CHAPITRE XIII
Coup d'œil sur l'emploi des journées de François de Plas à Rochefort. — Devoirs d'état et bonnes œuvres : manifestations publiques du sentiment catholique; la gloire de Dieu; la charité envers le prochain; souscription en faveur du Saint Siège; un souvenir de saint François d'Assise; l'aumône spirituelle; l'œuvre des militaires. — Notes de l'officier. — Le bon esprit. — Incertitudes pour l'avenir. — Retraite à Blois ; élection pour la Compagnie de Jésus. — Séjour à Puycheni. — Adieux à la famille et départ pour Angers.
L'année 1868 fut beaucoup plus tranquille qu'on n'aurait pu s'y attendre ; aussi de Plas put-il se livrer en paix à ses devoirs d'état, comme aux œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle dont s'occupait la conférence de Saint-Vincent de Paul. Il se plaisait beaucoup à Rochefort, dont il admirait les vastes rues et les arbres bien plantés, et qu'il trouvait, comparativement à Brest, « inondé de lumière et de clarté. » A moins de dérangements nécessités par des circonstances imprévues, comme essais à la mer ou visites de parents et d'amis, voici quel était invariablement l'ordre de sa journée.
Il se levait, nous l'avons dit, à quatre heures et demie du matin et se rendait à l'église Saint-Louis, où il faisait le Chemin de la Croix et entendait la messe, accompagnant ensuite le prêtre, lorsque celuici portait le Saint Viatique à quelque malade. Dans le milieu du jour, consacré tout entier à ses fonctions de major de la Flotte, il se tenait fidèlement à son bureau ou visitait consciencieusement les bâtiments de la Réserve. A la sortie du port, on le voyait s'acheminer régulièrement vers l'hospice civil et l'hôpital de la marine, apportant aux malades, avec une parole de consolation, les petites douceurs qui semblaient leur faire plaisir. Il se rendait ensuite à la prison uu dans quelque famille pauvre qu'il avait mission de visiter. 11 ne rentrait chez lui qu'après avoir récité sur les remparts le petit Office de la Sainte Vierge et le chapelet. Le soir, après son modeste repas, il parcourait un livre instructif, paraissait quelques instants dans les salons où il jugeait sa présence utile, et terminait la journée par une lecture, V Année sainte du P. Croiset ou ïlmitation de Jésus-Christ.
Une fois par mois, il avait, selon son expression, « la bonne fortune de veiller la nuit devant le Saint- Sacrement; » pratique pieuse à laquelle il avait toujours été fidèle depuis 1849, « montant la garde « dans sa chambre, lorsqu'il ne lui était pas possible de le faire au pied du tabernacle. Le 8 de chaque mois, autant que les circonstances le permettaient, il passait la journée dans un plus grand recueillement, pour bien renouveler ses vœux de baptême, en souvenir de cette grâce insigne du sacrement qu'il avait reçue le 8 décembre 1809. Le samedi, jour consacré à Marie, il avait essayé de jeûner en son honneur; mais, sur l'avis de son confesseur, il dut y renoncer par raison de santé.
Après cette vue d'ensemble sur la vie du major de la Flotte à Rochefort, il convient de recueillir dans son Journal privé quelques traits qui nous feront mieux connaître comment il remplissait ses principaux devoirs d'officier chrétien. Dieu et sa plus grande gloire, tel est le but que de Plas se proposa dans chacune de ses actions; aussi le voyons-nous se réjouir lorsqu'il a pu être témoin de quelque manifestation qui lui semble indiquer que Dieu est plus connu, plus aimé. « La fête de Pâques, écrit-il à sa sœur Élisa, le 22 avril 1867, s'est très bien passée ; il y a eu beaucoup de communions d'hommes et de femmes, et l'église se trouvait trop petite pour contenir la foule des fidèles. Le bon curé, heureux de cette affluence, est monté en chaire pour dire, avec un accent plein d'émotion, combien son cœur débordait de joie. Malgré les efforts de Timpiété, la religion gagne plus qu'elle ne perd dans notre pays. A Rochefort, en particulier, quelle différence avec ce qui existait il y a vingt ans ! On compte maintenant parmi les catholiques pratiquants des ingénieurs, des médecins, des pharmaciens, des maîtres de l'arsenal : toutes les classes, en un mot, sont représentées à l'église. )>
Le 25 décembre de la même année, après avoir constaté qu'une foule nombreuse et recueilhese pressait à la messe de minuit : « Il faut, écrit-il encore, un grand aveuglement pour sonner le glas d'une religion qui, grâce à Dieu, possède de si fervents adhérents et fait chaque jour de nouvelles recrues. « « C'est vraiment risible, s'écrie -t-il, après avoir assisté à l'ouverture du mois de Marie en 1808, d'entendre répéter que la religion s'en va pour faire place aux doctrines de notre moderne philosophie. Si malheureusement beaucoup d'hommes en France vivent en dehors du giron de l'Église, on peut affirmer
qu'aucune doctrine ne réunit la cinquième partie de ce que renferme la religion catholique. Il y a tout lieu d'espérer que, loin de s'éteindre, la foi se ranimera sous le souffle puissant de la parole de nos évêques, sous la salutaire impulsion de bon exemple des chrétiens. »
Nul plus que le major de la Flotte à Rocliefort ne savait fouler aux pieds le respect humain, lorsqu'il s'agissait de faire acte de foi pour encourager de timides néophytes. « Je vais à l'église en redingote d'uniforme, disait-il, non par goût, mais par calcul. Si j'en juge par le plaisir que j'éprouve à voir des militaires ou des marins en prière, je crois que les fidèles aiment l'uniforme. Je ne veux pas avoir le regret, à l'heure de la retraite, de n'avoir pas employé mon uniforme, quand je le pouvais, à donner le bon exemple. Et puis, tout ce que nous avons ne doit-il pas servir à la plus grande gloire de Dieu ? Il est juste que je lui fasse hommage de mes cinq galons. » C'est donc en uniforme qu'on le voyait suivre dévotement, non seulement la solennelle procession de la Fête-Dieu, mais encore la procession des Rogations et toutes celles qui se faisaient à l'intérieur de l'église. «Aujourd'hui, disait-il, que les méchants agissent au grand jour et forment des armées, comme on Ta vu en Italie, il ne faut pas que les bons craignent de se montrer : c'est ainsi que le bien finira par dominer le mal. »
