CHAPITRE XI
De Plas, commandant du vaisseau le Solferino et capitaine de pavillon de l'amiral Bouët-Willaumez. — L'état-major. — L'escadre cuirassée. — Abordage du Daim et de la Couronne. — Voyage de l'Empereur en Algérie. — Le corps de débarquement. — Les flottes anglaise et française à Brest et à Portsmouth. — Mouillage aux îles d'Hyères et à Ajaccio. — Retour à Toulon. — Statue de Sufîren à Saint-Tropez. — Départ de l'amiral Bouët- Willaumez. — Adieux au Solferino.
A peine arrivé à Brest, de Plas apprit qu'il avait été sur le point d'être envoyé en Cochincbine. Rien, avouait-il à son ami de Guilhermy, ne lui aurait été plus agréable. Il eût volontiers, sans prétendre à aucune récompense, à aucun avancement, consacré les cinq dernières années qui précédaient sa retraite à protéger, avec l'amiral de la Grandière, les chrétiens de la Cochinchine. Par acquit de conscience, il écrivit donc au ministre qu'il se tenait à ses ordres pour servir sous un chef qui lui paraissait avoir si bien compris sa mission et celle de la France.
Au lieu de la réponse qu'il attendait, il reçut, le 5 décembre, une lettre de M. Julien, aide de camp du
vice-amiral Bouët-Willaumez, qui commandait l'escadre de la Méditerranée. On lui faisait demander s'il accepterait le poste de capitaine de pavillon. « Je désire vivement que vous acceptiez, lui écrivit de son côté le commandant Bourgois, chef d'état-major de l'amiral, certain de ne trouver aucun capitaine de pavillon dont les relations me soient plus agréables. Vous connaissez déjà l'amiral Bouët ; il a le plus aimable caractère que je connaisse, et tout son entourage est animé du meilleur esprit et des meilleurs sentiments. ))
Dès le lendemain, l'amiral offrit lui-même, par dépêche, le commandement du vaisseau cuirassé le Solferino. De Plas hésita un instant, car il aurait préféré la Cochinchine ; mais, considérant que Dieu dirige tous les événements de ce monde pour le bien de ses élus, il s'écria : Xo7i recuso laborern. « Je n'ai pu refuser, écrit-il à sa sœur Élisa, le 7 décembre, un poste auquel je n'aurais pas osé prétendre. Tout le monde m'en fait compliment ; mais avant de me réjouir, je veux être installé à bord et avoir apprécié par moimême la position. A dire vrai, comme j'ai toujours tâché de mettre au service de Dieu ma bonne volonté, je suis sûr que c'est lui qui m'envoie dans l'escadre et qu'il m'y donnera un rôle convenable.
)) Quoi qu'il en soit, j'ai chaudement remercié l'amiral d'avoir pensé à moi, et lui ai dit tout mon désir de répondre à la confiance qu'il me témoigne. J'attends des ordres précis pour me rendre à Toulon, oii je suis invité à me trouver le plus tôt possible. »
Parti de Brest le 11 décembre, de Plas arriva le 12 à Paris et le 15 à Toulon, où il fut cordialement accueilli par le commandant Bourgois, qui eut l'obligeance de venir à sa rencontre et de le conduire à bord du Solferino. Le second, M. Krantz, capitaine de fré-
gâte, se mit à sa disposition pour la visite du bâtiment. « Malgré les efforts que je fais pour m'armer de confiance, écrit le commandant le lendemain, je suis comme un homme peu expérimenté en équitation, auquel on vient offrir un cheval vigoureux dont il ne sera pas le maître. Cependant, que la volonté de Dieu soit faite et me trouve prêt à obéir de grand cœur ! A l'œuvre donc , sans lamentations et sans regrets ! Il y a de bonnes pierres à bord du Solferino : qui sait si je ne suis pas le ciment destiné à les unir? »
A bord du vaisseau-amiral se trouvait, en effet, une réunion d'hommes d'élite dont plusieurs ont marqué leur place dans notre histoire contemporaine.
Le chef d'escadre, l'amiral Bouët-Willaumez, avait déjà fourni une brillante carrière. Né en 1808, élève de l'école navale en 1823 et lieutenant de vaisseau en 1825, il fut attaché à la station de la Plata et assista, comme capitaine de frégate, au bombardement de Mogador. C'est lui que le prince de Joinville avait chargé de porter en France les drapeaux enlevés à l'ennemi. Nommé capitaine de vaisseau, il déploya beaucoup de zélé et d'activité comme gouverneur de nos possessions au Sénégal. Contre-amiral le 12 août 1854, il servit sous les ordres de l'amiral Hamelin dans l'expédition de Crimée. Nommé vice-amiral, il devint préfet maritime à Cherbourg, où il put apprécier les sérieux mérites de M. de Plas, alors à la tête du service des bâtiments à vapeur. Devenu chef de l'escadre d'évolutions, il s'empressa, à la première occasion, de le choisir comme capitaine de pavillon.
Le commandant Bourgois, chef d'état-major, déjà connu par l'importance et la variété de ses travaux scientifiques, s'était distingué sous les ordres de l'amiral Charner dans l'expédition de Chine. Il devait plus
tard devenir conseiller d'État, vice-amiral, préfet maritime à Brest et minisire de la marine.
L'aumônier, M. l'abbé Trégaro, « homme très sympathique et l'un de nos meilleurs prêtres, » disait de Plas, avait montré dans l'exercice de ses humbles fonctions des qualités supérieures qui devaient, de nos jours, placer l'évêque de Séez au nombre des plus courageux défenseurs des droits de l'Église.
Le second, M. Krantz, capitaine de frégate, regardé alors comme un officier d'avenir, justifia la bonne opinion qu'on avait conçue de lui. Il commanda, en 1869, le vaisseau-école de canonnage le Louis XIV; prit, en 1870, une part énergique à la défense des ouvrages de la rive gauche ; commanda en chef, en 1873, la division des mers de Chine et du Japon, et remplit par intérim, en 1875, les fonctions de gouverneur de la Cochinchine française. Promu vice-amiral en 1877, il devint chef de cabinet de l'amiral Pothuau, préfet maritime à Toulon, et enfin ministre de la marine.
Parmi les lieutenants de vaisseau, plusieurs sont arrivés au grade d'officiers généraux ; nous citerons les amiraux Duburquois, baron Grivel, de Marquessac, Courbet. D'autres officiers appartenaient par leur famille au monde politique : Georges de la Guéronnière, Napoléon de Montebello, de Montesquiou- Fezensac, et Paul de Broglie, le savant professeur de l'Institut catholique. Enfin, nous ne pouvons oublier M. Mathieu, officier de choix du commandant; M. Félix Julien, le sympathique auteur des Harmonies de la, mer , des Commentaires cVun marin et de l'Am.iral Courbet^ etc.; le commissaire d'administration, M. Joyaut de Couesnongle, qui avait fait avec de Plas la campagne du Cassini dans les mers de Chine, et M. Quémard, chirurgien en chef, que le commandant devait retrouver plus tard à Brest.
Ces brillants officiers étaient en même temps des hommes d'une haute valeur morale, et quelques-uns de fervents chrétiens. « Ce m'est une grande douceur, écrivait de Plas dans son Journal, d'être en rapport avec des personnes qui veulent aimer Notre-Seigneur; » mais entraînépar son désirde servirDieu plusparfaitement, il ajoutait : « 0 mon Dieu, ne me faites pas une position trop belle pour retenir mon cœur attaché à l'exil, et que la céleste patrie soit le but de toutes mes pensées, de toutes mes actions ! »
Parmi les lettres de félicitation que de Plas reçut à l'occasion de sa nomination comme commandant du Solferino, nous ne pouvons passer sous silence celle du contre-amiral BoUe, qui connaissait si bien les sentiments de son ami. « Nous vous adressons, lui disaitil, nos bien sincères compliments, heureux de vous voir auprès du meilleur chef que je connaisse en ce monde, et dans une position de nature à dessiner votre carrière militaire, comme je l'ai depuis longtemps désirée.
» Ici, entendons-nous bien : je sais parfaitement que vous ne désirez pas les grades et les cordons, et je connais trop vos sentiments à cet égard ; mais il y a un autre point de vue : je veux parler de l'exemple et du bien qu'on peut faire. En premier lieu, par ce temps d'ambition effrénée, il est bon de voir un officier, qui n'a jamais rien demandé, choisi pour remplir la première place dans l'escadre, et choisi parmi plus de vingt compétiteurs. On peut donc aller à la messe et même à confesse, et arriver encore à commander l'estime et la confiance du plus brillant de nos amiraux. Secondement, quand l'œuvre sera couronnée, nos jeunes gens verront qu'on peut arriver par la voie droite, sans intrigue, sans autre désir que de remphr loyalement ses devoirs sous l'œil de Dieu, lui abandonnant son sort comme au souverain juge. »
Au moment où de Plas était appelé à remplir les fonctions de capitaine de pavillon du commandant en chef de l'escadre de la Méditerranée, une révolution venait de s'opérer dans l'art des constructions navales : ingénieurs et officiers rivalisaient d'ardeur et d'habileté pour inventer et perfectionner. C'était l'époque de la lutte entre la cuirasse et le canon. La cuirasse, qui avait d'abord paru sous forme embryonnaire à Kimburn, fut prompte à sortir de son moule. Elle grandit rapidement, et dans peu de temps se perfectionna jusqu'à devenir la Gloh^eei le Solferino. C'est ce dernier vaisseau que de Plas était appelé à commander.
