CHAPITRE XII
Séjour à Puycheni ; guerre contre l'Autriche: Custozza, Sadowa, Lissa. — Lettre de M. Moullin. — Voyage à Rome: Audience, du Saint-Père ; les zouaves pontificaux ; Madame la vicomtesse Jurien ; la Société de Saint-Vincent de Paul et les petits-fils de Joseph de Maistre ; Pie IX aux Saints-Apôtres ; départ des troupes françaises ; retraite à Saint-Eusèbe ; le P. Pellico. — De Plas, major de la flotte à Rochefort ; M. l'abbé Remy Roui ; l'amiral Rigault de Genouilly. — Humiliations de la France. — Réapparition de YUnivers. — L'Exposition universelle. — Les Garibaldiens en Italie et à Rome. — L'amiral de Gueydon et le général de Failly. — La question romaine au Sénat et à la Chambre.
C'était toujours avec une nouvelle satisfaction que François revoyait Puycheni où s'était écoulée son enfance, le vieux manoir où- il avait goûté les plus pures joies de la famille; mais au retour de la campagne du Solferino, sa joie est plus expansive qu'à l'ordinaire. « J'ai vu avec bonheur, écrit-il dans son Journal, en résumant les impressions de son arrivée, la toiture des pavillons du vieux manoir paraître audessus des arbres de l'allée qui lui forment, du côté du nord, une gracieuse ceinture. Quelle agréable vie que
celle de la campagne ! La verdure des bois, les prairies émaillées de fleurs, les champs et les coteaux qui promettent une abondante récolte, la variété des insectes, des oiseaux et des plantes, l'isolement qui permet à l'âme de s'épanouir à la vue des magnificences de la nature, tout cet ensemble ne procure-t-il pas de douces et profondes jouissances ! C'est le bon Dieu qui m'envoie à Puycheni. Puissé-je n'y rester que le temps nécessaire pour reprendre des forces... et donner encore un coup de collier avant de quitter la marine ! » De Fias goûtait depuis quelques semaines les douceurs d'une vie tranquille à la campagne, lorsque l'amiral Bouët-Willaumez, qui ne pouvait oublier son ancien capitaine de pavillon, lui fit savoir qu'il se tenai t à sa disposition pour appuyer ses demandes au ministère. « L'amiral, dit-il, m'écrit pour me dire qu'il est prêt à m'aider dans les démarclies que je pourrais tenter pour obtenir le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ; mais comment, connaissant mon ignorance en administration, pourrais-je m'ofïrir à remplir une position si difficile ? Tout au plus, pour empêcher une chose déplorable, laisserais-je poser ma candidature.» Cependant, s'il n'osait demander un emploi, François était bien décidé à ne pas mener à la campagne une vie oisive. « Il me semble, écrit-il le 7 mai, avoir trouvé un but utile à mon séjour ici. Assez d'autres officiers s'occupent de choses matérielles, de canons et de cuirasses, de manœuvres et de sciences ; je puis, d'une manière indirecte, faire quelque bien à l'arme dans laquelle je sers, si, par la grâce de Dieu, je me rends meilleur en nourrissant mon esprit de bonnes lectures. Je tâcherai de pratiquer la douceur envers les personnes qui m'entourent; je m'efforcerai de visiter les pauvres et les infirmes. Il est bon qu'il y ait des officiers qui s'attachent non seulement à connaître
la religion, mais aussi à la faire aimer. « Ainsi s'écoulait, en effet, son temps à Puycheni, entre les travaux intellectuels, les exercices de piété et les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles.
Cette vie paisible fut bientôt troublée par les bruits de guerre qui, dès le commencement de mai, retentirent dans les journaux. « Selon toute apparence, écrit de Plas, la France, espérant trouver une occasion d'acquérir les provinces rhénanes, va travailler à l'agrandissement de la Prusse et à une nouvelle extension de l'Italie. Mais cette politique est injuste et insensée. On oublie donc ce que nous ont coûté d'hommes et d'argent les victoires de 1859 ; on oublie que ces victoires auraient pu se changer en défaites. Dieu daigne détourner le chef de l'État de semblables projets et puissé-je n'avoir à combattre que pour une cause juste! ))
Au commencement de juin on apprit que la Prusse et l'Italie avaient conclu un traité offensif et défensif contre l'Autriche, et le 20 la guerre était déclarée entre les deux grandes puissances germaniques. « Puisse le bon Dieu, s'écrie François, faire triompher la justice ! Mais s'il lui plaisait de donner encore gain de cause aux misérables qui ont écrasé à Castelfîdardo la petite armée de La Moricière, ou à cet avide Prussien qui jette aujourd'hui, avec l'approbation de notre gouvernement, la perturbation en Europe, je ne perdrais pas pour cela confiance. Ne nous inquiétons pas outre mesure de la tournure que peuvent prendre les événements ; bornons-nous à demander au divin Soleil de réchauffer le zèle des justes, afin que la bonne cause, si elle ne doit pas triompher, ait au moins de glorieux martyrs. La Moricière et Pimodan restent plus grands dans leur défaite que ces indignes Piémontais qui les ont vaincus par le nombre. «
Le hostilités ne tardèrent pas à commencer en Allemagne et en Italie, et dès le 24 juin, le général La Marmora perdit, contre les Autrichiens campés sous les murs de Vérone, la sanglante bataille de Custozza. « D'après une dépêche de l'archiduc Albert, écrit de Plas à la date du 26, les Italiens auraient été repoussés avec des pertes considérables. Voilà une excellente nouvelle ; mais je ne crois pas prudent de trop chanter victoire. Quels que soient nos vœux pour le triomphe de la bonne cause, nous ne devons pas nous attendre à ce que nos plans soient ceux du souverain Maître ; il faut être prêt à l'humiliation qui résulterait d'une victoire de Garibaldi ou des Prussiens. »
Deux jours après le brillant succès des Autrichiens en Italie, l'armée prussienne commandée par le prince Frédéric remportait en Bohême, sur le général Benedek, la victoire de Sadowa, et s'avançait jusqu'aux portes de Vienne. « Voilà, s'écrie de Plas, une fâcheuse nouvelle pour les catholiques et pour tous ceux qui croient le bon droit du côté de l'Autriche. Les Prussiens ont livré une grande bataille près de Kœnigsgraetz ; l'armée autrichienne est en pleine déroute. Napoléon III est choisi comme arbitre par François- Joseph, qui lui remet en mains la Vénétie pour qu'il en dispose à son gré. Je suis atterré... Pourquoi les Autrichiens, triomphants en Italie, ont-ils été battus en Allemagne? Pourquoi tant d'hommes ont-ils, du moins en apparence, versé inutilement leur sang pour la cause de la justice? Pourquoi...? Mais, qui suis-je pour demander compte à Dieu de ses desseins sur les peuples! Humilions-nous, adorons et prions. ))
Napoléon s'était empressé de se rendre à l'appel de l'empereur d'Autriche, en proposant immédiatement un armistice aux rois de Prusse et d'Italie. Il y eut partout un moment de surprise, et l'on se demanda si
l'empereur des Français, arbitre des destinées de l'Europe, n'allait pas opérer avec Bismarlv un remaniement des frontières ; mais l'illusion ne fut pas de longue durée, lorsqu'on l'entendit se vanter d'avoir rendu l'Italie c( libre depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique. » C'était la fin d'une comédie dans laquelle Napoléon III avait trompé tout le monde, en commençant par se tromper lui-même.
Toutefois, en présence de l'incertitude de l'avenir, le gouvernement français continuait ses armements et sur terre et sur mer, et François se demanda s'il ne conviendrait pas de quitter le repos pour prendre part à la lutte. Persuadé que c'était un devoir d'offrir ses services dans les circonstances difficiles, il partit pour Paris, où il apprit à son arrivée la nouvelle de la bataille de Lissa. La flotte mal armée de l'Autriche avait triomphé en quelques heures de la flotte cui-. rassée italienne. La supériorité du nombre et de l'armement appartenait aux Italiens ; mais l'amiral Teghetoff, par sa prompte décision, avait surpris l'amiral Persano au milieu de ses préparatifs de combat. Ce fut pour l'Italie un désastre militaire et politique ; elle dut renoncer à ses vues ambitieuses sur Trieste et le Trentin, et accepter l'armistice signé dès le 26 juillet par le roi de Prusse.
