CHAPITRE PREMIER
Le noviciat de la Compagnie de Jésus: première prohalioii ; pratique de la vie commune ; vacances. — Le status. — Noces d'or du P. Ghaignon. — Départ de Paris. — Arrivée à Rome. — Le troisième rtn à Saint- ICusèbe ; grande retraite. — Le Saint-Père aux Saints-Apôtres. — Ouverture du Concile. — Travaux a bas et humiliants ». — Œuvres de zèle. — • Vertus religieuses. — •
— Bénédiction papale. — Constitution defide. — Pèlerinages.
— Vœux de dévotion. — Etudes de grammaire. — L'infaillibilité. — La guerre franco-allemande. — • Retour en France.
a J'occupe depuis cinq heures ma cellule chez les PP. de la Compagnie de Jésus, écrit de Plas le 20 juin, j'ai reçu l'accueil le plus paternel et le plus fraternel ; car si les supérieurs sont comme des pères, les personnes chargées de mettre au courant des usages de la maison agissent comme d'excellents frères. » Cette heureuse impression du premier moment nous révèle la bonne volonté de cet ouvrier de la dernière heure qui se présentait pour travailler à la vigne du Père de famille ; elle était nécessaire pour l'aider à surmonter les pénibles émotions qui avaient accompagné la douloureuse séparation à Montmoreau.
Une lettre de MgrDesprez, archevêque de Toulouse, qu'il reçut dans la journée, lui parut comme un avis du ciel pour l'affermir dans la voie où il était si courageusement entré. « Je m'attendais depuis longtemps à ce dénouement, lui écrivait son ancien passager du Cassini et de la Virginie. Comme vous y avez très longuement réfléchi, comme vous avez pris pour vous éclairer tous les moyens que prescrivait la prudence, tout me rassure et me dit que vous êtes dans la voie de Dieu. Je prierai pour vous, mon excellent ami, afin que cette volonté divine se manifeste toujours d'une manière de plus en plus claire et précise... Le Seigneur vous a accordé une grande grâce, une grâce de choix, en vous appelant dans la Compagnie de Jésus. A chaque instant, je me surprends à envier votre bonheur. En 1832 ou 1834, j'ai songea y entrer moi-même; des obstacles contre lesquels je n'ai pu lutter m'ont forcé à renoncer à ce dessein. Que Dieu vous y accorde toutes les consolations propres à vous procurer le bonheur et une riche récolte de mérites pour le ciel ! »
Le lendemain, il y avait grande réjouissance au noviciat, car on célébrait solennellement la fête de saint Louis de Gonzague. Le nouveau postulant, qui devait, selon l'usage, rester quelques jours en dehors de la communauté, fut admis, par privilège, à dîner au réfectoire, où il prit place à la droite du R. P. Recteur. Il put ainsi assister aux touchants adieux des novices espagnols qui, chassés de leur patrie par la Révolution, avaient trouvé pendant plusieurs mois une fraternelle hospitalité dans la maison d'Angers. Ils allaient partir pour Poyanne, dans le département des Landes, se rapprochant de la frontière, afin de profiter de la première occasion favorable pour rentrer dans leur pays. « Cette journée s'est bien passée, écrit François dans son Journal. Le P. Maître m'ayant proposé, à
cause de mon âge, d'adoucir pour moi quelques-uns des usages du noviciat, j'ai cru devoir lui répéter ce que j'écrivais au P. Clerc: j'ai faim d'obéissance! » Jamais, en effet, ni au noviciat, ni au scolasticat, ni en résidence, il ne voulut accepter aucun adoucissement qui le séparât tant soit peu de la vie commune.
Par amour de la vie commune, on le vit même se priver de la communion qu'il avait, depuis longtemps, la consolation de recevoir tous les jours. « Ce matin, écrit-il le 22, je me suis abstenu de la sainte communion, parce que les novices ne la font qu'à des jours déterminés. Cela m'aurait été très pénible, si je ne savais par la foi que l'obéissance rend toutes nos actions beaucoup plus agréables à Dieu. » Voilà bien l'esprit de saint Ignace, qui voulait que ses disciples fussent avant tout des hommes obéissants !
L'épreuve cependant n'avait pas manqué dès les premiers jours ; le postulant s'était demandé s'il n'avait pas trop présumé de ses forces. « Encore quatre heures et demie, s'écrie-t-il, n'en pouvant plus, à la fin d'une journée, et l'heure du repos sera arrivée ! » Mais bientôt une pensée de foi étouffa le cri de la nature. « Qu'estce que quatre heures et demie, ajoute-t-il? Qu'est-ce qu'un jour ? Nous pouvons être surpris par la mort le jour même où nous sommes éprouvés, et il est pardessus tout important d'en faire un jour méritoire. »
Au retour d'une journée passée à la campagne, il avoua qu'elle lui avait paru longue. « Je ne me donnais pas, dit-il, de récréations aussi prolongées dans le monde, mais il faut voir tout cela avec bon esprit et surtout s'humilier de ce qu'on ne comprend pas. Je ne suis plus les pratiques que je m'étais imposées et je n'ai pu encore prendre les usages de la maison; cela rend l'esprit peu satisfait, mais il ne faut voir en tout que la volonté de Dieu. »
Le 24 juin, le F. de Plas (c'est le nom qu'il portera désormais jusqu'à son sacerdoce) sortit de la première probation pour faire partie du noviciat. « J'ai pris rang ce matin parmi les Frères, écrit-il, et j'ai fait la sainte communion en tête des novices, avec le F. admonileur. Après la messe, déjeuner en commun. Quand je me rappelle que j'ai si longtemps mangé tout seul, je ne trouverai pas très dur de manger en si bonne compagnie. Après le déjeuner, je suis venu occuper ma cellule au troisième étage; elle est assez bien aérée, et rien n'y manque d'essentiel. C'est de la pauvreté sinon aisée, du moins suffisamment secourue. »
Le R. P. Fessard, à qui il avait annoncé sa prochaine entrée au noviciat, le remercia de son pieux souvenir, en lui disant la vive part qu'il prenait à son bonheur. « Il me sera singulièrement doux, lui écrivitil, de demander humblement et instamment pour vous à Notre-Seigneur, qu'à l'exemple de saint Louis de Gonzague, vous deveniez « le Jésuite » dont vous avez si heureusement esquissé le portrait : «fervent, simple » et parfaitement droit dans sa conduite. )> Oh ! oui, parfaitement droit dans sa conduite avec Dieu, avec soi-même, avec ses supérieurs, avec ses frères, avec tous. C'a été là une des vertus caractéristiques de saint Ignace. »
Le F. de Plas se mit immédiatement à l'œuvre pour reproduire dans sa personne le type dont il avait si bien conçu le dessein. « Je dois me considérer, disaitil, comme envoyé ici pour me faire tailler et sculpter par d'habiles ouvriers. Que de fois j'ai désiré remettre entre les mains de mon Maître tout ce qu'il m'a donné, afin qu'il éprouvât ma bonne volonté par une situation nouvelle, convaincu qu'il ne la mettrait pas aune trop forte épreuve ! Mon vœu peut être considéré comme exaucé. Je suis disposé, j'en ai la ferme confiance, à
donner mon corps, mon âme, ma vie, tout ce que je suis et tout ce que je possède, en vue de mieux servir mon Maître, de m'avancer vers la perfection et d'être utile au prochain. Puissé-je ne pas me faire d'illusion ! »
Le type du vrai Jésuite, c'est l'homme du troisième degré d^ humilité de saint Ignace ; l'homme qui accepte, qui désire, qui recherche joyeusement, à la suite de Notre-Seigneur, les humiliations et les souffrances (1). Le P. Clerc, l'ancien lieutenant du Cassini, le futur martyr de la Commune, le savait déjà depuis longtemps par expérience ; aussi écrivit-il au nouveau novice : « Après votre carrière si pénible et si complète, vous venez chercher, au lieu du repos et de l'honneur que vous avez gagnés, le travail et les mépris dans la Compagnie. Oh ! mon bien cher commandant, encore une fois réjouissez-vous de ce que Dieu vous donne Tintelligence de ce que si peu d'hommes peuvent comprendre. ))
Le F. de Plas comprit, en effet, dès le commencement de son noviciat, ce que devait être le vrai Jésuite d'après saint Ignace, et il s'employa tout entier à réaliser ce parfait modèle. « J'ai médité, ce matin, écrit-il le 27 juin, sur les humiliations et la gloire du
(1) « Le troisième degré d'humilité est très parfait. Il renferme les deux premiers (reposant sur l'indifférence de volonté et d'affection à l'égard des créatures), et veut, de plus, supposé que la louange et la gloire de la Majesté divine soient égales, que, pour imiter plus parfaitement Jésus-Christ, notre Seigneur, et me rendre de fait plus semblable à lui, je préfère, j'embrasse la pauvreté avec Jésus-Christ pauvre, plutôt que les richesses, les opprobres avec Jésus-Christ rassasié d'opprobres, plutôt que les honneurs; le désir d'être regardé comme un homme inutile et insensé, par amour de Jésus-Christ, qui le premier a été regardé comme tel, piulôt que de passer pour un homme sage et prudent aux yeux du monde. » Exercices spirituels, Seconde semaine, Les trois degrés d'humilité.