Après le désir de procurer la gloire de Dieu, François n'avait rien plus à cœur que la pratique de la charité envers le prochain. A Rochefort, comme dans tous les autres ports militaires, son premier soin fut de se mettre en relations avec les membres de la conférence de Saint-Vincent de Paul. « Il paraît difficile d'avoir une grande charité, écrit-il le 10 avril 18G7, quand on ne connaît pas la misère qui accable certaines familles
C'est un grand avantage pour progresser dans cette vertu, que l'obligation de voir, à certains jours, le pauvre dans son taudis, le malade sur son grabat. » Devenu vice-président de la conférence, il crut plusieurs fois prudent de recommander à tous d'agir sans bruit, sans éclat. Sa délicatesse fut même un jour alarmée de la proposition que firent plusieurs membres de demander à l'Empereur un objet de valeur pour la loterie des pauvres. « Il ne convient pas à une société catholique, disait-il, de contracter une dette de reconnaissance envers un pouvoir qui a manifesté des intentions liostiles à l'égard du Saint-Pére, et qui met les conférences de Saint-Vincent de Paul sur le même pied que la franc-maçonnerie. »
Nous avons eu très souvent l'occasion de parler des libéralités, des largesses du commandant envers toutes les œuvres qui sollicitaient son intarissable charité ; les affaires de Rome, vers la fin de 1867, lui offrirent une occasion de s'imposer de nouveaux sacrifices. Le trésor pontifical était épuisé et le denier de Saint-Pierre ne suffisait pas aux pressants besoins du moment. Les journaux catholiques firent donc appel à la charité des fidèles, et des souscriptions furent ouvertes pour subvenir aux frais d'équipement et d'armement des troupes pontificales. De Plas s'empressa d'apporter son obole, en inscrivant, au mois d'octobre, son nom sur la liste du Monde. Lui, qui partout ailleurs désirait passer inaperçu, voulut que son nom parût en évidence avec son grade. « Je pense comme toi, écrit-il à sa soeur Élisa, sans désapprouver ceux qui sont d'un sentiment contraire, qu'il est bonde s'afficher en pareille circonstance. C'est une manière comme une autre de témoigner ses sympathies pour une cause qui suscite tant de haines et tant de dévouements. »
Tout en donnant sans compter, François cherchait cependant à ne pas perdre son argent par des aumônes inutiles et mal placées, et il avait recours à la prière pour obtenir l'intelligence des besoins du pauvre. Un jour, après examen de ses recettes et de ses dépenses, s'étonnant qu'il lui restât une petite somme qui ne lui était pas nécessaire. «Mon Dieu, s'écria-t-il, je m'aperçois que je suis bien riche, accordez-moi la grâce de comprendre ce que vous voulez que je fasse de cet argent, qui est à vous : Damihi intellig ère super egenum et paujoerem. »
Une autre fois, s'imaginant être trompé par un solliciteur importun, il le laissa partir sans lui rien donner ; mais, craignant d'avoir manqué à la charité, il s'empressa, à l'exemple de saint François d'Assise courant après un mendiant auquel il avait refusé l'aumône, de rejoindre et de secourir le malheureux qui avait imploré sa pitié. Écoutons-le raconter lui-même avec humilité comment il essaya de réparer un petit moment d'oubli. « Ce matin, écrit-il dans son Journal à la date du 7 octobre 1868, j'ai reçu au bureau la visite d'un douanier en retraite, dont je croyais être débarrassé. J'emploie ce mot, malgré sa rudesse et son inconvenance, parce qu'il exprime ce que j'ai éprouvé, en revoyant cet homme auquel j'avais donné quelques secours et prêté de l'argent pour faciliter son déplacement et aller rejoindre sa fille à Cognac. J'ai été comme mécontent, dans la crainte d'être exploité, et je l'ai peutêtre témoigné. Je n'ai pas fait asseoir ce vieillard qu'accompagnait sa petite-tille et j'ai abrégé sa causerie. Il a dû quitter mon bureau en regrettant sans doute d'être venu me voir. La réflexion m'a ramené à des idées plus charitables. Le voyage de cet homme .n'était-il pas une nécessité? J'ai pensé qu'il fallait réparer le manque d'égards que ma nature soupçon-
neuse m'avait inspiré. Je me suis donc décidé à me rendre cette après-midi à la gare revoir ce pauvre homme, lui parler avec amitié, l'indemniser d'une partie des frais du voyage et donner deux médailles de la très Sainte Vierge à sa petite -fille. Mieux vaut faire en une fois la charité que d'y revenir à deux reprises ; mais je dois bénir et remercier Dieu qui m'a permis d'effacer, par une bonne action, le fâcheux entraînement de la nature corrompue. »
A l'aumône corporelle, François joignait autant que possible l'aumône spirituelle ; jamais il ne revenait plus content de ses visites aux pauvres, que lorsqu'il avait trouvé l'occasion d'épancher les sentiments de son cœur en parlant des choses de Dieu. « Il y a des satisfactions, écrit-il le 15 mai 1868, qu'il plaît à Dieu de nous envoyer quand nous faisons quelques efforts pour le bien servir. Ce soir, je suis entré dans une des familles pauvres que je visite comme membre de la conférence de Saint-Vincent de Paul, et j'ai été reçu par un garçon de quinze à seize ans, cul-de-jatte et un peu idiot, lequel se prépare à sa première communion. Je lui ai demandé de réciter le credo, les commandements de Dieu et de l'Église ; ce qu'il a fait. sans hésiter, et j'en ai profité pour lui donner quelques bons avis. La grand'mère et la mère sont alors survenues. Encouragé par leur présence, j'ai parlé, je crois, de manière à les intéresser, et à les exciter à l'amour de Dieu et à la patience dans la souffrance. »
L'œuvre des militaires, déjà si florissante dans beaucoup de grandes villes, n'existait pas encore dans tous les ports de guerre. De Plas, qui avait constaté par lui-même à Paris et à Cherbourg quels fruits merveilleux on en retirait partout où elle était établie, résolut de faire tout son possible pour la fonde-.r à Rochefort : mais ce n'était pas chose facile, comme nous le verrons
par quelques citations de son Journal privé, qui nous permettront d'assister presque jour par jour aux curieux débuts de cette œuvre si importante et si belle.