En réduisant au silence la vieille artillerie, observe M. Félix Julien (1), la cuirasse avait causé dans le monde un moment de stupeur. Sans croire qu'elle allait clore à jamais l'ère des destructions, on pouvait du moins espérer qu'elle donnerait à la défense un avantage immense. Espérance trompeuse ! Loin de ralentir les progrès des inventions meurtrières, la cuirasse ne fit qu'en stimuler l'ardeur.
Devant cet obstacle imprévu, l'attaque reprit l'offensive avec un redoublement d'énergie et dans des proportions inconnues jusqu'alors. D'un seul coup, il fallut sacrifier les vaisseaux à vapeur, comme on avait fait dix ans auparavant les vaisseaux à voiles ; on les vit, sinon mis au rebut, du moins réduits, tout au plus, au rôle de transports. Ce fut un duel à mort entre l'attaque et la défense, entre la cuirasse et le canon, entre le gouvernail et l'éperon.
Sans doute les puissantes et ingénieuses machines de guerre, qui, comme V Amiral Baudi7i et YAmiral Courbet, composent aujourd'hui nos escadres d'évolutions, résument tous les progrès, toutes les inventions ;
(i) Commentaires d'un marin, p. 27.
mais ces redoutables engins, en épuisant les finances, se retournent pendant la paix contre les peuples mêmes qui en exagèrent l'emploi.
On conçoit, jusqu'à un certain point, les appréhensions de François de Plas, en prenant le commandement d'un bâtiment si différent de ceux qui lui avaient été confiés auparavant ; mais, en se livrant avec ardeur au travail, il n'avait pas tardé à se sentir maître de la position. D'ailleurs, c'est en Dieu, comme le lui avait conseillé son directeur, qu'il plaçait toute sa confiance, et cette confiance était inébranlable. « Vos tentations de crainte, lui avait écrit le P. Le Sauce, ne m'émeuvent point et ne doivent vous émouvoir aucunement. Vous savez par qui nous pouvons tout, et, dans le cas actuel, vous ferez ce que vous avez toujours fait : vous prierez, et tout ira à souhait. «
C'est à la prière qu'à Toulon, comme ailleurs, de Plas, plein de confiance dans son efficacité, eut tout d'abord recours pour obtenir les grâces qui lui étaient nécessaires. Nous citerons à ce sujet le témoignage du R. P. Besson, Mariste, son directeur spirituel pendant les seize mois qu'il commanda le Solferino.
(c Tout ce que je puis me rappeler du commandant de Plas, mon pénitent, nous écrit-il, c'est qu'il était admirable officier et chrétien convaincu, servant Dieu et la France avec une rectitude et un naturel hors ligne. Fervent adorateur du Très Saint-Sacrement, il avait son heure de nuit, au moins une fois par mois si ce n'est deux ; et souvent, bien souvent, il s'attardait dans notre chapelle, pour prendre part aux premières heures d'adoration de la nuit. Il était, de plus, membre de la conférence de Saint-Vincent de Paul, et il en remplissait fort consciencieusement les devoirs. En tout, c'était un vrai modèle, d'autant plus influent qu'il se montrait plus correct et plus soutenu dans ses pieux
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exercices et dans la fréquentation des sacrements. » Aussi, tout continua-t-il, selon le vœu du P. Le Sauce, d'aller vraiment à souhait, comme nous le verrons par la suite du récit, non seulement pour les fonctions de capitaine de pavillon, mais aussi pour celles de colonel du corps de débarquement ; et cependant, depuis 1839 à Montevideo, de Plas n'avait jamais eu occasion de faire aucune manœuvre d'infanterie. La pensée lui était venue de laisser les hommes sous les ordres du capitaine de frégate adjoint, et de ne prendre la direction qu'après s'être mis suffisamment au courant de cette tâche nouvelle ; mais l'amiral manifesta le désir de lui voir exercer immédiatement le commandement, et il se soumit. « Cela m'a paru dur, écrit-il dans son Journal^ de commander un millier d'hommes, à haute voix, sans être sûr de moi. Je me sentais mal à l'aise, comme un écolier qui ne sait pas sa leçon ; mais, grâce à la complaisance d'un jeune officier, j'ai pu m'en tirer convenablement. » Un mois après, le colonel improvisé pouvait se priver de tout secours; et il remerciait Dieu de lui donner ce qu'il appelait des grâces de position. Le 29 janvier, l'amiral, après avoir passé l'inspection du bâtiment, fit doubler la ration de l'équipage, comme témoignage de satisfaction pour sa bonne tenue. En plusieurs circonstances, il avait déjà manifesté par des signaux son contentement pour la rapidité des manœuvres. Cependant, s'il visait à bien manœuvrer, le commandant du Solferino n'avait pas la prétention d'acquérir une réputation d'habileté et de hardiesse ; son unique but était d'agir en toutes choses avec bon sens, évitant la témérité et la timidité. « Il faut, disait-il, donner l'exemple à la génération appelée à nous remplacer ; il faut, même au prix de quelques inquiétudes, agir en homme de mer. »
A la même époque, de Plas reçut du P. Clerc une
lettre par laquelle l'ancien lieutenant du Cassini excitait l'ambition de son ami, non pour le lancer à la poursuite des faveurs, mais pour faire servir son crédit au bien de la religion. « Mon très cher commandant, selon voire habitude de tenir caché ce qui tourne à votre honneur, vous ne m'avez point appris votre nouveau commandement, et c'est par un hasard, un peu providentiel, je pense, que j'en ai été instruit. Est-ce que pour faire plaisir à vos amis, vous ne pourriez pas faire un peu de peine à votre modestie?
» Je suis bien content que vous ayez été appelé à cette position, mais je voudrais quelque chose déplus. Vous forcez vos amis à avoir de l'ambition pour vous, parce que vous en êtes trop dépourvu. Le mieux serait qu'avec l'intime et sincère désintéressement que vous avez dans le cœur, vous recherchiez pour l'amour de votre pays, pour l'amour de Dieu, ce que tant d'autres recherchent par vanité ou avidité. L'amour de la gloire et l'amour de Dieu s'associent facilement dans le cœur du soldat chrétien ; c'est le type de nos anciens croisés, et de Fernand Cortez, mon héros de prédilection. »
De Plas comprit ce noble langage qui répondait si bien à ses pensées les plus intimes. « Non recuso laborem, répondit-il, je ne refuse pas de travailler pour mon Maître ; c'est même là mon plus vif désir, et il m'arrive souvent de gémir à la pensée de n'avoir pas autant d'ardeur pour sa gloire, que d'autres pour la leur propre. Mais au lieu de m'attacher à remplir par vanité les conditions requises pour l'avancement, je préfère m'appliquer, comme chrétien, à remplir les conditions voulues pour gagner le ciel ! »
Si de Plas négligeait pour lui-même la question d'avancement, il n'y était cependant pas insensible pour ses amis ; volontiers il eût sacrifié ses propres intérêts pour faire rendre justice au mérite oublié.
Ayant appris à cette époque que M. X***, officier chrétien, qui se trouvait alors à Saigon, n'avait pas été compris dans une promotion sur laquelle il avait tout droit de compter, le commandant du Solferino lui écrivit immédiatement pour lui exprimer, accompagnées de pensées de foi, ses sympathiques condoléances. Il en reçut trois mois après cette touchante réponse, qui honore à la fois les deux amis et glorifie en même temps la religion capable d'inspirer de si beaux sentiments :
« Mon cher commandant et ami, c'est hier que j'ai reçu votre bonne et noble lettre. On n'est pas accoutumé à trouver un tel langage, je veux dire de tels sentiments, même chez ses meilleurs amis, parce qu'ils n'ont pas tous leur point d'appui placé aussi haut que vous. Merci de vos témoignages de sympathie ; vous croyiez ne consoler que l'officier déçu et froissé, et voilà que votre lettre, si bien faite pour affermir le cœur en toute occurrence, me parvient le jour même oîi je reçois la nouvelle de la mort de mon père. Lui aussi était un homme d'honneur, de convictions et de principes... Le souvenir de ses vertus et de son dévouement au devoir, voilà le seul héritage qu'il laisse à ses fils, mais il en vaut bien d'autres !
)) Aurai-je après cela le courage de vous parler de ma déconvenue, qui ne promet pas de finir de si tôt, et qui (je suis heureux d'en recevoir l'assurance de vous-même) n'a pas laissé indifférents les officiers de mon corps, à l'opinion desquels je dois tenir? Ils sont bien i-ares ceux-là qui n'ont pas connu l'injustice, bien insensés ceux qui pensent que le dévouement a sa récompense en ce monde. Merci de vos sincères et très appréciées condoléances, et merci également pour celles que vous m'exprimez au nom de l'amiral Bouët, de Bourgois et de Duburquois.
