusement de l'opposition que, le cas échéant, il se croyait en conscience ohligé de faire devant le Sénat, avec toute l'énergie dont il était capahle. «Mais, ajouta-t-il, en prenant congé et tandis que l'Empereur lui tendait silencieusement la main, je suis tranquille, sire, vous ne voudrez pas vous suicider. »
Hélas! la résolution de Napoléon III était irrévocahlement arrêtée; on le vit hien dans le discours du trône, à l'ouverture des Chamhres. L'amiral dut donc, comme il Tavait annoncé, porter la question devant le Sénat, sous forme d'amendement à l'adresse. Inspiré par la grandeur de la cause et la sincérité de son dévouement, il prononça un éloquent discours qui entraîna la majorité. La protection de la France fut assurée au Saint-Père jusqu'à nouvel ordre. L'énergique attitude de l'amiral Desfossés et sa franchise de langage ne déplurent pas à l'Empereur qui, peu de temps après, lui confia le commandement de l'escadre, le nomma grand'croix de la Légion d'honneur, après une leçon spontanément donnée au sultan de Maroc, et lui remit enfin, en 1860, le bâton d'amiral de France.
L'ancien aide de camp encourageait l'ancien ministre de la marine dans cette voie de loyauté courageuse, la seule qui fut compatible avec l'honneur et la vraie fidélité. « Je viens d'écrire à l'amiral Desfossés, disaitil à sa sœur Augusta, le 11 mars 1861, pour le féliciter, en ma qualité de chrétien, du nouvel amendement qu'il a proposé, lors de la discussion de l'adresse, de concert avec le général Gémeau, le duc de Padoue, etc. » Une prompte réponse montra à François combien on avait
été sensible à la sincérité de ses compliments : « Au sénat, écrivit l'amiral le 13 mars, j'ai suivi l'impulsion de mon cœur et de mes convictions ; en m'associant à cet amendement, je crois avoir fait acte de fidélité et de dévouement au chef de l'État. Tout le monde n'en juge pas ainsi, mais je m'en soucie peu et l'approbation de ma conscience me suffit. »
François de Plas, dès les premiers bruits de la guerre d'Italie, ne s'était pas fait illusion, nous l'avons vu, sur ses conséquences désastreuses; et c'est à cette époque qu'il avait commencé le pieux exercice du Chemin de la Croix chaque jour, pour prendre part spirituellement à une expédition à laquelle il lui répugnait de consacrer son dévouement.
« Le gouvernement est débordé, écrit-il après la guerre, parles plus cruels ennemis du catholicisme; il s'est mis à leur remorque et ce sont eux qui dirigent la presse et s'y donnent pleine carrière en France comme en Italie. » Mais habitué à considérer les choses , au point de vue providentiel, il ne se laissa décourager par aucune difficulté, sachant que Dieu peut toujours tirer le bien du mal. « J'espère, disait-il à l'une de ses sœurs, que tu ne vois pas les choses trop en noir. Quant à moi, je pense que la religion ne peut que gagner dans la lutte violente qui a lieu en ce moment... Les manifestations religieuses qui éclatent partout ont ravivé la foi; des hommes qu'on croyait philosophes, ont hautement proclamé les vérités qui font la force de la société. »
Depuis la paix de Villafranca, la Révolution avait fait en Italie de rapides progrès, auxquels le gouvernement français n'était pas resté étranger. « Je viens de lire, notait François dans son Journal^ la dépêche de Son Eminence le cardinal Antonelli, secrétaire d'État de Sa Sainteté, à Mgr Sacconi, nonce apostolique à