« Mardi, 6 octobre 1868. — Dieu daigne me donner le désir d'établir, de cinq heures à six heures et demie, une école du soir pour les marins et les militaires. J'ai déjà pris quelques dispositions pour mener l'œuvre à bonne fln, et j'espère y réussir. Si j'échoue, j'aurai du moins le mérite d'avoir essayé de fonder une école utile. Le but de cette œuvre est de soustraire les marins et les soldats aux dangers de la rue et du cabaret, de les instruire dans la lecture, l'écriture et le calcul, et de profiter de leur réunion pour leur parler de leurs devoirs envers Dieu.
» Mardi, 13 octobre. — Ce soir, j'ai fait suspendre deux lampes à l'école des Frères, en vue de nos réunions de militaires. Je me lance un peu à l'aventure, sans voir clairement comment j'arriverai à mon but.
» Vendredi, 16 octobre. — J'ai été à cinq heures et demie chez les Frères de la Doctrine chrétienne, où on m'avait fait espérer que je trouverais quelques hommes. Je n'y ai rencontré que mes deux plantons, dont l'un s'était offert de bonne volonté pour allumer les lampes et distribuer les cahiers et les livres. Je m'étais hâté de dîner et j'avais préparé ce que j e devais dire à mon auditoire; mais il n'y a pas eu beaucoup d'éloquence à déployer. Serai-je plus heureux demain ? Je l'espère ; toutefois je ne suis pas fâché que les choses ne réussissent pas trop bien au début.
» Lundi, 19 octobre. — L'école des militaires ne paraît pas prendre faveur. Il n'y avait personne, ce soir.
J'ai patienté environ une demi-heure, puis j'ai fait plier bagage aux deux matelots chargés de l'éclairage et des livres. Sans perdre confiance, je suis tout d^3 même un peu humilié de mon insuccès.
» Mercredi, 21 octobre. — Il n'est venu, ce soir, qu'un soldat et un matelot. Décidément, je n'entends rien à faire aimer mon Maître à l'aide de petites industries, comme celle que je tente en ce moment.
» Samedi, 54 octobre. — Il n'y avait à l'école des militaires que deux plantons et deux soldats corses. Demandons à Dieu la grâce de faire de grand cœur ce qu'il attend de nous ; n'ambitionnons qu'une chose : aimer davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ, et le faire aimer autant qu'il dépend de nous. Je remercie mon bon ange de m'avoir inspiré la pensée de fonder cette école du soir. Bien que mes efforts semblent ridicules, je tâcherai de persévérer. Si Dieu ne daigne pas bénir cette œuvre, je ferai un acte d'humilité, en reconnaissant que mou intelligence est encore un peu plus bornée que je ne pensais.