» Adieu, mon cher ami. J'irai jusqu'au bout de ma tâche, avec le même dévouement, comme vous le supposez avec raison. Merci de votre bon souvenir et de votre précieuse amitié ; je vous prie de toujours bien compter sur la mienne. Elle date de loin et a des racines autres que rintérôt des choses de ce monde. »
Nous ne suivrons pas de Plas dans toutes les péripéties de sa vie de port et de rade, ni le Solferino dans tous les exercices et les manœuvres d'escadre. Nous constaterons seulement avec le commandant que tout marchait parfaitement abord. « Le bon Dieu, déclarait-il, a bien arrangé les choses sur le Solferino. L'amiral est plein d'entrain et convie toutes les volontés à recevoir son impulsion. Le chef d"état-major est à la fois un savant, un homme de mer et un bon chrétien. Le second, très intelligent et homme d'action, est un caractère aimable auquel il manque, pour être complet, le moteur surnaturel et le grand but. Quant au commandant, ajoutait-il par humilité, il doute trop de lui-même, et il n'est acceptable que par sa grande envie de bien faire. Les autres officiers, tout à fait au courant du service, sont de plus des hommes bien élevés. Je n'ai qu'à bénir Dieu de la bonne harmonie qui existe entre l'état-major général et l'état-major du bâtiment, et je ferai mon possible pour la maintenir. »
Le mardi de Pâques, 18 avril, de Plas reçut avis de se tenir prêt à partir pour Marseille, où l'Empereur devait prochainement s'embarquer pour l'Algérie. « Mon second, écrit-il, qui dirige toutes les forces de son esprit vers la bonne tenue du vaisseau, avait prévu les ordres donnés aujourd'hui, en sorte que nous sommes déjà très avancés pour nos préparatifs de départ. » Ce ne fut toutefois que huit jours après que l'escadre quitta Toulon pour se rendre à Marseille.
Parti de Paris le 29 avril, à huit heures du matin, l'Empereur était arrivé à Lyon à six heures du soir, et après un séjour de quelques heures en cette ville, il était reparti pour Marseille, où il fut reçu à la gare par M. de Maupas, sénateur, chargé de l'administration du département, et par le maire qui lui adressa des paroles de bienvenue. La ville était pavoisée, les fenêtres et les balcons garnis de riches étoffes comme en Italie. Une foule compacte, massée sur les larges trottoirs de la Canebière, faisait retentir le port des acclamations les plus enthousiastes. Pendant que la cité s'illuminait de toutes parts, un grand dîner était préparé à bord du yacht impérial V Aigle, commandé parM.de Dompierre d'Hornoy. Les amiraux, les capitaines de vaisseau de l'escadre et les premières autorités de la ville s'y trouvaient invités.
« A peine monté à bord de V Aigle, écrit de Plas, l'Empereur, qui était en uniforme de général de division, a demandé à l'amiral Bouët de lui présenter les amiraux et les commandants. Le dîner fut servi à la russe, sans luxe de dessert, mais avec abondance de vins. L'Empereur ne paraissait pas soucieux et causait familièrement avec les personnes placées près de lui. Quoi qu'il en soit, je ne voudrais pas faire le métier de roi ou d'empereur, sans y être contraint par la volonté de Dieu. Je n'ambitionne pas non plus les positions d'officier d'ordonnance et d'aide de camp. Je vois même, avec satisfaction, s'avancer l'époque où mes obligations vis-à-vis des grands de la terre seront beaucoup diminuées. D'ailleurs, on n'est pas trop gêné à la table d'un souverain, quand on n'a rien à lui demander. »
Le 1"'' mai, à huit heures du matin, le yacht im.périal leva l'ancre, pour rejoindre l'escadre cuirassée qui était mouillée au large, dans les parages de l'Estaque. Arrivé à une certaine distance, VAigle s'arrêta, et
l'Empereur, debout sur la dunette, présida à la revue de la division navale. Les six bâtiraenls qui composaient Tescadre, le Solferino, la Couronne, la Nor- Tïiandie, la Provence, la Gloire et VInvincible, défilèrent majestueusement devant l'Empereur; et chaque bâtiment, à mesure qu'il doublait le yacht, lâchait sa bordée. Cette revue de la division fut marquée, vers la fin, par un événement qui pouvait avoir les suites les plus funestes. La frégate cuirassée la Couronne aborda le Daim, aviso à vapeur, qui accompagnait V Aigle à une assez grande distance.
«L'Empereur, lisons-nous dans leSémap^oredeMarseille, appelait à lui par des signaux M. le capitaine de vaisseau de Voulx, commandant duDaim,elceLofficier supérieur, répondant aux signaux, se dirigeait droit SUT V Aigle. Le défilé de l'escadre cuirassée avait commencé, et la frégate la Couronne, montée par le contre-amiral Saisset, suivant le vaisseau-amiral le Solferino, arrivait par le travers du Daim. Soit que la Couronne ne pût pas changer de direction, soit que, de part et d'autre, on ne se rendit pas compte du danger, la Couronne se heurta contre le Daim, lequel ne dut son salut qu'au sang-froid du commandant. »
Un abordage failHt aussi avoir lieu entre le yacht impérial et le Solferino. « Il a plu à Dieu, écrit de Plas, de me mettre à deux doigts d'un accident, qui serait devenu un épouvantable malheur. Par suite d'un malentendu, nous faisions route sur Y Aigle, que j'allais aborder en plein, sil'amiral, qui avait pris la direction de la manœuvre, ne s'en était aperçu à temps. Je tremble encore à la pensée que j'aurais pu couler le yacht impérial, et je répète avec David : Bonum est mihi Domine quia humiliasti me. »
L'imposant spectacle du départ de l'Empereur, accompagné d'une flotte cuirassée, avait attiré sur les
quais du Nouveau-Port une foule immense ; toutes les hauteurs étaient couvertes de spectateurs désireux d'assister à cette scène grandiose. A dix heures, les vaisseaux dont on venait d'admirer les gigantesques proportions, n'apparaissaient plus à l'horizon que comme des points imperceptihles, laissant après eux, dans l'air, une traînée de fumée semblable à un sillage. Pour ne pas arriver de nuit sur la côte d'Afrique, l'Empereur s'arrêta quelques instants en vue de Palma ; puis, l'escadre reprit son ordre de marche, et Y Aigle mit le cap sur Alger, où il entra le 3 mai, à cinq heures du matin.
Nous n'avons pas à raconter le voyage de l'Empereur en Algérie; nous nous contenterons de signaler ce qui touche de près ou de loin au commandant du Solferino. « Je reviens de terre, écrit de Plas dans son Journal, le soir du 3 mai. Alger, depuis 1841, est métamorphosé au point de ne pas s'y reconnaître. Des maisons à trois ou quatre étages ont remplacé les vieilles masures d'autrefois ; le long du bord de la mer règne une rampe superbe ; la place de la ville était, ce soir, animée comme les plus beaux quartiers des Champs-Elysées . Mais ce n'est pas là ce qui me réjouit : j'ai pu prier un instant à la cathédrale, où venait de se terminer l'exercice du mois de Marie, et j'ai reçu, chez les Jésuites, la bénédiction du Très Saint-Sacrement. La chapelle était remplie de gens du peuple, d'Espagnols surtout, dont la piété naïve a produit sur moi une impression profonde. »
C'est encore au Journal privé que nous emprunterons le récit des excursions du commandant de Plas dans les environs d'Alger. « J'ai quitté le bord, écrit-il le 5 mai, ce matin vers cinq heures et demie, pour aller à Blidah et à Bouffarick. Blidah est situé dans une ravissante position, sur une des pentes du petit
Atlas. La terre y paraît d'une grande fertilité, car les oliviers, les figuiers, les orangers abondent à côté de vignes vigoureuses. On y voit de beaux cours d'eau et de vastes prairies. N'étaient les costumes arabes et juifs qu'on rencontre à chaque pas dans les rues, Blidah présenterait l'aspect d'une ville complètement européenne. Le champ de manœuvres domine la plaine de la Mitidja, qui semble, par moments, comme une mer entre le Sahel et l'Atlas.
» Arrivé vers une heure à Bouffarick, je me suis rendu à pied vers le camp d'Erlon, à l'orphelinat dirigé par les Jésuites. Le Père supérieur m'a conduit luimême à travers les vastes jardins qui dépendent de l'établissement, et nous avons trouvé tous les enfants occupés à ratisser les allées, à l'occasion de la visite prochaine de l'Empereur. Après notre promenade dans les jardins, je suis monté dans un char-à-bancs, pour accompagner le Père supérieur à la Consolafa. C'est une fermée à six ou huit kilomètres de Bouffarick, près de laquelle se trouve une petite chapelle devenue un lieu de pèlerinage. Elle est ainsi appelée, parce qu'on voit exposée dans la chapelle une copie du beau tableau de Notre-Dame de la Consolata à Turin. Bouffarick semble, à première vue, une réunion de maisons de campagne avec de larges allées ombragées de platanes. C'est la place d'un important marché, où trafiquent les Arabes d'une grande partie de l'Algérie. »
Le lendemain, de Plas entreprit une course à Sidi- Ferruch, en passant par le monastère des Pères Trappistes à Staouéli. « J'allais faire seul celte course, écrit-il, quand mon bon ange me suggéra la pensée de me rendre à bord de la Provence, et mon ami de Surville consentit à m'accompagner. » Ils admirèrent ensemble le magnifique établissement agricole fondé en 1845, et lurent avec édification les sentences inscrites
sur les murs, qui rappellent aux religieux leur humble condition, leurs hautes destinées. A Sidi-Ferruch, ils visitèrent le fort bâti sur la pointe où se trouvait autrefois Torre-Chica, et la place où les Français, débarqués en 1830, remportèrent, le 14 juin, leur première victoire.
