‹ Marin & [i.e. et] jésuiteChapitre 4 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Armement du vaisseau le Turenne à Cherbourg. — Départ avec le général F'orey. — Relâche à la Martinique. — Arrivée à Sacrificios. — L'expédition du Mexique. — Retour en France. — Brest et Cherbourg. — Nouveau départ; relâches à Funchal et à Fort-de-France. — Arrivée au Mexique. — Retour en P>ance. — En rade de Brest. — Château de Kéréraut. — La croix de commandeur. — Mission du P. Clerc à Saint-Romain. — Mort de l'amiral Desfossés. — Influence du R. P. de Cuers. — Puycheni et Brest.

Le 18 juin, de Plas, en prenant le commandement du Turenne, réunit l'état-major avec lequel il désirait entrer immédiatement en communauté de pensées et de sentiments. « J'ai demandé, dit-il, le commandement du Turenne comme une corvée, mais une corvée d'honneur. Tout homme de cœur n'aurait pas hésité plus que moi à venir en aide à nos frères d'armes placés dans une situation difficile à deux mille lieues de la France. Les choses les plus pénibles deviennent douces quand on les fait avec bonne volonté ; nous devons donc apporter un véritable zèle dans la mission de dévouement aui nous est confiée. C'est de

nous que dépend la réputation du vaisseau ; faisons en sorte qu'elle soit à la hauteur du beau nom qu'il porte. ))

Le nouveau commandant, en faisant l'inspection du bâtiment, remarqua avec plaisir que les embarcations avaient une croix pour emblème, et qu'une croix rouge était aussi dessinée sur les guidons blancs qui servaient de girouettes en tête de mât. « Béni soit Dieu, s'écria-t-il, d'avoir inspiré à ceux qui m'ont précédé la bonne pensée de mettre le Turenne à l'abri de la Croix ! » Cependant il ne se dissimulait pas les difficultés de la campagne qu'il allait entreprendre, le rôle elïacé de la marine et les périls d'un climat plus meurtrier que le fer ennemi ; aussi écrivit-il dans son Journal : « A ceux qui me plaindraient, parce que la fièvre jaune règne au Mexique, je répondrais que le bon Dieu n'avait pas besoin du vaisseau le Turenne ni des circonstances qui m'en donnent le commandement pour signer, s'il lui plait, mon exeai. »

C'est dans ces sentiments de filial abandon à la Providence et plein de confiance en l'avenir, qu'il se livra avec ardeur à l'armement de son vaisseau. « Le bon Dieu, dit-il, m'a donné une position excellente en m'appelant au commandement du Turenne. Je veux lui en rendre grâces et l'en bénir, tout en étant prêt aux changements qu'il lui plairait d'ordonner. Je dois donc m'attacher k ma position de tout cœur, et chercher à en tirer le plus grand profit pour le service de Dieu, le bien de mes hommes et l'intérêt de mon pays. »

Si quelques amis, qui ne jugeaient les choses qu'au point de vue matériel, regardèrent comme une folie la demande d'un commandement pour une expédition condamnée par l'opinion publique, d'autres, mieux avisés, s'empressèrent d'écrire à de Plas pour le féliciter et l'encourao-er. « Bravissimo ! s'écrie madame

l'amirale Desfossés. Vous avez agi en bon chrétien et en bon Français ; et, si votre récompense n'est pas de ce monde, vous vous en consolerez bien vite dans la pensée du devoir accompli. » Le P. Clerc ne pouvait oublier son ancien commandant dans une circonstance si délicate, et il résumait tous ses vœux dans cette touchante exhortation : Euge, serve bone et fïdelis ! Inutile d'accumuler les témoignages de sympathie qui affluèrent de tous côtés ; mais nous ne pouvons passer sous silence cette belle lettre de l'amiral Desfossés, dictée par son esprit droit et son grand cœur :

« Mon cher commandant,

» Il se trouvera probablement dans la marine bien des calculateurs qui trouveront votre résolution un peu folle; moi, je la trouve noble et digne devons à tous les points de vue.

» Je pense aussi que notre pays et l'homme qui préside à ses destinées, n'ont jamais eu plus besoin d'abnégation de la part de ceux qui les servent, que dans le temps de honteux égoïsme et d'avide ambition où nous vivons.

» Si j'ai un regret en ce moment, c'est que mon âge et la position qui m'a été faite me condamnent à l'immobilité, ou pour mieux dire, à l'inutilité.

» Je présume qu'on va, par tous les moyens possibles, hâter votre armement et votre départ, et je crains que vous n'ayez pas le temps de me donner de vos nouvelles. Recevez donc ici tous mes vœux de bon et prompt voyage. J'espère que vous serez de retour dans les premiers jours de septembre. Ce sera peut-être pour recommencer l'honorable mais rude corvée au-devant de laquelle vous venez de marcher avec un dévouement qui vous honore. »

Malgré les nouvelles alarmantes reçues du Mexique où sévissait cruellement la fièvre jaune, et les bruits de contre-ordre pour l'embarquement, le Turenne quitta le port pour entrer en rade dès le 1^' juillet. Le commandant s'occupa dès lors de trouver un aumônier, qu'il considérait comme plus important que jamais, à cause du nombreux personnel qui devait prendre passage à bord du vaisseau. Il en écrivit donc à Mgr Coquereau, aumônier en chef de la marine; mais il en reçut la réponse suivante :

« Monsieur le commandant,

» Votre persévérance consciencieuse mériterait mieux qu'un refus, et je suis forcé de vous le faire. Je reçois ce matin encore des plis de Paris qui m'annoncent que ce n'est plus seulement deux aumôniers qu'on envoie en supplément, mais quatre qu'on affecte à cette campagne : ce qui porte à sept le nombre des ecclésiastiques envoyés. Croyez à tousraes regrets de ne pouvoir faire une chose qui était dans mon désir et vous eût été personnellement agréable, et précieuse pour les braves gens que vous avez mission de conduire. »

De Plas n'était pas homme à s'arrêter devant un refus; il continua d'insister et ses instances furent couronnées de succès. Un jeune prêtre, pieux et instruit, M. l'abbé Le Boulet, fut assigné comme aumônier à bord du Turenne ; mais il est bon d'ajouter que ce vaisseau était déjà désigné pour recevoir le nouveau commandant en chef de l'expédition du Mexique, le général Forey et son état-major. « Que la volonté de Dieu soit faite! s'écria de Plas lorsqu'il apprit cette dernière nouvelle. Puissé-je ne pas imiter l'âne chargé de reliques, et ne point marcher d'un pas relevé, parce que j'ai l'honneur de porter un général en chef!

Puissé-je aussi garder avec dignité mon rôle de commandant et ne pas me laisser amoindrir par la haute position de quelques-uns de mes passagers ! »

L'amiral Jurien de laGravière, commandant en chef des forces navales, arbora, dès son arrivée à Cherbourg, le 10 juillet, son pavillon sur la frégate cuirassée \si Normandie, et partit le 21, mais sans être suivi par les vaisseaux-transports. « Il faudrait des motifs bien urgents, écrit François à sa sœur Élisa, pour envoyer en ce moment des troupes au Mexique. La fièvre jaune ferait plus de mal que les batailles les plus acharnées. « Cependant on pressait de plus en plus l'armement ; le ministre de la marine lui-même fit en rade la visite des bâtiments, donnant l'ordre de se • tenir prêt à partir au premier signal. Le 28 juillet, le Turenne appareilla, emmenant avec lui la chaloupe la Jeanne cVArc, don de l'impératrice, à bord de laquelle on avait installé une machine à vapeur. « Nous sommes en route dans les meilleures conditions possibles, écrit le commandant au moment du départ, ayant à bord, avec le général de division Forey, le général de brigade de Mirandol, l'intendant Wolf, le colonel d'Auvergne, les chefs d'escadrons Billard et Lewal, et le chef de bataillon Le Page de Longchamps. »

Pendant toute la première partie de la traversée, c'est-à-dire de la France à la Martinique où l'on mouilla le 25 août, le Turenne fut favorisé d'un temps magnifique, faisant de cinquante à soixante lieues par jour. « Mes passagers, écrit le commandant le lendemain de son arrivée à Fort-de-France, sont tous amarinés, et nous ne sommes pas obligés de nous servir de tables à roulis pour nos repas. La plus parfaite harmonie règne entre nous, et rien ne me porte à croire qu'elle puisse être troublée. Le général de Mirandol est un homme au cœur chaud et généreux avec lequel j'ai eu

quelques causeries intimes. L'aumônier est un jeune prêtre breton qui a beaucoup de tenue ; il dit la messe chaque jour dans ma chambre, et solennellement sur le pont, le dimanche. Le soir, à huit heures, on sert le thé, et après le thé on organise deux parties de whist. Je fais ordinairement la partie du général Forey, qui ne se pique pas d'être un fort joueur, et, vers neuf heures et demie ou dix heures, chacun se retire chez

soi. w

Le Turenne ne séjourna que peu de temps à la Martinique, à cause des chaleurs excessives en cette saison. Au moment où il allait lever l'ancre, un courrier apporta du Mexique de meilleures nouvelles du corps expéditionnaire. Il y avait encore beaucoup de malades à la Vera-Cruz, mais le nombre diminuait chaque jour, et on espérait que l'épidémie serait à son déclin à l'arrivée des transports.