cœur de Jésus, et essayé d'entrer dans les sentiments de saint Jean de la Croix, qui ne demandait au Seigneur, pour -récompense de ses travaux, que de souffrir et d'être méprisé pour lui : Pati et contemni pro te... Je ne dois pas me flatter que la vie sera douce ici. Ce n'est pas ce qui m'a déterminé à y venir; j'aime à penser que je m'y habituerai et que jamais je ne serai tenté de rentrer dans le monde. Les avantages de la vie religieuse sont évidents : où trouver plus de lumière pour marcher dans la vérité ? Où trouver plus de force pour triompher des difficultés de la vie? Mais il faut que je m'arme de courage ; car rien ne s'obtient du côté de la perfection, si on n'est pas décidé à s'imposer des sacrifices... »
Le F. de Plas avait aussi compris que, pour faire quelques progrès dans la perfection, il devait, malgré son âge avancé, se laisser conduire comme un petit enfant par le maître des novices. « Nisi efficiamini sicut parvuli, écrit-il dans son Journal^ non intrabitis in regnum cœlorum. Cette parole est à l'adresse des hommes de soixante ans, comme des jeunes gens de vingt ans. Il faut être simple et se laisser diriger, si l'on veut arriver au but. Que je bénis Dieu de vouloir bien employer ce morceau de bois sec ! Que je remercie le P. Maitre d'essayer de le tailler, pour en faire une image moins grossière de Jésus-Christ! »
Ce fut le 2 juillet que le novice, capitaine de vaisseau, demanda au ministre de la marine l'autorisation de faire valoir ses droits à la retraite, à titre d'ancienneté de services. « Un vif attrait vers l'état ecclésiastique, disait-il, m'a décidé à venir à Angers entreprendre quelques études préparatoires ; et, pour disposer de moi sans retard, je renonce volontiers à la faveur accordée aux officiers qui entrent dans leur douzième année de grade avant l'âge de soixante ans. » La
réponse favorable qu'il reçut du ministre lui permit de revêtir la soutane le 8 juillet. Il la baisa avec dévotion, avec amour, comme le signe extérieur de son engagement dans la milice du Christ. « Puissé-je, s'écriat-il, ne m'en séparer jamais! Puissé-je la porter plus dignement encore que je ne respectais mes ëpaulettes !»
Pendant les trois mois que le F. de Plas devait rester à la maison d'Angers, il se montra le plus régulier des novices, fidèle à observer les moindres prescriptions des supérieurs. « Dès le premier jour, raconte un de ses compagnons de noviciat, il se mit à la règle comme les plus jeunes d'entre nous, cherchant avec une grande simplicité à se conformer à tous les plus petits usages. Ce qui frappait surtout, c'était son application à suivre la vie commune, refusant les adoucissements que son âge paraissait réclamer. Il saisissait, comme naturellement et sans être remarqué, toutes les occasions de dévouement et de sacrifice. La conférence -quotidienne du P. Maitre dut être une de ses épreuves les plus pénibles. A peine était-elle commencée que le pauvre Frère, saisi par l'envie de dormir, faisait des efforts incroyables pour n'y pas succomber. En vain essaya-t-il de se tenir éveillé, en prenant des notes, le sommeil était plus fort que sa volonté. Il crut qu'en restant debout il dormirait moins facilement, et dans cette position il tombait encore de sommeil. )>
Le sujet le plus ordinaire de ses conversations était le bonheur qu'on éprouve dans la vie religieuse. « De combien de soucis, disait-il, ne me suis-je pas délivré en m'éloignant du monde ! Que d'obligations sans utilité ! Que de conversations oiseuses ! Que de lourdes responsabilités ! Comme il est doux, au contraire, de vivre en religion ! On est sans cesse excité au bien par de pieuses lectures, par de bons exemples, par de
sages conseils. Il n'y a qu'à se laisser guider, et on approche chaque jour davantage de la perfection. N'est-ce pas pour les religieux qu'il a été dit : Ibunt de virtute in virtutem? Et comment en serait-il autrement, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a promis le centuple et la vie éternelle à ceux qui quitteront le monde pour le suivre? »
Mais c'est surtout en parlant de la Compagnie de Jésus à laquelle il avait, quoique indigne, disait-il, l'honneur d'appartenir, qu'il ne tarissait pas d'exprimer son contentement et son admiration. « Oui, s'écriait-il, c'est une gloire pour la Compagnie de se voir en hutte à tout ce que l'impiété peut amasser contre elle de calomnies et de haines : Et eritis odio omnibus propter nomen meum. Le hut que je me proposais en entrant dans la Compagnie, j'ose espérer que je pourrai l'atteindre; car Dieu m'offre encore plus de moyens que je ne croyais pour travailler à ma perfection, et, s'il me prête vie, à celle du prochain. Nous avons été précédés par des Saints, nous sommes entourés de Saints ; et quiconque se conformera aux règles de saint Ignace arrivera sûrement à la sainteté. )) Aussi écrivait-il à son ami le P. Clerc: « Ainsi que vous me l'aviez annoncé et promis, je trouve un calme profond, et Dieu me paie avec une grande générosité la petite part de bonne volonté que je lui ai apportée. »
Le lendemain de la fête de saint Ignace dont la douce solennité fut une si grande joie pour son cœur, le F. de Plas se rendit à la maison de campagne située sur la route des Ponts-de-Cé, à quelques kilomètres d'Angers. C'est là, non loin des bords de la Loire, que les novices passaient une quinzaine de jours de vacances chaque année, pour respirer un air plus frais et plus pur, au milieu des fortes chaleurs du mois
d'août, « Ce séjour à la campagne, écrit-il vers le milieu des vacances, paraît un expériment (une épreuve) au premier abord ; mais je reconnais déjà que c'est pour tous une diversion utile aux occupations habituelles. Les journées sont entrecoupées d'exercices variés, et la liberté plus grande dont on jouit est aussi un repos parfaitement entendu. La méditation en plein air, le matin, contribue à faciliter l'esprit de prière en quelque lieu qu'on se trouve ; la lecture par bandes de trois, avec faculté pour chacun de faire des observations, habitue à réfléchir et à exprimer sa pensée ; les causeries à table apprennent à se connaître mutuellement ; les bains et les promenades entretiennent les forces et la santé; et, s'il n'est pas toujours agréable de marcher sous le soleil et dans la poussière, l'obéissance adoucit la fatigue, et les incommodités paraissent légères, quand on les supporte comme une préparation à la vie de missionnaire. »
Les vacances de 1869 furent signalées par deux belles excursions : l'une à Notre-Dame de Béhuard, chapelle construite par Charles VIII, en exécution d'un vœu de Louis XI, sur un rocher qui commande le cours de la Loire ; Fautre à l'ancien monastère de Saint-Maur, de l'ordre de saint Benoît. Aller en chemin de fer, retour à pied, prières et cantiques, déjeuner sur l'herbe et joyeux devis « rien ne manquait, écrit François à sa sœur Elisa, pas même la gaieté de bon aloi, qui était générale; rien ne me paraît plus propre à redonner aux jeunes gens de l'ardeur pour le travail. »
Le F. de Plas reçut à cette époque la visite de deux anciens officiers de marine qu'il avait beaucoup connus autrefois, et près desquels il commença cet apostolat d'édification qui devait par la suite attirer tant d'âmes à Dieu. « Cet excellent Charles du Couëdic,
écrit-il à sa sœur, croyait me trouver avec une figure austère ; il a été tout surpris de voir qu'il n'y avait que le costume de changé. Ce digne ami ne me blâme pas; il comprend parfaitement le parti que j'ai embrassé ». Au second visiteur qui parut fort étonné de son nouveau genre de vie, il répondit : « Cela ne me surprend pas; il faut y goûter pour l'apprécier à sa juste valeur. » Nous ne pouvons citer toutes «les lettres adressées au nouveau novice, à mesure qu'on apprenait son entrée dans la Compagnie de Jésus. En voici une cependant que le nom du signataire ne nous permet pas de passer sous silence ; elle est de M. Krantz, l'ancien second du Solferino. « Cette détermination de votre part, lui écrit-il, ne m'étonne pas. J'espère qu'elle contribuera à vous rendre heureux. En quittant la marine, vous emportez l'estime et l'affection de tous ceux qui vous ont connu. En entrant dans une maison religieuse, vous augmenterez certainement sa bonne renommée par l'exemple de votre piété et de vos vertus. » L'exemple de la piété et des vertus de l'humble religieux devait, en effet, jeter plus tard un vif éclat sur la Compagnie de Jésus ; mais son entrée au noviciat arracha elle-même à un ancien chirurgien, grand chef de la franc-maçonnerie, ce singulier témoignage : « Je ne suis pas sympathique aux Ordres religieux, mais je ne puis refuser quelque estime aux Jésuites depuis l'entrée du commandant de Plas chez eux. Il est trop intelligent pour s'être laissé berner, et trop loyal pour prêter son concours à une mauvaise œuvre. » De retour à Angers, le F. de Plas s'attendait à y rester au moins une année de noviciat, et il s'en réjouissait, disant qu'il ne s'était jamais trouvé plus heureux ni à Brest, ni à Pv^ochefort; mais il apprit, le 6 septembre, qu'il était destiné pour la maison de Saint-Eusèbe à Rome. « Que la volonté de Dieu soit
faite, s'écria-t-il, et que nos supérieurs me trouvent prêt à obéir au moindre signe ! Bien que Rome n'ait pas grand attrait pour moi dans les conditions où je vais m'y trouver, il est cependant avantageux de se rapprocher du centre de la Compagnie et d'habiter les lieux sanctifiés par saint Ignace et tant d'autres Saints. » Et le vieux novice, selon le conseil de la règle qui veut que l'on parle la langue de la contrée où on se trouve, se mit à étudier l'italien, afin d'être à même de profiter de son séjour en pays étranger.