Le 7 mai, qui était un dimanche, l'Empereur fît inviter tous les officiers supérieurs à l'accompagnera la messe. Pendant que ses collègues stationnaient sur la place pour faire cortège à l'amiral, de Plas, ne voulant point se priver de son pain quotidien, le Pain des forts, pénétra dans l'église, où il eut le bonheur de s'approcher de la Sainte Table. On le vit ensuite agenouillé dans un profond recueillement, durant tout le temps du saint sacrifice ; ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que tous restaient debout, sauf l'Empereur, le maréchal de Mac-Mahon, le vice-amiral Bouët-Willaumez, et le sous-gouverneur. « Chose étrange, disaitil, on singe Tautorité dans toutes ses manies, dans toutes ses faiblesses, et on ne l'imite pas, quand elle rend à Dieu les hommages qui lui sont dus ! »
Deux jours après, il y eut au palais de Mustapha, villa du gouverneur général, grand bal en l'honneur de l'Empereur, et tous les officiers de l'escadre y furent invités. « Cette fête, écrit de Plas, a été magnifique et digne de l'hôte auquel elle était offerte. De cette résidence des anciens deys, on découvre un splendide spectacle : le fort l'Empereur, la ville haute, les collines environnantes, la place du Gouvernement, les mosquées avec leurs minarets, la flotte et tous les bâtiments éclairés de mille feux en forment l'incomparable décor. Si j'avais pu partir et regagner le Solferino à mon heure, je ne serais pas resté longtemps; mais Sa Majesté n'est rentrée à Alger qu'après le souper, servi à minuit. »
Le 14 mai, l'Empereur se rendit d'Alger à Oran, escorté par l'escadre qui mouilla près de Mers-el- Kébir, le port militaire de la province. Dés le lendemain, de Plas fit en canot une reconnaissance, afin de trouver une plage convenable pour le corps de débarquement; on voulait simuler l'attaque d'un fortin situé prés de la plage. Quand l'Empereur vint visiter le fort du Santon et la baie de Mers-el-Kébir, il fut accueilli par une triple salve de toute l'escadre, et les fusiliers marins, sous la conduite du commandant du Solferino, opérèrent un exercice de débarquement qui réussit parfaitement. « Ces simulacres de petite guerre m'amusent peu, écrit de Plas à sa sœur: on n'improvise pas un colonel à mon âge ; mais, comme je suis bien secondé, tout marche passablement, et on a trouvé que, pour des marins, la chose n'avait pas trop mal réussi. 11 est certain qu'en très peu de temps nous avons gravi les pentes et couronné les hauteurs voisines avec dix obusiers de montagne, qui auraient fait un vrai ravage dans la batterie dont nous simulion s l'attaque. »
De Plas reçut à cette occasion, pour la précision des ordres et la rapidité de l'exécution, les félicitations de l'amiral et de l'Empereur lui-même, dans un diner auquel il avait été invité. « Après le repas, écrit-il dans son Journal, l'Empereur a causé avec plusieurs de ses convives et s'est arrêté près de moi. L'amiral lui ayant dit que je commandais le corps de débarquement, Sa Majesté m'a témoigné sa satisfaction, en disant que nous manœuvrions comme de vieilles troupes bien exercées. « Hélas ! observait-il à ce sujet, il' ne faut pas approcher les grands, si l'on veut rester indépendant. Ils ont l'art de gagner les cœurs par des paroles adroites, et le prestige de l'autorité dispose les esprits à tout accepter. Quoi qu'il en soit, l'Empereur a ren-
voyé tous ses hôtes enchantés de son affabilité. » Le 26 mai, dans l'après-midi, l'Empereur se rendit à bord du Solferino, où il y eut réception magnifique. Tous les états-majors de l'escadre réunis furent présentés à Sa Majesté, qui distribua de larges récompenses. « L'amiral, qui avait obtenu pour lui-même la promesse d'une place au Sénat, adressa à l'Empereur quelques paroles chaleureuses, pour le remercier de l'honneur qu'il faisait à son vaisseau et à son escadre. L'Empeur répondit en termes élogieux pour l'amiral et l'escadre, ajoutant qu'il compterait sur la marine, si les événements devenaient plus graves. » Ces paroles furent accueillies comme le présage d'un prochain orage. On y vit une allusion aux événements d'Amérique, la possibilité d'une guerre avec les États-Unis; mais l'avenir devait heureusement démentir ces sombres prévisions.
En quittant le Solferino, l'Empereur alla visiter la flotte italienne qui, sous les ordres du contre-amiral Vacco, était arrivée en rade pour saluer Sa Majesté. Trois frégates accompagnèrent l'escadre française jusqu'à Philippeville ; mais l'amiral Vacco dut, dit-on, sur invitation pressante, retourner à Cagliari. Pendant que l'Empereur parcourait les principales villes de la province de Constantine, l'escadre resta mouillée à Stora, et de Fias visita chaque jour, avec quelques amis, les curiosités de la contrée. Un soir qu'un punch avait été offert aux officiers parles habitants de Philippeville, il y eut des toasts portés à la marine par le maire et le sous-préfet. « Le commandant Bourgois, raconte-t-il avec simplicité, répondit en termes clialeureuxau toast du sous-préfet. Je crus de mon devoir de répondre à celui du maire, et je le fis sans trop d'hésitation, avec plus d'à propos et de faciblé que je ne m'y attendais: mais en buvant à l'armée, à la magistrature et
au commerce, j'oubliai le clergé qui était représenté par plusieurs ecclésiastiques. »
Une fête fut organisée à bord du Solferino pour répondre aux prévenances des habitants de Philippeville et de Stora. Le bâtiment était orné de verdure et parfaitement illuminé. Trois petits pièces furent jouées avec entrain par les matelots ; la soirée se termina par un bal, et les invités se retirèrent enchantés de la franche gaieté de Féquipage et de l'amabilité des officiers.
Le 6 juin, l'escadre se rendit à Bône pour escorter l'Empereur jusqu'à Bougie, et de là jusqu'à Toulon. Mais au milieu du trajet d'Algérie en France, une avarie à la machine força le Solferino de stopper, et il se fit remorquer par la Gloire, pendant que la Provence, la Normandie et la Couronne continuèrent d'accompagner le yacht impérial. Le 9 au soir, toute l'escadre était réunie en rade de Toulon, et le lendemain matin de Plas s'empressa d'assister à la messe, pour remercier Dieu de son heureux voyage. « N'est-ce pas la moindre des choses, disait-il, que le commandant d'un grand bâtiment aille, au moins seul, rendre grâces à Dieu, au nom de l'équipage ! Pas un accident d'hommes, pas un accident de navigation ! Mon cœur est plein de reconnaissance, et je répète volontiers avec le Psalmiste : Quid retribuam Domino pro omnibus qiise retribuit raihi? »
A peine l'escadre était-elle de retour de son voyage en Algérie, qu'on parla d'une nouvelle expédition dans le Nord ; aussi s'empressa-t-on de réparer les cylindres de la machine pour être prêt à partir au premier signal. Quelque activité que Ton déployât dans ce travail, le Solferino devait nécessairement rester quelques semaines sans pouvoir reprendre la mer. A Toulon comme à Cherbourg, comme à Paris, les bonnes œuvres ne II 9
manquaient pas à l'exercice du zélé apostolique. De Plas profita donc de ses loisirs forcés pour se mettre en relations avec les Pères Maristes, dans la chapelle desquels il allait souvent adorer le Très Saint-Sacrement, en même temps qu'il fréquenta d'une manière assidue les réunions de la conférence de Saint-Vincent de Paul. C'est à ce moment qu'il reçut d'un de ses confrères de Paris, M. MouUin, alors malade, cette belle lettre que nous voulons citer pour montrer quels hommes, quels saints le commandant de Plas comptait parmi ses amis :
« Mon cher confrère et excellent ami, lors même que j'aurais bonne envie de vous oublier, la flotte cuirassée fait un tel tapage dans les journaux, que force m'est comme à tout le monde de m'en occuper, et par conséquent de penser au Solferino, et alors immanquablement au commandant du Solferino.
» Il serait peut-être juste d'ajouter que, lorsque je pense au bon Dieu pendant quelque temps, la pente est facile pour arriver à votre souvenir. Que votre humilité ne s'en alarme pas ! Vous êtes une des rares, bien rares personnes avec lesquelles on puisse parler à toute volée du bon Dieu. Hélas ! dans combien de têtes et de cœurs le bon Dieu occupe-t-il aujourd'hui, je ne dirai pas toute la place, mais la principale place qui lui est due ! Et cela à commencer par votre serviteur : Fecit tnihi magna quipotens est.
» J'admirais dernièrement une prière de l'Église, disant que c'est par sa miséricorde et sa bonté que Dieu signale sa puissance. La bonté de Dieu à mon égard me confond ; il faut vraiment une autre grâce spéciale de Dieu pour croire à une aussi incroyable bonté. « Dieu est bien cruel, disent les impies, de condamner » un homme pour une seule faute. » Et je dis, moi : » Dieu est vraiment trop bon de pardonnera toute une
» vie remplie de crimes, à cause d'un seul mouvement » de repentir, ))
» Souvent on est tenté de gémir sur ce qu'on aperçoit, de critiquer amèrement le monde où nous vivons ; hélas ! une seule chose est à déplorer, voir Dieu offensé et méconnu. Si nous aimions Dieu, la vue de ce qui se passe devrait nous rendre bien patients à supporter nos maux, bien exacts aies offrir en réparation. Priez Dieu, je vous le demande au nom de Notre-Seigneur, de la très Sainte Vierge et de saint Joseph, qu'il m'accorde l'esprit de patience et de pénitence.