» Mardi, 21 octobre. — Il y avait ce soir cinq matelots et deux soldats à l'école des militaires. Dieu soit béni ! Je commence à espérer qu'il s'y fera quelque bien. Ne serais-je pas très content, si j'étais à la campagne, de pouvoir réunir sept ou huit paysans pour les éclairer sur la religion ? Je suis donc loin de regarder ma peine comme perdue. »
A partir de ce moment, l'œuvre des militaires alla progressant chaque jour. Le nombre des soldats et des matelots qui assistaient régulièrement à l'école s'éleva rapidement de dix à vingt, à trente et jusqu'à soixante
198 MARIiS ET JÉSUITE
présents. « Ce soir, écrit de Pias le 9 décembre, la salle s'est trouvée trop petite. Je bénis Dieu mille fois de daigner se servir de moi pour arracher aux dangers de la rue, à l'ivrognerie et à l'oisiveté, durant une heure et demie, un certain nombre de jeunes soldats. Puisse la vanité ne pas monter en croupe de la satisfaction que j'éprouve ! Puissè-je reconnaître la bonté de mon Maître, qui m'a fourni les moyens de donner cours à une sainte pensée ! »
Toutes ces occupations, qui semblaient remplir la vie du commandant, n'étaient que secondaires et ne nuisaient en rien à ses obligations essentielles ou devoirs d'état, auxquels il consacrait largement le temps qui leur appartenait. Aussi le vice-amiral, préfet maritime de Rochefort, lui donnait-il le 30 octobre 1867 la note suivante : « Excellent chef de service, consciencieux, zélé et capable, caractère des plus honorables. » L'année suivante, à la même époque, l'amiral Larrieu se plut à rendre le même témoignage : « Excellent serviteur. Je regrette de ne pouvoir le proposer pour le grade d'officier général. Il n'a pas rempli les conditions imposées par la loi. »
Nous avons dit dans quelles circonstances et pour quels motifs, de Plas n'avait rien accepté pour compléter le temps de service à la mer, qui lui aurait permis d'aspirer à un grade plus élevé. Sa manière de voir, loin d'être ébranlée par les occasions qui s'étaient présentées, n'avait fait que s'affermir à mesure qu'il avançait en âge. « Je demande à Dieu, écrit- il avec humilité, le 28 octobre 1868, de m'affranchir complètement des opinions régnantes dans le monde, et de laisser tomber toutes ces provocations à l'ambition qui me viennent de mes meilleurs amis. C'est après avoir pesé devant Dieu ma capacité et sondé mes sentiments au sujet des honneurs, que je me suis décidé ■■;>
à ne pas agir en vue de mon avancement. Mais le démon de l'orgueil et de la vanité ne lâche pas prise facilement; il ne cesse de murmurera mes oreilles, dès que l'occasion s'en présente, que si j'avais voulu, voire même que si je voulais, je pourrais encore être contre-amiral. A quoi bon aspirer à un grade plus élevé? Je ne m'en sens ni le désir ni la capacité. D'ailleurs, ne convient-il pas qu'on rencontre dans tous les grades des officiers à l'esprit élevé, au cœur droit, au caractère indépendant qui servent par pur zèle, sans esprit de crainte ou espoir des récompenses? Saint Joseph et bien d'autres Saints ont vécu dans les derniers rangs de la société. Notre-Seigneur lui-même et sa très sainte Mère ont vécu de la vie des artisans. Jugeons donc les choses au point de vue chrétien : loin de désirer monter plus haut dans la hiérarchie sociale, ne cherchons qu'à grandir en vertu. Dieu ne demande de nous qu'une seule chose : c'est que nous soyons contents de notre sort, et que nous nous appliquions à bien remplir les devoirs de notre profession. »
Tout en servant de son mieux dans la marine, François s'appliquait à plaire à Dieu plutôt qu'aux hommes. Voilà pourquoi il demandait avec instance, comme moyen d'atteindre son but^, la grâce du bon esprit contenue dans ce texte de la sainte Écriture qu'il répétait souvent : Si ergo vos, cum sitis mali, nostis bona data date filiis vestris, quanto magis Pater vester de cœlo dabit spiritum bonum petentibus se. Ces paroles l'avaient frappé d'une lumière vive et pratique; il avoua, au mois de mai 1867, que, depuis longtemps, il ne croyait pas avoir passé un seul jour sans demander le bon esprit « Le bon esprit, écritil le 31 octobre 1867, je le fais aujourd'hui consister dans une application soutenue à chercher la vérité,
200 MARLN ET JESUITE
afin de marcher à sa lumière et de la manifester à autrui. L'homme animé d'un bon esprit veut avant tout la gloire de Dieu et le bonheur de ses semblables; il ne se refuse à rien d'assujettissant et de pénible à la nature, quand il voit du bien à opérer ; il n'est pas fier avec les petits, ni bas avec les grands; il ne recherche pas une position, s'il la croit supérieure à sa capacité ; il accepte celle qu'on lui donne, s'il ne voit pas clairement que d'autres l'occuperaient plus convenablement; il ne cherche pas à briller par l'élégance de ses vêtements ; il est frugal, tant pour conserver sa santé que pour mieux remplir ses obligations; il n'est pas pressé d'arriver au jour qui suit, croyant que chaque jour a sa raison d'être et que notre application doit être surtout de bien employer le temps présent. »
De Plas ne se contentait pas de demander le bon esprit, il en animait toutes ses actions; et le vivant portrait qu'il vient de nous tracer n'est autre qu'un tableau fidèle de sa vie pendant qu'il exerça les fonctions de major de la Fotte. Aussi pouvait-il écrire en toute vérité à la veille de son départ de Rochefort : « Ce n'est pas en vain que j'ai demandé le bon esprit, et que j'ai pris saint Joseph pour patron et conseiller. ))
L'année 1869 devait être décisive pour le commandant. Sans doute il aurait pu prolonger de quelques mois sa carrière, pour profiter des avantages pécuniaires attachés à la douzième année de grade; mais cette considération répugnait à la délicatesse de ses sentiments. D'ailleurs, ne valait-il pas mieux résigner ses fonctions pour laisser disponible une place enviée de tous les capitaines de vaisseau vivant au port? « Pourquoi jeter un regard inquiet sur l'année qui commence, s'écrie-t-il le premier janvier? Pourquoi se
demander ce qu'il adviendra de nous? Dieu gouverne cette année comme les années précédentes. En 1869 on dira comme en 1868 : Bonus est Dominus omni invocanti eurii, animée qucerenti illum. »
Malgré le complet abandon de sa volonté à la divine Providence, on comprend cependant, jusqu'à un certain point, comment son intelligence essayait de sonder les desseins de Dieu. Bientôt il allait être atteint par la limite d'âge, et il ne savait pas encore s'il jouirait tranquillement à la campagne d'un repos très mérité, ou s'il consacrerait à Dieu, dans l'état religieux, les années qui lui restaient à vivre. « Révérend Père et excellent ami, écrivit-il le 27 janvier au P. de Cuers, son ancien camarade d'école, j'ai besoin plus que jamais du secours de tes prières pour passer de la vie active à la retraite, sans ces hésitations sur le parti à prendre qui ont été une de mes croix jusqu'à ce jour. Le bon Dieu, pour me punir sans doute de lui être revenu si tardivement, me laisse dans une incertitude que les avis des prêtres les plus respectables n'ont pas encore fait cesser. Malgré le bandeau que j'ai sur les yeux, je cherche à marcher courageusement en avant; mais la fatigue et la tristesse sont souvent mon partage... »
Nous ne savons quelle fut la réponse à cette lettre, dans laquelle de Plas exposait si simplement ses incertitudes pour l'avenir; mais, le même jour, il reçut, à l'occasion de sa fêle, une lettre du P. Clerc, son ami, qui lui insinuait délicatement ce qu'il espérait dans un temps plus ou moins rapproché. « Mon bien cher commandant. — La fête de saint François ne me rappelle pas votre souvenir qui m'est toujours présent, elle me fournit l'occasion de vous dire un mot d'amitié. Voilà déjà plus de vingt ans que je suis honoré de votre bienveillance ; mais il y a sur la terre des choses
202 MARLN ET JESUITE
que le temps ne fait que fortifier: ce sont celles qui, comme notre affection, ont le fondement inébranlable de la vérité et la vie durable de la charité.