Avant de quitter Angers, le F. de Plas eut la consolation d'assister à une petite fête de famille qui l'attacha davantage encore à sa chère vocation. « Nous avons eu ces jours derniers, écrit-il à sa sœur en annonçant son prochain départ, une cérémonie bien touchante à l'occasion des Noces cVor de deux missionnaires la Résidence, les PP. Delor et Chaignon, qui célébraient leur cinquantième année de Compagnie. C'était aussi pour le dernier, infatigable apôtre qui a déjà prêché plus de trois cents retraites ecclésiastiques dans touteja France, le cinquantième anniversaire de son sacerdoce. La messe a été dite par le P. Chaignon, dans la chapelle des Tabernables, en présence d'un grand nombre de prêtres, d'amis et de fidèles. Des scolastiques de Laval, venus à la maison de campagne pour y passer les vacances, ont rivalisé de zèle avec les novices pour off'rir aux deux PP. jubilaires une charmante séance, dont il est difficile de se faire une idée, quand on n'a pas vu les choses de près. C'est là un des caractères qui me plaisent le plus dans nos réunions intimes : la joie la plus franche, accompagnée de la charité la plus intelligente. Je bénis de ■plus en plus Notre-Seigneur de m'avoir appelé dans un Ordre où tous n'ont qu'un même désir, ne poursuivent qu'un même but : Aimer Dieu et le prochain! «
Vers la fin du mois de septembre, François quitta la maison d'Angers pour se rendre à Paris, où l'attendaient deux scolastiques qui devaient lui servir de compagnons de voyage jusqu'à Rome. Il emportait avec lui une dévotion bien chère à la Compagnie, qu'il n'avait pas eu l'occasion de connaître jusque-là, mais qui devint, à partir de ce moment, avec celle de la très Sainte Vierge et de saint Joseph, une des plus grandes consolations de sa vie. « Avant d'entrer dans la Compagnie, dit-il dans un de ses comptes de conscience, j'étais membre de l'œuvre de l'adoration nocturne, et j'avais même eu la pensée de faire partie de la Société des Pères du Saint-Sacrement. Ma dévotion n'a pas changé, mais je m'applique plus aujourd'hui à celle du Sacré-Cœur, qui avec l'Eucharistie nous manifeste d'une manière si sensible l'amour de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Cette belle dévotion m'est devenue de plus en plus précieuse; et j'ai pris l'habitude de réciter tous les jours la consécration au Cœur de Jésus que mon maître des novices, le Père Fréchon, m'avait engagé à réciter au moins une fois par mois. » A Paris, où il ne resta que quelques jours, le F. de Plas retrouva l'amiral Bourgois, qui n'avait été nullement surpris de son entrée dans la Compagnie de Jésus, avouant même que « le commandant avait choisi la meilleure part. » Dans un entretien intime il apprit (car depuis longtemps il ne s'était pas occupé de politique) que l'horizon se chargeait de plus en plus d'orages ; que, au ministère de la marine, la nécessité de faire des économies obligeait à des réductions fâcheuses de personnel. Enfm, le contre-amiral félicita son ami du beau voyage qu'il allait faire à Rome, où on assisterait « à l'un des plus grands spectacles du siècle, » pendant que lui-même retournerait prendre son poste à Brest, en attendant un commandement. Il
fut, en effet, un des plus grands spectacles du siècle, ce concile du Vatican qui devait s'ouvrir le 8 décembre, sous les auspices de la Vierge immaculée, et auquel accouraient déjà les évêques de toute la catholicité.
Ce n'était pas pour assister aux travaux du Concile que le novice et ses deux compagnons quittèrent Paris le 2 octobre. Ils allaient humblement prendre rang, l'un parmi les PP. de la troisième probation à la maison de retraite de Saint-Eusèbe, les deux autres parmi les étudiants en théologie du Collège romain. Nous nous permettrons, pour cette année 1869-1870, de compléter par nos souvenirs personnels les documents que nous avons entre les mains.
Les trois voyageurs arrivèrent à Rome le 10 octobre, après s'être arrêtés, selon le conseil du R. P. Provincial, à Lyon, Avignon, Marseille, Nice, Monaco, Gènes, la Spezia, Pise, Florence, rencontrant partout cet aimable accueil, cette exquise charité qui, à chaque départ, arrachait au cœur reconnaissant de François ce cri joyeux : Ecce quam honam et quam jucundum habitare fratres inunuml « Nous avons été reçus dans les maisons de la Compagnie, écrit-il le 12 octobre, avec une affection fraternelle qu'on trouverait à peine dans les familles les plus unies. Tout était nouveaupourmes jeunes compagnons; mais, bien que l'âge ait émoussé en moi la curiosité et l'enthousiasme, je n'en partageais pas moins leur satisfaction. »
A cette filiale communication du vieux novice, le R. p. de Ponlevoy, malgré les nombreuses occupations de sa charge, répondit en donnant quelques conseils remplis de cet esprit de foi qui animait toutes ses actions.
« Mon bien cher Frère, )) P. C. J'ai reçu votre bonne lettre datée de Saint-
Eusèbe. Vous n'aviez que d'heureuses nouvelles à me donner : durant le voyage, la charité fraternelle vous a tenu fidèle compagnie, et maintenant vous allez continuer votre noviciat in scholâ affectus. J'ai appris plus tard que le bon P. Pellico avait cessé d'être Instructeur, Après tout, iino déficiente, non déficit alter, puis enfin unus est magister Christus. Ah! surtout, mon bien cher Frère, que Dieu Notre-Seigneur vous accorde de goûter la doctrine des Exercices et l'esprit de l'Institut! Alors aussi, non seulement vous comprendrez, mais vous réaliserez votre sainte vocation. La prière, plus que l'étude, vous donnera la clef, et la pratique vous avancera plus que la spéculation. Obedire et hiuniliari in Societate Jesu et œternam beatitudinem consequi, c'est tout! Ah I que vous serez savant, si vous n'avez qu'un livre !...
» Que Dieu Notre-Seigneur vous bénisse!
)) En union de vos prières,
» Sei^vus et fvater in Christo.
» A. DE PONLEVOY, S. J. ))
Le P. Pellico, ancien Provincial de Turin, et depuis longues années Instructeur du troisième an à Saint- Eusèbe, venait en effet d'être remplacé par le R, P. Molza, homme d'une prudence consommée, d'une grande intelligence et d'une bonté parfaite, tel qu'il le fallait, en un mot, pour une maison composée de Pères appartenant à presque toutes les provinces de l'Europe. Gardien fidèle de la règle et des usages, il sut en plier la lettre à l'esprit dans une foule de circonstances d'une année exceptionnelle; aucun Père étranger ne partit de Rome sans avoir pu satisfaire sa piété, en assistant à quelques-unes de ces belles cérémonies dont la Ville éternelle fut alors si souvent le théâtre.