De Plas n'eut guère à se féliciter de son entrevue avec le ministre de la marine. « Je me suis rendu à l'audience, écrit-il, vers quatre heures. Son Excellence m'a reçu comme un homme qui ne voit dans tout visiteur qu'un solliciteur auquel il n'a rien à donner. Pas un mot poli sur mes services que l'on considère comme une sorte d'engagement. Je me suis contenté de recommander deux officiers du Solferino auxquels je m'intéresse, et je me suis retiré, comme je m'y attendais, sans avoir en rien avancé mes propres affaires.
Dieu soit loué ! Je tâcherai de tirer bon parti de mon temps à Puycheni. » C'est là que nous le trouvons, le 16 août, témoin de la bénédiction du bétail, à l'occasion de la fête de saint Roch « La cérémonie, dit-il, est vraiment touchante. Les bœufs, enguirlandés de feuillage, sont accouplés et rangés de chaque côté d'un large chemin, et le prêtre passe au milieu en les aspergeant d'eau bénite. Il y avait grand concours ce matin ; ce qui prouve la foi de ces chrétiennes populations, bien qu'elles n'estiment guère que la prospérité temporelle. Je voudrais que nos bons paysans entrassent davantage dans l'esprit de l'Eglise, et qu'ils offrissent à Dieu de bon cœur les dons reçus de sa munificence, consacrant à sa plus grande gloire tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils possèdent. »
C'est à Puycheni que François reçut le 21 août des nouvelles d'un de ses amis malade, M. Moullin, qui lui avait déjà écrit à pareille époque. Tannée précédente, et auquel il venait de conseiller une neuvaine de prières pour obtenir sa guérison. Sa lettre, datée de Saint- Malo, où les médecins l'avaient envoyé respirer l'air de la mer, renferme des considérations si pures, si élevées qu'on nous permettra de la citer presque tout entière.
« Mon cher confrère, habitué que je suis à être toujours et en toutes choses prévenu par le bon Dieu, je ne suis pas assez honteux d'être toujours prévenu par vous ; mais comptant également sur l'infinie miséricorde, je ne puis m'empêcher de compter beaucoup sur voire indulgence. Une circonstance atténuante de mon silence : j'étais venu ici par obéissance, je n'y ai trouvé que la souffrance, avec les adoucissements que doit y apporter le plus vilain temps qu'on puisse imaginer.
» Que Dieu est donc bon ! S'il y avait au monde
une créature amoureuse d'elle-même et d'une honnête tranquillité, ennemie de la souffrance, accessible pardessus tout à l'ennui, à la crainte, au dégoût, au désespoir, c'était bien moi. Au point de vue de la nature, je me compare à une rosse que son cocher fouette sur les endroits les plus sensibles, les plus blessés déjà. Expliquez-moi donc, si vous le pouvez autrement que par une bonté excessive de Dieu, comment j'ai supporté un état intolérable à la nature, et pourquoi je ne suis pas tombé dans un afTreux désespoir.
» Oui, Dieu, qui m'a aimé le premier, qui m'a aimé sans retour, qui m'a aimé, humainement parlant, sans motif, Dieu a été pris d'une immense pitié devant une immense misère. La raison, je le sais et je le sens, se refuse à croire à une bonté pareille ; mais il n'y a pas de milieu : il faut ou tomber dans un désespoir sans fond, ou se précipiter aveuglément entre les bras de l'infinie miséricorde ; j'aime mieux la miséricorde. Béni soit Dieu, qui me fait comprendre malgré moi qu'il y a dans mon état un effet de sa justice et un effet de sa bonté. Puissé-je ne pas lasser sa miséricordieuse patience !
)) Que lui demander alors ? Certes, mon état quelquefois me fait peur ; je ne suis encore que sur le chemin de la Croix, et la vue du calvaire m'effraie ! Je me vois seul, probablement aveugle bientôt, infirme peut-être, soufi'rant toujours. Si la volonté de Dieu est que je le serve autrement que par la souffrance, j'avoue que la nature à bout de forces serait bienheureuse d'un adoucissement. Mais je ne désirerais la santé qu'à la condition expresse et sine qua. non d'un ardent amour pour Dieu, qu'à la condition que cette santé serait entièrement employée, sacrifiée au service de Dieu.
» Jamais je n'ai osé dire : oh ! si j'étais moins souffrant, comme je servirais Dieu ! Je ne l'ai pas dit, parce
que je n'oserais pas le penser. Je crains, si j'étais capable d'agir, que ce ne fût surtout pour me rendre la vie douce et agréable, sans offenser Dieu. Peut-être Dieu, qui m'a vu à l'œuvre et me connaît, veut-il me mettre dans une heureuse impuissance de me perdre.
» Moi, heureux ! tranquille ! bien portant ! riche pour mes goûts ! et d'une bonne religion, éclairée et pas exagérée^ etc ! Cela, je vous le dis sans détour, m'effraie. Il faudrait qu'avec un adoucissement à mes souffrances, Dieu surajoutât d'immenses grâces à celles dont il m'a pour ainsi dire écrasé. Que ce dernier mot ne vous paraisse pas trop fort ! Vous avez, je le suppose, navigué longtemps dans les ténèbres, sans faire grande attention h votre route. Tout à coup, cette route que vous venez de parcourir, vous l'apercevez toute semée d'effrayants écueils que vous avez rangés de bien près sans les toucher. Voilà l'effet que me produit un regard jeté en arrière : frayeur après coup et reconnaissance pour cette infatigable et incessante bonté qui m'a conduit malgré moi.
» Si on peut faire la neuvaine dans les conditions que je viens d'indiquer, bien volontiers je la ferai, et, je ne le cache pas, bien volontiers j'accepterai un adoucissement. Mais que le but principal, essentiel de la demande soit que j'aime Dieu enfin, et que je le serve de tout cœur et de toutes forces en bonne santé, ou bien de tout cœur et en toute patience dans la maladie ! » Les sentiments exprimés par M. MouUin dans cette lettre, et si conformes à ceux qui animaient son saint ami, nous révèlent à quel haut degré de vertu se trouvaient déjà parvenus ces deux grands chrétiens, dont les âmes étaient capables d'épanchements si surnaturels, si héroïques.
Tout entier aux œuvres de zèle et de charité dans la mesure qui était possible au fond d'une campagne, de
Plas ne se désintéressa pas complètement des grands événements qui se passaient au loin, et dont les feuilles publiques lui apportaient un triste, écho. Il sentit alors se réveiller ses sentiments patriotiques et confia à son Journal, dans de sincères épanchements, toutes les émotions de son âme. « Les derniers événements, écrit-il le 22 août, ont indigné tous les hommes d'ordre ; car c'est avec la connivence du gouvernement français que la Vénétie est devenue province italienne, et la Prusse, puissance de premier ordre. Le langage de l'Empereur dans son discours d'Auxerre semblait à beaucoup de monde un brandon de discorde jeté à l'Europe ; sa lettre à M. Drouyn de Luys, ministre des affaires étrangères, dans laquelle il se pose, au grand scandale du monde civilisé, comme juge ayant droit de prélever une part sur les plaideurs, avait paru aux yeux de tous une grande imprudence. Eh bien! cette imprudence couvre sa politique de honte, si la Prusse s'arrondit sans faire une part à la France. Et quand même une part nous serait faite, ce serait toujours une honte d'avoir favorisé une guerre qui amoindrit un grand État dont nous n'avions rien à craindre, au profit de la Prusse qui, appuyée sur la Russie et l'Italie, peut déployer des forces capables de triompher de tous les obstacles. » Le lendemain du jour où de Plas traça ces lignes indignées, la paix de Prague était signée entre la Prusse et l'Autriche. La Confédération germanique se trouva dissoute et remplacée par une organisation nouvelle qui donnait à Frédéric-Guillaume un territoire de 352,000 kilomètres carrés et une population de 23 millions et demi de sujets. Ce fut le 3 octobre que la Vénétie, d'abord cédée par une pure fiction à Napoléon III, passa définitivement sous la souveraineté de Victor-Emmanuel : le Piémont de Cavour avait réalisé le rêve du patriote Manin.