» Je dirai, comme je le dois, la messe à votre intention, le jour de votre fête. Un jour viendra, qui n'est pas loin, où vous me le rendrez, et je me réjouis rien que d'y penser. Méditez bien pendant cette année le parti que vous prendrez l'année prochaine, et permettez à mon cœur, non point de solliciter, mais de désirer un choix qui nous unisse plus étroitement... »
Ce pieux souhait d'un ami qu'il avait regardé comme son second directeur, provoquait un mot d'explication que le commandant donnapresque aussitôt, en confiant au P. Clerc tous ses projets. « Cher ami et révérend Père, lui écrivit-il le 30 janvier, — Combien je vous sais gré d'avoir trouvé moyen, au milieu de vos occupations, de m'envoyer vos bons souhaits de fête. Je vous remercie de tout cœur d'avoir dit la messe à mon intention.
» En ce moment, j'ai grand besoin des prières de mes amis. Je ne me fais pas à l'idée d'aller vivre philosophiquement et même chrétiennement à Puycheni. Si je n'aspirais pas à la patrie céleste, cette vie calme à la campagne, avec un certain bien-être, me sourirait assez ; mais je crois que le bon Dieu, qui m'a conservé jusqu'à ce jour la santé, veut de moi le sacrifice de la vie de famille. N'ayant pas ici de directeur spirituel dans tout le sens du mot, bien que je n'aie qu'à me louer du bon curé qui est mon confesseur, j'irai dans le courant de mars, si les circonstances ne s'y opposent pas, faire une retraite dans une de vos maisons, Poitiers, Bordeaux ou Paris, et je prendrai conseil de saint Joseph... »
C'est en se préparant par une neuvaine à la fête de saint Joseph en 1866, que François avait connu la vo-
lontè de Dieu qui le nommait major de la Flotte à Rochefort ; c'est sous la protection de ce grand Saint qu'il avait placé les deux dernières années si doucement écoulées à Rochefort ; c'est encore à lui qu'il voulut recourir pour l'année si décisive de la fin de sa carrière. « Si saint Joseph, écrit-il, a été jugé digne de conduire la sainte FamilJe au milieu des circonstances difficiles qu'elle eut à traverser, ne semble-t-il pas qu'il doive lui être bien facile de nous aider aujourd'hui de ses conseils ? » Il résolut donc de se rendre à Blois au mois dé mars, pour examiner sous la direction du P. Fessard et du P. Bonamy quelle était la volonté de Dieu. « Le bon curé de Rochefort, disait-il plus tard, m'avait conseillé Blois, dans la pensée que l'évêque, son ami, pour lequel il m'avait remis une lettre, me détournerait de la vocation religieuse, sous prétexte que je pourrais mieux servir Dieu dans le monde. »
Avant d'exécuter son projet, il en écrivit d'abord au P. Le Sauce, à Brest, qui était toujours resté son vrai directeur, et sans l'avis duquel il n'entreprenait jamais rien d'important. « Mon bon et bien cher commandant, lui répondit le P. Le Sauce, le 12 mars, — Quelle pénitence je subis, depuis votre charmante lettre, de ne pouvoir y répondre et de vous faire souffrir vousmême ! Enfin, voici ma peine qui se change en joie : puissé-je de même vous dédommager un peu de l'ennui du retard ! Aussi faut-il que je vous arrive cette fois à temps, et que je vous embrasse avant votre départ.
» Cette retraite que vous avez l'intention d'entreprendre est justement le moyen que je me proposais de vous conseiller. Le bon Dieu va lui-même vous déterminer, vous dire son dernier mot sur ces aspirations si vives et si constantes qu'il vous a mises au cœur depuis tant d'années. Je ne puis m'empêcher d'en être heureux,
et suis tout porté à en attendre quelque chose, mais je ne me prononce pas. Je me garderai bien d'empiéter sur les droits de Dieu ou ceux de la retraite ; toutefois je désire et j'espère. Volontiers j'irais plus loin, et, comme enfant de la Compagnie de Jésus, je vous tendrais les bras et vous attirerais de toutes les forces de mon affection ; mais ma pensée vient arrêter mon élan. La Compagnie étant surtout une milice et un corps d'action, vos soixante ans protesteront peut-être contre vos désirs et vos entraînements. Votre ancien et fidèle ami, le P. de Cuers, à la tête de sa sainte et pieuse Congrégation, vous offre plus de contemplation et moins de travail, et je crains qu'il ne l'emporte; mais je m'en réjouirais quand même.