Le F. de Plas ne pouvait oublier son cher noviciat, « le berceau de sa vie spirituelle w, comme il aimait à l'appeler. A peine installé dans sa nouvelle habitation, il s'empressa d'écrire au P. Maître ses impressions depuis le départ d'Angers : u J'ai pris possession, ajoute-t-il , de la chambre que j'occuperai probablement toute l'année. Devant moi s'étend un vaste horizon du côté de Saint-Jean de Latran, dont j'aperçois la masse imposante ; de ma fenêtre, je vois aussi des pans de murs en ruine et de beaux jardins d'un riant aspect. C'est vraiment une charmante solitude que celle de Saint-Eusébe, avec son immense enclos où l'on trouve en abondance les légumes et les fruits nécessaires à un personnel de quarante à cinquante religieux. Je préfère aux courses dans la ville ou la campagne une promenade au jardin, d'où l'on jouit d'une très belle vue sur les montagnes au sud-est de Rome. Je ne saurais trop bénir Dieu et le remercier de m'avoir envoyé ici. J'y ai trouvé une paix que le monde ne m'aurait pas donnée, et des moyens d'avancer dans la perfection qu'on chercherait vainement dans la vie du monde. Puissé-je être comme un enfant sous la direction des Pères chargés de me former ! «
La lettre du vieux novice de Rome avait été accueillie avec des transports de joie par les jeunes Frères d^Angers ; tout le monde avait gardé si bon souvenir de ses actes d'humilité, de charité et de simplicité, qu'on aimait à les rappeler sans cesse comme les exemples d'un Saint. « Mon bien cher Frère, lui répondit le P. Fréchon, votre bonne lettre est enfin venue nous donner de vos nouvelles. Elle a été une heureuse fortune pour le noviciat, et quand je l'ai annoncée, à la campagne, elle a provoqué une acclamation de joie toute fraternelle. Vous voyez que votre passage a laissé trace ici dans les cœurs, et que la maison de la Com-
pagnie, qui la première yous a reçu dans son sein comme un enfant de la famille, est aussi la première à vous garder un fidèle souvenir. Je me tiens assuré que ces relations si douces ne se rompront jamais, que le noviciat d'Angers vous sera toujours cher, comme aussi votre nom sera toujours de chère mémoire au noviciat d'Angers.
)) Nous avons suivi avec un vif intérêt le récit de vos pérégrinations, je dirais volontiers de votre pèlerinage à travers l'Italie. Se rendre à Rome, au tombeau des Apôtres, de maison de la Compagnie en maison de la Compagnie, qu'est-ce autre chose qu'un pèlerinage ? Nous avons sans doute pris plaisir aux belles et curieuses choses que vous nous avez décrites; mais, qnant à moi, ce qui m'a le plus frappé et ému, c'est cette impression que vous avez ressentie de la charité qui règne dans la Compagnie. — Je l'ai bienfait remarquer aux novices. Dans votre bouche, ce témoignage a une valeur particulière. Vous qui avez vécu dans le monde, vous pouvez mieux apprécier et comparer l'esprit qui anime les deux cités, et nous dire lequel vaut mieux. Pour moi, j'en ai été fort consolé, et je m'en réjouis aussi pour vous, mon cher Frère, parce que vous sentez par expérience qu'après avoir tout quitté pour Notre-Seigneur, vous trouvez, selon sa promesse, le centuple à son service. Plus vous irez, mieux vous le sentirez, parce que vous goûterez toujours mieux le don de Dieu. Je ne doute pas que ce noviciat, ou ce troisième an, fait à Rome, ne vous soit infiniment précieux. Là, vous verrez dans toute sa lumière l'esprit de l'Église et de la Compagnie, et, abreuvé à ces sources pures, vous y puiserez, pour le reste de votre carrière, une indéfectible énergie.
» Vous êtes à Rome, mon cher Frère, pour faire une œuvre sérieuse. Je ne veux pas lui apporter la moindre
entrave. Si cependant vous pensez qu'un écho des grandes choses auxquelles vous allez assister puisse venir utilement jusqu'à nous, et nous faire plus aimer l'Église, soyez sûr que cet acte de charité de votre part vous méritera notre plus vive reconnaissance.
» Adieu, mon bon et cher Frère. Devenez un digne fils de saint Ignace, et recommandez à ce bienheureux Père celui qui fut un instant son représentant près de vous et qui sera toujours
)) Votre dévoué et affectionné Frère in Christo.
» St Fréghon, s. J. »
Le F. de Plas répondit sans doute à ce chaleureux appel en adressant à Angers quelques récits intéressants des belles fêtes auxquelles il eut le bonheur d'assister, mais aucune de ces communications ne nous a été conservée; c'est à son Journal privé et à sa correspondance avec sa famille, que nous aurons recours pour connaître les particularités de son séjour à Rome. Encore ces deux sources très incomplètes ne nous permettent-elles de le suivre que de loin en loin ; ce qui est très regrettable : surtout pour l'époque de sa grande retraite, qui eut lieu du 6 novembre au 8 décembre.
« C'est demain, note-t-il le 6 novembre, que commencera la grande retraite du troisième an de probation. J'espère, Dieu aidant, que je me laisserai diriger comme un enfant, et que j'apporterai à suivre les conseils qui me seront donnés une docilité parfaite. » Fidèle à cette résolution, il écoutait avec attention les points de méditation exposés avec clarté par le R, P. instructeur, et l'effort qu'il était obligé de faire pour •comprendre l'italien, suffisait pour éveiller son esprit et vaincre le sommeil. Il se rappelait ce que lui avait écrit le P. de Ponlevoy : « Que Dieu vous donne de
goûter la doctrine des Exercices... La prière, plus que l'étude, vous donnera la clef, et la pratique vous avancera plus que la spéculation... Oh ! que vous serez savant, si vous n'avez qu'un livre ! » Il pria de tout son cœur, et Dieu lui donna Tintelligence des Exercices. Plus tard, non seulement dans ses retraites, mais en temps ordinaire, c'est au livre de saint Ignace qu'il revenait sans cesse ; c'est en le méditant qu'il parvint à comprendre le véritable esprit de l'Institut, et à réaliser pleinement sa sainte vocation.
Les Exercices de saint Ignace sont divisés en quatre semaines ou parties, qui se distinguent moins par le nombre des jours, que par la diversité des sujets qu'elles embrassent. L'ensemble dure ordinairement un mois, avec un jour de repos dans l'intervalle de chaque semaine. Le 13 novembre, fête de saint Stanislas Kostka, François fut invité, en qualité de novice, à célébrer la solennité de son saint patron à la maison de Saint- André du Quirinal. Dès le matin, il eutle bonheur de recevoir la communion des mains du T. R.P. Général, qui dit la messe devant une foule nombreuse à l'autel de saint Stanislas. Dans la journée, il put s'entretenir longuement avec Mgr Languillat et Mgr Dubar, deux évêques de la Compagnie en Chine, venus à Rome pour assister au Concile; il apprit avec joie les progrès de la foi dans le Kiang-nan et le Pe-tche-ly, grâce au zèle des missionnaires et à l'énergique protection de M. de Rochechouart, notre chargé d'affaires à Pe-king. Le soir, à cinq heures, il était de retour dans sa chère solitude, content d'avoir pu participer à cette charmante fête de famille, présidée par le T. R. P. Général « comme un grand-père, disait-il, au milieu de ses petits-enfants. »
D'après l'économie des Exercices de saint Ignace, la première semaine, ou méditation des grandes vérités.
la fin de l'homme, le péché, la mort, Tenfer, n'est qu'une préparation à la deuxième semaine, comme la troisième et la quatrième semaine, ou contemplation des souffrances et de la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'en sont que la confirmation et le couronnement. Dans la deuxième semaine, en effet, se trouve YÉlection, qui est le centre même des Exercices. Le F. de Plas n'avait plus à choisir un état de vie ; depuis longtemps il connaissait la volonté de Dieu sur sa vocation. Il ne lui restait qu'à assurer sa persévérance, en réformant et réglant sa conduite ; ce fut là son travail pendant la seconde semaine. En contemplant son divin Maître dans les différents mystères d'une vie pauvre, obscure, laborieuse et apostolique, il choisit, sous l'inspiration de la grâce, les moyens qui lui parurent les plus efficaces pour atteindre la perfection de son état. Nous n'avons pas entre les mains le résultat de son élection ; mais nous pouvons y suppléer, dans une certaine mesure, par quelques passages du Journal privé, où Ton admirera les sentiments d'une profonde humilité.
« J'ai répondu par écrit, lisons-nous à la date du 22 novembre, à une note qui nous a été remise pour faciliter le compte rendu que nous devons faire, dans le but d'établir notre situation morale après les exercices de la deuxième semaine. J'ai tâché d'être exact, mais je crains de ne pas lire clairement ce qui se passe en moi. Je vais essayer de résumer ce que j'ai écrit, de le modifier même s'il y a lieu.
))^e suis entré dans la Compagnie de Jésus pour y opérer mon salut et avec le désir d'y vivre en parfait religieux. J'y ai apporté une sorte de faim d'obéissance et un véritable amour de la règle ; mais la nature a encore beaucoup d'action sur moi. Si je suis prêt à accepter, pour l'amour de Dieu, les situations les plus diffi-
ciles elles plus pénibles, je ne puis pas dire que je les souhaite, n'étant pas même encore arrivé à l'indifférence au sujet de la santé et d'un certain bien-être accordé aux religieux en temps ordinaire. Je verrais avec peine plus de luxe et de confortable qu'il n'y en a dans la Compagnie, mais je n'ose pas dire que j'ambitionne la pauvreté ; j'espère seulement savoir la supporter, quand le jourdes épreuves sera venu. lien est demême pour les choses de la maison : je crois que j'accepterais, sans me plaindre, de mauvais effets et la chambre la moins commode. Je compte sur la prière et les bons exemples pour parvenir d'abord à l'indifférence à l'égard des créatures, puis au désir de ce qui contrarie la nature, à l'exemple de notre divin Modèle et de notre saint fondateur.