Le r2 septembre, on passa en vue de la Jamaïque, mais sans s'y arrêter. « Les choses, écrit de Plas dans son Journal, continuent de bien marcher à bord. Je n'ai que des actions de grâces à rendre à Dieu pour les facilités qu'il m'a données de remplir un rôle qui me paraissait fort épineux. » Il aurait pu le devenir, en effet, si le commandant n'avait pas tenu, dès le principe, à affirmer son autorité à bord de son bâtiment. Qu'on nous permette de citer, à cette occasion, deux petites anecdotes recueillies par des personnes qui méritent toute créance.

Au premier repas de la traversée, le commandant, qui présidait la table comme c'était son droit, fut désagréablement surpris des conversations plus que légères qu'on tenait autour de lui. Sa délicatesse de chrétien en fut vivement froissée, et on put s'apercevoir qu'il se trouvait mal à l'aise, mais il se contint et attendit.

Au repas suivant, même liberté de langage qui, cette

fois, révolta ses sentiments d'honnête homme, v Général, dit-il d'une voix ferme à un moment de silence, vous connaissez la loi du bord : le commandant n'admet que les officiers à sa table, le ton de la conversation me ferait croire à une erreur parmi les convives. » On se le tint pour dit ; et, à partir de ce moment, les conversations devinrent dignes de gentilshommes et de Français.

« La façon dont il présidait sa table, observe à ce sujet M. Nogues, sa douce et sereine dignité ont laissé, parmi ses hôtes, de profonds souvenirs. Sans fortune personnelle, mais naturellement large, il tenait tout particulièrement à ce qu'il ne lui restât rien des frais de table considérables qui lui étaient alloués ; il s'ingéniait à tout dépenser, et on s'étonnait autour de lui qu'un homme si simple, si austère, put recevoir aussi magnifiquement. »

Les passagers désiraient arriver au but le plus tôt possible. Comme on naviguait au milieu des Antilles, le commandant, pour éviter un long détour, s'engagea dans une passe qui parut dangereuse. Les officiers qui se trouvaient alors sur le pont s'interrogent des yeux', on parle à voix basse, et le général Forey s'approche du commandant comme pour lui faire une observation. « Général, répondit de Plas, je n'oublie pas, en visant au plus court, que je porte un futur maréchal de France. Je connais mon métier : sur un terrain de manœuvres, j'accepterais vos conseils ; mais ici, je suis seul maître à bord. »

Le 19 septembre, on rencontra sur le banc de Campéche un paquebot français à bord duquel se trouvait le contre-amiral Roze, se rendant de la Vera-Cruz en France. Ce brave marin avait bien gagné ses étoiles. Il commandait à la Vera-Cruz au moment où la situation du corps expéditionnaire était compromise. Sans sa con-

duite énergique, nous eussions peut-être perdu ce port, et par là toute communication avec la France. Faisant face à loutes les difficultés, il sut, malgré les fièvres qui la décimaient, maintenir pleine de courage la petite troupe laissée sous ses ordres. Il parvint même, malgré sa propre détresse, à préparer un convoi de vivres pour secourir l'armée de rintérieur.

Deux jours après, le 21 avant midi, le Turenne, accompagné du Chaptal et de Y Yonne, mouilla heureusement à Sacrificios, où se trouvait la Normandie portant le pavillon de l'amiral Jurien de la Gravière. Le lendemain, l'amiral monta à bord du Tuvenne pour déjeuner avec le général Forey. « Tout s'est bien passé, écrit de Plas dans son Journal. L'amiral a pris ma place, et je me suis mis vis-à-vis de lui. Vers la fin du repas, j'ai cru devoir porter un toast au général Forey et à l'amiral .Jurien qu'une heureuse circonstance réunissait à bord du Turenne, et j'ai bu à la bonne harmonie de l'armée et de la marine. Le général Forey a répondu par des paroles obligeantes, et m'a remercié de la manière dont j'avais exercé l'hospitalité durant la traversée. .J'ai été très sensible à cette aimable attention ; elle prouve que mes efforts, pour remplir sur ce point mes obligations, ont été bénis de Dieu. » Des relations d'amitié ne cessèrent d'exister à partir de ce moment entre le général et le commandant. Plus tard, en 1868, le maréchal Forey aimait à redire à M. Adalbert de Plas, à Nancy, combien il avait conservé les meilleurs souvenirs de son voyage au Mexique, à bord du Turenne dont le commandant lui avait rendu le séjour si agréable.

Il ne sera pas sans intérêt, croyons-nous, pour l'intelligence du récit, de jeter un coup d'œil sur l'expédition du Mexique avant l'arrivée du général Forey. « J'avais désiré, en 1838, raconte de Plas, venir au

Mexique partager les fatigues et les dangets de mes compagnons d'armes, mais Dieu ne l'a pas permis ; il daigne le permettre aujourd'hui et je l'en remercie. » Louis-Philippe, en effet, pour venger le meurtre d'un consul, avait dû envoyer contre le Mexique, sous les ordres de l'amiral Baudin, secondé du prince de Joinville, une flotte qui démantela le fort de Saint-Jean d'Ulloa, bomharda la Vera-Cruz, et imposa une forte contribution de guerre.

Le gouvernement de ce pays était tombé, en 1858, entre les mains d'un jeune officier de vingt-six ans, Michel Miramon, originaire du Béarn, qui contracta avec le banquier Jecker, naturalisé français, un emprunt pour lequel il reçut trois millions et signa pour quinze millions de créances. Mais en 1861, il fut supplanté par Benito Juarez, indien de race et sans fortune, qui destitua toute l'ancienne administration. Bientôt le pays s'appauvrit tellement qu'il suspendit le payement de ses rentes et compromit gravement les intérêts des étrangers déjà lésés par les privilèges accordés au commerce de l'Amérique du Nord. De nombreux Espagnols, Anglais et Français, avaient placé d'importants capitaux dans les emprunts contractés par le Mexique, et ils réclamaient une indemnité par l'intermédiaire de leurs gouvernements. L'Angleterre, l'Espagne et la France convinrent donc entre elles, le 30 novembre 1861, de contraindre, au besoin par la force, le Mexique à payer sa dette. La flotte espagnole, commandée par le général Prim, devança ses alliés et s'empara de Saint-Jean d'Ulloa ; mais, en présence de tout un peuple soulevé pour son indépendance, le général espagnol consentit à traiter avec Juarez, et se retira content d'une promesse d'indemnité. Les Anglais en firent autant, et Napoléon III continua seul une guerre qui, dés le début, avait rencontré en France beaucoup d'opposition/ II. 6

Les fâcheux résultats de sa politique en Italie lui avaient en quelque sorte créé le besoin de relever son influence par une nouvelle entreprise, et il se jeta tête baissée dans une aventure lointaine qui devait déconsidérer son gouvernement et préparer sa chute. Comme dans toutes ses autres entreprises, les rêves humanitaires qu'il avait caressés en prison et exposés dans les Idées napoléoniennes, iouèvent ici un grand rôle. On avait, en 1840, conseillé à la France et à l'Angleterre l'établissement de la monarchie au Mexique, comme la seule chance de salut pour ce pays. Cédant à la pensée d'opposer, dans le Nouveau-Monde, la race latine à la race anglo-saxonne, l'Empereur proposa, pour contenir l'ambition des Américains du Nord, de fonder sur un terrain remué par cinquante ans de commotions un empire vaste comme la moitié de l'Europe, riche marché ouvert à l'industrie et au commerce de la France.