» Je suis plus souffrant que jamais, et cependant, tout lâche que je suis, je ne puis m'empécher de trouver que Dieu est bien bon. Le médecin habile sait au premier coup d'œil juger son malade, et lui appliquer le remède qu'il lui faut. Dieu, médecin et père tout à la fois, sait les maux qui conviennent le mieux à chacun de nous ; ni son cœur, ni son œil ne se peuvent tromper; il ne dépassera jamais la mesure, lui! C'est hélas ! notre main aveugle et impatiente qui arrête la sienne, et l'empêche de parfaire une œuvre toute de bonté.
» Le médecin du corps m'ordonne la distraction, et le grand air, et les voyages. Je serais allé volontiers à Brest, où l'on annonce la prochaine arrivée de l'escadre cuirassée ; mais si, dans les pèlerinages, la foule me fait peur, jugez de l'effet qu'elle me produit, lorsqu'il s'agit de trains de plaisir ! Si le Solferino n'avait pas d'amiral à bord, si la foule était moins nombreuse, si... j'irais volontiers faire un tour à Brest ; mais que la volonté de Dieu soit faite !
w Savez-vous, mon cher confrère, qu'au lieu de prendre un air résigné pour dire que la volonté de Dieu soit faite, on devrait avoir une toute autre attitude ! La volonté de Dieu! Mais tout ce qui est vrai,
beau, bon, grand et fort ; tout ce qu'il y a de plus affectueux, de plus délicat, de plus exquis, de plus miséricordieux, déplus paternel; tout ce qui peut nous être le meilleur, le plus heureux, le plus avantageux : voilà tout bonnement la volonté de Dieu; il ne peut pas vouloir autre chose. Oh! le beau mérite de dire à Dieu : Que votre volonté soit faite !
» Si nous avions l'air de faire une aussi grande violence à notre nature pour dire à quelqu'un : Je vous permets, par égard pour vous, de me faire tout le bien possible; de quel éclat de moquerie ne serions-nous pas accueillis ! Heureusement que Dieu est plus indulgent que nous ne le sommes. C'est sa gloire qu'il nous demande, mais la gloire que nous lui procurons doit rejaillir sur nous en bonheur éternel. «
Au commencement du mois d'août, toutes les réparations étaient terminées. Le 7, le Solferino quitta la rade de bon matin pour faire ses essais ; et à quatre heures et demie de l'après-midi, il était en route avec toute l'escadre pour Brest, où l'on arriva le 16, afin de recevoir la visite de la flotte anglaise. Depuis le 14 août, cette dernière se trouvait à Cherbourg, où le ministre de la marine lui-même s'était rendu pour fêter l'alliance qui unissait les deux peuples. « Oui, Messieurs, s'était écrié Son Excellence dans un banquet offert aux lords de l'Amirauté, la liberté des mers, les luttes pacifiques du travail, les conquêtes bienfaisantes du commerce, voilà ce que veulent dire ces deux nobles drapeaux aujourd'hui réunis devant vous. Que Dieu les protège toujours ! «
Le 19 août, le marquis de Chasseloup-Laubat fit son entrée dans la rade de Brest, sur le paquebot à vapeur la Reine- llovtense, salué par une salve de dix-neuf coups de canon tirée par le Solferino. A l'annonce des fêtes qui devaient commencer le 21, avec l'arrivée de
l'escadre anglaise, les étrangers affluèrent à Brest et s'empressèrent de visiter les cuirassés mouillés en rade, et le vaisseau-amiral eut naturellement tous les honneurs. « L'escadre cuirassée, écrivait un visiteur, est toujours la curiosité du moment. A première vue elle étonne, pour ne pas dire qu'elle déplaît. L'œil a de la peine à se familiariser avec ces formes étranges. On éprouve comme un mystérieux sentiment à l'approche de ces bâtiments d'un type si nouveau, et l'on est presque tenté de regretter ces belles frégates du passé avec leur haute voilure et leurs sabords élégants. L'impression est profonde, le vaisseau-fantôme a cessé d'être une légende. Il est réel; demain, cent mille regards l'auront vu : c'est le Solferino!... le Solferino avec ses flancs noirs, sa tour blindée et son éperon redoutable. )•>
Le 21 août, le temps était superbe dès le matin, et la journée s'annonçait splendide. Toutes les hauteurs qui dominent la rade furent couronnées d'une foule immense qu'on évaluait à plus de cent mille personnes. Chacun avait choisi son poste selon ses goûts, ses forces ou ses convenances : les uns étaient allés au phare du Porzic, les autres jusqu'à la pointe Saint-Mathieu; la plupart s'étaient contentés de Laninon ou du cours d'Ajot. Partout la foule se montrait impressionnée, et, dans le sentiment qui l'animait, il y avait évidemment autre chose qu'une curiosité banale et vulgaire. « Ce n'est pas seulement une escadre qui en visite une autre, écrit un témoin oculaire ; c'est l'union de deux grands peuples qui s'afflrme aux yeux du monde, et chacun comprend ce qu'il y a de solennel dans cette heure qui va voir une flotte anglaise entrer en amie dans le premier port de guerre de la France. »
A onze heures, l'escadre, commandée par le contreamiral Dacres, apparut à Fextrémité de la rade.
L'Edgar, portant pavillon du contre-amiral, franchit le premier la passe étroite du Goulet; et, prenant devant la Pointe espagnole, il salua la terre de France de vingtun coups de canon, que le Solferino lui renvoya immédiatement. Pendant que les six frégates anglaises mouillaient en ligne auprès du Solferino, deux yachts, VOsborn et ÏEnchantress, dont l'un portait le duc de Somerset et les lords de l'Amirauté, allèrent se ranger auprès de la Reine-Hortense, où se trouvait le ministre de la marine. « Les Anglais ont fait une belle arrivée, écrit de Plas; ils sont venus à la voile et à la vapeur et ont très bien pris leur mouillage. »
Après les visites d'usage, le ministre de la marine, le duc de Somerset, les lords de l'Amirauté et les amiraux commandant les escadres, descendirent à terre, oîi les troupes d'infanterie de ligne et d'infanterie de marine les attendaient pour les escorter jusqu'à la préfecture maritime. L'amiral comte de Gueydon les conduisit immédiatement à la caserne des Pupilles de la, marine et à V Asile Eugénie. La journée se termina par un grand dîner auquel assistèrent les officiers des deux escadres, et par une brillante soirée pour laquelle on avait fait de nombreuses invitations. La présence de l'Emir Abd-el-Kader excitait la curiosité générale. « Je n'ai pas résisté au désir de me faire présenter à lui, écrit de Plas, et il m'a donné une bonne poignée de main. »
Le lendemain eurent lieu les régates qui furent favorisées par un temps exceptionnel. Les habitants et les étrangers s'étaient portés en foule sur le cours d'Ajot et au port de commerce. La population de Brest, essentiellement maritime, attache à juste titre un grand intérêt à ces courses nautiques; mais, pour les étrangers, l'attrait se trouvait surtout dans le magnifique panorama qui se déroulait sous leurs yeux. La rade restait
unie et calme comme un lac; d'innombrables embarcations allaient et venaient le long de la jetée ; et, au fond de l'horizon, se tenaient immobiles les hauts vaisseaux de guerre.
Trois grands banquets furent servis à la fin des régates : l'un à bord du Solferino, offert par le viceamiral Bouët-Willaumez au ministre de la marine, au duc de Somerset, au préfet maritime, aux lords de l'Amirauté, ainsi qu'aux officiers généraux des deux escadres; le second, à bord de la Couronne^ donné par les officiers de la marine française à leurs collègues de la marine britannique; le troisième, à bord de la Normandie, devait réunir tous les aspirants et miclshipmen des deux nations. Le soir, les principaux édifices publics furent splendidement illuminés, et l'on tira sur la place du Château de nombreuses pièces d'artifice. De la rade, on eût dit que la ville était en feu.
La journée du 23, employée à la visite de l'arsenal et des vaisseaux, se termina par un bal féerique, à bord de la Ville-de-Lyon dans le port. Le lendemain, les Anglais reprirent la mer, très satisfaits de l'accueil qu'ils avaient reçu; ils se rendirent à Portsmouth, où l'escadre française devait bientôt les rejoindre. Le 28, en efi'et, le Solferino et les autres cuirassés quittèrent Brest, accompagnés de la Reine-Hortense ayant à bord le ministre de la marine, et, le lendemain, ils mouillèrent dans la belle rade de Spithead, entre la ville de Portsmouth et la côte nord-est de l'Ile de Wight. Le Times, annonçant l'arrivée de l'escadre, disait que la réunion des deux flottes était une preuve de l'alliance des deux pays, et que les Anglais iraient par centaines de mille saluer les Français à Portsmouth. « Cette réunion, ajoutait le Morning-Post, n'indique aucune menace de l'Angleterre et de la France ; les deux gouvernements n'ont d'intention hostile contre personne.