» Depuis longtemps, je fais peu de cas des honneurs du monde, et, dans le désir que j'ai eu souvent d'être approuvé, c'était plus en vue de Yhomyne religieux que de ma personnalité. Ainsi j'aurais éprouvé du plaisir à entendre les impies ou les indifférents dire, par exemple : « Le commandant X*** va à la messe n chaque jour, mais ça ne l'empêche pas d'aller à bord )) des bâtiments qui lui sont confiés au moment où il » est le moins attendu ; il est affable, il ne manque pas » de fermeté à l'occasion. Sa religion ne lui a ôté au- » cune des qualités qui conviennent à sa profession. »
» Aujourd'hui, je crois sincèrement ne pas tenir aux honneurs, et je borne mon ambition à faire sans bruit quelque bien dans la Compagnie. Cependant l'esprit malin me dit parfois que je pourrais, à raison démon ancienne position dans la société, être utile aux officiers de l'armée ou de la marine dans un port de mer, Cherbourg, Brest ou Rochefort. Si j'étais plus jeune, si j'avais de la mémoire et un peu d'éloquence, je penserais que l'avis vient du bon ange ; aujourd'hui, non.
w J'ai le plus grand désir d'être connu à fond de mes supérieurs, me considérant comme une chose que la Compagnie doit employerpoiir le but auquel elle paraît propre. Je suis prêt à me dévoiler sans arrière-pensée ; j'en prendrais même l'initiative, si cela ne me semblait un mouvement d'amour-propre plus que d'humilité. »
Après un jour de repos, le 23 novembre, le F. de Plas reprit avec ardeur la suite des Exercices. « Lés méditations de la deuxième semaine sont terminées, écrit-il, et nous allons comm.encer celles de la troisième : puissé-je en retirer quelque fruit ! Je ne cesserai de bénir Dieu et de le remercier de m'avoir rendu si faciles ces quinze jours passés dans la retraite et le silence. » C'est à travers des alternatives de consolation et de désolation que le pieux et vaillant retraitant parvint jusqu'au 30 novembre. « J'étais hier dans la désolation, écrit-il, et j'ai fait connaître l'état de mon esprit au R. P. instructeur ; cela a suffi pour dissiper l'orage et me rendre la paix. Je me trouve aujourd'hui en pleine consolation, désirant avancer dans l'amour de mon Maître qui m'a tant aimé, et servir sa cause à travers les dangers que la lutte contre l'impiété pourrait entraîner. »
La quatrième semaine des Exercices, qui ne dura que cinq jours du 2 au 6 décembre, fut remplie, pour cet homme de bonne volonté, d'une joie toute céleste à la vue de la gloire de Notrc-Seigneur, au souvenir des bienfaits dont il avait été comblé par la bonté divine. (( Dieu permet, écrit-il le 5 décembre, que ma cinquante-neuvième année s'achève au milieu de grandes consolations. Combien je voudrais entrer dans ma soixantième année, avec un regret de ma vie passée, avec un ferme désir de consacrer le reste de mes jours à la gloire de Dieu et au salut du prochain ! Le mot glowe a glissé de ma plume ; c'est service que je vou-
lais dire. Je me trouve trop faible instrument pour me croire apte à procurer la gloire de mon Maitre ; je dois m'estimer heureux d'être compté parmi les serviteurs fidèles et les hommes de désir. Il ne iaut pas se mentir à soi-même : le monde m'a offert quelques joies passagères ; mais je ne retrouve dans mon souvenir rien de comparable à la joie de l'âme qui se sent soutenue dans les efforts qu'elle fait pour aimer Dieu, w
A peine sorti des saints Exercices, le F. de Plas essaya de se rendre compte de la manière dont il avait répondu aux grâces reçues de Dieu. « Puisse ce mois de retraite, s'écrie-t-il, porter fruit chez tous les PP. du troisième an ! Puissé-je moi-même reconnaître là encore une de ces faveurs signalées, comme j'en connais tant dans ma vie ! Il est difficile, sans doute, de se rendre bien compte des progrès qu'on a faits ; mais il me semble impossible de n'avoir point avancé d'un pas, quand on a scrupuleusement suivi les conseils donnés par ceux qui ont grâce d'état pour nous diriger. J'ai longtemps cherché à acquérir la conformité à la volonté de Dieu, et je jugeais imprudent, à raison de mes inquiétudes d'esprit, de demander une surcharge; je trouvais qu'il suffisait d'être prêt à souffrir à l'heure voulue par mon Maître. Aujourd'hui, par le conseil du R. P. instructeur en qui j'ai toute confiance, j'ose demander des croix et des humiliations. Je crois être prêt à faire tout ce qu'on voudra, même ce qui est folie aux yeux du monde. Tout en me défiant beaucoup de moimême, si faible, si misérable, j'ai une grande confiance en Dieu qui ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces, proportionnant lui-même la grâce à l'épreuve. «
La grande retraite s'était terminée la veille même de l'ouverture du Concile, et les PP. du troisième an purent assister le 7 décembre à la visite du Saint-Père, à
l'église des Saints-Apôtres. La vaste place située devant l'église était couverte de Romains et d'étrangers de toutes nations, avides de contempler les traits vénérés de Pie IX et de recevoir sa bénédiction. Les dragons pontificaux avaient peine à maintenir libre le passage pour les voitures. Après une longue attente, les cloches des églises voisines mêlent leur son aux vivats de la foule encombrant les rues que traversait le cortège, et annoncent l'arrivée du pape. Le silence se fait, et tous les regards se dirigent vers la rue qui débouche sur la place. Enfin apparaît le carrosse pontifical, précédé d'un escadron de gardes nobles. Les clairons des zouaves retentissent et de joyeuses fanfares leur font écho. C'est dés lors un enthousiasme indescriptible : les mouchoirs et les chapeaux s'agitent dans les airs, et de toutes les poitrines sort un seul cri: Evvivaf Evvival Le Saint-Père, visiblement ému, bénit ses enfants ; les cris redoublent, et il pénétre dans l'église suivi de son cortège. Peu à peu, la foule rentre dans le calme et commence à se disperser. Le F. de Plas, avec ses compagnons de promenade, revint alors à Saint-Eusébe ; heureux d'avoir été témoin d'un si touchant spectacle, il s'écriait: « Pendant que partout en Europe les grandeurs s'abaissent et perdent avec leur prestige le respect de leurs sujets, Pie IX s'élève de jçur en jour dans la filiale admiration du monde entier. »
Le lendemain, jour d'ouverture du Concile, la pluie tombait par torrents. François, après un peu d'hésitation à cause du mauvais temps, se décida, par charité, à accompagner un Père qui désirait assister à cette première session. « Cette matinée, disait-il, sera pénible et agréable à la fois : agréable, par la bonne fortune de contempler un des plus grands spectacles de l'époque ; pénible par l'obligation de rester long-
temps au milieu d'une foule bruyante et dissipée. Puissé-je accepter avec patience les ennuis inévitables dans ces sortes d'occasions, et prêcher par mon recueillement le respect de la maison de Dieu ! »
La cérémonie avait été fixée pour huit heures et demie ; mais longtemps auparavant, la vaste nef de Saint- Pierre était remplie d'une foule compacte qui se pressait sur le parcours de la procession et en face de la salle du Concile. Tous les évoques étaient réunis dans le vestibule au-dessus du portique d'entrée. Bientôt le Veni Creator, entonné par la voix forte et sonore de Pie IX, est chanté par les Pérès qui s'avancent gravement deux à deux, au son des cloches et du canon. Enfin, l'imposant cortège, escorté par une double haie de soldats, franchit le seuil de la basilique et se dirige lentement vers la salle du Concile. « On les a vus, écrivit le pieux novice transporté d'enthousiasme, et citant les paroles éloquentes de Louis Veuillot, on les a vus passer tout à l'heure au milieu d'une foule formée de tous les peuples et de toutes les conditions de la vie humaine. L'immense basilique de Saint-Pierre et son immense atrium se sont trouvés trop étroits à la multitude empressée de les saluer.
)) Ils défilaient chantant le Veni Creator. Ils étaient là tous, de l'Orient et du Couchant, de l'extrême Nord et de l'extrême Midi, et des terres de l'hérésie et des terres de l'infidélité, et des terres encore inconnues au commencement de ce siècle...
» Chacun dans la foule reconnaissait les siens, les doctes, les éloquents, les persécutés, les héroïques. On se montrait ceux qui viennent de si loin et qui ont fait de si grandes choses, maintenant ignorées du monde, mais que l'histoire glorifiera. On se redisait des noms que les peuples futurs béniront au premier chapitre de leurs annales, et que les vieux peuples ra-
jeunis chanteront en racontant leur rentrée au Lercaii du Christ...