Nous n'avons pas à raconter l'expédition française au Mexique ; qu'il nous suffise d'en rappeler les principaux faits. Les illusions de Napoléon étaient entretenues par son ministre plénipotentiaire, M. Dubois de Saligny. Il envoya donc, sous les ordres de l'amiral Jurien de la Gravière, un corps de débarquement de 2,610 hommes, pendant qu'il faisait offrir à l'archiduc Maximilien la couronne future du Mexique. Puis, craignant de la part du général Prim des prétentions à la couronne du Mexique, il donna l'ordre d'envoyer des renforts. Quand le général de brigade, comte de Lorencez, prit, le 6 mars, le commandement du corps expéditionnaire, il s'était accru de 4,500 hommes environ. Le 20 avril, les Français occupèrent Orizaba, et le 5 mai, ils échouèrent devant Puebla.

Lorsqu'on apprit l'échec des troupes devant Puebla, l'étonnement fut considérable en Europe ; mais la

France, voyant que son honneur était engagé, ne marchanda ni les soldats ni l'argent. Napoléon résolut de porter à 30,000 hommes l'effectif du corps expéditionnaire, et le général Forey, sénateur, fut nommé commandant en chef de la nouvelle armée. Le lendemain de son arrivée devant Vera-Cruz, il adressa au peuple mexicain une proclamation dont les idées principales avaient été indiquées par l'Empereur lui-même, dans une note datée de Fontainebleau le 3 juillet 1862. « Ce n'est pas au peuple mexicain, disait-il, que je viens faire la guerre, mais à une poignée d'hommes sans scrupule et sans conscience, qui ont foulé aux pieds le droit des gens, gouvernant par une terreur sanguinaire, et, pour se soutenir, n'ont pas honte de vendre par lambeaux à l'étranger le territoire de leur pays.

» On a cherché à soulever contre nous le sentiment national, en voulant faire croire que nous arrivions pour imposer à notre gré un gouvernement au pays ; loin de là, le peuple mexicain, affranchi par nos armes, sera entièrement hbre de choisir le gouvernement qui lui conviendra : j'ai mission expresse de le lui déclarer... »

Le 23 et le 24 septembre s'opéra le débarquement des troupes, des chevaux et du matériel ; mais le commandant en chef du corps expéditionnaire ne quitta le Turenne que le 25, à sept heures et demie du matin. « Le général Forey est à terre, depuis ce matin seulement, écrit de Plas à sa sœur Elisa. Je n'ai qu'à me louer de mes rapports avec lui et avec les officiers qui composent son état-major. J'espère que les affaires du Mexique sont en bonnes mains, car le général parait ferme et bien entouré, w

Quand le commandant en chef descendit à terre, tous les bâtiments en rade lui rendirent les honneurs

dus à son rang. 11 fit une entrée solennelle dans la ville, où il était attendu par la garnison sous les armes, par tous les fonctionnaires et une nombreuse population. Après avoir passé les troupes en revue, il leur rappela, dans une chaleureuse allocution, le but politique de l'expédition. « Au nom de l'Empereur, s'écria-t-il, je fais appel, sans distinction de partis, à tous ceux qui veulent l'indépendance de leur patrie et l'intégrité de son territoire... Souvenez-vous que partout où flotte le drapeau de la France, en Amérique comme en Europe, il représente la cause des peuples et de la civilisation ! » De longs cris de Vive l'Empereur ! répondirent aux paroles pleines d'enthousiasme du commandant en chef.

Le général Forey, remarquant que le pavillon mexicain ne se trouvait pas arboré sur V ayuntamieiito , donna l'ordre de le hisser à l'instant, pour prouver à la population mexicaine que ce n'était pas à elle que les troupes françaises venaient faire la guerre. Cet incident produisit une favorable impression sur les esprits ; il se présentait comme la confirmation des sentiments exprimés dans la proclamation adressée par le général en chef aux Mexicains avant son débarquement.

Le corps expéditionnaire n'était pas au complet ; les vaisseaux-transports durent se préparer à retourner promptement en France. Le 2 octobre, le commandant (.'e Plas reçut son ordre de départ. « Ceux qui restent à la Vera-Cruz, écrit-il dans son Journal, trouvent le Turenne bien heureux de faire route pour la France. J'avoue franchement que je quitte le Mexique sans regrets ; néanmoins si j'avais trouvé une occasion de servir dans cette expédition, je crois que je l'aurais acceptée, non seulement sans contrariété, mais avec cette satisfaction intime que donne la générosité dans le sacrifice. »

Dans le voyage de retour, le Turenne suivit la route indiquée par le capitaine Maury. Une note de M. Grasset, insérée dans la Revue viaritime et coloniale, nous permet de compléter les renseignements puisés dans le Journal du commandant de Plas. Favorisé par un ciel superbe et une belle mer, le vaisseau franchit en huit jours la distance qui sépare le Mexique de la Havane. Les instructions portaient de mouiller au large, afin d'éviter toute communication qui pourrait donner la fièvre jaune à l'équipage, et de ne s'arrêter que le temps nécessaire pour renouveler les vivres frais.

En débouquant du canal de la Floride, un incident se produisit qui aurait pu avoir, quelques heures plus tôt, les conséquences les plus funestes. L'officier chargé des montres vint avertir le commandant qu'il avait oublié de les monter, « Je me suis bien gardé de lui adresser le moindre reproche, écrit de Plas dans son Journal ; il paraissait trop atterré de son oubli. Cet incident me prouve que Dieu veut que je mette en lui seul ma confiance. Impossible maintenant de connaître la longitude autrement que par des distances qui souvent donnent des résultats médiocres. Après avoir lait tout ce qui dépendra de moi pour assurer le succès, je dois plus que jamais reconnaître que mon bâtiment est entre les mains de Dieu. »

De Plas se contenta de conférer de la situation avec son second. Au lieu de prendre la direction des Açores, le Turenne s'éleva à la vapeur jusqu'au banc de Terre- Neuve, pour vérifier les résultats des chronomètres ; puis il se porta sur Brest, se maintenant ainsi à trente lieues environ dans le sud de l'arc de grand cercle. Cette route fut marquée par une grosse mer, par des pluies fréquentes et des temps à grains. Le vaisseau éprouva trois coups de vent : le premier dura vingt-

quatre heures par rafales ; on se trouvait alors à quatre-vingt-dix lieues dans le sud-est du cap Hatteras. Le second coup de vent fut subi à quatre-vingts lieues dans le sud de l'île de Sable, et l'on eut pendant deux jours des rafales très violentes. Enfin, dans le troisième coup de vent, par 45° de latitude et 38° de longitude, le baromètre descendit rapidement, pendant que le vent fraîchissait au sud-ouest par rafales, avec une mer très grosse.

Le 5 novembre, à midi, le Turenne, d'après les calculs du commandant, n'était plus qu'à deux cent quatre-vingt-cinq lieues de Brest, où il comptait arriver cinq jours après. « Gloire à Dieu, s'écrie de Plas tout joyeux ! nous sommes favorisés par la brise et nous filons onze nœuds à l'heure. )> Le vent, qui avait un peu molli dans l'après-midi, reprit avec de fraîches rafales le soir. Retiré dans sa chambre, vers dix heures, après avoir, par précaution pour la nuit, serré le perroquet de fougue et pris trois ris, de Plas confia ainsi à son Journal, comme un hymne de reconnaissance, les pieux sentiments qui débordaient de son cœur.

ce Le vieux Turenne a mis son bonnet de nuit, et nous filons neuf nœuds sous les basses voiles, avec une fraîche brise du sud-ouest... Ce vent nous pousse vers la patrie, vers nos familles; il me pousse vers les temples du Seigneur, il abrège le temps que je serai éloigné du banquet eucharistique. Combien il me sera doux de reprendre mes habitudes de la messe quotidienne et du Chemin de la Croix!... Souffle donc, ô brise qui fais la volonté de Dieu!... Puissé-je ne jamais me plaindre que la brise est trop faible ou trop forte, de l'arrière ou du plus près ! Puissé-je la saluer, d'où qu'elle vienne, comme messagère du Très-Haut, comme ministre de sa volonté sainte ! «