Paris, en réponse à celle du ministre des affaires étrangères de France, M. Thouvenel, sur la situation des choses en Italie. M. Thouvenel, après avoir rappelé les services rendus au Saint-Père par Napoléon III, dénonce la mauvaise administration des Etats de l'Église, et accuse la résistance de Pie IX aux conseils de l'Empereur d'être la source de tout le mal. Le cardinal Antonelli réfute victorieusement toutes les assertions du ministre français, et rappelle ce qu'aucun homme de honne foi ne saurait mettre en doute. Le Piém.ont, dit-il, n'a pas cessé de faire de l'agitation en Italie, en s'appuyant sur les plus mauvaises passions. Quant au Souverain Pontife, il ne peut aliéner les États de l'Église, et il a l'impérieux devoir, dans l'intérêt même des catholiques du monde entier, de conserver intact son pouvoir temporel, jugé nécessaire à son indépendance spirituelle... Oui, ajoutait de Plas indigné, c'est là une question vitale pour tous les catholiques, et la conduite du Piémont est une violation flagrante du droit des nations chrétiennes. »
Au mois de mars 1860, la Toscane, le Parmesan, le Modénais avaient été déclarés parties intégrantes du royaume, pendant que Nice et la Savoie étaient cédées à la France. « La France, s'écria de Plas, recueille ce qu'elle a semé ; mais la Savoie pourra bien lui coûter plus de soldats qu'elle ne saurait lui en donner. Ne payerons-nous pas cher, un jour, cette carte blanche laissée au Piémont, pour jeter le désordre en Italie ? L'occupation de la Savoie ne serait certes pas à dédai- 'j.nev, mais elle est aujourd'hui le prix de concessions que je ne veux pas caractériser. »
On a dit qu'au fond de toutes les révolutions il y a la question religieuse (1) : on peut ajouter que pour la
(l)Cantu: Les trente dernières années 1848-1878, p. 87. Paris, Fiiiiiin-Didot.
révolution italienne, c'est la question capitale. On avait commencé par exalter l'Église, en proclamant le pape le régénérateur de la civilisation corrompue, et spécialement le rédempteur de l'Italie, même son roi. Mais bientôt, sous le coup d'une violente réaction, Pie IX fut qualifié de souverain rétrograde, de traître à la cause nationale. En vain, pour rassurer les catholiques de France, Napoléon protesta-t-il qu'il était le gardien des États du pape ; il répétait en même temps qu'il n'apporterait aucun obstacle à la manifestation des vœux du peuple. « Je viens de jeter un coup d'œil sur les journaux, écrit François dans son Journal jjrwé, et je me demande combien de temps encore le bon Dieu permettra le gâchis provoqué par les meneurs italiens. L'Europe prendra-t-elle au sérieux des élections faites sous le coup de l'intimidation, et la France assistera-t-elle, l'arme au bras, à cette indigne parodie de la liberté ? »
Bientôt les Légations, excitées par le Piémont, se soulevèrent, et une brochure française, le Pape et le Congrès, proposa de conserver au pape la souveraineté, en la réduisant à la ville de Rome et un petit territoire à l'entour. Il n'y eut plus désormais d'illusions que pour ceux qui voulaient bien les garder.
Des volontaires catholiques s'enrôlèrent en grand nombre pour la défense du pouvoir temporel du Saint Siège. Les fils des premières familles de France accoururent, à l'appel du Souverain Pontife, se ranger sous les ordres de Lamoricière, le héros des campagnes d'Afrique. Bien qu'on les sût uniquement armés pour la défense, on résolut de se débarrasser d'eux. Munie du fameux laisser-passer « Allez et faites vite 1 », l'armée sarde, forte de 60,000 hommes, franchit la frontière pontificale, et, le 18 septembre, écrasa une
poignée de 4,000 braves jeunes gens au guet-apens de Castelfîdardo.