)) Oh! que je tressaille déjà, quand je vous vois, devenu prêtre, offrir tous les jours le saint sacrifice de la messe, et réciter le saint olïïce de l'Église; sans parler des inestimables privilèges de la vie religieuse, qui grossiront vos trésors de prêtre du Seigneur ! Oh ! que je vais prier, supplier pour vous obtenir la grâce de bien faire cette retraite si importante et appelée à décider une si grande chose ! J'ai déjà commencé ce matin au saint autel, et me promets de ne pas vous oublier. Voilà la belle fête de saint Joseph qui va vous apporter, au milieu même des Exercices, une nouvelle abondance de bénédictions.
)) J'attends, avec une certaine impatience, le résultat que vous serez, j'en suis sûr, empressé vous-même de me communiquer.
» Je vous laisse, mon bien cher commandant, sans vous abandonner. Je serai même davantage avec vous de cœur et d'esprit pendant les huit ou dix jours qui vont suivre.
w Tout à vous en Notre-Seigneur. »
On voit par cette lettre si affectueuse et cependant
si prudente, combien le P. Le Sauce, comme le P. Clerc, restait fidèle à la recommandation de saint Ignace aux directeurs pour le temps des Exercices spirituels : laisser le retraitant à l'inspiration divine, et se garder de lui imposer ses propres pensées.
Le 14 mars, de Plas partit pour Blois, et le 19, jour de la fête de saint Joseph, il fit son élection pour la Compagnie de Jésus. Quels furent les motifs détermijiants de ce choix, pour lequel il ne cessa de remercier Dieu tous les jours de sa vie ? Nous sommes réduits à recourirà quelques indications éparses dans son Jou?'nal aux dates anniversaires de son voyage à Blois, n'ayant aucun autre moyen de suppléer aux notes de retraite qui nous manquent. « Je viens de lire avec plaisir, écrit-il en 1878, qu'un des motifs qui décidèrent la vocation du P. Olivaint pour la Compagnie de Jésus, fut la haine manifestée par l'opinion publique, à la suite des événements en 1844 et 1845, — Je crois pouvoir affirmer que j'ai été également entraîné par la haine manifestée dans les clubs de 1868 et 1869 contre les Jésuites. Je me dis alors : « Pour que les impies les » aient en telle horreur, il faut qu'ils soient excellents. »
« Sans me promettre un grand bonheur à Puycheni, ajoute-t-il une autrefois, en rappelant son élection au moment de sa retraite, j'y aurais trouvé, ce me semble, une certaine satisfaction, un certain bien-être que les gens du siècle appellent souvent bonheur; j'aurais pu y occuper ma vie utilement, en apparence, et goûter une liberté qui n'a jamais été mon partage. Je ne veux pas vanter ma marchandise et faire sonner bien haut le petit, le très petit sacrifice que j'ai offert; ce que j'écris ici est pour me donner du cœur et de la confiance. Je dois constater, établir sérieusement : que ce n'est pas l'ennui, le désœuvrement, Foriginalité, le caprice et la singularité, qui m'ont amené à la vie reli-
gieuse, mais un désir vrai, smcè?^e, autant que l'homme puisse l'affirmer de ses sentiments, de mieux connaître Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin de le mieux servir, et de le faire, s'il est possible, connaître à d'autres. «
Cependant, il aurait pu se laisser arrêter par cette considération, qu'à soixante ans, on est plus propre à la vie contemplative qu'à la vie active; mais il se rappela très à propos une réflexion du P. Clerc : « La Compagnie de Jésus, à cause de la multiplicité de ses ceuvres, sait utiliser son personnel quel qu'il soit. » Il voulut néanmoins s'assurer qu'il pourrait encore rendre quelques services pendant plusieurs années. Un médecin consulté assura que, selon toute probabilité, il devait vivre au moins jusqu'à soixante-six ans. Dès lors, plus d'hésitation; il revint à Rochefort, bien résolu à essayer toutes les démarches nécessaires pour son entrée dans la Compagnie de Jésus. « Je suis à un moment décisif de ma vie, écrit-il le !«'' avril : je vais prendre ma retraite, quitter la marine et embrasser la profession religieuse, pour servir Dieu avec plus de suite et de sécurité que je ne le ferais dans le repos de la campagne, dans le bien-être comparatif dont j'y jouirais quelques années, s'il m'était donné de vivre. Puissé-je n'avoir qu'un but : aller à Dieu par la voie la plus courte et la plus sûre! » Il copia, à la suite de ces réflexions, ce passage de V Imitation qui l'avait beaucoup frappé : Qui autem te per contemj)tum mundanum et carnis mortificationem sequuntur, vere sapientes esse cognoscuntur ; qiîia de vanitate ad veritatem, de carne ad spirituni transferuntur.