II li
Mais la Vénétie rendue à l'Italie, la question de Rome, d'où dépendait l'unité italienne, restait encore à résoudre. « De grands événements se préparent, écrit François; je dois être prêt à occuper le poste qu'on m'assignera, sans désirer autre chose que combattre pour la justice et honorer la qualité de chrétien. )> Ayant acquis la certitude qu'on ne songerait pas de sitôt à employer sa bonne volonté, l'idée lui vint de se rendre à Rome avant l'exécution de la Convention du 15 septembre. « Rome, disait-il, va probablement être abandonnée par toutes les familles riches, pour éviter les dangers de l'occupation piémontaise ; il faut que ceux qui n'ont que leur vie à exposer, les remplacent. S'il y a des dangers à courir, il faut les braver avec confiance en Dieu, et faire acte de présence et de disponibilité auprès du Père commun des fidèles. D'ailleurs, ajoutait-il, j'ai l'intention d'embrasser la vie religieuse, et j'espère trouver à Rome la solution de mes hésitations sur ce sujet. «
Parmi les personnes à qui François fit part de son projet de voyage, plusieurs trouvèrent que c'était folie d'aller à Rome où l'on n'empêcherait pas la Révolution de pénétrer ; mais il ne put résister à la voix de sa conscience et résolut de partir pour attendre les événements. « Je m'en vais, écrit-il le 19 octobre^ sans dessein arrêté. Je lâcherai, arrivé à Rome, de m'y conduire comme un bon catholique, dévoué de corps et d'âme à la papauté et au triomphe de l'Église. Si, comme il est à craindre, on doit faire violence au Souverain Pontife, il est bon qu'un grand nombre de catholiques soient là pour lui servir de rempart : Eamus et nos, et moriamur cum eo. w
•Monseigneur Cousseau était absent quand de Plas se présenta au palais épiscopal pour prendre congé de Sa CTrandeur, mais il s'empressa d'écrire à son diocé-
sain pour l'encourager dans sa résolution. « Combien je regrette, lui dit-il, de m'être trouvé absent d'Augoulême, lors de votre passage. J'approuve et bénis de tout cœur votre voyage entrepris dans de tels sentiments, dans de pareilles circonstances. Je vous fais mon lieutenant pour mettre aux pieds du Saint-Père tout le diocèse avec son évêque. »
Parti de Paris le 28 octobre, François arriva à Rome dans la nuit du 3 novembre, après avoir visité sur sa route Bâle, Lucerne, Altorf, Milan, Ancône, Lorette et Foligno. « Gloire à Dieu, s'écrie-t-il ! Toutes les difficultés que mon imagination avaient rêvées ou que mes amis m'avaient fait craindre, ont été facilement levées. Me voilà à Rome, sans accident ; il n'y a plus qu'à louer et à remercier Dieu de tout cœur. » Le lendemain, c'était la fête de saint Charles Borromée, et Pie IX devait, selon l'usage, se rendre en grand gala à l'église du Corso, dédiée au saint cardinal archevêque de Milan. Dés neuf heures du malin, de Plas stationnait sur la place avec une foule nombreuse, avide de recevoir la bénédiction de Sa Sainteté. « Quelle source de profonde émotion, écrit-il en recueillant ses impressions de la journée, que la présence d'un souverain pacifique qui passe sa vie à appeler la bénédiction du Ciel sur ses sujets volontaires, et à implorer miséricorde pour ceux qui le .maudissent et veulent le détrôner ! »
Nous ne suivrons pas le pieux pèlerin dans ses visites aux monuments de Rome, et dans ses promenades à travers la ville. Son voyage avait un autre but que la vue des chefs-d'œuvre de l'art ou le spectacle des beaux sites de la nature : il se proposait surtout d'en revenir meilleur. « Je suis venu à Rome une première fois, dit-il, pour prier au tombeau des saints Apôtres et offrir mon filial hommage au Saint-Père ; j'y reviens
aujourd'hui animé des mêmes sentiments, pour augmenter le nombre de ceux qui voudraient faire preuve de dévouement. Mais ce qui m'a suggéré cette pensée, c'est le désir de m'avancer vers la perfection, et c'est à cela que devront tendre toutes mes actions. Donc, ne pas m'inquiéter du grand nombre de travaux d'art que je ne vois qu'en courant, ou que je ne vois pas du tout ; mais n'avoir qu'une pensée : tirer de Rome chrétienne tout le parti qui convient à un chrétien. »
Un des premiers actes du commandant de Plas, en arrivant à Rome, avait été de demander une audience du Souverain Pontife; elle lui fut accordée pour le 13 novembre par l'intermédiaire de Mgr de Mérode. Ce n'est pas sans quelque trouble qu'il se rendit au Vatican, se demandant ce que lui, simple fidèle, pourrait témoigner au chef de la catholicité : « Que puis-je dire au Saint-Pére, si ce n'est que je veux vivre et mourir en fils dévoué de sa sainte cause qui est celle de Jésus-Christ? » L'audience eut lieu dans la matinée, et, de retour à la Minerve, il s'empressa de confier à son Journal les douces impressions de cette touchante entrevue. «J'ai fait, en entrant, écrit-il, mes trois génuflexions, et j'ai baisé l'anneau du Saint-Père, qui m'a parlé à peu près en ces termes : « Vous êtes )) venu à Rome pour prier au tombeau des Apôtres et » recevoir la bénédiction du chef de l'Église, quelle )) que soit son indignité. — Très Saint-Père, ai-je ré- » pondu, je suis venu surtout pour augmenter à Rome )) le nombre des catholiques dévoués à votre personne. » Beaucoup de mes amis auraient fait comme moi, si » d'impérieuses obligations ne les retenaient en » France. » Alors il m'a béni ainsi que ma famille et mes amis, et il m'a parlé de plusieurs officiers de marine qu'il avait connus. « Les temps sont bien mau- » vais ! )) s'est-il écrié avec un soupir ; mais en ajoutant
qu'il ne perdrait « ni courage, ni confiance, malgré les » moyens moraux que l'Italie se propose d'employer )) après le départ des Français. «
Rome, vers la fin de 1866, était remplie de Français avec lesquels de Plas s'empressa de se mettre en rapports. Il trouva au Gesù le P. de Villefort, dont la complaisance était proverbiale et auquel il parla longuement de ses idées de vocation ; c'est sous sa conduite qu'accompagné de plusieurs capitaines de la garnison, il visita avec beaucoup de dévotion la chambre de saint Ignace, et celle de saint Louis de Gonzague et de Berchmans au Collège romain. A la conférence de Saint-Vincent de Paul qui se réunissait à Saint-Louis, il rencontra les petits-fîls de Joseph de Maistre qui servaient dans l'état-major de l'armée pontificale, et avec lesquels il visita plusieurs fois, comme en France, les familles pauvres recommandées à leurs soins charitables. Chez madame la vicomtesse Jurien, qu'il avait vue à Rochefort en 1835, il fit connaissance avec le commandant de Charette dont il admirait l'air martial et résolu, et avec plusieurs zouaves pontificaux qui n'aspiraient qu'à sacrifier leur vie pour le Pape. « Que ces jeunes gens sont heureux, s'écriait-il, de trouver, loin de leur patrie, une dame distinguée par sa position sociale et ses sentiments chrétiens qui soutienne leur courage et leur donne mille preuves d'intérêt ! Les saintes femmes, ajoutait-il, depuis Madeleine et Véronique attachées au pas du Sauveur, n'ont jamais fait défaut aux grandes et nobles causes. » Et il citait l'exemple d'une dame âgée qui, depuis dix mois, était venue s'établir à Rome : « Je suis vieille, disait-elle, et peu utile; mais je reste là, pour agir au besoin à l'égard du Saint-Père, commue les saintes femmes qui accompagnaient Notre-Seigneur. » Cette foi naïve l'impressionnait vivement, et il se répétait à lui-même :
« Puissé-je agir dans le même esprit, n'attachant aucune importance à ma personne, mais me réjouissant d'être là au moment où de graves événements se préparent ! »
Les dernières troupes françaises, en exécution de la Convention du 15 septembre, se préparaient à quitter Rome, et l'on pouvait craindre de graves désordres suscités par le parti révolutionnaire. « Je viens, écrit-il le 22 novembre, d'apprendre chez la vicomtesse Jurien à quelles indignités on doit s'attendre de la part du gouvernement français. Tout ce qu'on dit est à peine croyable ; mais, hélas ! les faits parlent assez d'euxmêmes. On a, par des paroles trompeuses, endormi l'opinion publique, pendant qu'on ourdissait en secret une trame odieuse contre le chef auguste de notre sainte religion. Dieu daigne donner à ceux qui servent le Saint-Pére le courage de mourir au pied de son trône ! Mais ce sera une honte pour le gouvernement qui le laissera faire. »