Le vendredi, 7 novembre, le Turenne mouilla en

rade de Brest, après une heureuse traversée de trentesix jours. « Je veux vous féliciter de votre retour, écrit aussitôt l'amiral Desfossés au commandant de Plas. Je m'attendais aux épreuves de santé qu'ont eu à subir nos équipages. La marine joue dans cette guerre un rôle pénible, sans compensation aucune! Le comprendra-t-on à l'hôtel de la place de la Concorde, et vous saura-t-on gré de l'abnégation personnelle dont vous avez fait preuve en demandant le Turenne ? Je veux l'espérer un peu, je le désire beaucoup plus. »

Dans le port de Brest, on s'occupa immédiatement des réparations les plus urgentes, afin de mettre le Turenne en état de reprendre la mer le plus tôt possible. Mais le second, M. Loyer, était tombé malade. Le commandant dut renoncer au plaisir d'une visite à sa famille, pour surveiller lui-même les préparatifs d'un nouvel armement, jusqu'à la nomination d'un officier supérieur qui put le remplacer. « J'ai demandé, écrit-il à sa sœur Élisa, un capitaine de frégate, qui est un galant homme et un parfait chrétien ; il se nomme Gléret de Langavent. 11 m'a témoigné le désir d'embarquer avec moi, et j'espère que rien ne s'y opposera. N'est-ce pas une grande chose que d'avoir un second qui veut aimer Dieu et le servir loyalement? w M. Gléret, atteint alors d'une affection qui pouvait s'aggraver, se vit, à son grand regret, obligé de renoncer au poste qu'il désirait, et où il fut remplacé par un autre capi^ taine de frégate, M. Normand, homme religieux et très bon officier.

Le 26 janvier 1863, le Turenne était prêt à recommencer une campagne au Mexique, où l'on parlait d'envoyer dix mille hommes. Que s'était-il donc passé depuis que le général Forey avait pris la direction du corps expéditionnaire ? Le premier acte public du nouveau commandant en chef avait été de désavouer pu-

bliquement le général Almonte qui , de sa propre autorité, s'était investi du titre de chef suprême de la nation; et cette mesure avait reçu l'approbation générale au Mexique comme en Europe. Puis, à la tête des troupes récemment arrivées, il s'était établi à Orizaba, pendant que l'amiral Jurien de la Gravière occupait le port de Tampico. C'est au moment de marcher sur Puebla qu'il fît demander de nouveaux renforts. En conséquence, une dépêche ministérielle du 30 janvier prescrivit au Turenne, au Jean-Bart et au Rhône de partir pour Cherbourg.

Pendant quelques jours notre grand port de la Manche présenta une animation extraordinaire. Du 3 au 5 février on embarqua, outre dix mille hommes de troupes avec leurs bagages et leurs provisions, tout le matériel d'une division, chevaux, mulets et artillerie. Le Turenne eut pour sa part tout un bataillon du 7" régiment de ligne, sous les ordres de xM. Thoumigny de la Halle. « J'ai été abasourdi, écrit de Plas dans son Journal, à la date du 2 février, quand j'ai appris que nous recevions nos soldats passagers, même avant les colis et les autres objets que nous devons emporter. Le commandant m'a présenté quelques-uns de ses officiers. Je leur ai parlé, je l'espère, en bon Français. en frère d'armes, en chrétien ; maintenant il s'agit de passer aux œuvres, et d'exercer la justice et la charité. »

Malgré les tracas d'un embarquement si précipité, de Plas ne perdit pas un seul instant patience, et, grâce à l'activité de son second, le Turenne fut, de tous les vaisseaux-transports, le premier prêt à prendre la mer. Qu'on nous permette de citer une anecdote caractéristique que nous avons recueillie de la bouche d'un ancien officier d'administration , témoin du fait qu'il raconte. La patience de M. de Plas était proverbiale parmi tous ceux qui avaient l'honneur de le connaître.

Plusieurs dames qu'il avait souvent rencontrées dans le monde, et qui jusque-là avaient inutilement essayé de le faire sortir de ses gonds, jugèrent le moment favorable pour lui livrer un dernier assaut. Fort peu soucieuses d'une indiscrétion, et sous prétexte de se rendre compte de l'emmagasinement du navire, elles se rendirent, le 6, à bord, où elles trouvèrent le commandant au milieu d'un énorme encombrement d'objets de toutes sortes. A l'annonce de cette visite, la première impression du commandant s'était traduite par un long soupir et un regard élevé vers le ciel ; puis, refoulant aussitôt un sentiment trop naturel, il fit servir un bon déjeuner à ses tentatrices, et leur montra avec la plus grande douceur tout ce qu'elles désiraient voir. « Le saint homme Job, ajoutait le narrateur, n'aurait pas fait mieux. »

A peine ces dames avaient-elles quitté le bord, que le Turenne, qui avait déjà reçu le signal d'appareiller, sortit de la rade sous vapeur, faisant route pour le Mexique. Sept jours après, il mouillait devant Funchal, chef-lieu de l'île Madère, et le 3 mars devant Fort-de- France, chef-lieu de la Martinique, où il ne tarda pas à être rallié par les vaisseaux le Jean-Bart, le Wa~ gram, le Saint-Louis, le Tilsitt et les transports l'Emue, le Rhône, le Finistère.

« La rade de Fort-de-France, écrit de Plas le 10 mars, est fort animée. Les vaisseaux partis de Toulon et de Cherbourg y sont réunis. Les troupes et les chevaux ont été mis à terre et ne seront repris qu'au fur et à mesure des départs. Je ne me plains pas de notre relâche prolongée ; cela donne un peu de repos à l'équipage, et la Martinique n'est pas désagréable à habiter dans cette saison. Les journées sont très chaudes, mais on peut se reposer la nuit comme dans nos étés de France.

)) Je suis très content démon vaisseau, état-major et équipage. Les passagers sont des hommes bien élevés qui, sans être à charge, rompent la monotonie de notre vie de bord.

» 11 a été décidé aujourd'hui que le Wagram et le Saint-Louis partiraient demain, le Tilsitt et le Turenne le 14. Le commandant du Tilsitt est mon ancien ; c'est lui qui dirigera le convoi. Comme nous tenons à économiser le charbon, qui est rare à la Vera-Cruz, nous n'arriverons probablement pas à destination avant le 29 ou le 30. »

De Plas avait assez bien calculé la marche de son bâtiment, car le 28, dans l'après-midi, il mouilla devant l'île Sacrifîcios, près de la Dryade, à bord de laquelle flottait le pavillon de l'amiral Jurien de la Gravière. « Je ne saurais trop remercier Dieu, écrit-il dans son JournaU de m'avoir fait accomplir heureusement ce second voyage. J'aperçois d'une fenêtre de la galerie les croix qui marquent le lieu de repos d'un grand nombre de soldats et de matelots français. Les nouvelles qu'on nous communique sur l'expédition ne sont pas rassurantes. N'entrerait-il pas dans les desseins de Dieu d'arrêter le cours des prospérités de l'Empereur? »

Le 22 février 1863, le général Forey avait cru le moment venu de venger l'échec du 5 mai précédent ; et, avec le gros de l'armée, il était sorti d'Orizaba pour marcher sur Puebla, En apprenant l'approche de l'armée française, Juarez lança le 2 mars une proclamation destinée à enflammer le courage des défenseurs de la ville. L'investissement de la place, commencé le 15 mars, ne devait cesser que le 19 mai, jour de l'entrée solennelle du général Forey dans Puebla. (c Le vice-amiral Jurien, écrit de Plas le 7 avril, est venu me faire une bonne visite ; il m'a longuement

entretenu des affaires du Mexique dans lesquelles il a pris une large part. Il déplore le peu de consistance de caractère de nos généraux. « Occuper Tampico, m'a-t- )) il dit, était peut-être une faute, mais l'abandonner >y a été un crime, et le sang de ceux qui ont été vic- » times de leur confiance en nous crie vengeance contre M nous. »

Le 11 avril, le Tiirenne reprit la mer pour retourner en France, rapatriant des malades que l'air natal pouvait seul ramener à la santé. 11 n'était que temps pour le commandant lui-même de se soustraire à l'air empesté du Mexique. Déjà il avait ressenti quelques atteintes de la fièvre, mais un air pur, respiré à pleins poumons, ne devait pas tarder à dissiper tout malaise. Il se fît pendant la traversée garde-malade, suppléant par intervalles une sœur passagère qui avait bien voulu se charger de l'infirmerie du bord ; souvent même il remplaça l'aumônier pour l'instruction religieuse des mousses.