Durant les quelques semaines qui le séparaient de son entrée au noviciat, François, ne reculant devant aucun sacrifice, éprouva une douce joie, indice certain qu'il avait enfin trouvé la volonté de Dieu. « Les
gens du monde, s'écrie-t-il, ne soupçonnent pas le bonheur que la présence de Dieu donne aux âmes qui s'efforcent de rendre à leur Maître l'honneur qui lui est dû. Je remercie le Seigneur des Seigneurs, mon créateur et mon Dieu, de me permettre de lui parler comme à un père, comme à une mère. Si les impies me disent que je suis le jouet d'une imagination affolée, je leur répondrai que ma folie me plaît et me cause plus de joie que leur sagesse; je leur répondrai avec saint Paul : Pietas ad omnia utilis est, promissionem habensvitce quœ nunc est et futurœ. »
Le 2 avril, anniversaire du jour où il avait pris possession du poste de major de la Flotte, de Plas demanda à cesser ses fonctions et à faire valoir ses droits à la retraite. Sur l'invitation bienveillante du préfet maritime, il retira cette dernière demande, et la première fut seule envoyée à Paris; mais le ministre répondit qu'il ne pouvait l'accueillir en ce moment, désirant confier ce poste important à un ofBcier supérieur qui n'était pas encore disponible. « L'homme s'agite et Dieu le mène, lisons-nous dans le Journal privé ; loin de nous plaindre, nous devons bénir la Providence qui daigne corriger ce que nos plans ont de défectueux. Cette décision m'a d'abord contrarié; puis j'ai vu le doigt de Dieu derrière la signature du ministre, et le calme est revenu. »
François avait aussi sollicité son entrée dans la Compagnie de Jésus; mais, vu son âge avancé, une dispense était nécessaire, et le R. P. de Ponlevoy, alors Provincial de la province de France, s'était adressé à Rome pour l'obtenir. « Je serai content, écrivit-il en apprenant la démarche qu'on avait bien voulu faire pour lui, s'il m'est permis de mourir vieux novice dans cette milice du Christ que j'ai appris à aimer du jour où je l'ai connue. » La réponse n'était pas encore arrivée,
lorsque, le 31 mai, il remit le service au commandant de la Réserve et fit ses adieux aux officiers. Tous le regrettaient, car, sous une apparence de sévérité, il cachait une bonté d'âme parfaite. « II y a, quoi qu'on pense, disait-il lui-même, un petit déchirement quand on quitte une carrière à laquelle on avait consacré sa vie. Néanmoins, la pensée que j'aurai l'honneur de servir Dieu d'une manière plus noble, me met une certaine joie au cœur. »
Le 3 juin, le commandant arrivait à Puycheni, résolu d'y attendre, au sein de sa famille, la réponse de Paris pour prendre sa retraite, et celle de Rome pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Mais le monde extérieur n'avait plus aucun attrait pour lui. « Il faut, disait-il, que je tâche de bien me préparer aux exigences de la vie religieuse, afin de n'être pas trop surpris, quand il faudra m'y conformer. »
Sa sœur Élisa, à laquelle, depuis la mort de madame de Fias, il écrivait régulièrement comme il le faisait autrefois à sa mère, était alors absente, et il s'empressa de lui communiquer ses intentions, « Il y a des projets qui ne souffrent pas de lenteurs ; celui qu'il a plu à Dieu de m'inspirer est de ce nombre. Je suis complètement fixé sur ce que je veux faire, et j'attends une réponse qui ne peut beaucoup tarder. Si elle est favorable, je ne passerai pas plus de trois semaines à Puycheni. Lorsqu'on s'est décidé à un grand parti, il ne faut pas regarder en arrière et trop s'attarder aux douceurs de la vie à la campagne. C'est presque imprudent de ne pas apporter une sorte de brusquerie dans ses décisions, car il ne manque pas d'avocats pour plaider la cause de la vie commode et libre. C'est bien lard de se donner à soixante ans, et chaque jour compte beaucoup à cet âge. Je serais fâché de ne pas me trouver un peu avec toi: quelques mots de causerie te
feraient comprendre les motifs de ma conduite. Mais je regarderais comme une faute de marctiander à Dieu le peu de jours que je me suis décidé à lui offrir. Ne pouvait-il pas me retirer la vie comme à un grand nombre de mes contemporains? Au lieu de cela, il daigne m'admettre à le servir d'une manière plus parfaite que dans le monde. Y a-t-il là matière à donner du chagrin à mes amis, et ne devrais-je pas, au contraire, recevoir leurs félicitations? »
Ce n'est pas cependant sans décliiremenls douloureux que l'âme la plus abandonnée à la volonté de Dieu parvient à se séparer de tout ce qui lui fut cher. Malgré son courage, le vieil olïicier n'en était pas moins ému à l'approche du sacrifice, et son Journal j^rivé retrace fidèlement cette lutte intime qui nous montre toute la tendresse de son cœur.
« Vendredi 4 juin, dix heures et demie du soir. — Voilà une bonne, une très bonne journée, dont je dois bénir et remercier Dieu; mais je ne me livre qu'à demi auxjoies de la famille et à la contemplation de la campagne. Je me dis que, sous peu de jours, il faudra renoncer à la jouissance des beaux spectacles de la nature, aux douces causeries entre frères et sœurs, pour vivre de la vie religieuse. Mais plus j'y réfléchis, plus je trouve bon qu'un de nousau moins meure au monde, puisque Dieu nous a jusqu'ici préservés d'une manière si admirable. Et puisque Dieu a tant fait pour moi, n'estil pas juste que ce soit moi qui me donne tout à Dieu?
» Est-ce par hasard que, désirant avoir quelque livre de lecture, j'ai mis la main sur le cinquième volume de Rodriguez, qui était resté seul dans ma bibliothèque ? Est-ce par hasard qu'en ouvrant ce livre, je me suis aperçu qu'il traitait de la fin de l'Institut de la Compagnie de Jésus et des principaux moyens de perfection
de la vie religieuse? Non, certes : je ne vois pas là le doigt d'un hasard aveugle, mais celui d'une sage Providence. Quoi de plus sage, en effet, quand on veut servir son prince avec dévouement, que de se ranger parmi ses meilleures troupes?