« Quelques journaux, écrit François le 21 septembre, apportent la nouvelle d'un sanglant combat livré par le général Lamoricière aux troupes piémontaises, afin de s'ouvrir un passage sur Ancône. Le petit corps d'armée pontificale a été écharpé, et le général de Pimodan a été tué... Heureux ceux qui ont combattu pour la sainte cause, alors môme qu'ils ont perdu la vie ! Je suis fier de mon pays, en voyant qu'un grand nombre de jeunes gens de bonne famille n'ont pas hésité à s'enrôler sous la bannière de saint Pierre. »
Quand de Plas eut appris, au mois d'avril 18G0, la formation d'une armée pontificale, sous les ordres de Lamoricière, sa première pensée avait été d'offrir ses services au Saint-Père. « Avec quel plaisir, disait-il, j'irais me ranger dans la petite armée du brave général de Lamoricière. Qu'elle batte Garibaldi ou qu'elle soit battue, l'honneur sera toujours sauf. Quelle belle manière d'en finir avec la vie, que de protester contre la politique craintive et égoïste des souverains de l'Europe, en combattant pour la cause de la religion et du droit! »
Aucune considération humaine n'était capable de l'arrêter dans l'accomplissement du sacrifice . « Je songe, disait-il, à demander l'autorisation de partir, même au risque de perdre mon grade en donnant ma démission, et ma qualité de Français, si elle ne peut s'allier avec celle de chrétien dévoué au Saint Siège. » Il écrivit donc un projet de lettre au ministre dans ce sens, mais qu'il n'envoya pas immédiatement, afin de ne pas agir sous une première impression. L'affaiblissement de ses forces physiques lui faisait craindre d'être un embarras plutôt qu'un secours. Après avoir prié et consulté, il se décida, bien qu'à regret, à attendre
d'autres circonstances qui lui permissent d'utiliser sa bonne volonté. Une nouvelle indisposition lui démontra combien était alors chimérique son désir de prendre rang comme volontaire dans l'armée du pape . « Oh ! qu'il est mieux, écrit-il le 21 septembre, de laisser à Dieu le soin de nous conduire, que de chercher à nous conduire nous-mêmes. Si j'avais cédé au désir d'aller servir sous le général de Lamoricière, afin de combattre les ennemis de la papauté, je n'aurais porté à une armée qui a besoin de grande énergie et de santé robuste, qu'un corps fatigué, et peut-être aurais-je augmenté les impedimenta un jour de bataille. Si je désire vraiment combattre et souffrir pour la justice, Dieu saura bien m'en fournir tôt ou tard l'occasion. » La sanglante journée de Castelfîdardo et la glorification des nouveaux Machabées par la voix éloquente de nos grands évêques, ranima ses désirs en excitant ses regrets. « J'avoue, écrit-il le 18 octobre, que je me sens plus que jamais enflammé par ce noble langage ; je désirerais plus que jamais renoncer à ma carrière, pour combattre le bon combat contre les Piémontais, à côté de ces vieux guerriers et de ces valeureux jeunes gens qui soutiennent le Souverain Pontife. )) Toutefois, ne voulant pas se déterminer de lui-même dans une affaire si importante, il écrivit à son ami Clerc, pour savoir s'il devait demander sa retraite ou donner sa démission. « En allant à Rome combattre pour la cause du Saint-Père, je n'ai point pour but, disait-il, d'avancer le terme de mes épreuves sur cette terre; je n'ai en vue que d'offrir à Jésus- Christ et à son Vicaire mon désir de satisfaire ma faim et ma soif de la justice, espérant, sur la parole de mon divin Maître, en être rassasié. La cause de la Révolution a enfanté des millions de soldats ; celle de la religion sera-t-elle stérile ? Il faut, au contraire, que l'on
puisse dire d'elle, avec le prophète : Leva in circuitu oculos tuos et vide : omnes isti congregati sunt venerunt tibi : filii tui de longe venient... »
La réponse du P. Clerc ne se fit pas attendre. Il admirait les nobles sentiments qui inspiraient de si beaux désirs à son ami ; mais d'après l'avis d'hommes prudents qu'il avait consultés, il l'engageait à ne pas donner de suite à ses desseins. « Mon cher commandant, lui écrivit-il le 2 novembre, votre projet, si vous l'exécutiez, n'aurait, il est clair, d'autre résultat que de protester en témoignant noblement de vos sentiments ; mais la cause du Saint-Père n'y saurait rien gagner. Ce serait un dévouement qui ne profiterait qu'à vous dans le ciel, où Dieu récompense les intentions sans avoir égard au succès. C'est là le jugement de gens sages ; si vous venez à Paris, je serai très content de vous embrasser. »
Quand de Plas, animé toujours du même désir de se dévouer à la plus sainte des causes, vint à Paris en conférer avec les amis qui lui inspiraient toute confiance, il ne reçut que la même réponse ; mais elle ne suffit pas à calmer l'inquiétude où il était de ne pas montrer assez de générosité. Une nouvelle lettre du P. Clerc, datée du 30 novembre, réussit enfin à lui persuader d'attendre au moins un moment plus favorable. « Mon cher commandant, vous êtes bien assuré que je partage tous vos sentiments ; je ne crois pas cependant qu'il y ait lieu de changer la décision prise dans votre dernier voyage à Paris. Les jeunes gens qui partent pour Ptome ne peuvent en ce moment que servir de garde d'honneur au Saint-Père. Le trésor pontifical, privé de ressources, ne peut entretenir la plus petite armée. Que les choses viennent à changer ; qu'il se forme une armée pontificale capable d'agir ! Oh I alors, à la bonne heure, partez. Mais ne donnez pas
votre démission pour aller offrir une bonne volonté qui resterait au moins inutile. Attendez que l'armée tienne de nouveau la campagne ; il ne peut auparavant y avoir pour vous de place dans ses rangs.