En qualité d'officier de marine, de Fias ne put refuser les invitations qui lui furent adressées par les autorités militaires françaises. Aussi le trouvons-nous assistant le 30 novembre à une soirée du général de Polhès, et, quelques jours après, à un dîner chez le colonel Le Tourneur, frère d'un lieutenant de vaisseau. « Je n'ai accepté ces invitations, écrit-il, que par convenance, heureux de causer quelques instants avec des officiers bien élevés... Il paraît, ajoule-t-il, que la position de nos officiers était ici peu agréable vis-à-vis des Romains des divers partis. Ni les cléricaux, ni les libéraux, ni les révolutionnaires ne les voyaient avec plaisir; personne ne leur faisait d'avances, et ils devaient vivre entre eux. »
François ne comptait pas d'abord resterplus d'un mois à Rome; mais, vu la gravité des circonstances, il de-
manda et obtint l'autorisation de prolonger son séjour jusqu'à la fin de l'année. « J'ai parlé au P. Rubillon, écrit-il le 5 décembre, de rester ici après le départ des troupes françaises, afin d'agir, bien que sous les drapeaux, en faveur du Saint-Père, si l'occasion s'en présente. — « Mais, m'a-t-il fait observer, vous vous expo- » serez à perdre votre place. — Je n'en éprouverais » nulle peine, ai-je répondu, le témoignage de ma » conscience me paraissant avoir plus de poids que » l'approbation civile en cette circonstance. » — Je n'aime point à faire parade de mes sentiments, et je préfère atteindre mon but sans bruit et sans éclat; j'ai cru devoir parler ainsi à un homme de sens, pour qu'il pût me donner un bon avis. »
Le 7 décembre, veille de la fête de l'Immaculée-Conception, Pie IX, en souvenir de la proclamation du dogme, se rendit à Féglise des Saints-Apôtres, où il fut acclamé par une foule enthousiaste. « J'ai été ému jusqu'aux larmes, écrit de Plas, témoin de cet éclatant triomphe, en entendant les Ewioa qui ont accueilli Sa Sainteté à l'arrivée et au départ; mais, ayant déjà pénétré dans Féglise, je n'ai pas osé, par respect pour le saint lieu, mêler ma voix à ces cris de joie et de bonheur. Après le chant des Litanies de la très Sainte Vierge, le Pape a lui-même entonné le Te Deum d'une voix forte et sonore, qui retentissait jusqu'au dehors. »
Sur la place, un bataillon d'infanterie française formait la haie avec un bataillon de chasseurs romains ; c'était la dernière fois que nos troupes faisaient cortège au Souverain Pontife. Le 10 décembre, deux bataillons de zouaves entrèrent à Rome par la porte de Saint-Jean de Latran, et le lendemain, Farmée française quitta son poste d'honneur, livrant le Pape, presque sans défense, à tous les attentats de la Révolution. François avait regardé comme un devoir d'aller, avec
une foule immense, surlaplace de Saint-Jean de Latran, à la rencontre des zouaves pontificaux, pour les encourager de ses acclamations. « J'ai été heureux, écrit-il, de voir cette généreuse jeunesse marclier fièrement, sac et marmite au dos, prête à affronter tous les dangers pour assurer le repos de la ville sainte. — J'ai appris sur ces jeunes gens, ajoute-t-il le 14 décembre, des faits qui sont de nature à donner de l'humilité à bien des personnes qui se croient quelque charité et quelque dévouement. Il me paraît impossible que le niveau moral et religieux ne se maintienne pas très haut dans une réunion d'hommes où on rencontre des actes héroïques de vrais Saints. Tant que mon pays produira des missionnaires, des sœurs de charité, de saints religieux au caractère chevaleresque, je ne désespérerai pas de ses destinées. »
Grâce à l'énergique attitude des soldats pontificaux, l'ordre ne fut pas troublé dans les rues de Rome. « Je crois, écrit de Plas le 17 décembre, que nous devons considérer comme une faveur ces jours paisibles qui viennent de s'écouler depuis le départ des troupes françaises. Sans doute la tranquillité n'existe qu'à la surface, et le Saint-Père n'est pas débarrassé de ses angoisses; mais tout retard dans le désordre est un bienfait de Dieu, dont nous ne saurions être trop reconnaissants. ))
Le temps de sa permission étant sur le point d'expirer, François ne voulut pas quitter Rome sans faire un retour sur lui-même et examiner dans la solitude quelle était sur son avenir la très sainte volonté de Dieu. D'après l'avis du P. Rubillon, il se rendit à la maison de Saint-Eusèbe pour y suivre, sous la direction du P. Pellico, frère de Sylvio, une retraite qui lui servirait en môme temps de préparation à la grande fête de Noël.
« J'ai cinquante-sept ans passés, écrit-il dans sa solitude; depuis dix-huit ans, je n'ai pas, que je sache, manqué la messe une seule fois, même sur semaine, quand il ne s'est pas rencontré d'impossibilité. J'ose, depuis la fin de 1848, approcher chaque jour de la sainte Table, quand c'est possible. Eh bien, malgré ces efforts, malgré cette bonne volonté apparente, je me sens faible, très faible; je dirais même découragé, si l'espérance n'était pas une vertu obhgatoire. Je fais quelques prières, mais je vis plus en philosophe qu'en chrétien ; je ne sens en moi aucun ressort, aucune activité d'esprit, aucune disposition au sacrifice. Je rêve l'état ecclésiastique, mais sans sortir de la douce vie que je mène. Mon Dieu, ayez pitié de ma misère et de ma faiblesse! Je veux aller au ciel par la voie que vous nous avez montrée et qu'ont suivie les martyrs et les Saints ; mais je ne me sens ni la force ni le courage nécessaires pour la suivre, si vous ne me venez en aide. Je n'ai plus de raison d'être, à moins que vous ne me donniez par votre grâce une vie nouvelle. »
Cet humble résumé d'une vie déjà toute à Dieu, nous dit assez quelles étaient au milieu du monde les pensées habituelles de cette âme d'élite, qui aspirait à la plus haute perfection. Ce n'était pas toutefois sans le mérite de la lutte, et souvent d'une lutte violente contre lui-môme. « Gardez-vous bien de murmurer contre la Providence, lui dit son directeur, auquel il exposait ses hésitations et ses craintes ; vous reconnaîtrez un jour qu'il ne vous est rien arrivé qui n'ait été très utile pour votre salut ; omnia iivopter electos. — Vivez dans le monde, lui dit-il une autre fois, en vous approchant le plus possible de la vie sacerdotale ; c'est la meilleure manière de vous préparer à recevoir les Ordres, s'il plaît à Dieu de vous lier à lui d'une manière plus étroite par les vœux de religion. » Il sortit
des saints Exercices ranimé dans la ferveur, tranquille sur le passé, et bien décidé à attendre le temps de sa retraite pour se consacrer plus complètement à Dieu. De retour en France, de Plas, après quelques jours passés au milieu de ses frères et soeurs, se rendit à Paris, non pour demander un emploi, mais seulement pour se mettre à la disposition du ministre. Encore n'agissait-il ainsi que par un sentiment de devoir, ne voulant pas gaspiller au sein de Toisiveté les deux années qui lui restaient à servir dans la marine. « Je ne dois pas me plaindre, disait-il, de n'être pas compté parmi la société. Dès lors qu'on fait ce qu'on peut pour arriver à faire ce qu'on doit, le bon Dieu trouve que nous avons fait suffisamment; et, là où le bon Dieu est content, nous n'avons pas à désirer autre chose. D'ailleurs, je ne me sens plus aucun goût pour la navigation; mon rôle est donc de m'effacer le plus possible, heureux d'exercer dans les ports quelques-unes de ces fonctions qui ne demandent que de la droiture et une certaine autorité. Nous marchons à grands pas vers la tombe. Qu'importe que notre pierre funéraire porte le titre de contre-amiral ou de capitaine devaisseau ? Il suffît qu'elle recouvre un homme ayant désiré toute sa vie suivre la volonté de Dieu et pratiquer sa loi. Hélas ! quand je dis toute sa vie, je ne puis parler que de l'époque de ma conversion. »
Ce qu'il vit, ce qu'il entendit durant son séjour à Paris, lui sembla peu de nature à modifier son opinion. Sans doute il était prêt à affronter tous les périls; mais il redoutait certaines situations trop délicates pour sa conscience de chrétien. « Heureux, s'écrie-t-il le 9 mars, celui qui marche en la présence de Dieu et qui ne se laisse pas effrayer par de sinistres présages ! Je ne vois ici que des gens humiliés de la politique du gouvernement ; je n'entends que des plaintes sur la tendance