» Plusieurs de ces hommes ont fondé leur diocèse et quelques-uns ont fondé leur peuple; d'autres, après trois cents ans, ont redressé leur siège que l'hérésie avait renversé, et relevé leur église dont l'emplacement même avait disparu... Voici Genève et Londres qui n'étaient pas au concile de Trente I »
D'après le cérémonial, on aurait dû faire sortir de la salle tous ceux qui n'avaient pas droit de séance, fermer les portes et délibérer en secret; mais le Saint- Père n'avait pas voulu que le Concile commençât par une déception. Il avait donc commandé, non seulement que la grande porte restât ouverte, mais que la cloison même qui fermxait l'entrée de la salle fût enlevée, afin que le public pût jouir jusqu'au bout de ce ravissant spectacle.
La cérémonie ne se termina que vers trois heures du soir. De retour à Saint-Eusèbe, le F. de Plas inscrivit dans son Journal les graves impressions qu'il avait emportées de cette glorieuse journée. « Comment ne pas sourire de pitié, s'écrie-t-il, en pensant à ces misérables folliculaires qui recommandent à ces vénérables évoques, archevêques, patriarches et cardinaux, d'être sages et prudents, et qui conseilleraient même au Saint-Esprit de ne pas perdre de vue les nécessités du monde actuel? Mais qui donc de nos jours ne se croit pas un peu capable de mener, sinon ses propres affaires, du moins l'État, l'Église et Dieu même ? »
Dés le lendemain de la fête de l'Immaculée-Conception, François s'était mis avec ardeur au travail de sa perfection, se livrant tout entier aux exercices de la vie intérieure ou à des œuvres qui permettaient à son zèle de se déployer sous les formes les plus hum-
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bles. On lui avait parlé d'étudier un peu la théologie ; il en écrivit au R. P. de Ponlevoy, s'excusant de n'avoir dans sa solitude aucune grande nouvelle à lui communiquer. « Les meilleures nouvelles que vous puissiez me donner à Saint- Eusèbe, lui répondit le Pt. P. Provincial, ce sont les vôtres. Dans cette maison, si bien nommée l'École du cœur, vous avez à mener cette vie décrite par l'Apôtre : Vita, ahscondita cum Christo in Deo, et il ne vous reste que vous-même à vaincre, et Notre- Seigneur à étudier sur sa croix et dans son cœur.
)) Eh bien, laissons faire, la théologie aura son tour. Si vous goûtez l'Institut, vous serez bien savant ; vous aurez plus que de l'érudition, vous aurez une doctrine, un esprit. Oh ! mon cher Frère, que j'aime à voir votre goût pour la lettre de notre bienheureux Père! Vous avez, par ce seul fait, le grand signe des vrais enfants de la Compagnie. Vous avez lu, à la fin de l'Examen général, en tète de l'Institut, cette phrase incomparable : Humiliari et obedire in Societate Jesu exoptat, et seternam beatitudinem consequi. Voilà le Jésuite de pied en cap ! »
On a dû remarquer dans la lettre qui précède cette ravissante expression, l'école du cœur, schola affectus : le mot est de saint Ignace lui-même, pour désigner la troisième probation, cette douce et forte école qui exige dans les disciples, avec la simplicité du cœur et la docilité à se laisser conduire, une coopération active et spontanée au travail intérieur de leur perfection religieuse. La maison de Saint-Eusèbe, d'après le tableau qu'en a tracé le F. de Plas, était véritablement pour lui et les PP. du troisième an, cette école du cœur que saint Ignace avait voulu pour ses enfants.
« Je suis de plus en plus charmé, écrit-il à sa sœur,
de notre maison de Saint-Eusèbe et de la manière dont notre temps est employé. Je regrette quelquefois de n'avoir pas songé plus tût au noble parti que j'ai pris; mais j'aime à penser que le bon Dieu avait ses vues en me laissant dans le monde. J'avoue qu'il me serait impossible aujourd'hui de prendre goût aux études que l'homme de guerre est obligé de faire pour arriver à tuer le plus grand nombre d'ennemis possible, en se protégeant soi-même de son mieux. Comme le cœur et l'esprit, comme l'âme et la conscience se sentent plus à l'aise, quand on n'est occupé que des devoirs de l'homme envers Dieu et envers ses semblables, quand on cherche à se rendre meilleur et à s'éclairer pour éclairer plus sûrement autrui I Ici, l'obéissance est la plus douce des choses, car chacun obéit ; le supérieur comme le frère coadjuteur suit le règlement, et les ordres, donnés avec une religieuse simplicité, sont toujours exécutés avec bonne volonté. Nous avons la paix autant qu'elle peut exister sur cette terre, et il règne une cordiale affection entre tous les membres de la communauté. Oh ! si les gens du monde, qui sont si souvent mécontents de leur sort, pouvaient apprécier les biens dont nous jouissons, comme nous aurions de nombreuses vocations ! Je ne me dissimule pas que l'avenir nous réserve plus de difficultés et de peines que le temps présent; mais ces peines et ces difficultés, nous prenons ici des forces pour en triompher avec la grâce de Dieu. »
Si les méditations, les conférences et les lectures spirituelles tiennent une large place dans la journée des Pères du troisième an, on réserve un temps convenable aux exercices manuels : balayer les chambres et les corridors, nettoyer la maison du haut en bas, aider les frères coadjuteurs dans les offices domestiques, au réfectoire, à l'infirmerie, à la cuisine. Voilà
certes, dans une communauté nombreuse, une riche matière à l'exercice des offices que saint Ignace appelle bas et humiliants ; et quand on sait bien s'y prendre^ on trouve facilement à récolter, dans ce champ si varié, une riche moisson de mérites pour le ciel. Le fervent novice se livrait avec un contentement indicible à ces pénibles travaux auxquels il n'était pas habitué, mais qui lui rappelaient la vie cachée de Notre-Seigneur dans l'obscure maison de Nazareth. Laissons M. Julien nous raconter, dans un style pittoresque, comment il surprit un jour son ancien commandant au milieu de ces humbles occupations.
C'était le mardi, 12 avril, car voici ce que nous lisons à cette date dans le Journal privé : « J'ai vu avec plaisir M. Julien, lieutenant de vaisseau en retraite, autrefois secrétaire de l'amiral Bouët-Willaumez sur le Solferino, et qui a écrit en beau style quantité de bons ouvrages remplis de sentiments très chrétiens. » Ces deux anciens officiers de marine n'étaient pas étrangers l'un à l'autre. Leurs relations remontaient à près de vingt-cinq ans, comme nous l'apprennent les notes qu'on a bien voulu nous communiquer.
« Vers la fin de 1846, écrit M. Julien, nous avons connu le commandant de Plas dans l'Inde. Pendant notre première campagne, en sortant de l'école polytechnique, nous nous trouvâmes embarqué, sous ses ordres, sur la frégate la Belle-Poule, dont il était le premier lieutenant... A cette époque le lieutenant de Plas n'avait pas encore trouvé son chemin de Damas. Du moins, c'était l'opinion qui avait cours au poste. Il est vrai qu'on n'y perd point une occasion de médire même d'un futur Saint...
» Dix-neuf ans plus tard, en 1865, nous retrouvâmes le commandant de Plas sur le vaisseau-amiral le Sol-
ferino, capitaine de pavillon de l'amiral Bouët- Willaumez, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée. Par son caractère et la distinction de ses manières, le commandant de Plas était bien à sa place sur ce vaisseau-amiral appelé à accompagner l'Empereur à Alger, et destiné, peu après, à figurer en première ligne dans les fêtes et réceptions internationales échangées, à Brest et à Portsmouth, entre les deux premières flottes cuirassées de la France et de l'Angleterre.
» Après avoir laissé le commandant de Plas sur le pont d'un vaisseau-amiral, dans tout l'éclat des pompes militaires, nous le retrouvons à Rome, en 1870, à la maison de Saint-Eusèbe.
)) Le célèbre P. Curci y prêchait à ce moment une retraite d'hommes, et la foule était nombreuse. L'aristocratie romaine s'y était donné rendez-vous.
» En franchissant la porte, nous nous trouvâmes dans un long corridor et nous n'eûmes que le temps de nous effacer contre le mur, pour laisser passer devant nous les deux files d'une procession de fidèles qui, après s'être déroulée sous les arcades du cloître, rentrait dans la chapelle.
» Le moment était mal choisi pour nous présenter : n'importe ! la patience des supérieurs est très grande ; nous le savions et nous en abusions.
» Après la procession, le P. Curci vint à nous, et, debout entre la porte d'entrée et celle du parloir :
» — ■ Que demandez-vous? nous dit-il sèchement, en roulant entre ses doigts la carte que nous lui avions fait parvenir.
» — Le commandant de Plas, mon Révérend Père, n'est-il pas chez vous depuis quelque temps ?
» — Le commandant de Plas ! fit-il avec un mouvement de tête difficile à traduire ; il n'y a pas de com-
mandant chez nous... Le novice de Plas, peut-être ?... Dans ce cas, vous allez voir un bien modeste religieux. Je vais vous le faire appeler.
» En effet, après quelques instants d'attente, nous vîmes se dessiner au fond du cloître la silhouette d'un religieux qui s'avançait vers nous, laissant dans un coin du mur un objet auquel nous ne prîmes pas garde d'abord.