» Vous gémissez qu'il n'y ait plus moyen de se dévouer à la meilleure des causes ; ce n'est que trop vrai. Cependant les bons désirs ne sont pas inutiles ; ils satisfont dans une certaine mesure à la justice divine, et contribuent à fléchir la rigueur de ses décrets. Dieu, qui lit dans les cœurs, accepte, n'en doutez pas, votre dévouement et celui de tant d'autres que nous ne connaissons pas. »
Après avoir ainsi pesé le pour et le contre, et consulté Dieu dans la prière, de Plas, dont les forces physique, du reste, ne répondaient pas à sa bonne volonté, se résigna à attendre en paix la suite des événements, ûc II faut bénir Dieu de toutes choses, disait-il ; l'indisposition que j'ai rapportée de Chine m'enlève toute pensée de changement ; elle me paralyserait après la moindre fatigue. »
François II, de Naples, trahi par les siens et abandonné des puissances, s'était retiré devant les bandes garibaldiennes et les troupes piémontaises dans la citadelle de Gaëte qui capitula le 13 février 1861. « J'apprends à l'instant la prise de Gaëte, écrit de Plas à sa sœur Augusta. Il a plu à Dieu de faire boire à cet héroïque prince le calice jusqu'à la lie. C'est une douleur bien vive pour quiconque aie sentiment du juste, pour tous ceux qui étaient sympathiques à une noble cause vaillamment soutenue. Mais à quoi bon des doléances? Nul ne peut prévoir jusqu'où ira l'épreuve. Le pape n'est déjà plus roi que de nom, et, suivant les probabilités humaines, ce vain titre ne lui sera pas même laissé.» Pie IX devait, en effet, revoir des jours aussi tristes que ceux de 1848.
« A Gaëte, s'était écrié Victor-Emmanuel, se termine pour toujours la série de nos conquêtes politiques ; l'Italie libre et unie devient pour l'Europe un gage d'ordre et de paix, un instrument de civilisation universelle. )) Cependant l'ère de la Révolution était loin d'être fermée en Italie, comme on l'avait prétendu; d'accord avec le Piémont, Garibaldi menaça les États pontificaux, déclarés naguère nécessaires à l'indépendance du pouvoir spirituel.
Fidèle à la pensée de la brochure Le Pape et le Congrès, Napoléon, en favorisant les empiétements de l'Italie, protesta en faveur de ce qui restait encore des États pontificaux. Il rappela son ambassadeur de Turin et renforça le corps d'observation établi à Rome, mais en même temps il proposa un congrès pour amener l'Autriche et le pape à reconnaître les faits accomplis. Faut-il donc s'étonner de la méfiance des catholiques et du cri d'alarme de l'épiscopat? De Plas applaudit à cette conduite des évêques qui était pour tous une lumière et une force. « Lu ce soir, écrit-il dans son Journsil, un mandement de Mgr Pie, évèque de Poitiers, qui stigmatise la France, Rome et V Italie, brochure de M. de la Guéronnière, et compare ceux qui laissent dépouiller le Saint-Père de son domaine temporel, à Pilate se lavant les mains de la mort du Juste. Les catholiques se réjouissent en voyant que ceux qui ont le devoir de parler pour éclairer les peuples, le font avec tant de franchise et de liberté. »
M. Cavour, le ministre patriote, qui avait créé l'unité italienne, mourut excommunié au mois de juin, quand les puissances s'empressaient en quelque sorte de reconnaître Victor-Emmanuel comme roi d'Itahe. « Au moment où on se prépare à célébrer à Turin la fête de l'unité italienne, s'écrie François, le ministre piémontaiSj fauteur de cette iniquité, est appelé à paraître de-
vant Dieu. Quel compte redoutable n'a-t-il pas à rendre pour une œuvre établie sur la ruse, la violence et la plus insigne mauvaise foi ! »