des masses à la révolte. Où allons-nous? se demandet-on avec inquiétude. Il est certain que les apparences ne sont pas belles et que tout annonce un bouleversement effroyable à Tintérieur et une guerre formidable à l'extérieur. Que faire ? Espérons que Dieu déchirera la nue qui menace de crever sur nos têtes ; redoublons d'efforts pour le bien ; rassurons les esprits autour de nous, au lieu d'ajouter notre inquiétude et nos craintes à celles d'autrui. Le pouvoir, tant qu'il existe, est une protection; il ne faut pas l'amoindrir ; il ne faut pas le déprécier outre mesure. On prie beaucoup en France ; la prière est une arme puissante pour détourner le mal. »
C'est à la prière que François eut recours, se préparant par une neuvaine à la fête de saint Joseph, afin d'obtenir de mieux connaître la volonté de Dieu. Or, dés le premier jour de la neuvaine, le chef d'état-major du ministre lui fit offrir la place de major de la Flotte à Rochefort, qu'il accepta après avoir consulté le P. Clerc, professeur à l'école Sainte-Geneviève. « Puisséje n'avoir qu'un but, s'écria-t-il, servir utilement jusqu'à la fin de ma carrière là où le bon Dieu me veut! » Avant de se rendre à Rochefort, il voulut aller à Brest pour y recevoir les bons avis du Père Le Sauce, son directeur, et il écrivit en gros caractères ces paroles qui devaient être pour lui une lumière dans ses fonctions nouvelles : « Soyez toute confiance envers Dieu, qui est toute bonté envers vous. Quant à vos pratiques de piété, ne les employez que par complément de vos devoirs d'état; et si les circonstances vous obligent à les réduire, n'en ayez nul souci. »
De Plas arriva le premier avril à Rochefort, où le préfet maritime et le major général lui firent bon accueil, et il revit avec plaisir plusieurs de ses camarades d'école, entre autres M. Jure, l'inspecleur en
chef. Dès le lendemain de son arrivée, il reçut les officiers placés immédiatement sous ses ordres, et se rendit compte des occupations qui l'attendaient. « Je vois, dit-il, que je n'aurai rien ou presque rien à faire ; c'est le cas de redoubler de zèle et d'accomplir, selon le conseil de saint François de Sales, d'une manière excellente les petites choses. « Pour mieux remplir ses devoirs d'état, il cessa pendant quelque temps la récitation du petit Office de la Sainte Vierge, et ne la reprit que lorsqu'il se trouva parfaitement au courant de sa position. « Il m'a semblé, écrit-il, difficile de continuer cette pieuse pratique sans nuire à mes obligations essentielles; mais j'espère, avec la grâce de Dieu, la reprendre en temps opportun. » Pour faire face à tout, il commença, dès le 5 avril, à se lever à quatre heures et demie et à se coucher à dix heures. « Je compte bien pouvoir continuer, écrit-il encore, car il est important que mes exercices de piété soient accomplis avant l'heure à laquelle on pourrait réclamer mon temps. »
Cette fonction de major de la Flotte était moins pénible à Rochefort que dans aucun autre port. « Ma position est bonne, dit-il, très bonne. J'aurais tort d'élever devant Dieu la moindre plainte, et de jouer devant les hommes un rôle résigné plutôt que satisfait. » Sans doute son poste ne l'èlevait pas beaucoup, mais il ne l'abaissait pas non plus, et il remerciait saint Joseph de le lui avoir choisi, comme ce qui lui convenait le mieux, avouant qu'il n'avait jamais éprouvé autant de contentement. « Mon Dieu, s'écriet-il, accordez-moi la grâce de remplir ma tâche avec application, avec zèle, sans désirer d'autre récompense que celle que vous donnez à ceux qui vous cherchent en esprit et en vérité. »
François avait l'habitude de se rendre à l'église
Saint-Louis, de bon matin, pour faire le Chemin de la Croix et entendre la messe. Dès le premier jour il y avait rencontré un prêtre à figure vénérable, qui lui aussi avait coutume d'être à l'église avant six heures, et de réciter l'office à genoux devant le Saint-Sacrement. C'était le bon curé de la paroisse, M. l'abbé Remy Roui, que tout le monde vénérait comme un Saint. D'après le conseil de son ami Escande, le nouveau major de la Fotte le choisit comme confesseur et n'eut qu'à s'applaudir de s'être placé sous sa douce et forte direction. C'était un homme de Dieu, à la foi vive et enthousiaste, à la piété tendre et profonde. Quand il passait à travers les rues d'un pas lent, le sourire aux lèvres, salué par tous, grands et petits, riches et pauvres, on aurait dit le Bon Pasteur allant à la recherche de la brebis égarée. On le rencontrait au chevet des malades, à la mansarde des pauvres, au salon des riches, partout où il y avait une consolation à porter, une aumône à donner, une plaie à guérir. A la suite de leur première entrevue, François résumait en un mot, qui pour lui disait tout, la bonne impression qu'il avait reçue. « Il m'a répété à peu près comme le P. Le Sauce : « Soyez toute confiance envers Dieu qui est » toute bonté. »
De Plas remplissait depuis quatre mois les fonctions de major delà Flotte, lorsqu'on annonça la prochaine visite du ministre de la marine, qui'était alors l'amiral Rigault de Genouilly. « On dit, écrit-il le 6 août à sa sœur Élisa, que -notre ministre viendra à Rochefort; ce qui met le préfet maritime dans une grande perplexité. Comme je n'ai rien à demander, cela ne me préoccupe guère. » Le ministre arriva le 19 août au soir : on avait illuminé en son honneur l'Hôtel de ville, la préfecture maritime et la rue des Fonderies par laquelle il devaitpasser. « Cet enthousiasme, observait
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le major, est un peu intéressé; on compte beaucoup sur lui pour favoriser le port de Rochefort. » Les présentations officielles eurent lieu le lendemain à midi, et, le soir, un grand dîner réunit les officiers supérieurs à la préfecture. « Notre ministre, écrit de Plas le lendemain, a l'air d'un homme d'autorité et inspire vraiment du respect. J'envie à quelques égards son urbanité; il a trouvé moyen d'adresser la parole à presque tous les convives, de manière à les renvoyer contents de lui. »
L'amiral Rigault de Genouilly était un enfant de Rochefort; il se retrouvait avec plaisir dans sa ville natale, et la satisfaction qu'il témoigna en plusieurs occasions, contribua à le rendre très populaire durant tout le temps de sa visite. « Il a gagné notre bon curé, écrit François, en lui promettant de l'argent pour ses pauvres; promesse qu'il tiendra certainement. A l'église Saint-Louis, il demanda à voir le registre où est inscrit son acte de baptême, et parla avec vénération de ses parents dont il regarda longtemps la signature. Dans la visite qu'il a faite au bâtiment central de la Réserve, j'ai pu lui présenter deux vieux serviteurs pour lesquels j'ai demandé des récompenses : la croix de la légion d'honneur pour un maître mécanicien, et la médaille militaire pour un infirmier; il m'a autorisé à lui remettre une note en leur faveur. Nous Tavons ensuite accompagné à l'arsenal qu'il a visité en détail, questionnant comme un homme qui sait et qui veut savoir davantage. J'ai pu reconnaître une fois de plus la vérité de ce proverbe : « Il n'est pour voir que » l'œil du maître. »
Une partie de l'escadre cuirassée était alors sur rade de l'île d'Aix. Le ministre s'y rendit avec le préfet et les chefs de service du port pour assister à un tir de canon. De Plas revit avec plaisir le commandant de
l'escadre et un ancien aide de camp de l'amiral Bouët- Willaumez, le capitaine de frégate Courbet, alors chef d'état-major de l'amiral de Dompierre d'Hornoy, « C'est un galant homme et un cœur droit, écrit François en parlant de ce dernier qu'il estimait beaucoup. 11 poursuit sa carrière avec ardeur, et l'on comprend son ambition, car il est fort capable et a de très bons services. »
Le dimanche, 25 août, le ministre, après avoir assisté à la messe en redingote et épaulettes, se dirigea, accompagné d'un brillant état-major, vers le stationnaire prêt à partir. « Aux paroles de remerciement qui lui furent adressées, raconte le major, il répondit quelques mots d'adieu bien sentis, comme un homme satisfait de l'accueil qu'il avait reçu. Son départ fut salué des cris de Vive le ministre ! et de quelques cris de Vive l'Empereur ! »