En rade de la Havane, de Plas rencontra le Berthollet, commandé par son ami de Jonquières, le Milan qui se rendait à la Vera-Cruz, et le Wagram qui partait pour la France.

Le Turenne, lisons-nous dans la note de M. Grasset, parti de la Havane quatre jours et demi après le Wagram, fit exactement la même route que ce vaisseau. Le G mai, les deux bâtiments n'étaient plus qu'à trente-cinq milles de distance l'un de l'autre. Ce n'est qu'à la supériorité de sa marche que le Turenne dut de regagner aussi promptement le Wagram. Il entra à Brest le 11 au matin, tandis que l'autre vaisseau n'atteignit le mouillage que le 13 mai.

Qu'allait devenir le Turenne? ^e devrait-il pas bientôt reprendre la route du Mexique? Tout le faisait supposer ; car si la prise de Puebla eut grand re-

tentissement, des mesures impolitiques avaient commencé dès le lendemain à en atténuer les heureux effets. « Il n'est pas improbable, écrit de Plas le 9 juin, que le Turenne fasse avant peu un nouveau voyage au Mexique. Il y a dans l'air des bruits précurseurs de départ; mais à la volonté de Dieu! « Du reste, il ne se préoccupait pas de l'avenir. « Ce n'est ni l'Empereur, disait-il, ni son ministre de la marine qui m'imposent à la fin de ma carrière le labeur peu agréable et peu honoré de porter des troupes au Mexique ; c'est le bon Dieu, qui sait mieux que nous ce qui nous convient. Pourquoi regimber in petto ou devant le public? Il faut laisser à ceux qui se croient propres à de plus hautes fonctions le soin de se plaindre et de réclamer. Quant à nous, marchons comme le bœuf qu'on attelle sans le consulter, ou comme le mulet qu'on prend en Poitou pour l'envoyer au Mexique. «

Les rapports détaillés sur la prise de Puebla étaient parvenus en France dans les derniers jours de juin, en même temps que le télégraphe de New-York y transmettait la nouvelle de l'entrée de nos troupes à Mexico. L'Empereur, harcelé sans relâche par l'opposition et luttant contre les impressions défavorables de presque tout le pays contraire à la guerre, apprit avec bonheur des résultats qui comprimaient pour quelque temps les clameurs hostiles; et, pour récompenser le général Forey des services rendus, il l'éleva à la dignité de maréchal de France. « Je considère l'expédition du Mexique comme terminée, lui écrivit Napoléon III, le 16 juillet 1803. Dans cette circonstance, je crois inutile que vous prolongiez votre séjour au Mexique. Un maréchal de France est un trop gros personnage pour le laisser se débattre dans des intrigues et des détails d'administration. Je vous autorise donc, dès que vous le jugerez convenable, à déléguer tous vos pouvoirs

au général Bazaine et à revenir en France jouir de vos succès et de la gloire légitime que vous avez acquise. »

Dès qu'il avait appris l'entrée solennelle de nos troupes à Mexico et l'élévation du commandant en chef à la dignité de maréchal de France, de Plas s'était empressé d'adresser à son ancien passager du Turenne une lettre de félicitation, dans laquelle il rendait grâce à Dieu des succès obtenus. «• Mon cher commandant, lui répondit de Mexico le maréchal Forey, à la date du 9 septembre, votre lettre m'a fait un véritable plaisir, en me rappelant l'agréable voyage que nous avons fait ensemble et la gracieuse et loyale hospitalité que vous nous avez donnée à votre bord.

» Bien souvent, dans nos bivouacs, le Turenne et son aimable hôte ont été l'objet de nos conversations, et tous mes officiers me prient de vous adresser leurs remerciements de votre bon souvenir.

» Quant à moi, je vous prie de recevoir tous les miens pour les félicitations que vous voulez bien m'adresser. Si vous avez, comme je l'ai vu, une grande confiance en Dieu, la mienne n'est pas moindre, et c'est à lui que je reporte mes succès; car les difficultés auxquelles l'imprévoyance humaine m'avait livré, ne pouvaient guère être vaincues sans l'intervention divine.

» Je dois en outre ces succès moins à mon mérite personnel, auquel vous voulez bien les attribuer, qu'aux braves soldats que je commande et que j'ai un véritable chagrin de quitter, quel que soit le plaisir que je puisse éprouver de rentrer en France, où l'Empereur me rappelle, dans la pensée erronée, je crois, qu'il n'y a plus rien à faire sous le rapport militaire. Mais il est vrai qu'un autre le fera aussi bien que moi. »

De Plas attendit de longs mois en rade de Brest un nouvel ordre de départ qui n'arriva pas. En apprenant

la prise de Mexico, il avait espéré un instant que le Tureiine serait employé au rapatriement des troupes ; mais l'Empereur n'avait pas renoncé à la réalisation de son rêve, une restauration monarchique au Mexique. Pendant qu'une députation se rendait en Europe, auprès de l'archiduc Maximilien, pour lui faire part du prétendu vœu de la nation, le général Bazaine était investi de la double autorité militaire et diplomatique. « Je suis persuadé, lui écrivit l'Empereur le 30 juillet 1863, que vous avez tout ce qu'il faut pour mener à bien une entreprise à la réussite de laquelle vous avez eu une grande part (1). »

Après un petit séjour à Puycheni, dans sa famille, à la fin du mois de septembre, de Fias revint prendre le commandement du Turenne, toujours stationné en rade de Brest. « Il est bon de constater, écrit-il, que ma vie s'écoule très heureuse ici. Mon autorité s'exerce abord sans obstacle, et je n'ai guère que des félicitations à adresser à mon second, tout entier à ses devoirs, et qui pense comme moi en matière de religion. A terre, je visite quelques amis avec lesquels je m'entretiens de choses utiles; j'entre à l'église où je passe une heure le matin, une demi-heure ou trois quarts d'heure le soir; j'ai ma chambre où je trouve de bons livres, le cercle où je rencontre quelques connaissances, enfin la conférence de Saint- Vincent de Paul, composée d'hommes qui désirent vivre dans la justice et la charité. » Ce résumé de sa vie quotidienne nous montre comment de Plas savait utilement occuper ses loisirs.

Parmi les amis qu'il retrouvait à Brest, il faut compter en première ligne la famille de l'amiral Desfossés. « J'ai été dîner, écrit-il un jour à sa sœur, chez M. et madame Foullioy, à Kerbibi, gracieuse maisonnette

(1) Rêve d'Empire, par Paul Gaulot, p. 138. Paris, Ollendorf.

avec jardin sur le bord de la mer. Nous avons visité ensemble le manoir de Kéréraut, dont la situation est des plus pittoresques. Le château couronne des rochers qui, eux-mêmes, sont couverts de bois. De la terrasse, on aperçoit à gauche le goulet de Brest, et à droite les clochers de Landerneau. L'exposition est parfaite et la terre excellente. Les fraises y sont d'une qualité supérieure, et les cerises, les prunes, les pêches forment comme des grappes dans les plus beaux espaliers que j'ai vus. Aussi ai-je fait amende honorable au bon amiral pour avoir osé lui envoyer des fraises de Puycheni !

» La devise des Kéréraut était Mervel da Beva, mots bretons qui signifient : Mourir pour vivre. Sur une pierre au-dessus de la porte d'entrée on lit le quatrain suivant :

Mourir pour vivre;

Vertu suivre; Vrai honneur retenir; De Kéréraut le désir.