A la vue de tout ce qui venait de se faire en Italie, de notre flotte assistant impassible aux hideuses saturnales de Garibaldi à Palerme et à Naples, François bénissait le ciel de n'avoir pas été appelé à commander en escadre pour prendre part à une hypocrite neutralité qui ne favorisait que la Révolution et le désordre. « Je suis profondément ému de tout ce qui se passe en Italie, écrivait-il, et je demande à Dieu de préparer mon cœur pour les circonstances. La politique suivie par le gouvernement me parait trop misérable pour qu'un bon chrétien la serve avec chaleur. J'ignore ce qu'on fera de moi, mais j'espère que Dieu ne permettra pas que j'accepte aucune fonction honteuse pour mon pays, indigne de mon caractère de chrétien... J'espère que je suivrai toujours la voie de la justice et de l'honneur, au risque de perdre m.a place et ma fortune, et de ne trouver que les tristesses de l'exil et les angoisses de la prison... Je sens, ajoutait-il, que je ne tiens plus guère à la marine ; mais, avant de la quitter, il faut remplir exactement tous mes devoirs, comme si j'y avais beaucoup degoùt. » 11 continua donc de servir avec zèle, et personne ne se douta autour de lui de la lutte intime qu'il eut alors à subir, pendant quelques mois, au sujet de sa vocation.
Au mois de décembre 1860, il avait renouvelé connaissance avec un de ses camarades d'école, M, de Cuers, ancien capitaine de frégate, qui depuis près de dix ans, avait quitté la marine pour entrer dans les ordres, et était alors supérieur chez les Pères du Saint-Sacrement. Depuis ce moment les deux amis n'avaient cessé de s'écrire, et le religieux, en exprimant son bonheur, invitait souvent l'officier indécis à venir le partager.
« Mon cher ami, écrivait-il de Marseille, le 21 août 1861, au commandant de Plas, je ne suis point chargé de te donner la petite poussée que tu désires. Mais si le bon Maitre t'appelle à l'honneur du sacerdoce, et si tu crois avoir fini ta carrière maritime, réponds au plus tôt à cet appel. Consulte... demande un congé... Sache que l'heure est venue de donner de grands exemples de renoncement, et de montrer que le service de Notre- Seigneur est au-dessus de tous les services et que tout dans le monde doit lui être sacrifié.
)) Je vais faire une neuvaine d'instances auprès de Notre-Seigneur pour qu'il précipite et hâte le moment de ta vocation. Tu sais que depuis longtemps je t'ai demandé au bon Maitre, pour la gloire de son dessein, et tout ce qu'on demande au Père céleste par Jésus Notre-Seigneur est accordé. Ainsi, vois oîi en sont tes affaires; je les ai irrémédiablement compromises depuis longtemps. C'est la faute de la prière qui peut tout.
)) Tout à toi de cœur, en Jésus Notre-Seigneur. »
Cependant, le P. Clerc, à qui de Plas avait communiqué son désir de répondre aux avances de son ami, n'était pas du même avis. Il l'engageait à ne marcher qu'en pleine lumière, ajoutant que le combat ne devait avoir lieu que pour contraindre la volonté à obéir à l'intelligence. Nous citerons presque tout entière la lettre magnifique qu'il lui écrivit à cette occasion. Elle renferme les principes les plus lumineux sur la vocation, sur la manière de distinguer le véritable appel de Dieu des vaines illusions du démon ; et les conseils les plus sages pour mettre en pratique, malgré les répugnances de la nature, les résolutions prises par la volonté aidée du secours de la grâce. Cependant, il est bon de l'observer, certaines décisions de cette lettre ne doivent pas être considérées d'une manière abso-
lue ; elles étaient données pour le cas particulier où se trouvait M. de Plas.
a Laval, fête derimmaculée-Conception, 186i.