» Samedi 5 juin.- — Je suis logé, je crois, dans la chambre où je suis né. J'ai sous mes fenêtres le bois de Barbet, dont la verdure repose agréablement la vue. Ce matin, l'air retentissait des chants et des cris joyeux des hirondelles et des autres oiseaux. Puissé-je ne pas m'attacher aux attraits de cette terre, et reporter sans cesse mes regards vers la céleste patrie! Benedic anima mea Dom.ino, et omma quae intva m.e sunt nomini sancto ejus.
)) Dim^anche 6 juin. — Il faisait dans la matinée et il a fait ce soir un temps délicieux. Rien de plus frais, en ce moment, que le bois dit de l'Allée et la grande allée de Puycheni. Je me promenais à travers champs, savourant l'air tiède et embaumé. Je me délectais dans tout ce que la création m'offrait de splendide à la vue et d'harmonieux à l'oreille ; car diverses espèces d'oiseaux, sans parler des insectes, animaient gaiement le paysage. Je contemplais tout cela avec un charme exquis où se mêlait un peu de cette tristesse, de cette mélancolie si bien dépeintes par Gilbert et Millevoye.
» Dans quelques jours il me faudra tout quitter : Puycheni et ses frais ombrages, mes sœurs, mes frères, mes parents, mes amis, tout ce que j'aime, en un mot, pour vivre d'une vie sérieuse qui ne devra être qu'une longue préparation à la mort. N'ai-je pas manqué de prudence en venant ici? La transition de la chambre garnie au couvent aurait été moins brusque que le passage de Puycheni à la vie religieuse. Mon
Dieu ! plus je quitterai pour vous, plus, je l'espère, mon sacrifice vous sera agréable ! »
Le 13 juin, de Plas reçut une lettre du R. P. Provincial qui lui annonçait que la demande de dispense pour son entrée dans la Compagnie avait été favorablement accueillie par le T. R. P. Général. « Dès que vous serez libre, ajoutait le P. de Ponlevoy, et le plus tôt sera le mieux, nous prendrons date pour votre entrée au noviciat. Quand même il vous resterait quelques démarches ou voyages àfaire ultérieurement, le hienniura de probation n'en suivrait pas moins son cours régulier. » Le 16, le P. Fréchon, maître des novices, auquel il avait écrit au sujet de sa prochaine arrivée, lui donna rendez-vous pour le 20 juin. « Mon prochain départ, dit-il, attriste profondément une de mes sœurs. Aurais-je donc mieux fait de fuir sans avertir, que dem'exposer aux sensibilités delà famille? Il me semble qu'il était difficile d'agir autrement. Je reste au salon beaucoup plus longtemps que de coutume, pour faire partager à mes sœurs les sentiments qui m'animent. Je voudrais, en vue de la cause que je me propose de servir, qu'elles ne s'affligeassent pas trop de mon absence. Dieu aime ceux qui font leur sacrifice avec joie : Hilarem datorem diligitDeus. »
Le 19 juin, jour fixé pour le départ, était arrivé. Afin de fortifier son âme contre les surprises de la tendresse fraternelle, François de Plas voulut méditer sur la mort qui nous détache de tout. « Mourir pour son pays, écrit-il à six heures du matin dans son Journal, a toujours été considéré comme un acte admirable ; mais mourir chaque jour au monde ; mais quitter sa famille et la maison où l'on a passé son enfance ; mais dire adieu à tout ce que l'on aime, cela excite à peine l'attention des hommes. Ils prennent en pitié dédai-
gneuse ceux qui font pour Dieu et leurs frères les plus grands sacrifices dont la nature soit capable. Parvenir à soixante ans, après avoir, durant quarante-cinq années, battu toutes les mers, et se sentir encore assez de force pour entreprendre un noviciat dans un Ordre religieux, c'est une grande grâce dont je ne saurais trop remercier Notre-Seigneur. Il faut m' efforcer de montrer, par tous les moyens en mon pouvoir, que je suis très reconnaissant des bienfaits de Dieu, en lui accordant les quelques jours que sa Providence veut bien me laisser encore.
» Le vieux manoir se met en frais de coquetterie ; il ne m'a jamais paru si beau avec ses blés et ses vignes, ses bois et ses prairies. Il faut cependant tout quitter. Adieu donc, Puycheni, avec ta gracieuse ceinture d'arbres et ta terrasse où se sont échangées tant de bonnes causeries! Vieuxmanoir, adieu! Adieu, frères et sœurs; et si c'est pour toujours,... pour toujours, adieu ! »
François, accompagné de son frère Louis et de ses sœurs se rendit à Livernan, chez son frère Emmanuel; et, après déjeuner, tous le suivirent à Montmoreau où il devait prendre le chemin de fer pour Angers. Les adieux furent déchirants, mais le courage ne l'abandonna pas. « Combien je bénis Dieu, écrivit-il plus tard, de n'avoir pas faibli, envoyant la peine que mon départ causait à toute la famille. lime semblait qu'on m'arrachait le cœur. Je dus, pour m'affermir dans ma résolution, me rappeler les paroles de Notre-Seigneur : Qui reliquerit domum, vel fratres, aut sorores propterme, centuplumaccipiet, et vitam aetermam possi' débit. M
Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, il frappait à la porte du noviciat de la Compagnie de Jésus.