» C'était lui !
)) Il nous tendit la main avec son fin sourire. L'homme était resté le même, l'habit ne l'était plus.
» La main naguère élégamment gantée était rude et calleuse ; elle trahissait un genre de travail que le commandant n'avait jamais connu...
» C'était un balai que nous avions aperçu entre les mains du novice de Plas, et dont il s'était débarrassé en venant à nous. «
A cette époque, on avait conservé à Rome tous les expériments du noviciat, tels qu'ils étaient autrefois pratiqués dans l'ancienne Compagnie. Les PP. du troisième an étaient donc envoyés de temps en temps visiter les malades et les prisonniers et même demander l'aumône sur la voie publique. Les détails nous manquent sur ces différentes œuvres de zèle et d'humilité tant recommandées par saint Ignace ; nous nous contenterons de citer quelques passages du Journal privé, qui y font allusion. « J'ai été à deux heures et demie aux prisons, écrit le F. de Plas le 15 avril, pour faire le catéchisme à un pauvre détenu que j'ai gardé plus d'une heure. — Je ne puis oublier, écrivait-il plus tard, le plaisir que j'ai eu à servir les malades à l'hôpital où saint Louis de Gonzague les soignait, et où il contracta la maladie qui l'emporta. — Je me rappelle aussi avec bonheur la matinée où j'ai dû mendier avec un bissac dans la rue du Corso, jusque
dans les cafés, recevant ici un bon accueil, là des marques de mépris et de dédain, et rentrant à Saint-Eusèbe avec un pain, une brioche et environ 3 fr. 50. »
Comprenant combien la vertu d'abnégation lui était nécessaire, le pieux novice en avait fait l'objet le plus habituel de ses méditations du soir, afin de parvenir, comme le demandent les Constitutions, à la pratique continuelle de cette vertu. Aussi le voyons-nous, malgré ses soixante ans sonnés, faire, les jours ordinaires, la passegiata avant l'Aue Maria, et, les jours de congé, des promenades plus considérables dans les environs de Rome. Un Père avait-il besoin d'un solcius pour une visite en ville, le F. de Plas se trouvait toujours prêt à sortir pour rendre un petit service. Sa charité était devenue proverbiale et on y avait recours en toute occasion.
Quant à. la mortification, compagne inséparable de l'abnégation, il suivait le conseil de saint Ignace, en essayant, sous la direction du R. P. instructeur, ce qui pouvait le mieux convenir à ses forces physiques et morales. Il supportait sans se plaindre les incommodités des saisons, le froid, le chaud et les petits assujettissements de la vie de communauté. Bien qu'il éprouvât de l'attrait pour les austérités corporelles, il s'en servait avec discrétion, comme d'un moyen très utile pour acquérir l'esprit d'oraison. « J'y vais doucement, disait-il, en commençant, persuadé qu'il faut en tout de l'apprentissage. « Sans négliger l'emploi des instruments de pénitence proprement dits, il avait une tendance plus marquée à refuser le bien-être à son corps soit pour la nourriture, soit pour le sommeil. Les supérieurs durent même veiller à ce que ses privations ne nuisissent pas d'une manière notable à sa santé.
Cette pratique de l'abnégation et de la mortification
continuelles en toutes choses, loin de s'opposer à la facilité de ses rapports avec ses frères et avec les étrangers, lui causait une surabondance de joie qui le rendait encore plus affable envers tous. Dans ses conversations, dans ses lettres, il revient sans cesse sur le bonheur qu'il ressentait d'être tout entier au service de Dieu, et se plaint souvent de ne pas avoir à supporter plus d'épreuves. « Tu es au nombre des personnes que Notre-Seigneur traite par les croix, écrit-il à sa sœur ; ta foi en saura tirer le meilleur parti ; tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu. Quant à moi, s'il plaisait à Dieu de terminer ma vie dans les conditions où je me trouve, je tremblerais de paraître devant le souverain Juge, après avoir eu si peu d'épreuves. Je te disais, je crois, dans ma dernière lettre, que je me trouvais plus heureux novice que sénateur ou maréchal de France. Eh bien ! ce que je pensais alors, je le pense encore aujourd'hui. Jamais je n'ai goûté plus de vraie joie que depuis mon entrée dans la Compagnie de Jésus. Oui, chère sœur, je le confesse hautement: j'ai déjà reçu le centuple promis même sur cette terre à ceux qui abandonnent tout pour Dieu. »
Depuis le 8 décembre, le F. de Plas n'avait assisté à aucune des grandes fêtes qui eurent lieu à Rome à l'occasion du Concile ; les cérémonies de la Semaine Sainte étaient terminées, et le lendemain, du portique supérieur de la basilique vaticane. Pie IX devait donner Urbi et Orbi cette bénédiction papale qui rappelle celle donnée aux disciples et aux Apôtres par Notre-Seigneur montant au ciel. Le pieux novice eut le bonheur de contempler ce beau spectacle qui 1 aissa dans son âme une profonde impression. « Le principal événement de ces derniers jours, ècrit-il à son ami Mathieu, est pour moi la bénédiction pontificale, donnée de la loggia de Saint-Pierre à une centaine de
milliers de personnes qui se pressaient sur la place. Spectacle unique au monde ! Je ne sais rien de plus propre à élever l'àme, à satisfaire l'esprit et le cœur. On m'a rapporté que Pie IX n'est pas le moins ému de cette scène sublime. « Quand je donne cette béné- » diction, disait-il un jour, je me sens vraiment Pape. ^) Je sens que le cœur et la main du Pape sont dans le .^) cœur et dans la main de Dieu, bénissant le monde. »
Le dimanche suivant, 24 avril, le Concile devait tenir, sous la présidence du Souverain Pontife, une de ces solennelles séances auxquelles il était permis à tous les fidèles de prendre part. Ce n'était plus une pure cérémonie, comme le 8 décembre, ni une simple profession de foi, comme le jour de TÉpiphanie ; c'était la promulgation de la Constitution deFide, qui raffermissait les croyances des fidèles, en condamnant les principales erreurs du temps présent. En ce jour, le soleil brillait de tout son éclat sous le beau ciel de Rome ; des flots de lumière inondaient la basilique et la salle du Concile, symbole des grâces abondantes que le Saint-Esprit allait verser sur le monde chrétien.
Le moment était solennel. Après la messe, célébrée par le cardinal Bilio, elles prières d'usage, Mgr de Fahriano lut d'un ton accentué les décrets et canons, puis on procéda au vote par placet et non placet. Tous les évéques présents répondirent : Placet ; et la Constitution fut ainsi votée à l'unanimité. Alors le Pape se leva et dit d'une voix forte, au milieu du silence respectueux de l'assemblée : « Tous les Pères du Concile ayant, sans exception aucune, répondu Placet aax décrets et aux canons qu'on vient de lire, Nous-Méme, Nous définissons dans le même sens les vérités contenues dans ces décrets et canons, que Nous confirmons de Notre autorité apostolique. » Puis, d'une voix tremblante d'émotion, il ajouta cette courte mais touchante
allocution: « Vous voyez, très chers Frères, combien il est bon et doux de marcher d'accord dans la maison du Seigneur, de marcher dans la paix. Marchez toujours ainsi. Et parce que, à pareil jour, Notre-Seigneur Jésus-Christ donna la paix à ses Apôtres, moi aussi, qui suis son vicaire indigne, en son nom, je vous donne la paix.
» Cette paix, vous le savez, chasse la crainte ; cette paix, vous le savez encore, fait fermer les oreilles aux discours du dehors. Oh ! que cette paix vous accompagne tous les jours de votre vie ! qu'elle soit votre consolation ! qu'elle soit votre force au moment de la mort ! qu'elle soit votre joie éternelle dans les cieux! »
Perdu au milieu de la foule qui se pressait devant la porte du Concile, le F. de Plas ne regretta pas la fatigue qu'il s'était imposée pour jouir de ce magnifique spectacle. « Qu'il est beau, écrivit-il de retour à Saint-Eusèbe, de voir tous les membres d'une pareille assemblée voter avec la plus parfaite harmonie sur les points les plus importants de la foi ! » Ayant appris que plusieurs évêques avaient présenté au Saint-Père un Postulatum pour l'introduction des délibérations sur l'infaillibilité : « Puissions-nous, s'écria-t-il, célébrer bientôt dans toute l'Église le triomphe de la papauté, en acclamant avec tous les évoques de la catholicité le Pontife infaillible ! »
En attendant ce triomphe de la papauté qu'il appelait de tous ses vœux, François eut la consolation de visiter le cachot où saint Paul baptisa Onésime et d'où il écrivit la joie ineffable qu'il éprouvait d'être enchaîné pour Jésus-Christ. « Puisse le souvenir de nos ancêtres dans la foi, s'écria le fervent novice, réveiller en nous des sentiments d'amour aussi vifs que les leurs ! Puissions-nous nous réchauffer à ce foyer de catholicisme et n'avoir qu'une pensée : travailler à
notre sanctification et à celle du prochain ! » Sous la conduite du P. Francesco Tongiorgi, professeur d'archéologie au Collège romain, il eut aussi le bonheur de visiter en détail les intéressantes catacombes de Saint-Calixte, théâtre des explorations du commandeur de Rossi, admirant avec un religieux respect ces vénérés souvenirs des premiers siècles de la foi.