Tout occupé de ses devoirs d'état et du soin de sa perfection, de Plas se mêlait le moins possible de politique ; il ne pouvait empêcher qu'un écho des bruits du dehors ne retentît jusque dans sa solitude. « En même temps que les Etats-Unis, écrit-il le 18 avril, nous renvoient du Mexique presque sous le coup de la menace, la guerre est sur le point d'éclater à la frontière d'Allemagne. Que la France est humiliée ! mais sa situation, en s'amoindrissant à l'extérieur, devient inquiétante à l'intérieur. Il y a désordre dans les esprits des classes dirigeantes et corruption profonde au cœur des masses. Les étudiants en médecine exigent de leurs professeurs que l'enseignement soit matérialiste ; les sociétés secrètes sont nombreuses et les grèves d'ouvriers se multiplient; le flot révolutionnaire monte sans cesse et l'Exposition universelle sera un nouvel appât au luxe et à la jouissance. Nous sommes à une époque où il faut se tenir prêt à monter sur
la brèche ou sur l'échafaud, à mourir pour la vérité ou pour la patrie. »
Ses prévisions ne l'avaient pas trompé. Quelques mois plus tard, l'infortuné Maximilien, indignement abandonné par Napoléon III, son allié et son protecteur, tombait sous les balles juaristes dans les fossés de Queretaro ; et M. de Bismark lançait une insolente circulaire qui fut regardée par toute la presse comme un défi jeté à la face de la France. « Je voudrais beaucoup, s'écrie de Plas, respecter et aimer le gouvernement de mon pays; mais quand je vois les fautes qu'il a commises, et qu'il commet sans cesse, fautes que ses adhérents, loin de les blâmer, proclament hautement des actes raisonnables dont la France doit être fière, il m'est impossible de ne point éprouver de honte, en pensant à quelles mains est confié l'honneur du pays. Voilà le résultat du suffrage universel ! Voilà la mesure de ce que peut une nation pourtant intelligente, lorsque Dieu laisse ceux qui détiennent le pouvoir aller à la dérive de leurs caprices, ou suivre les calculs imprudents de leurs convoitises ! Les choses en sont venues à ce point que l'autorité, qui ne devrait avoir que des encouragements pour les gens de bien et de justes sévérités pour les méchants, cherche à tenir la balance égale entre les uns et les autres et semble être même plus favorable aux mauvais qu'aux bons. Il ne me paraît pas douteux que la France ne subisse une grande et cruelle épreuve ; après avoir humilié la Russie et l'Autriche, elle sera humiliée à son tour. Mais loin de nous laisser décourager par le sombre aspect de l'horizon politique, ranimons notre confiance en Dieu ; laissons passer la justice et comptons sur la miséricorde. :»
On le voit par cette citation, l'humble major de la Flotte à Rochefort, en visitant les bâtiments de la Ré-
serve et en surveillant les essais des navires à la mer, jugeait mieux la situation présente et future de la France, que tous ces hommes d'État qui s'imaginaient jouer un rôle important et tenir en main les destinées de l'Europe.
h' Univers, supprimé depuis sept ans, sans imputation d'aucun délit, mais par mesure purement politique, venait de reparaître, inscrivant en tête de ses colonnes un magistral article de Louis Veuillot. « Il n'y a pas d'autre base de la civilisation que l'Évangile, disait l'éminent rédacteur, pas d'autre architecte suprême de l'ordre social que le vicaire de Jésus-Christ... Le monde, après l'écroulement de la barbarie païenne, qui était l'esclavage, n'a pu se constituer dans la liberté que lorsqu'il eut généralement acquiescé à cette parole d'un Père de l'Église : « Le Christ est la solution » de toutes les difficultés. » h' Univers ressuscitait au moment opportun pour lutter contre les doctrines révolutionnaires qui, profitant des réformes libérales accordées par l'Empereur, essayaient de saper en France et en Italie la base de toute autorité divine et humaine. De Plas salua avec enthousiasme la réapparition d'un journal dont le programme était si conforme à ses propres vues. « Ilparaît, écrit-il, que Louis Veuillot ose dire dans le nouvel Univers que la sagesse du Saint-Pére arrangerait mieux les affaires embrouillées de l'Europe que le knout de la P^ussie ou le sabre de M. de Bismark. Je n'ai pas encore lu l'article, mais on ne saurait, il me semble, faire d'une manière plus juste la critique de notre politique aventureuse. »
L'Exposition universelle, ouverte le 1*'" avril et destinée à devenir l'apothéose de l'Empire par l'afQuence des Souverains étrangers qui visitèrent Paris à cette époque, fut tristement signalée le 6 juin par l'attentat de Berezowski contre le tzar au bois de Boulogne. A
cette occasion, des adresses furent envoyées de tous côtés à l'Empereur qui, lui aussi, avait heureusement échappé aux halles de l'assassin. Les officiers de marine durent, par ordre, joindre leurs félicitations à celles de tous les fonctionnaires du gouvernement. (( Je viens de passer un mauvais quart d'heure, écrit François le 9 juin. Le ministre de la marine, non satisfait des sentiments exprimés par le préfet maritime, l'a invité à rédiger une adresse au nom des chefs de service et des officiers placés sous leurs ordres. Cette adresse, qui nous a été communiquée par le major général à raison d'une indisposition du préfet, n'a pas soulevé d'ohjection ; et hien que je n'aime pas les assurances de dévouement, je n'ai présenté aucune observation, dans la crainte de faire du scandale. Dieu daigne m'inspirer ce qu'il y a de mieux en ces occurrences! »
11 n'y avait dans cet acte rien qui répugnât à la conscience du chrétien ; mais la droiture de ses sentiments naturels était alarmée de ces protestations de dévouement à la dynastie de Napoléon III. « Je sers de mon mieux, ajoute-t-il, un gouvernement que je ne peux pas aimer, ayant à sa tète des utopistes, des ennemis de la papauté et, par suite, du catholicisme. Je ne fais pas d'opposition, parce que toute critique de l'autorité me parait mauvaise ; mais je regrette de laisser exprimer en mon nom des sentiments qui ne sont pas les miens, et que je ne pourrais avoir que si le chef de l'État était franchement catholique et bon Français. »
En ce moment tous les regards se tournaient vers Rome où le Souverain Pontife venait de convoquer les Bvêques du monde catholique pour célébrer solennellement le dix-huitième centenaire du martyre de saint Pierre et de saint Paul. « Aujourd'hui, écrit de Plas le 29 juin, grande fête à Rome. Plus de quatre cents évèques sont accourus de toutes les parties du monde,
à la voix de Pie IX, pour protester contre la violation du pouvoir temporel du Saint-Siège et affirmer sa nécessité dans les circonstances présentes. Et ici, dans un pays chrétien, ce glorieux anniversaire des saints Apôtres, qui sont comme les colonnes de la religion, passe presque inaperçu ! » Cette solennité pacifique fui considérée par les sectaires comme un véritable défi ; ils saisirent cette occasion pour provoquer un mouvement révolutionnaire qui supprimât brusquement le dernier reste du pouvoir temporel.
Dès le mois de juillet, Garibaldi réunit à Sienne des volontaires destinés à envahir le territoire pontifical ; mais un tel acte, aux termes de la Convention du 15 septembre 1864, devait amener l'intervention armée de la France. Sur l'ordre de M. Ratazzi, qui craignait un conflit avec Napoléon III, Garibaldi fut donc arrêté, interné momentanément dans la citadelle, puis renvoyé à l'ile de Caprera, sa résidence habituelle. François, à la nouvelle d'une prise d'armes contre Rome, sentit se réveiller tous ses désirs de dévouement au Saint-Siège. « Pourquoi, se dit-il à lui-même, ne prendrais-je pas ma retraite, et n'irais-je pas en Italie au-devant des événements qui se préparent contre la ville, tète et cœur du catholicisme ? » Mais le sentiment de sou impuissance le portait à se demander si cette pensée n'était pas une tentation plutôt qu'une inspiration. « Que pourrais-je faire, à cinquante-huit ans, usé par la mer, dépourvu de forces physiques et de toutes les qualités qui donnent quelque valeur à un aventurier ? » En attendant que les circonstances l'éclairassent davantage sur la volonté de Dieu, il continua de se livrer à ses devoirs d'état avec tout le soin dont il était capable.