» Certes, ils devaient être bons chrétiens les nobles seigneurs de Kéréraut pour penser aussi saintement. Qu'on aime à se reporter vers cette lointaine époque où, malgré bien des désordres dans la société, il y avait tant et de si beaux caractères trempés dans la foi ! w

De Plas, préoccupé un instant de son inutilité apparente, avait pensé à s'ofi'rir à l'amiral de la Grandiére pour servir en Cochinchine; mais il s'était bien vite résigné à son rôle effacé, en se rappelant ces belles paroles de son saiut ami Marceau : « Mais si Dieu le veut ainsi, est-ce que vous songeriez à regimber contre cette sainte volonté? » « Je puis dire, écrit-il à sa sœur Augusta, le 20 février, que je suis plus heureux avec

mon vaisseau sans importance, puisqu'il n'est pas armé en guerre, que si je commandais la plus belle flotte du monde; mais tout en étant très content de la situation que Dieu m'a faite, je n'en tâche pas moins d'être prêt à tout événement. Je recevrais un ordre de départ avec le même calme et le même contentement que j'accepte l'ordre de rester. »

Les loyaux services du commandant de Plas, pendant la double campagne du Turenne, méritaient une récompense qui ne lui fut accordée qu'au mois de mars 1864, mais qui avait été depuis longtemps sollicitée pour lui par les vice-amiraux Clavaud, préfet maritime à Cherbourg, de Gueydon, préfet maritime à Brest, Jurien de la Gravière, commandant les forces navales de l'expédition du Mexique. « M. Robinet de Plas, (lisait ce dernier en le proposant pour la croix de commandeur, compte dans sa carrière plusieurs années de commandement exercé dans des mers dilficiles. C'est un ofBcier universellement connu pour l'ordre, la méthode, la conscience qu'il apporte à l'accomplissement de tous ses devoirs. M. le général Forey, commandant en chef l'expédition, s'est particulièrement loué de la bonne discipline maintenue à bord du Turenne et des précautions prises pour assurer la navigation de ce vaisseau. »

Dès que la nomination parut au Moniteur , de Plas reçut de tous côtés les plus sympathiques témoignages de félicitation. Ce ne sont pas de simples formules de politesse, mais l'expression vraie de sentiments sincères. On en jugera par cette lettre de l'amiral Clavaud qui avait eu l'occasion d'apprécier le mérite du commandant supérieur des bâtiments à vapeur. « Mon cher commandant, — Votre nomination au grade de commandeur de la Légion d'honneur m'a fait un plaisir si vrai que ma première pensée a été de vous dire de suite

toute la part que je prends à votre promotion. Vous avez été nommé en dehors de toute sollicitation personnelle; le choix du ministre est tombé sur vous uniquement par l'appréciation de vos services et sur la demande de ceux qui ont le devoir de les récompenser. Il devrait toujours en être ainsi, surtout pour l'obtention de décorations rétribuées. Outre qu'en France la mendicité est défendue, il ne m'a jamais paru digne de la pratiquer dans un état dont l'honneur doit être le seul mobile. Je puis m'exprimer ainsi avec vous, mon cher de Plas, avec vous qui partagez votre avoir entre les pauvres, avec vous qui ne vous réjouissez de posséder un peu plus de ce métal, l'idole du jour, que pour pouvoir donner davantage, avec vous, enfin, qui ne voyez votre avancement dans la Légion d'honneur, que comme un effet de bienveillance : de bienveillance, soit, si nous la considérons comme la suite de vos services et de votre mérite. »

On ne pouvait faire, croyons-nous, un plus bel éloge du mérite de l'officier, de ses sentiments de délicatesse, et de la générosité avec laquelle il distribuait aux pauvres non seulement son superflu, mais encore ce qui n'était pas rigoureusement nécessaire à la dignité de sa position. « Comme les honneurs ni brigués ni recherchés, écrit de Plas dans son Journal, en rappelant les nombreuses marques de sympathie de ses amis, flattent davantage que ceux acquis par des moyens qui répugnent à un cœur droit! »

La nomination de François de Plas allait coïncider avec la fin de son commandement. Depuis que le général Bazaine avait pris la direction générale des affaires au Mexique, l'œuvre de pacification du pays continuait à s'accomplir en dépit des difficultés et des oppositions. La masse de la population, plus éprise de repos que de politique, s'apprêtait à recevoir le nou- II 7

veau gouvernement. La situation était donc considérablement améliorée. Ordre fut donné au Turenne, comme aux autres vaisseaux qui mouillaient en rade de Brest, d'entrer au port pour être placé en deuxième catégorie de réserve. C'est le 25 mars que de Plas remit à son second le commandement du Turenne. « J'étais très bien sur mon vaisseau, écrit-il à sa sœur; mais je dois dire cependant que je le quitte sans regrets, puisque je puis aller à Puyclieni vivre un peu delà vie de famille. Je n'aurais pas osé arranger les choses ainsi; mais, puisque là Providence s'en est chargée, pourquoi ne dirais-je pas avec joie : Que votre volonté soit faite ! «

De Plas quitta Brest le 31 mars, pour n'y revenir qu'à la fin du mois de novembre . 11 passa la plus grande partie de ce congé à Puyclieni, « au vieux manoir, disait-il, témoin de tant de joies et de chagrins, heureux de revoir ces bois et ces campagnes autrefois visités par des hôtes si chers. » Cette douce vie de famille était souvent interrompue par de pieux pèlerinages à des sanctuaires célèbres, et d'intéressants voyages pour répondre aux aimables invitations de ses amis. C'est ainsi que nous le voyons agenouillé au pied de la statue de sainte Anne, lui demandant quelque chose de la franche piété des populations bretonnes pour la mère de Marie. « Puisse cette terre de la foi et de la fidélité, s'écrie-t-il dans son Journal, retremper mon cœur et mon âme ! Puissé-je ne pas visiter ce lieu béni en curieux indifférent, mais avec les sentiments d'un dévot pèlerin ! »

De Plas, en demandant plus de ferveur pour luimême, ne pouvait oublier les besoins spirituels des âmes auxquelles il portait intérêt. Il venait de laisser à Brest un ancien camarade d'école, esprit droit, caractère loyal, qui n'avait aucun sentiment d'hostilité

contre la religion, mais qui hésitait à faire le dernier pas vers les pratiques clirétiennes. Avant de quitter Sainte-Anne d'Auray, le pieux commandant, résolu à tenter un dernier effort, écrivit à son ami une lettre touchante, inspirée du zèle le plus ardent pour le salut des âmes ; il en reçut quelques jours après la réponse suivante, qui lui permit d'espérer une prochaine conversion :

« Mon cher camarade, j'ai reçu avec une vive émotion de plaisir votre lettre du 1" de ce mois. Je vous remercie du sentiment d'affectueuse sympathie pour moi qui l'a dictée, et je vous félicite d'être arrivé à cet état de sereine certitude, qui seule peut assurer le calme de nos pensées.

)) L'effet de vos prières dans le sanctuaire de Sainte- Anne d'Auray ne peut pas être tout à fait perdu ; mais, hélas! je suis encore bien loin de pouvoir en profiter. La foi, malheureusement, ne peut pas se commander.

» Je ne suis pas athée ; je n'oserais rien nier ; les mystères ne m'effraient même pas, car je sens que je ne peux pas tout comprendre. Je cherche certainement la vérité de bonne foi, et, franchement, je suis plus en communion d'idées avec ceux qui défendent la religion qu'avec ceux qui l'attaquent. J'ai lu dernièrement la Vie de Jésus, par M. Renan. J'ai trouvé ce livre bien faible, et j'ai de la peine à m'expliquer le bruit qui a été fait à son sujet. M. Renan me paraît un socialiste timide et un pauvre penseur ; de pareils hommes ne font pas de prosélytes. Mais je n'ai pas trouvé non plus sa réfutation sans défaut : Je doute, ainsi, toujours.

)) Je crois bien que si je m'efforçais de prier, j'avancerais plus vite ; mais je sens aussi que ce serait pour retomber. J'ai une tendance un peu janséniste; je

m'en étais aperçu bien avant que vous me l'ayez dit. Je suivrai vos conseils et je lirai le quatrième volume de Nicolas ; mais je n'ai jamais pu aller aussi loin, et il me faudra plus de calme que je n'en ai pour faire cet effort,

» J'ai obéi à un véritable sentiment de reconnaissance en allant vous serrer la main au moment de votre départ, et je suis loin de vous en vouloir, de m'avoir montré le bonheur qu'éprouvent ceux qui peuvent se mettre habituellement en communication avec Dieu. Je garderai donc votre lettre, et je me souviendrai de vos prières ; je veux espérer que cette bonne semence germera un jour. » La bonne semence, en effet, nous le savons par le Journal privé, était tombée en terre fertile, et .elle ne tarda pas à produire de merveilleux fruits de sainteté.