Pour attirer les bénédictions du ciel sur les travaux du Concile, le cardinal-vicaire avait, dans un éloquent invito, engagé les fidèles à faire la visite des sept basiliques, à laquelle sont attachées de nombreuses indulgences. Le F. de Plas commença ce pieux pèlerinage, le 3 mai, par la visite de Saint-Pierre, et le continua, le jour suivant, en parcourant partie à pied, partie en voiture, comme l'avaient voulu ses supérieurs, les stations de Saint-Paul hors les murs, de Saint-Sébastien, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Croix, etc. « Jamais, écrivait-il plus tard, en résumant ses impressions, je n'ai visité sans ressentir une ineffable émotion les monuments de Rome : depuis la prison Tullianum jusqu'au Colisée, ces deux extrémités de la civilisation païenne ; depuis les catacombes, berceau sanglant de la civilisation chrétienne, jusqu'aux basiliques superbes par lesquelles la croix a pris possession de l'univers. A chaque pas les deux mondes se rencontrent en présence : le monde païen gisant dans la majesté de ses souvenirs, le monde chrétien s'élevant vers le ciel à l'aide des débris qui jonchent le sol. Qu'est-ce que ce dôme de Saint-Pierre qui domine la colonne Trajane, et le Capitule, et les obélisques, et les arcs de triomphe, sinon l'antique Panthéon ramassé un jour à terre par la main d'un génie catholique et jeté dans les airs sur les voûtes du Temple de la Paix, pour servir de couronne au prince des Apôtres ? Après la visite des sept églises, je compris mieux l'amour du peuple romain
pour Pie IX, car, outre ce qu'il y a de touchant dans cette magnanime infortune, elle est considérable la part de ce grand pontife dans la restauration des monuments et l'embellissement de la Ville éternelle. »
Le moment approchait oii le F. de Plas achèverait sa première année de noviciat. Déjà, au mois de mars, il avait eu l'intention de se consacrer à Dieu par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, le jour anniversaire de sa résolution d'entrer dans la Compagnie, qui tombait le 19, fête solennelle de saint Joseph. Mais, d'après l'avis du R. P. instructeur, il avait différé jusqu'au 21 juin, époque de son entrée au noviciat, pour suivre l'usage de la Compagnie par rapport aux vœux de dévotion. Sa vocation n'était pas l'effet d'une ferveur passagère, aussi s'affermissait-il chaque jour dans son désir de s'engager d'une manière irrévocable. « Quand même je ne pourrais aspirer à l'honneur du sacerdoce, écrivit-il au R. P. Provincial, vers la fin du mois d'avril, je n'en persisterais pas moins dans la volonté de rester dans la Compagnie, si l'on veut bien me garder, malgré la délicatesse d'une santé qui peut, d'un moment à l'autre, faire défaut. « Enfin, le 21 juin, fête de saint Louis de Gonzague, dans toute la plénitude de sa liberté et la joie de son cœur, il prononça les vœux qui, comme un triple lien, devaient l'enchaîner à sa sainte vocation pour toujours. Il en écrivit même sur son Journal privé la formule précédée de cette petite annotation, qui montre avec quelle sagesse il faisait toutes choses : « En prononçant les vœux cidessous, j'ai l'intention de me placer vis-à-vis du T. R. P. Général et de ses délégués dans les mêmes conditions que les scolastiques, après deux ans de probation. J'entends aussi laisser aux supérieurs le droit de me délier de ces dits vœux, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il se présentait des motifs qui ne me per-
missent pas de rester dans la Compagilie de Jésus. » Le lendemain du jour où il eut la consolation de prononcer ses vœux de dévotion, François se remit courageusement sur les bancs, à l'exemple de saint Ignace, pour se préparer à suivre plus tard un cours de théologie. « La bonne chose, s'écrie-t-il le 26 juin, d'être soumis à l'obéissance, et de rompre avec toutes ses habitudes pour l'amour de Jésus-Christ, notre Sauveur ! Me voilà privé de la sainte communion, si ce n'est deux fois par semaine ; privé de l'exercice du Chemin delà Croix, sinon les jours de fêt^; privé des lectures spirituelles qui me plaisent le plus, pour me livrer à des études qu'on n'impose généralement qu'aux enfants. Me voilà, comme un élève de cinquième, appliqué à l'étude de la grammaire latine, aux thèmes et aux versions. Eh bien ! l'obéissance me fait trouver tout bon; je dirai même, le mot n'est pas trop fort, que je me délecte dans mes occupations d'écolier. »
Encore un mois, et, par suite de la cessation du troisième an, le F. de Plas allait être rappelé en France pour y étudier la théologie ; mais de grands événements éclatèrent alors, qui devaient retarder quelque temps sa préparation au sacerdoce. L'Espagne, au milieu de ses troubles politiques, demandait un roi, et le maréchal Prim offrit la couronne au prince Léopold de Hohenzollern qui l'accepta. La Prusse prenait ainsi position contre nous à notre frontière des Pyrénées, comme elle l'avait fait à notre frontière du Nord et de l'Est par ses traités avec la Confédération germanique. Cette nouvelle, comme une étincelle électrique, parcourut en un clin d'œil la France entière, mettant en feu toutes les passions surexcitées. A la vue de deux nations puissantes qui se disposaient à un choc formidable, l'Europe fut effrayée comme à l'approche d'un désastre universel. Le Pape offrit sa médiation et
2o2 MARIN ET JÉSUITE
ne fut pas écouté ; le 19 juillet, la France fit notifier à la Prusse la déclaration de guerre. Coïncidence providentielle ! La veille même de ce jour, le 18 juillet, le concile du Vatican avait, dans une séance solennelle, proclamé l'infaillibilité du Pape. Et maintenant les orages pouvaient éclater! Dieu, qui veille sur son Eglise, avait mis en sûreté son unité ; « il avait dit aux peuples ballottés par la Révolution que là où le Vicaire de Jésus-Christ allume le phare de la doctrine, là est le port et le salut (1). »
On ne lira pas sans intérêt la lettre suivante dans laquelle le R. P. Molza, instructeur du troisième an, à Saint-Eusèbe, a bien voulu nous résumer son appréciation sur le séjour du F. de Plas à Rome en 1869-
« Votre demande, mon Révérend Père, m'est très agréable, car j'ai conservé du bon Père de Plas le plus doux souvenir. Je regrette toutefois de ne pouvoir vous communiquer rien de bien particulier, soit à cause du long temps écoulé, soit qu'il n'advint aucun fait important durant les quelques mois de son séjour à Rome.
» On peut dire d'une manière générale que sa vie fut toujours très édifiante. La simplicité de ses manières, la promptitude de son obéissance, le soin de se conformer aux coutumes locales, à toutes les pratiques de la vie religieuse et aux exercices propres à la troisième année de probation, même aux plus humbles, étaient pour tous un grand sujet d'édification. Je ne sache pas qu'on ait jamais remarqué en lui aucun manquement, aucun défaut de quelque importance ; mais je puis certifier du sérieux avec lequel il s'appliquait au travail de sa propre sanctification... Souvent il venait me trouver pour me rendre compte de sa con-
(1) De Margerie : Le cardinal Pie. (fievite trimestrielle, lo avril 1881.)
science avec simplicité et confiance, comme un jeune novice, et il m'ouvrait entièrement son intérieur, demandant ma direction qu'il suivait en toute docilité.
)) Voilà tout ce que je puis dire de ce bon Père de Plas, qu'on n'aurait jamais soupçonné d'avoir été si longtemps officier de marine ; ou plutôt, encore un petit souvenir. Je me rappelle avec quelles délices il lisait Bourdaloue, goûtant la solidité de sa doctrine; ce qui prouve la solidité même de son esprit. »
Vers le milieu du mois d'août, le F. de Plas, rappelé en France, s'embarqua à Civita-Vecchia pour Marseille, où il arriva le 19 au soir. « J'ai mis pied à terre ce matin, écrit-il le lendemain à sa sœur, avec quatre autres Pères, et je partirai demain pour Paris. A Civita- Vecchia le pavillon français flottait encore à côté du pavillon pontifical, ce qui n'indiquerait pas que nous avons renoncé à protéger le Saint-Père. » En ce moment, en effet, le gouvernement italien résistait aux excitations de la Chambre pour occuper l'État pontifical, reconnu par toutes les puissances européennes. Mais dès que Napoléon eut rappelé ses troupes, le ministère déclara qu'en allant à Rome, il ne faisait qu'accomplir les vœux de la nation. Encore quelques jours, et, le 19 septembre, les Italiens seront sous les murs de Rome, en même temps que les Prussiens sous les murs de Paris.