Cependant, au mépris de la Convention du 15 septembre par laquelle il s'était engagé à ne pas attaquer
le territoire du Saint-Père, et à empêcher, même par la force, toute attaque venant de l'intérieur, le gouvernement italien laissa les bandes révolutionnaires s'organiser dans le royaume et s'approcher des États de rÉglise. Garibaldi, trompant la surveillance de laflotte qui cernait Caprera, aborda dans un canot à la côte de Toscane, rejoignit ses bandes à travers les lignes de l'armée, et le 23 octobre, franchit à leur tête la frontière pontificale aux cris de : « Rome ou la mort ! » Les premiers combats ne furent que des escarmouches contre des villages sans défense ; les Garibaldiens, à la seule vue des soldats du pape, s'empressèrent de déguerpir. Mais bientôt, ne réussissant pas à fatiguer les pontificaux, ils se formèrent en troupes plus compactes pour attaquer les places fortifiées de Bagnorea, Monte- Libretti et Nerola, qui devaient leur servir de point de ralliement. «L'Église est fort affligée en ce moment, écrit de Plas le 19 octobre ; les bandes de Garibaldi, renforcées de troupes piémontaises, envahissent le territoire pontifical ; les zouaves combattent comme des lions, mais le nombre doit finir par triompher, si Dieu ne leur vient en aide. C'est donc le cas de faire appel à la miséricorde de Dieu et de lui crier: Salvanos perimus ! «
Les échecs répétés des bandes garibaldiennes ne découragèrent pas le comité révolutionnaire, qui essaya de provoquer une insurrection à l'intérieur de Rome. Des mines furent pratiquées sous les casernes et sous un grand nombre de palais; l'une d'elles fît même sauter une partie de la caserne Seristori, dans le Borgo. Le Piémont n'attendait que le moment favorable pour s'emparer de la Ville éternelle, mais il hésitait, sachant bien que, s'il marchait sur Rome, il trouverait de nouveau la France sur son chemin.
Les volontaires de la Légion d'Antibes rivalisaient
d'ardeur avec les zouaves et les autres troupes pontificales. A la tête d'un des bataillons se trouvait un ami de François, M. Cirlot, vaillant soldat et fervent chrétien, qui venait d'être nommé officier supérieur au début de la guerre. C'est à l'une de ses lettres au major de la Flotte, à Rochefort, que nous emprunterons le récit des glorieux combats de la petite armée du pape. « Mon cher commandant, lui écrit-il, je suis bien en retard avec vous, ayant mis plus d'un mois pour répondre à votre affectueuse lettre. S'il y a de ma faute, c'est aussi un peu celle des événements qui viennent de se succéder avec une si grande rapidité.
» Merci de vos félicitations, mon cher commandant. Si la position d'ofEcier supérieur est agréable et commode dans les circonstances ordinaires, je vous avoue qu'il en est tout autrement au milieu des événements que nous venons de traverser, quand il s'agit d'une cause aussi sainte que celle que nous défendons, quand on considère surtout l'exiguïté des moyens dont on dispose et l'immense responsabilité qui pèse sur un chef de colonne. Car, ici, un chef de bataillon est presque toujours commandant en chef, ayant sous ses ordres infanterie, cavalerie et artillerie; le tout, sans doute, en bien petit nombre, mais la responsabilité n'en est pas moins entière. Aussi, je vous recommande avec instances de ne pas m'oublier dans vos ferventes prières, afin que le bon Dieu m'accorde l'intelligence, le zèle, Ténergie et le dévouement dont j'ai besoin pour remplir dignement les obligations de mon nouveau grade. »
De Plas avait surtout félicité son aaii de sa brillante conduite à Nerola. Le commandant Cirlot en prit occasion de lui donner, avec une simplicité charmante, quelques détails sur cette afi'aire et les principaux faits d'armes de la campagne. « Avant d'aller à Nerola,
dit-il, j'étais à Morite-Rotondo avec quatre compagnies de zouaves, un peloton de cavalerie et deux pièces d'artillerie que commandait ce brave et bien regretté de Quatrebarbes. Après avoir organisé la défense de la place, nous partîmes pour chasser les Garibaldiens de Monte-Libretti; mais ayant eu connaissance de notre arrivée, ils s'étaient réfugiés dans Nerola, que tout le monde disait imprenable. Partis de Monte-Libretti le lendemain à cinq heures, nous arrivâmes à onze heures et demi devant Nerola. La part réservée aux quatre compagnies de la Légion était des plus belles. J'attaquai le château où les Garibaldiens s'étaient retirés ; et, dans un quart d'heure, les premières positions furent enlevées avec un entrain, un élan admirable, aux cris de Vive Pie IX! Vive la France! Tous nos hommes s'étaient confessés et la plus grande partie avait reçu la sainte communion à Monte-Rotondo : vous comprenez d'où leur venait leur brillant courage. Le lendemain, je laissai à Monte-Rotondo deux compagnies de la Légion, et le surlendemain je rentrai à Rome.
» Peu de temps après notre arrivée, quelques centaines de Garibaldiens, qui étaient parvenus à se glisser dans la ville, ont essayé d'y fomenter une émeute. Tous les soirs, à VAve Maria, on lançait des bombes sur les patrouilles, et le tapage durait jusqu'à minuit, puis tout rentrait dans Tordre jusqu'au lendemain soir; mais l'énergie avec laquelle on a agi, a empêché quelques centaines de Romains, peut-être, de se joindre aux révolutionnaires. »
Garibaldi, de son côté, de connivence avec le gouvernement italien, s'avançait avec des forces considérables contre Rome. Les détachements pontificaux reçurent ordre de se replier sur la ville, et l'on prépara la résistance. « Avec les faibles ressources dont on disposait, continue le commandant Cirlot dans la
lettre à son ami, on avait établi à Rome trois grands centres de défense : celui du Pincio, qui allait depuis la porte Pia jusqu'à la porte du Peuple, celui de Sainte-Marie-Majeure et celui du Janicule. Ce dernier était commandé par M. de Troussure, chef de bataillon des zouaves ; le colonel lanera, des carabiniers, commandait celui de Sainte-Marie-Majeure, et votre serviteur celui du Pincio. Je n'avais que huit cents hommes et six pièces d'artillerie pour défendre cette longue ligne; aussi vous avouerai-je que, pendant quatre ou cinq nuits, j'ai peu dormi. »
Retardé dans sa marche en avant par l'héroïque défense d'une compagnie de carabiniers et par les deux compagnies de la Légion laissées à Monte-Rotondo sous les ordres du capitaine Costes, Garibaldi ne put attaquer Rome avant l'arrivée des troupes françaises, qui accouraient au secours du Saint Siège. « Cher de Plas, écrit l'amiral de Gueydon à son ancien camarade d'école, ton mot de bon et affectueux souvenir m'a fait grand plaisir. Tu sais que notre amitié remonte loin, et elle durera jusqu'à la fin de nos jours. J'ai été heureux de pouvoir contribuer au salut de Rome. Je ne me suis pas arrêté devant la fureur des flots, et j'en ai été récompensé; car, à peine mouillé, la mer s'est calmée et mon débarquement s'est opéré merveilleusement. ))
L'amiral de Gueydon, nous l'avons vu, commandait en chef l'escadre de la Méditerranée, depuis le départ de l'amiral Bouët- Willaumez en 18G6. Or, en apprenant l'invasion des États pontificaux, qui était une violation formelle de la fameuse Convention du 15 septembre, le gouvernement de Napoléon III, poussé par les manifestations du sentiment catholique en France, avait résolu une seconde expédition de Rome. Une division, sous les ordres du général de Failly, avait été embar-
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quée à bord de la flotte qui attendait, de jour en jour, le signal du départ. Déjà plusieurs fois on avait appareillé, mais pour revenir toujours au mouillage, lorsque le 28 octobre l'escadre gagna définitivement le large. « On est étonné, écrit François le 7 novembre, alors qu'il ne connaissait pas encore le mot de Fénigme, quand on sait combien le gouvernement et ses conseillers aiment peu le pape et ses défenseurs, de voir une division française transportée presque magiquement à Rome, pour sauver Pie IX et sa petite armée. »
Que s'était-il donc pas passé d'extraordinaire ? Voici sur cet épisode une version inédite dont nous garantissons l'authenticité. Nous l'avons entendu raconter par le commandant de Plas, qui la tenait de la bouche même de l'amiral, son ami.