De Sainte-Anne d'Auray, de Plas s'était dirigé vers Tours, qui conservait les précieux restes de son ami Marceau. Après de pieux entretiens avec le vénérable M. Dupont, il se mit en route pour Candes, afin d'y honorer le tombeau de saint Martin, le grand thaumaturge des Gaules. « Je demanderai à ce grand Saint, écrit-il, avec la guérison de ma sœur Augusta, la grâce de dire avec le même esprit que lui, quelle que soit ma fatigue intellectuelle ou corporelle : Non recuso lahorem. w Enfin, nous le suivons sur le chemin de Dax, se rendant avec plus de quatre cents membres des conférences de Saint-Vincent de Paul à la chapelle construite près de l'humble demeure de l'apôtre de la charité en France au dix-septième siècle.

Ce pèlerinage le rapprochait de Toulouse, où vivaient deux de ses meilleurs amis, l'archevêque, Mgr Desprez, ancien passager du Cassini et de la Virgiiiie, et le commandant de Rocquemaurel, depuis longtemps en retraite. Ce dernier avait été élu, au mois

de février, mainteneur aux jeux floraux, et de Plas s'était empressé de féliciter son vieux compagnon d'armes de cet honneur qui rejaillissait sur la marine tout entière. « Je vous remercie, avait répondu le nouvel académicien, de tout ce que votre amitié vous dicte de gracieux à l'occasion de mon élévation. Je serais tout glorieux de ces éloges, s'ils étaient mérités ; mais j'ai beau me regarder de la tète aux pieds, je ne puis découvrir en ma prosaïque personne rien qui fournisse l'étoife du plus mince littérateur. Je trouverais même, en y regardant de prés, une certaine manière d'être et de sentir qui pourrait établir des conditions négatives. Je suis sur ce point tellement convaincu, que c'est ce même thème que j'ai pris pour le discours de réception. »

Au mois de mars, M. de Rocquemaurel s'était à son tour empressé de féliciter, avec une grande délicatesse, son ami de Plas de sa nomination à la dignité de commandeur, lui disant toute la joie qu'il avait éprouvée, et le remerciant de la satisfaction que cette nouvelle lui avait procurée, « Mais il en est une autre, ajoutaitil, que je sollicitais de vous dans ma dernière épître, et que je vous rappelle aujourd'hui avec d'autant plus d'instance, que je puis compter sur le secours tout bienveillant et affectueux de Sa Grandeur monseigneur l'archevêque de Toulouse : c'est votre visite dans le pays, sitôt que vous pourrez nous donner quelques jours. 11 n'y a pas déjà si loin, vous dirai-je sans malice, des bords vaseux de votre Charente aux rives graveleuses et babillardes de notre Garonne. Venez donc, et vous ferez là chose fort aimable. Déjà l'hiver s'en va, emportant le carême avec ses austérités. Si vous aimez la vie des champs, je vous conduirai à mon petit ermitage, où l'on respire un air plus pur que toutes ces senteurs de cale et de goudron. »

C'est pour répondre à cette cordiale invitation que de Plas se dirigea de Notre-Dame de Buglose vers l'antique capitale du Languedoc, se proposant d'être utile à son ami pour la conversion duquel il avait toujours beaucoup prié. Ensemble, ils visitèrent le sanctuaire de Notre-Dame d'Alet et la chapelle de Pibrac, où est déposé le corps de la bienheureuse Germaine Cousin; mais le moment de la grâce n'était pas encore venu pour le commandant de Rocquemaurel. « J'ai reçu de lui la plus aimable hospitalité, écrit de Plas, le lendemain de son départ de Toulouse ; mais je crains bien de n'avoir pas atteint le but principal que je m'étais proposé. Je voudrais tant faire aimer le divin Maître par ceux qui, sans être pratiquants, semblent déjà vivre selon les principales prescriptions de la loi chrétienne! )>

De retour au vieux manoir, de Plas continua de se montrer pour tous un objet d'édification, par sa douce piété et son aimable charité. Il revenait, le 13 juin, de faire, sous une pluie battante, une visite à un vieillard aveugle, quand on lui remit une lettre de madame Desfossés, annonçant que l'amiral se trouvait gravement malade. Deux jours après, il arrivait à Paris où il eut la consolation de constater une légère amélioration dans l'état du cher malade ; mais le mieux ne dura pas, et le lendemain l'amiral reçut, en pleine connaissance, avec une grande foi, le Saint Viatique et l'Extrême-Onction. « Je crois, répondit-il d'une voix ferme, au prêtre qui lui demandait s'il voulait mourir en bon chrétien, je crois tout ce que croit et enseigne la sainte Église catholique, apostolique et romaine, et je me confie en la miséricorde de Dieu. » Après les dernières paroles d'exhortation qui lui furent adressées, il ajouta d'une manière accentuée : « Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! »

François se constitua garde-malade, passant la nuit dans un fauteuil près de l'amiral, et lui suggérant de temps en temps quelques pensées de résignation à la souffrance et de soumission à la volonté de Dieu. Le lendemain, le malade put dicter er, signer quelques recommandations que le commandant se chargea de porter au ministère. Le 22 juin, de Plas eut une audience du ministre qui se montra gracieux. « Nous avons, écrit-il, parlé pendant une dizaine de minutes bâtiments cuirassés et artillerie nouvelle. Après lui avoir recommandé un officier de la part de l'amiral Desfossés, j'ai ajouté qu'il pouvait me considérer comme prêt à aller à la mer. — Je regarde comme un devoir de justice, m'a-t-il répondu, de vous mettre à même de remplir les conditions de navigation exigées pour un grade supérieur. ))

Cependant Dieu avait écouté les ferventes prières adressées au Ciel pour la conservation de l'amiral Desfossés. Avant de retourner à Puyclieni, de Plas résolut de profiter de son séjour à Paris pour faire une retraite qui lui permit de se renouveler dans les bonnes dispositions qu'il y avait puisées autrefois, et, le 27 juin, il s'installa chez les Pères Jésuites de la rue de Sèvres. « J'ai pu donner cours à mon projet, écrit-il dans son Journal, et j'espère que Dieu bénira ma détermination. J'occupe au rez-de-chaussée un appartement loin des bruits de la rue. Quelle bonne chose qu'une maison où tout nous parle de Dieu! Les murs sont tapissés de pieuses images représentant Notre- Seigneur, sa très sainte Mère et de saints religieux. Dans ces portraits de Jésuites, il y en a pour tous les goûts, déjeunes ou de vieux, du nord ou du midi de l'Europe. L'Esprit de Dieu souffle sur tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur forme extérieure. La chapelle intérieure, située au premier étage, porte au recueille-

iOA MARIN ET JESUITE

ment; tout y est frais, tout y révèle l'intention de faire honneur à l'Hôte divin du Tabernacle. »

Au sortir de la petite retraite de six jours gu'il venait de laire sous la sage direction du R. P. Millet, de Plas apprit avec plaisir que l'amiral Desfossés allait beaucoup mieux, et il se décida à retourner à Puycheni pour y attendre en paix, au sujet de son avenir, la manifestation de la volonté de Dieu. C'est là qu'il eut la consolation de revoir au commencement du mois d'août le P. Clerc, son ancien lieutenant du Cassmi, envoyé de Laval par ses supérieurs pour évangèliser la paroisse de Saint-Romain. Le Journal privé ne nous a rien conservé des intimes épanchements des deux amis; de Plas s'oubliait pour ne penser qu'au bien des âmes, et il se plaît surtout à relater les consolants résultats de la mission. Lui-même assistait à toutes les instructions qu'il trouvait très pratiques, et il remerciait Dieu des fruits de salut produits par la parole vibrante de son saint ami.