Les moyens puissants qu'ils déploient ne sont qu'une arme de défense, une barrière contre l'anarchie internationale. ))
Nous empruntons au Journal privé du commandant de Plas quelques-unes des particularités de cette cordiale etsplendide réception. « Une multitude de yachts et de petits bateaux à vapeur, lisons-nous à la date du 29 août, sillonnent la rade qui présente un magnifique spectacle. Je ne l'aurais pas recherché ; mais, puisqu'il m'est offert, je dois l'apprécier à sa juste valeur et en prendre occasion de remercier Dieu.
» 30 août. — Hier, à bord du Duc-de-Wellington, brillant banquet, auquel l'amiral Bouët-Willaumez n'a pu assister, par suite d'une indisposition. Le vaisseau était splendidement décoré de drapeaux, de fleurs et d'arbustes. La table, dressée dans le deuxième pont disposé en salle de festin, présentait un coup d'œil magique. On a joué, pendant tout le repas, des morceaux de nos plus illustres compositeurs.
» Ce soir, illumination merveilleuse de la rade. Les Anglais ont eu l'idée d'employer les couleurs de notre pavillon pour leurs batteries, et ils lancent en même temps des fusées aux trois couleurs. Nous avons illuminé beaucoup plus modestement, en plaçant des fanaux aux filières et des feux de Bengale au bout des vergues et sur les bastingages. Les Anglais nous humilient par l'excès de leurs politesses, et ils font les choses avec une grandeur que nous ne paraissons pas soupçonner.
» 31 août. — Je reviens du dîner qui a été offert à l'escadre française par le maire et les habitants de Portsmouth. Il y avait, m'a-t-on dit, quatre cent soixantedix personnes réparties sur cinq à six tables de soixante
à soixante-dix couverts. A l'extrémité de la salle, perpendiculairement aux autres tables, était dressée celle du maire qui avait à sa droite notre ministre de la marine et à sa gauche le duc de Somerset; notre amiral était placé près du duc de Somerset, et l'amiral Seymour près de notre ministre. Au moment des toasts, le salut royal a été tiré simultanément par le canon des forts et des deux escadres. Le maire, en portant la santé de l'Empereur, a exprimé la gratitude de la ville pour la visite de la flotte. « Par cette réunion de la ma- )) rine des deux pays, a-t-il dit, l'empereur Napoléon )) donne une nouvelle preuve de sa loyauté à la nation )) anglaise. )> M. de Chasseloup-Laubat a répondu par quelques mots très sentis, disant combien nous étions touchés de cet accueil sympathique qui ne s'adressait pas seulement à nous, mais à l'Empereur et à la France- J'ai été particulièrement frappé du respect des Anglais pour leurs vieilles coutumes. Le son des trompettes commençait par imposer silence et la voix du héraut annonçait ensuite chaque toast...
)) Que de personnes, ajoutait de Plas, considéreraient comme une grande faveur de voir ce que nous voyons, de participer à ces fêtes, d'être témoins d'une si cordiale hospitalité. Etnous, qui figurons au premier rang, il nous tarde de voir tout jBnir ; nous en emporterons cependant un bon souvenir.
)) 1^'^ septembre. — Notre dernier banquet est terminé; il a été splendide. Le BlsLck-Pvince, où avaient été convoqués tous les commandants et les seconds anglais et français, était parfaitement décoré. Le buste de l'Empereur occupait le milieu de la table. Les drapeaux de France et d'Angleterre flottaient partout, audessus de la table comme sur les murailles. Autour d'un trophée on lisait confondus les noms des bâtiments
anglais et français, et au-dessous, rinscriptioii : In unitate fortior. Mes camarades avaient compté sur moi pour porter un toast, en ma qualité de plus ancien capitaine de vaisseau ; mais les toasts précédents ayant parfaitement exprimé le but de cette visite mutuelle des escadres, lord Kerr, qui présidait, décida qu'il n'y avait plus lieu d'en porter aucun.
)) C'était vendredi. J'ai pu faire maigre sans être remarqué, si ce n'est par mon voisin qui m'a demandé si je n'aimais pas la viande. Je lui ai répondu : pas le vendredi, et il a parfaitement compris. »
Le 2 septembre, le Solferino, suivi des huit cuirassés qui l'avaient accompagné à Portsmouth, s'éloigna vers dix heures du matin des côtes d'Angleterre, et arriva vers sept heures du soir en rade de Cherbourg. C'est de là que de Plas écrivit à sa sœur ses impressions de voyage. « Il est impossible, lui dit-il, de recevoir plus de démonstrations amicales de la part des Anglais. Les couleurs françaises flottaient partout ; les hommes les portaient à la boutonnière, et les femmes paraissaient presque toutes plus ou moins tricolores. C'était comme une sorte d'ivresse qui mettait tout le monde dans une joie délirante. Une vieille dame anglaise me disait avant-hier, sur le pont du Solferino : « J'ai » soixante-dix-sept ans, et je suis heureuse d'avoir assez » vécu pour voir une alliance sérieuse entre nos deux » pays. » Puissent des résultats utiles suivre cet inexplicable enthousiasme 1 »
L'amiral Bouët-Willaumez étant revenu de Paris où il avait été appelé par dépêche télégraphique, l'escadre appareilla le 9 pour se rendre dans la Méditerranée. « Nous allons vers le choléra qui sévit dans le midi, écrit de Plas, et nous le trouverons probablement régnant à Toulon. Que doit faire un chrétien à la vue
des misères qu'entraîne ce fléau? Le choléra, c'est la volonté de Dieu qui passe; c'est l'ange exterminateur envoyé pour châtier les peuples. Donc, faire tous nos efforts pour apaiser la colère de Dieu, consoler nos frères, et accepter pour nous-mêmes la mort dans le même esprit que Notre-Seigneur l'a acceptée sur la croix. ))
Le 19 septembre, l'escadre allait entrer en rade de Toulon, lorsqu'un bateau à vapeur du port, le Robuste, aborda le Solferino. Il apportait un ordre du ministre de faire mouiller les bâtiments aux îles d'Hyères, car il y avait déjà de nombreuses victimes à la Seyne et à Toulon. Mais la rade d'Hyères parut encore trop rapprochée du foyer de l'épidémie; un nouvel ordre du ministre prescrivit à l'amiral de gagner les côtes de Corse, et le 23 septembre, tous les cuirassés étaient affourchés devant Ajaccio, où l'état sanitaire ne laissait rien à désirer. C'est là que de Plas apprit la mort d'un de ses amis, M. Maissin, capitaine de vaisseau en retraite et président d'une des conférences de Saint- Vincent de Paul. Il avait succombé victime de sa charité en soignant les cholériques. « Combien la mort des justes, s'écria-t-il, est précieuse devant Dieu ! D'où vient donc que nous tenons tant à cette terre, comme si le jour de demain ne nous apportait pas un fardeau de plus? Tout en demandant à Dieu la grâce d'éloigner le fléau de l'escadre et du Solferino en particulier, je veux aussi le remercier de me donner une occasion de lui prouver mon amour. Mon ami d'Abo ville considérait comme une corvée d'honneur d'aller servir sur un bâtiment dont les deux tiers de l'ètat-major avaient été enlevés par le vomito. Ne puis-je, comme lui, demander d'être placé au poste du dévouement, où il y aura le plus de dangers à courir? »
Pendant les six semaines que l'escadre resta éloi-
4iO MARIN ET JÉSUITE
gnée des côtes de France, le temps s'écoula rapidement en promenades militaires et en exercices à la mer. « Demain, si le temps le permet, écrit de Plas le 21 octobre, je dois faire défiler le corps de débarquement devant l'amiral debout près des statues de la place Napoléon. Je veux m'efforcer de ne pas paraître trop emprunté dans mes fonctions de colonel, et prendre mon rôle au sérieux. Il faudra probablement crier: Vive l'Empereur! mais ce cri, quels que soient les sentiments de ceux qui le poussent, ne peut indiquer qu'une marque de respect pour le chef de l'État, et non un acte de dévouement à sa personne. »
Le lendemain, de Plas se plaisait à constater que « le fameux défilé » sur la place Napoléon, où se trouvait massée une foule énorme, avait assez bien réussi. « Heureusement, ajoutait-il, que tout se passe devant un public peu connaisseur. J'ai fait une faute en défilant moi-même au pas gymnastique au lieu de me placer vis-à-vis de l'amiral, mais personne ne s'en est aperçu. Les curieux disent sérieusement que tout a été parfait. Je n'ai point la prétention d'être un excellent colonel; mais je désire remplir convenablement mon office et je remercie Dieu qu'il en soit ainsi. »
Quelques jours après, l'escadre tout entière appareilla pour faire au large, avec les plus habiles canonniers, un tir d'honneur. Le préfet et le maire d'Ajaccio et quelques autres personnes étaient montés à bord du Solferino. La brise, assez fraîche au moment du départ, devint plus forte dans la matinée. La mer était très agitée, et l'on avait déjà tiré cent douze coups de canon, lorsque l'amiral commanda de cesser le feu. Le but, placé à six encablures, avait été atteint par un canonnier du Solferino.