» Mon bien cher commandant,
)) Le meilleur moyen de répondre à la confiance dont vous m'honorez, c'est de vous parler avec une complète sincérité. Eh bien, il y a plusieurs années que je pensais déjà que la grâce de Dieu vous appellerait au sacerdoce, et je l'ai dit au P. Gamard qui n'y faisait pas d'objection. Mais je l'imaginais comme devant succéder à votre carrière et non la remplacer; je pensais que ce serait la joie et la gloire de votre retraite et je ne suis pas encore d'opinion contraire.
)) Vous êtes maintenant arrivé, au prix de toute une vie consciencieusement laborieuse, à la connaissance et à l'expérience consommée de toutes les choses du métier. La Providence, et non votre industrie, vous a élevé à un poste important, tellement que vous redoutez les emplois qu'on pourrait vous confier. Je voudrais, à votre place, des marques très certaines de la volonté de Dieu pour rejeter des biens qui peuvent, demain peut-être, rendre à notre pays des services signalés. Je ne me contenterais pas d'un instant de dégoût pour les choses que j'avais aimées jusque-là, ni de la répugnance à servir un gouvernement que vous n'approuvez point. 11 est moralement impossible qu'on vous choisisse pour un emploi que vous ne pourriez accepter ; et, si on le faisait, ce serait une marque qu'il est temps de vous retirer. En un mot, vous faites maintenant du bien et beaucoup, vous en ferez peutêtre davantage bientôt; il faut donc un appel certain de Dieu pour faire autre chose. Je crois lire entre les lignes de votre lettre que l'attrait pour la marine est
encore tout vivant dans votre cœur. Chacun a son rôle à remplir, et Dieu n'a pas fait la perfection sur un seul moule...
)) S'il est une chose, bien cher commandant, dont vous ayez le droit d'être assuré, c'est votre parfaite bonne volonté, et votre disposition absolue et réfléchie de faire tout ce que Dieu demandera de vous. Votre seul désir est de connaître sa volonté ; ce n'est donc pas à vous que s'adressent ces paroles : Si vocem ejiis audieritis, nolite ohduj^are corda vestra.
» Mais si vous devez à Dieu d'obéir docilement. Dieu vous doit de parler clairement. N'ayez point peur : ce n'est point lui qui a coutume de manquer au traité. Attachez-vous à ne marcher qu'avec une pleine lumière et évitez tout ce qui met du trouble dans votre âme. Si la pensée de votre démission ne produit pas en vous la paix et le calme, à coup sûr vous ne devez voir qu'une illusion dans cette apparence du plus grand bien; et cela, je le dis, connaissant combien vous êtes sincèrement uni à la volonté de Dieu.
» Il ne faut de combat en vous-même que pour contraindre la volonté à obéir à ce qui est reconnu bon par l'intelligence; il n'en faut pas pour éclairer l'intelligence elle-même...
» Si je n'en avais déjà trop dit, j'ajouterais que mon imagination se plaisait à vous représenter prêtre à Puycheni, au milieu de votre famille, de vos tenanciers, de ceux qui ont appris depuis longtemps à révérer votre maison, et je vous voyais y exercer la paternité spirituelle au lieu de la paternité naturelle ; mais ce n'est là qu'une impression, et si Dieu vous met dans une congrégation, je ferai volontiers le sacrifice de mon rêve.
» Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous! Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, dit-il tou-
jours. Je vous la souhaite, et je désire que vous parveniez à la conserver, c'est la meilleure de toutes les conseillères. »
De Plas s'efforça de mettre en pratique les bons conseils de son ami, qui n'avait fait, du reste, qu'esquisser à grands traits la doctrine si sûre du discernement des esprits, telle qu'elle est contenue dans le livre d'or des Exercices spirituels de saint Ignace. « Je suis tiraillé, écrit-il le 25 décembre 1801, par deux amis, dont Tun, l'abbé de Cuers, voudrait que je quittasse au plus tôt la marine pour embrasser la vie religieuse, et l'autre, le R. P. Clerc, m'engage à attendre. Ce dernier me connaît mieux que mon ancien camarade d'Angouléme; je dois donc déférer à son avis, en m'occupant de marine jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'assigner un autre poste. »
Ayant eu l'occasion de faire un voyage à Brest, au mois de janvier 1862, pour les essais de la Normandie, il consulta le P. Le Sauce, dont l'avis fut tout à fait conforme à celui du P. Clerc. « Il résulte d'une causerie avec mon ancien confesseur, écrit-il, que je dois rester dans la marine jusqu'à ce que Dieu me fasse connaître clairement qu'il me veut ailleurs. « Cette décision fut pour lui comme la voix môme de Dieu, car il avait en ce saint prêtre, si estimé dans toute la ville, une confiance illimitée. Il profita de son séjour à Brest pour soumettre ses doutes de conscience, entre autres la difficulté suscitée par certains confesseurs, qui ne trouvaient pas dans ses accusations matière suffisante pour l'absolution. Il reçut, comme toujours, une grande abondance de lumières dans cette ouverture d'âme, et il ajoutait, en les notant dans son Journal privé : « Cela m'avait été dit plusieurs fois déjà; mais le P. Le Sauce me touche plus profondé-
ment que d'autres. Il me rappelle ces paroles des disciples d'Emmails au sujet de Notre-Seigneur : ViiHus de illo exibat ! »
A partir de ce moment, de Plas se préoccupa moins que jamais de la question d'avancement, comptant d'un instant à l'autre sur l'appel de Dieu à une vie plus parfaite, dont il sentait toujours le désir au fond du cœur. « Il faut, écrit-il le 26 janvier, mettre à profit de mon mieux cette situation, en m'offrant à Dieu aussi entièrement que possible. Servir avec ardeur dans la marine, comme si j'étais dévoué au chef de l'État, et être prêt à tout quitter dés qu'on demandera de moi quelque chose de contraire à la loi de Dieu... Loi sainte, puisses-tu être la règle de toutes mes actions î Puissent les rayons du divin Soleil de justice éclairer ma conscience et réchauffer mon cœur, en l'embrasant d'amour envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je reconnais pour être la voie, la vérité et la vie ! »
Quatre années venaient de s'écouler depuis la campagne de la Virginie, pendant lesquelles de Plas n'avait exercé aucun commandement à la mer. Il est vrai que sa santé était un obstacle sérieux àtoute vie fatigante. « Il n'est pas bien sûr, disait-il, que je fusse en état de ramener en France le bâtiment qu'on me confierait pour une expédition lointaine. » Aussi, sa vie maritime lui paraissait-elle finie et il répétait souvent qu'il avait son bâton de maréchal. Cependant il s'interrogeait parfois, se demandant s'il ne ferait pas bien de manifester au moins son désir de naviguer. « J'aimerais, écrivait-il, à attendre le bon plaisir de mon Maître ; mais je ne voudrais pas que cette attente eût l'air d'apathie et fût le résultat d'une sagesse de tempérament plutôt qu'un vrai désir de conformité à la volonté de Dieu. )> Un autre motif le poussait aussi
à faire une démarche en ce sens. « Je crains, disaitil, qu'en m'abstenant de toute demande, je ne fasse tort aux capitaines de vaisseau moins anciens que moi ; car, selon toute probabilité, le préfet maritime ne favorisera pas leur candidature avant que je sois moimême pourvu. » Cette pensée de charité, appuyée de l'avis du P. Clerc qu'il avait consulté, fit taire toute espèce de considération personnelle, et il résolut de demander un commandement, non pas immédiatement, mais si les circonstances paraissaient le réclamer.
L'occasion ne tarda pas à se présenter, car l'expédition du Mexique, commencée depuis quelques mois, menaçait de prendre des proportions considérables. Le Turenne, envoyé de Brest à Cherbourg, pour être armé en transport, avait pour commandant M. R***qui, volontiers, eût cédé l'honneur à un autre capitaine de vaisseau. C'était un service à rendre à un camarade ; de Plas n'hésita pas, et le 16 juin, après avoir lu dans le J\/o?ziieu7'la mauvaise tournure que prenaientles affaires au Mexique, il fît connaître au préfet maritime qu'il accepterait avec plaisir le commandement du Turenne. La demande fut transmise par le télégraphe à dix heures et demie, et à onze heures et demie arrivait une réponse affirmative. François, d'abord un peu troublé des conséquences de sa démarche, reprit confiance en voyant dans la rapidité même de la décision un signe manifeste de la volonté de Dieu. « Du courage ! écrivit-il dans son Journal, Dieu a parlé, il n'y a plus à revenir en arrière. »