A mesure que Garibaldi s'avançait vers Rome, les regards anxieux des catholiques se tournaient vers la France, vers la flotte qui stationnait en rade deToulon, toujours prête à partir et ne partant jamais. Au signal souvent répété d'appareiller succédait presque immédiatement le signal de rester au mouillage. On se jouait évidemment de l'opinion publique, pour laisser aux Italiens le temps d'invoquer le fait accompli. Mais on avait compté sans la loyauté de l'amiral de Gueydon qui, ennuyé de tant d'ordres et de contre-ordres, résolut d'en finir avec toutes ces tergiversations, en prenant sur lui la responsabilité d'une décision irrévocable.
Le 28 octobre, au matin, il reçut un nouvel ordre de départ qui, comme les précédents, allait être sans doute suivi d'un nouveau contre-ordre. Voulant l'éviter à tout prix, il choisit un officier de confiance qu'il établit au banc de quart, lui recommandant d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût perdu de vue les sémaphores, et de ne tenir aucun compte des signaux. Comme l'es-
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cadre était depuis plusieurs jours sous vapeur, elle ne tarda pas à se mettre en marche, conduite au large par le vaisseau-amiral. A peine a-t-on franchi les premières passes que le matelot de veille vient avertir qu'un sémaphore attaque pour communication. « Bien, répond l'officier de quart, retournez à votre poste. » Un peu plus loin, nouvelle attaque d'un autre sémaphore; et le matelot de prévenir, selon son devoir; et l'officier de quart de répondre encore : « Bien, retournez à votre poste. » Croyant que leurs signaux n'ont pas été aperçus, les sémaphores renouvellent leurs attaques; mais l'officier répond invariablement au veilleur : « Retournez à votre poste. « Bientôt l'escadre se trouva hors de la portée des sémaphores, et l'amiral, craignant d'arriver trop tard, fit chauffer à toute vitesse vers les côtes d'Italie.
La brise, qui avait été très belle toute la journée, fraichit vers le soir; la mer moutonna, et l'on put craindre un gros temps pour la nuit. Cependant il fallait continuer de marcher, car on n'avait pas un moment à perdre. L'amiral laissa donc liberté de manœuvre à tous ses bâtiments, avec ordre de se retrouver le lendemain matin à Civita-Vecchia. Une tempête, comme on l'avait prévu, se déchaîna pendant la nuit-, mais pas un navire ne manqua au rendez-vous, et, comme l'écrivait M. de Gueydon au commandant de Plas, la mer se calma et le débarquement put s'opérer sans danger.
Alors surgit une nouvelle difficulté. Le général de Failly, qui commandait le corps expéditionnaire, avait un ordre de ne pas débarquer qu'il s'empressa de montrer à l'amiral. « Général, répondit celui-ci, je ne suis venu ici que pour transporter les troupes ; je remplirai la consigne jusqu'au bout. Vous avez l'ordre de ne pas débarquer! Eh bien, venez déjeuner avec moi; votre
présence sur le pont n'est pas nécessaire. » Le général, très embarrassé, dut faire contre mauvaise fortune bon cœur; le 30 octobre, les Français rentraient dans Rome, où ils furent accueillis comme des libérateurs.
« Les Français ont fini par arriver, écrit le commandant Cirlot à son ami de Plas. Relevés par eux le 1^'' novembre, nous sommes partis le 3, pour chasser de Monte-Rotondo les Garibaldiens que nous avons rencontrés à Montana. Vous connaissez les péripéties de cette bataille dont les résultats sont immenses; car, s'il est vrai que Garibaldi était venu se faire couper les bras et les jambes à Monte-Rotondo, il est vrai aussi qu'il est venu se faire casser la tête à Montana. Cinq compagnies de la Légion, que j'avais l'honneur de commander, ont pris à cette bataille une part bien glorieuse. Nous avons opéré sur la droite un mouvement tournant qui a empêché les Garibaldiens de se réfugier dans Monte-Rotondo. A quatre heures du soir, un bataillon et demi des troupes françaises est entré en ligne et a essayé les chassepots, qui ont produit un effet terrifiant sur les bandes en déroute.
» Les forces de l'armée pontificale ne dépassaient pas trois mille cinq cents hommes, et les Garibaldiens étaient plus de dix mille! Vous voyez, mon cher commandant, que le bon Dieu était avec nous à Montana, comme dans les autres rencontres où les pontificaux ont toujours été inférieurs en nombre. :»
François, en apprenant la victoire de Mentana,neput contenir les sentiments qui débordaient de son cœur ; il nous a laissé, dans son Journal privé, une vive expression de son bonheur. « Garibaldi, s'écrie-t-il, a été chassé des États pontificaux par la petite armée du Saint-Père, appuyée par les troupes françaises. Cet événement m'a causé une joie plus grande que je ne saurais dire. Il me semble que tous les catholiques ont
été vainqueurs avec la poignée d'hommes qui défend le Saint Siège. — Cette bataille de Mentana, ajoutet-il, me revient souvent à l'esprit, et me pénètre de reconnaissance envers Dieu et d'admiration pour l'armée pontificale. Elle a été appelée avec raison une bataille de Lépante à l'intérieur, une victoire contre les infidèles qui nous entourent, infidèles plus odieux que les Turcs, parce qu'ayant connu la vérité, ils lui ont préféré le mensonge. »
Mentana était un vrai succès pour les armes pontificales; mais la question romaine restait à l'état de problème non résolu. On le vit bien à l'ouverture des Chambres, lorsque l'Empereur, dans le discours du trône, après avoir parlé de la protection du Saint Siège, fit allusion à de nouvelles complications, et, tout en proclamant le maintien de la Convention du 15 septembre, laissa prévoir son remplacement par un nouvel acte international. De Plas, après avoir lu le discours dans ï Univers, ne put s'empêcher de manifester ses craintes pour l'avenir; il s'étonna surtout de n'y avoir pas vu paraître une seule fois le nom de Dieu, même sous celui plus discret de Providence.
Dès le début de la session, le Sénat s'occupa de la question romaine, et François s'empressa de lire les beaux discours du cardinal de Bonnechose et de M. le baron Dupin. Probablement qu'il écrivit à ce dernier pour le féliciter d'avoir si bien défendu la noble cause du Saint-Père, car il en reçut la lettre suivante, datée du 3 décembre : « Monsieur le Major, veuillez agréer tous mes remerciements pour la bienveillance avec laquelle vous jugez mes modestes efïbrts dans la défense de la cause que vous appelez si bien celle du droit et de la justice. Nous combattrons sans jamais nous décourager; et je suis de ceux qui ne voudront jamais désespérer. »
A la Chambre, comme au Sénat, des voix éloquentes s'élevèrent pour réclamer la protection du Souverain Pontife. De Plas avait été surtout frappé de l'énergique attitude de M. Thiers, qui restait ainsi fidèle à son passé. Mais il fallait une déclaration du gouvernement pour rassurer les esprits alarmés. Le 5 décembre, Berryer parvint à entraîner M. Rouher à la tribune. « Nous le déclarons, s'écria le ministre d'État, l'Italie ne s'emparera pas dePtome! Jamais!... Non, jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la catholicité... L'Italie trouverait la France sur le chemin de Rome, le jour où elle voudrait envahir les États pontificaux. » Cette fière déclaration fut saluée d'acclamations ardentes, qui eurent un long retentissement à Paris et en province ; on peut dire, en employant une expression de Louis Veuillot, que l'on sentit alors battre le cœur de la France. « La séance de jeudi au Corps législatif, écrit de Plas, a été excellente pour la cause de l'ordre; mais on peut craindre que le ministre-orateur, entraîné par le sentiment de l'Assemblée, n'ait dépassé les instructions de l'Empereur. Quoi qu'il en soit, c'est un heureux événement, et je bénis Dieu du succès inespéré de cette mémorable séance. Deux cent trente-sept voix contre dix-sept ont confirmé la parole de l'orateur. »
Cet important événement eut son contre-coup en Italie, où le cabinet Menabrea, qui voulait Rome par les moyens m.oraux, fut remplacé par le cabinet Lanza, que la majorité poussait à employer la force ouverte. « Ce changement de ministère, écrit François dans son Journal, entraînera probablement la guerre avec l'Italie, et par suite avec la Prusse. Plaise à Dieu que les troubles à l'intérieur n'empêchent pas le gouvernement de faire face aux difficultés extérieures ! »