Au moment où l'on se disposait à rentrer à Toulon, le vice-amiral sénateur, commandant en chef, envoya
au ministère des notes sur chacun des officiers de l'escadre. Il n'est pas inutile de recueillir son appréciation sur le commandant de Plas. « Conduite : irréprochable. — Moralité : parfaite. — Tenue : item. — Santé : très bonne. — Capacité : remarquable. — Fonctions : capitaine de pavillon du vice-amiral commandant en chef. — Manière de servir : d'un zèle aussi intelligent que soutenu. — Aptitudes spéciales : la conduite et la tenue d'un navire. » Pour résumer son appréciation, l'amiral Bouët-Willaumez ajoutait : « Je ne puis mieux m'exprimer sur le compte de cet officier qu'en ajoutant que je m'applaudis chaque jour de l'avoir pris pour capitaine de pavillon. »
L'amiral aurait voulu présenter de Plas pour le grade de contre-amiral, et il lui reprochait amicalement de n'avoir encore commandé que deux ans depuis qu'il était capitaine de vaisseau; mais celui-ci répondit avec franchise, ce qui était la vérité, qu'il servait pour servir et non pour arriver à un grade plus élevé. Avec ses désirs de vie religieuse, le commandant du Solferino ne pouvait penser autrement; aussi le verronsnous refuser toute espèce de position qui lui donnât des droits à l'avancement, mais l'éloignerait du but qu'il se proposait d'atteindre. « L'amiral, écrit-il le 21 novembre, m'a parlé de son désir de me présenter pour le vaisseau-école, lorsque Cornullier aura fini son temps. Je lui ai répondu que je n'avais aucune prétention au grade de contre-amiral, et que je désirais seulement servir là où on me croirait capable de le faire utilement, jusqu'à l'âge de ma retraite. »
La bienveillance de l'amiral Bouët-Willaumez à l'égard de son capitaine de pavillon ne devait pas se contenter d'un premier refus. Si celui-ci ne voulait pas accepter un nouveau commandement, peut-être l'aménerait-on plus facilement à continuer celui qu'il
exerçait déjà. « Le commandant en chef, écrit de Plas le 14 décembre, vient de me communiquer une lettre de l'amiral de Gueydon, qui parait disposé à me conserver le commandement du Solferino, dans le cas oii il serait appelé à la tête de l'escadre. Sans doute Foullioy m'avait parlé de cette intention de l'amiral de Gueydon, mais je pensais que le temps modifierait ses intentions à ce sujet. Il me paraît probable que l'amiral Bouët-Willaumez aura écrit à son collègue pour le sonder, l'inviter même, dans un but tout bienveillant pour moi, à me prendre le temps nécessaire pour achever deux années de commandement. Quoiqu'il en soit, je n'ai pas accueilli cette communication comme on reçoit une bonne nouvelle, et j'ai prié l'amiral de répondre que je ne désirais pas garder le Solferino au-delà, de quelques semaines après son départ, le temps de transmettre les traditions de service du vaisseau. »
L'amiral de Gueydon, alors préfet maritime à Brest, regretta sincèrement que de Plas ne pût accepter l'offre qu'il lui avait fait proposer. Nous le savons par une lettre pleine de désintéressement du commandant Foullioy, qui devait le remplacer comme capitaine de pavillon. « A plusieurs reprises, écrit-il le 24 décembre, l'amiral m'a redit qu'il aurait beaucoup désiré vous garder,. parce qu'il avait pour vous une sincère affection et que vous avez toute sa confiance. Je regrette bien vivement, pour ma part, que vous n'ayez pas pris la résolution de rester sur le Solferino, car votre nomination au grade de contre-amiral me paraissait ainsi plus rapidement assurée. Je puis vous donner la certitude qu'un retour sur votre décision serait accueilli avec une vive satisfaction par l'amiral. Quant à moi, je serais trop heureux des conséquences évidemment favorables à votre nomination que ce retour ne
manquerait pas d'entraîner, pour regretter un seul instant, en ce qui m'est personnel, le changement. Je vous parle à cœur ouvert, avec toute la liberté qu'autorisent, je crois, les sentiments d'attachement qui m'unissent à vous depuis bon nombre d'années. »
Reconnaissant de tous ces sympathiques témoignages d'affection et d'amitié, de Plas s'était empressé de remercier l'amiral de Gueydon d'avoir bien voulu penser à son ancien camarade d'école. Il s'excusait aussi de n'avoir pu accepter la continuation de son commandement, mettant en avant des intérêts de famille qui réclamaient sa présence et ne lui permettaient pas de s'engager pour une longue période de temps. Mais ce n'étaient là que des prétextes ; les véritables motifs sont exposés par lui dans son Journal privé avec une humilité d'autant plus admirable qu'on la rencontre plus rarement. « Je dois, écril-il, repousser toute pensée d'avancement. Si le bon Dieu avait voulu faire de moi un contre-amiral, il aurait arrangé différemment les choses : il m'aurait donné plus d'ambition et assez de capacité pour contraindre le pouvoir à m'employer ; il m'aurait procuré la protection de mes chefs au moment opportun, au lieu de l'obtenir quand je n'avais point rempli les conditions d'avancement. Les faveurs me sont arrivées humainement parlant ou trop tard ou trop tôt.
» D'ailleurs, mes motifs sont sérieux : un amiral nouveau voudra des changements, et je dois avouer que mon esprit ne se prête plus aux modifications de nos règlements et de nos vieux usages. C'est en vain qu'on voudrait me stimuler à obtenir le grade de contreamiral, je ne me reconnais pas les qualités nécessaires pour celte haute position. Pas d'illusions ! il faut savoir m'appliquer ce qu'un amiral disait d'un capitaine de frégate proposé pour l'avancement : Il a son bâton
de maréchal. Donc, ne vouloir, ne désirer que ma place et rien de plus.
)) Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vous savez faire à chacun la part qui lui convient ; je vous loue et vous remercie de la mienne. Que toute mon ambition soit de vous bien servir là où vous me placez, là où vous me voulez ! »
Moins le commandant de Plas paraissait songer à l'avancement, plus ses amis désiraient s'en occuper pour lui. « N'accepteriez-vous pas le poste de gouverneur de la Nouvelle-Calédonie », lui demanda un Père Mariste qui s'intéressait à l'administration chrétienne de cette importante colonie ? « Je n'ai décidément pas envie d'aller à la Nouvelle-Calédonie, écrivit François dans son Joiir?iaL Si on me disait : « Vous » avez à choisir entre le séjour à la Trappe et le gou- » vernement de cette colonie, l'une et l'autre décision » sont agréables à Dieu )>; il me semble que je préférerais la Trappe. Mais si les circonstances paraissaient m'imposer cette situation, si, après avoir fait connaître mon insuffisance pour ces hautes fonctions, on me disait : « Partez » ; je penserais que Dieu, qui sait mieux que moi ce qui me convient, a daigné réformer mon jugement, et je n'hésiterais pas ; j'irais avec confiance m'occuper en cette contrée lointaine des intérêts de la religion et de mon pays. »
Le commandement du Louis A7F, vaisseau-école des canonniers, allait devenir vacant. « Vous devriez, lui dit le chef d'état-major durant une promenade qu'ils faisaient ensemble, vous proposer pour remplir cette place ! — Voilà encore une idée nouvelle, s'écrie de Plas dans son Journal ; mais je serais là au-dessous de ma tâche, et j'espère que Dieu ne me l'imposera pas. Je ne désire qu'une seule chose : m'employer avec simplicité et droiture au service de mon Maître ; il sait
à quoi je suis propre, secondé par sa grâce : je ne vois pas de raison de lui rien signaler comme à ma convenance. »
Cependant il parut une fois céder à de pressantes instances, et il se le reprocha amèrement en constatant que l'homme, même à cinquante-six ans, était encore un grand enfant. « Aujourd'hui, raconte-t-il dans son ./oii7'na^ à la date du 17 février, le contreamiral Fabre la Maurelle, que je suis allé voir à bord de la Normandie, m'a demandé : « Que devenez-vous » après le commandement du Solferino ? — Je n'en » sais rien, lui ai-je répondu. — Mais on vous doit une » indemnité, car c'est une corvée que les fonctions de » capitaine de pavillon. — Je ne regarde pas comme » une corvée mon poste sur le Solferino. — Soit ; » mais c'est un assujettissement. 0*** a passé contre - » amiral, P*'* a obtenu le commandement de la station » des côtes du sud de France ; vous devriez vous hâter » de demander cette dernière place, elle sera bientôt » vacante et beaucoup y prétendront. — J'irai où on » m'enverra. — Mais si vous ne demandez rien, vous » n'aurez rien ; il faut demander. Voulez-vous que » j'en parle à l'amiral? — Vous pouvez me porter » comme candidat, mais sans dire que je veuille cela » plus qu'autre chose. »
)) Tel est à peu près le dialogue qui a eu lieu entre nous. J'ai donc fini par mordre à l'hameçon, après l'avoir flairé longtemps, sans vouloir y toucher. Hélas ! faut-il donc courir parce que les autres courent? Ai-je à craindre que Dieu ne me trouve pas d'emploi, si moi-même je ne m'en mêle ? Cependant, tout n'est pas perdu. Je demanderai à mon Maître de me pardonner ce petit écart de bon sens, et de ne tenir aucun compte du vœu que j'ai fini par exprimer. Pourquoi demanderais-je un salaire, une récompense pour un
service dont j'ai retiré jusqu'à ce jour honneur et profit? Mieux vaut me singulariser, selon le terme employé, en ne demandant rien, en me déclarant disponible pour toute mission qu'on croirait convenable de me confier. »
De Plas s'attendait à être blâmé pour n'avoir pas accepté le commandement du Solferino, ce qui lui aurait permis de remplir les conditions exigées pour l'avancement ; mais il se retranchait derrière le témoignage de sa conscience et le sentiment de sa dignité personnelle. « J'ose espérer, disait-il, que mon Maître ne jugera pas comme mes connaissances et mes amis ; car, je crois pouvoir répéter en toute sincérité : Non recuso laborem. » 11 était bien décidé, en effet, sans se préoccuper de la manière dont on emploierait ses services, à continuer sa carrière jusqu'au bout, à rester dans la marine jusqu'à Tàge de la retraite. En se rendant utile à son pays, il entrevoyait dans cette vie active un moyen de faire de plus larges aumônes, car c'est aux bonnes œuvres qu'il consacrait la plus grande partie de ses émoluments.
