‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 23 sur 78 · Esterhazy, c'est le neveu de Rameau · texte numérisé non relu

Esterhazy, c'est le neveu de Rameau

On demandait an jour au maréchal Soult s'il avait gagné la bataille de Toulouse. Il répondit : « Je n'en sais rien : quand je sais dansToppositioni la Presse dit

que je l'ai gagnée ; quand je suis au pouvoir elle affirme que jeTai perdue. »

Toutes proportions gardées, c'est un peu le cas d'Esterhazy. Hier, il était pour les Dreyfusards le uhlan, le forban, le traître, Tégorgeur de Français. Aujourd'hui, celui qu'on nous dépeignait comme un bandit couvert de crimes devient un témoin précieux dont la parole vaut de l'or.

Que la parole d'Esterhazy, ou plutôt son avant-dernière parole, vaille de For, les Dreyfusards ont peutêtre quelques motifs de le penser et quelques raisons de le savoir. Cette avant-dernière parole, d'ailleurs, n'est peut-être pas son dernier mot.

En réalité, Esterhazy n'est ni un forban ni un témoin dont Pautorité soit très sérieuse, c'est un homme. C'en est même deux : Homo duplex. C'est un homme de notre temps et un homme de tous les temps, un de ces soldats qui, ainsi que je l'écrivais dès le début, sont meilleurs en temps de guerre qu'en temps de paix. Même aux heures héroïques, il y eut de ces types que Balzac a incarnés dans Joseph Bridou.

Esterhazy c'est le Neveu de Rameau militaire, avec son mélange de bien et de mal et cette inconscience profonde, qui rend indulgent pour le héros de Diderot.

Je ne sais au juste ce qu'il faut prendre ou laisser des révélations sensationnelles du Daily Chronicle^ et je pense qu'il y aurait plus à en laisser qu'à en prendre.

Ceci, d'ailleurs, peut s'appliquer aussi bien au passé qu'au présent. Esterhazy, qui avait combattu bravement pour la France en 1870, ne disait pas la vérité, lorsqu'il écrivait à madame de Boulancy qu'il voudrait voir les Prussiens se baigner dans le sang de cent mille Français. Il se calomniait lui-même dans ces lettres écrites sous l'impression de quelque injustice subie; il calomnie les autres aujourd'hui, sous l'empire de cette noire impécuniosité qui explique, si elle ne les justifie pas, bien des choses de notre époque.

Tout est-il donc faux dans son récit ? Evidemment

non. Je crois que mon idée première était l'idée vraie. Ësterhazy, besogneux, couvert de dettes» menant une existence irrégulière et suspecte, était le pivot tout indiqué de la combinaison initiale du Syndicat Dreyfus.

Il aurait reçu une somme considérable, et il se serait substitué à Dreyfus; il se serait reconnu Tauteur du bordereau et il serait allé vivre à l'étranger avec madame Pays. Le fait nouveau étant acquis, on aurait enlevé la re vision.

Cet homme qui, je le répète, a été un vaillant soldat, eut-il un réveil de conscience? Un instinct des vieilles races se retrouva-t-il en lui ? Ses chefs ou ses camarades prévenus lui firent-ils apercevoir Tindignité de ce qu'il allait faire?

Ce qui est certain, c'est qu'Ësterhazy se dégagea de la combinaison du Syndicat. Ce qui est évident aussi, c'est que l'Etat-Major prit alors envers Esterhazy rengagement moral de le tirer des pièges que lui tendraient les organisateurs d'une conspiration merveilleusement ourdie.

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