La mission de Saint-Romain dura quinze jours. La clôture fut célébrée le dimanche, 21 août, au milieu d'un grand concours de peuple et de nombreuses communions. Dans l'après-midi, plus de cent personnes reeurent avec dévotion le scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel. Cette journée de fête se termina par une cérémonie touchante : la bénédiction du cimetière, présidée par M. l'abbé Cousseau, grand vicaire et frère de l'èvêque d'Angoulême. De Plas avait assisté à tous les offices religieux en grand uniforme. « Je viens, écrivait-il le matin, de mettre ma croix de commandeur et celle du Saint-Sépulcre pour aller à Saint-Romain. Y a-t-il en moi de la vanité pour ces distinctions? Je ne le crois pas; je préférerais même ne me distinguer en rien d'autrui. Mais il me semble que chacun doit porter à Dieu son tribut d'hommages et l'honorer

1862-1864 lOo

du mieux qu'il peut. C'est le conseil que je donnerais à un ami, si j'étais consulté. On voit avec plaisir des uniformes dans les cérémonies religieuses; je veux donc que tout ce qui m'appartient serve à la plus grande gloire de Dieu. »

De retour à Laval, où il achevait ses études théologiques, le P. Clerc s'empressa d'écrire à son ami une lettre pleine de cœur, dans laquelle il avait glissé les plus aimables remerciements pour tous ceux qui l'avaient aidé durant sa mission à Saint-Romain. « Je n'oublierai jamais, disait-il, ce que j'ai vu à Puycheni : une grande et belle famille, œuvre de vos vénérables parents, sur laquelle est abondamment répandue cette bénédiction promise de Dieu à l'homme juste et à la femme forte par la vertu et par la grâce. J'admire cette maison bien conduite, tous ces tenanciers, tous ces domestiques fidèles à leurs devoirs : Consideravit agrum et émit eum, defructu manuum suarumplantavit vineam, dit l'Écriture, en louant la bonne maitresse de maison... Je m'arrête, car je m'échappe à faire Téloge de mademoiselle E***, à qui je voulais seulement exprimer ma reconnaissance. De toutes ces mœurs simples et pures, j'ai emporté une grande édiiication et comme un parfum de vie patriarcale qui ne me quittera plus. »

Une occasion se présenta d'aller à Rome, où l'on faisait de grands préparatifs pour la béatification solennelle du P. Canisius, l'apôtre de l'Allemagne; mais, malgré tout son désir de profiter de cette circonstance pour prouver son dévouement au Saint Siège, de Plas se vit contraint de renoncer à ce voyage et à la satisfaction que sa foi aurait pu en retirer. « Ce n'est pas Tapathie ou l'indifférence qui m'empêchent d'aller à Rome, écrit-il dans son. Journal, mais bien la dépense qu'il faudrait faire. Le bon Dieu m'a confie

quelques obligations de charité que je ne puis laisser en souffrance. » Et il énumère une foule d'œuvres que le monde appelle des charges, et qui ne sont, dit-il, que « des lettres de change de Dieu )>, dont il doit se considérer comme le commis. « De quoi me servirait, à mon âge, ajoute-t-il, un voyage en Italie? Et à quoi puis-je mieux employer qu'au soulagement des pauvres l'argent qui m'est si libéralement donné par mon Maître ? »

Ne pouvant prendre part en personne à cette grande manifestation de la foi catholique, de Plas s'unit par la prière aux heureux pèlerins qui affluaient aux pieds du Souverain Pontife. « Je tâche, écrit-il, de faire le Chemin de la Croix et de réciter le rosaire chaque jour, me rendant ainsi familiers les mystères de Notre-Seigneur et de la très Sainte Vierge. » Après les heures consacrées à la lecture, il ne pouvait mieux employer les loisirs de la campagne qu'en joignant les exercices de piété aux œuvres de charité. Mais à ceux qui auraient pu s'étonner de toutes ces pratiques de dévotion, il répondait à l'avance : « Si mes devoirs d'état m'obligeaient à renoncer en partie à ces pratiques, j'en ferais de suite le sacrifice, en esprit de conformité à la volonté de Dieu. » Telle avait été, en effet, la résolution principale de sa dernière retraite. « Je tâcherai de me faire un règlement de vie assez élastique, pour me permettre de remplir tous mes devoirs de chrétien, d'état, de famille, de société. «

Vers la lin du mois d'octobre, on lui remit une dépêche très alarmante : l'amiral Desfossès était à l'extrémité et l'on avait perdu tout espoir de le sauver. Malgré la rapidité de son départ, le commandant ne put assister aux derniers moments de son ami, qui s'éteignit doucement, après avoir reçu, dans les sentiments de la foi la plus vive, tous les secours de la religion. Mais

il eut la consolation de prier auprès du lit funèbre, et de mêler ses larmes à celles d'une famille chrétienne, à laquelle il apportait de sympathiques paroles de condoléance et de résignation. Les obsèques de l'amiral furent célébrées militairement aux Invalides, au milieu d'un grand concours d'officiers de marine, M. Desfossés jouissant dans son arme de l'estime universelle. « Depuis le jour où le digne et regrettable amiral m'avait appelé à servir avec lui sur la Belle-Poule, écrivit de Plas le soir même de la triste cérémonie, je n'avais eu qu'à me louer de ses procédés. J'ai demandé souvent à Dieu d'être, à l'égard de mes seconds, ce qu'avait été pour moi mon ancien commandant. Placé auprès de l'amiral durant son ministère, je fus comblé de ses bontés et traité chez lui comme un fils. Puissé-je ne jamais oublier ce digne chef dans mes prières ! Puissé-je surtout l'imiter dans ma petite sphère d'action!» Ces simples lignes, témoignage d'une sincère reconnaissance, disent mieux que la plus belle oraison funèbre les sentiments de regrets qui remplissaient tous les cœurs au souvenir d'une vie si noblement dévouée au service du pays.

De Plas aurait dû, semble-t-il, profiter de son séjour à Paris pour se présenter au ministère de la marine ; il en fut empêché par un sentiment très vif qu'il avait toujours combattu depuis la campagne de la Virginie, et qu'il appelle le sentiment de son insuffisance. « Je vois tous les jours, écrit-il, des officiers qui, guidés par un motif d'intérêt personnel, s'offrent pour tout ce qui est à faire. Pourquoi ne les imitai-je pas, en me donnant pour fin, non la gloire et mon avancement, non les honneurs ou la fortune, mais uniquement la gloire et le service de Dieu ?... Pourquoi ?... Je crois être vrai en disant que je suis retenu par le sentiment de mon insuffisance, la crainte d'être inférieur à ma

tâche. Je serais désolé si, après avoir sollicité de l'emploi, on m'assignait un rôle au-dessus de ma capacité. » C'était là un sentiment exagéré d'humilité, toujours combattu par ses directeurs, et qui ne pouvait que paralyser son action pour le bien. « S'il ne s'agissait que d'un emploi de manœuvre, disait-il, j'aime à croire que je rechercherais le travail, mais l'emploi de capitaine de vaisseau demande des qualités qui me font défaut. » On ne s'en était pas aperçu jusqu'alors, et les notes de l'officier, que nous avons citées, proclament tout le contraire. Sous le coup de celte impression d'impuissance, il s'abstint de toute visite aux officiers généraux de la marine, et résolut, comme il se l'était proposé depuis longtemps, d'aller vivre quelques jours auprès deNotre-Seigneur, dans l'Eucharistie. Le 2 novembre, il se rendit chez les Pères du Saint-Sacrement, où il fut accueilli à bras ouverts par son ami le P. de Cuers. François trouva bien courts les quatre jours qu'il passa dans le recueillement, aux pieds de Noire-Seigneur, car il entendit dans la solitude la voix du divin Maître, qui lui parlait doucement au cœur : Ducam eam in solitudinem et loquar ad cor ejus. Il sortit de cette retraite persuadé que Dieu l'appelait certainement à la vie religieuse, mais encore incertain de la règle qu'il embrasserait et du moment qui conviendrait le mieux à l'exécution de son dessein.

De Plas retourna donc à Puycheni faire ses adieux à sa famille, décidé qu'il était d'aller à Brest pour attendre les événements. « Il est bon de constater, écrit-il dans son Journal, le 23 novembre, que je ne quitte pas Puycheni par lassitude ou ennui, mais par le désir de mieux remplir mes devoirs envers Dieu et envers mon pays. Je ne me crois pas de droits au repos, tant que l'absence de forces physiques et morales ne m'aura pas rendu impropre à servir. Je ne saurais rendre de grands

services, et si je ne consultais que mes goûts, j'abandonnerais la marine par le sentiment de mon insuffisance; mais j'ai affaire à un Maître qui n'a pas besoin de notre capacité pour opérer par nous de bonnes et même de grandes choses. Je ne me sens pas autorisé par ce divin Maître à vivre sans travail, à quitter une carrière où il m'a donné des marques évidentes de sa protection. »

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