Un instant, on put croire, au commencement de l'année 1866, que la guerre allait éclater entre la France et les États-Unis, à propos d'une note de M. Seward sur les affaires du Mexique, qui était une insulte au gouvernement. « Il parait impossible, écrit François dans son Journal le ?0 janvier, que nous n'ayons pas la guerre. Je me demandais comment je passerais le temps jusqu'à ma retraite ; il est à croire que ce sera dans les fatigues de la mer. Puissé-je servir Dieu et mon pays de tout cœur, en guerre comme en paix! Je n'aime pas la guerre, comme la jeunesse, pour avoir Toccasion d'acquérir de la gloire ou des grades ; mais, je n'oublierai pas, je l'espère, qu'elle est un sacrifice, et ce sacrifice, je saurai, avec la grâce de Dieu, l'accomplir. »
Dans les premiers jours d'avril, l'escadre quitta de nouveau Toulon, pour une expédition toute pacifique. On allait inaugurer à Saint-Tropez la statue du bailli de Suffren, et nos marins devaient rehausser par leur présence l'éclat de cette fête. Parmi les discours prononcer, au pied de la statue, on remarqua surtout celui du vice-amiral Jurien de la Gravière. « L'amiral, observait le commandant, a très bien parlé ; mais, chose étrange, oubliant qu'il était catholique, il nous a invités, comme en plein paganisme, à monter au Capitole pour rendre grâces aux Dieux. » Le discours de M. Jurien nous a été conservé dans la-Marine d'aujourd'hui; voici le passage auquel de Plasfait allusion. « Je vous ai montré ce grand homme, s'écriait l'orateur, tel qu'il m'est apparu dans des dépèches qu'il a tracées de sa propre main, précieuses reliques, trésor de nos archives que je n'ai pu toucher sans émotion. Vous semble-t-il, messieurs, qu'après tant de services il ait acquis le droit de remercier les Dieux ? Combien d'autres, à sa place, vionteraient au Capitole! » Quoi qu'il en soit, le discours de l'amiral Jurien de la Gravière fut admiré comme il le méritait, car il célébrait le patriotisme qui inspira tous les actes de l'illustre bailli. « Suffren aima passionnément la France, s'écria l'orateur en finissant ; nous, songeons à la bien servir. » Le lendemain, afin de satisfaire la curiosité d'une foule considérable, qui était accourue de tous les points du département du Var pour assister à la fête, l'amiral Bouët-Willaumez donna l'ordre de simuler une attaque contre la citadelle. A dix heures du matin, le signal était fait d'envoyer à terre le corps de débarquement, et, une heure après, les tirailleurs avaient ouvert le feu. Des hauteurs qui dominent le fort, on tira une dizaine de coups de chaque obusier. Les bataillons se trouvaient déjà massés en colonne d'attaque sur la
crête des glacis, lorsque les trompettes sonnèrent le départ. A onze heures et demie, tout le monde attendait sur les quais prêt à embarquer. « L'amiral, écrit François, se montra très satisfait de la rapidité des mouvements, et le maire, du haut d'un balcon, nous remercia en criant : Vive la marine! »
Encore quelques jours, et l'amiral Bouët-Willaumez allait quitter le commandement de l'escadre, et de Plas celui du Solferino. Le premier parlait avec le regret de n'avoir rien fait en faveur de son capitaine de pavillon; aussi l'entretint-il, le 13 avril, de son désir de lui voir confier le gouvernement d'une colonie ouïe commandement du vaisseau-école. François, qui s'attendait à cette marque de bienveillance à laquelle on l'avait habitué, lui remit une lettre préparée à l'avance. « Je désire, disait-il, servir utilement en France ou à l'étranger; mais s'il n'y a pas de position à me donner, je ne m'en plaindrai pas. »
Le 18 avril, l'amiral Bouët-Willaumez fit ses adieux à l'escadre et fut accompagné à la gare par une grande affluence d'officiers de marine de tout grade, dont il avait su gagner l'afifection par des qualités exceptionnelles. Quatre années plus tard, désigné pour commander la flotte de la Baltique, il devait mourir en 1871 « du deuil et des malheurs de la France. »
Quelques jours avant son départ, il avait écrit au ministre de la marine la lettre suivante :
Vaisseau le Solferino. Rade de Toulon, le 14 avril 1866.
« Monsieur le ministre,
» En quittant le commandement de l'escadre, j'ai l'honneur de recommander tout particulièrement à la bienveillance de Votre Excellence M. le capitaine de vaisseau de Plas, officier aussi distingué que modeste,
qui, n'ayant exercé que pendant seize mois le commandement du Solferino, accepterait avec reconnaissance de nouvelles fonctions. Parmi celles où il pourrait rendre les plus grands services, en raison de la dignité de son caractère et de ses aptitudes spéciales, j'indiquerai à Votre Excellence un gouvernement de colonie ou le commandement du vaisseau-école le Borda.
» Ces fonctions ne pourraient être confiées en de meilleures mains.
» Je suis, etc. »
Plus le moment du départ approchait, moins le commandant de Plas s'habituait à l'idée de quitter le Solferino, « et d'aller, disait-il, planter des choux à Puycheni... 11 me semble que je puis être comparé, ajoutait-il, à un homme assis à un banquet et qui se lève avant d'avoir contenté son appétit. » Il laissait surtout avec regret un ami chrétien qui partageait toutes ses pensées, tous ses sentiments, le lieutenant de vaisseau Mathieu, devenu, depuis le départ de M. de la Guéronnière, son officier de choix. Ils n'avaient fait en quelque sorte que s'entrevoir l'un et l'autre, mais ils s'étaient assez connus pour ne plus s'oublier jamais.
Le récit non interrompu des événements importants qui précèdent, nous a en quelque sorte contraint de laisser dans l'ombre le côté si intéressant de la vie intime du commandant du Solferino. Cette lacune peut être heureusement comblée parles notes que son ancien officier de choix a bien voulu nous communiquer.
« En 1865, nous dit M. Mathieu, j'étais embarqué sur la Normandie, l'un des cuirassés de l'escadre d'évolutions, et je rencontrais de temps en teuips le bon commandant à la conférence de Saint-Vincent de
Paul, à Toulon, dont nous étions membres l'un et l'autre. Cette conférence avait été fondée par Marceau, et les officiers de marine y étaient nombreux. La fameuse circulaire de M. de Persigny n'avait pas produit de vides dans nos rangs; en vérité, aucun de nous ne s'estimait coupable de pratiquer la religion en catholique, et nos réunions étaient pleines d'entrain. Le commandant de Plas y apportait son exquise urbanité et une charmante bonne humeur que l'on n'eut pas pressentie tout d'abord, car les traits de son visage étaient sévères.
» Quelques-uns se sont plaints de certaines exigences du commandant dans des questions de service de peu d'importance. Tous, d'ailleurs, se montraient pleins de vénération pour sa personne. Quant à moi, qui ai eu l'honneur de servir sous ses ordres à bord du vaisseau-amiral, après avoir quitté la Normandie, je ne le trouvai exigeant que pour lui-même. Officier de valeur et marin expérimenté, il ne laissait pas faiblir ses épaules sous le poids du commandement. La seule responsabilité qu'il semblait redouter, était celle de l'exemple à donner à ses subordonnés. Ainsi, quand il faisait dans l'intérieur du bâtiment « ces rondes de nuit » que le règlement laisse à l'appréciation du commandant, et qui nous gênaient tous un peu, il se préoccupait plus des outrages à la loi divine que des infractions à la discipline. Se considérant comme un père de famille, il en acceptait toutes les charges, et il avait le souci des âmes.
» Ceux-là qui estimaient puérile. une pareille sollicitude, ne pouvaient lui reprocher du moins de négliger les corps. Sa générosité, malgré le voile dont il s'ingéniait à la couvrir, était bien connue. Plusieurs veuves de marins qui avaient servi près de lui, recevaient sa chrétienne assistance, et il donnait à leurs enfants le
moyen de se créer une position honorable. Que de misères il a soulagées, qui n'ont été révélées que par des circonstances fortuites! Mais que d'actes de charité, en plus grand nombre, ont été recueillis seulement par les Anges et inscriLs par eux au livre de l'éternelle vie ! »
Le 19 avril, de Plas remit le commandement du Solferino à M. FouUioy, gendre de l'amiral Desfossés. « A mon départ du vaisseau, raconte-t-il, l'équipage a crié : Vive le commandant ! Bien que ces cris soient habituels, ils n'ont pas laissé de m'émouvoir un peu. Puisse le vaisseau garder la bonne harmonie qu'il a plu à Dieu de faire ré^fuer à bord durant mon commandement! »