Mickiewicz, Kransinski, Sloweski
Quant à l'Armée elle sait maintenant à quoi s'en tenir.
Le jeune ofûcier qui fait manœuvrer ses fantassins ou qui surveille son peloton de cavaliers, tandis que son cheval danse un peu sous Tair frais du matin, est amené par l'association des idées à penser aux Jaifs qui vomissent toutes les injures de leurs journaux contre cette pauvre armée qui fait tout ce qu'elle peut pour justifier Tespoir que le pays a mis en elle.
Le général se souvient du temps lointain où, la Jniverie n'ayant pas encore jeté le masque, le drapeau, même après nos désastres, était encore honoré partout.
La discipline n'a pas à intervenir, car elle n'a pas de prise sur des pensées. Quand les ordres du ministre sont arrivés au moment de la souscription de La Libre Parole^ le chef de corps a fait venir l'officier frappé et lui a dit sévèrement :
a J'ai à vous annoncer une fâcheuse nouvelle. Vous êtes puni de quatre JQurs d'arrêt pour avoir pris part à la souscription ouverte en faveur de la veuve du colonel Henry. »
Le lieutenant ou le capitaine s'est incliné, et au moment où il se retirait, le colonel ou le général lui a dit : « Maintenant laissez-moi vous serrer la main. »
Dans le regard qu'ils ont échangé, ces deux hommes, l'un débordant encore de jeunesse, l'autre ayant déjà accompli une partie de son voyage à travers la vie, se sont compris sans parler ; leurs âmes ont fraternisé car ils avaient tous deux la même pensée.
Quand il s'est retrouvé devant ses soldats, le lieutenant ou le capitaine n'a entendu aucune parole, mais il a vu tous les yeux qui lui souriaient. On avait conté, en effet, son histoire à la chambrée et Ton avait dit :
(( Le lieutenant a été puni de quatre jours d'arrêt, parce qu'il pense qu'il faut que les Juifs soient rudement crapules, après nous avoir volé tout notre argent, de venir encore salir nos généraux et faire de nous la risée de l'étranger. »
Il n'y a pas d'embauchage là-dedans, comme le dit le grotesque Joseph Fabre ; il n'y a qu'une conspiration.
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Voyez les dictionnaires : Conspirer {cum spiraré)^ respirer ensemble. Quand tous les hommes d'un même pays respirent la même haine de l'oppresseur, la révolution est déjà à moitié faite.
Cette révolution peut être retardée par des causes diverses ; elle éclatera infailliblement dès que le moment sera arrivé.
Yerrai-je le triomphe de ma cause ? Je le crois. Arrivera-t-il, au contraire, que nos appels ne puissen t pas réveiller à temps et décider à Faction une nation trop vieille et trop fatiguée de tout ce qu'elle a accompli d'héroïque et de grande dans le passé pour dire le : Surgam et ibo.
L'essentiel pour moi, ce qui importe à la satisfaction de ma conscience, est d'avoir rempli, à travers beaucoup de périls et dans des conditions où tout indiquait que je devais succomber, la mission dont j'avais été chargé.
Sans doute, Tyrtée dut sentir son cœur gonflé d'une joie patriotique lorsqu'il entendit retentir, au milieu des cris de victoire, le Psean de Salamine. Mais ils furent grands aussi ces poètes comme Mickiewicz, comme Rransinski, comme Sloweskî, qui essayèrent « malheureusement en vain, de ranimer la Pologne expirante et qui la consolèrentquand elle fut définitivement vaincue. Si j'ai disparu avant de voirie jour du triomphe et que la France soit victorieuse, les patriotes déposeront sur ma tombe quelques feuilles de leurs lauriers.
Si la France était terrassée par ces ennemis de Texteriear, qui sont mille fois plus perfides et plus dangereux que les ennemis de l'intérieur, les patriotes se souviendront encore de moi et viendront murmurer près de ma tombe :
« Ah ! si l'on vous avait écouté 1 Si Ton avait arrêté à temps les organisateurs d'un complot international qai était visible pour tous, la France n'aurait pas été rayée du nombre des nations ! »
Le prophète met dans la bouche d' «ouvriers venant dedéjeaner» ses malices contre Loubet et Jaurès. — Rochefort évoque le proconsul Carrier, il lui dicte la sentence capitale contre Delcassé et ïrarieux. — Toast du prophète au maire d'Alger. — Duel homérique entre Séverine et Rochefort . — L'bonrréle expert Teyssonnières.
« Notre œuvre », c'est le prophète peint par luimême. « J'ai été appelé, vocatus, pour accomplir ane mission. » A quo vocatus? a A quo » garde Tanonyme. Le prophète ignore « A quo ». Il évoque, pour amuser le tapis, deux génies familiers : le premier qui est « bon» ; le second, sans épithète. Entre les deux, l'instinct du prophète paraît balancer.
Ténèbres apocalyptiques I Le secours de la langue liturgique ne contribue pas à les dissiper. La clientèle pieuse et aristocratique de la Libre Parole a bien « Surgam etibo » avec « cum spîrare» pour satisfaire son amour de la clarté et son faible pour le Jargon mystique qui lui tient lieu d'idées. Elle a aussi l'euphonique défilé de Sloveski, Kransinski, Mîckiewicz, trois précurseurs du prophète, jetant les fleurs
LA RÉCUSATION DBS TROIS CONSBIUERS 27 i
à profusion sur le chemin que le « vocatus » foule de ses pieds sacrés. Ces Polonais illustres jouent dans le festival en l'honneur du prophète le rôle dévolu Tavant-veille à Lavisse, Sardou, Anatole France. Ce sont les figurants, qui remplissent les trous de « Notre OE ivre. »
Le prophète ne se contente pas d'ailleurs de parler latin et de penser polonais, il a encore recours aux délicatesses de l'argot : « Les Juifs un peu intelligents comprennent — pour employer cet argot qu'ils affectionnent — qu'ils ont fait dans notre malle et qu'ils ont sali jusqu'au cadenas ». Ce verset embaume. Le prophète affirme que les essences qui le parfument ODl été distillées par l'alambic judaïque.
S'il mentait encore une fois, le prophète! Eh oui! il ment! Ce verset s'applique justement au prophète et à ses ouailles. Il est à leur mesure. Cette ordure est la quintessence de « Notre OEuvre » : elle est le principal titre du vocatus à l'admiration de sa pieuse et aristocratique clientèle. « Je n'ai jamais mieux compris l'imbécillité des temps présents... » pense l'historien de l'aristocratie et du clergé français, qu'en examinant la structure de cet oracle et la mentalité des ouailles auxquelles il est adressé.
Le 3 avril, Drumont publie « Boisdeffre et Loubet ». Il y récite :
L'autre matin, j'ai croisé des ouvriers qui venaient de déjeuner et qui, en regagnant leur travail, riaient de bon cœur*. • lis riaient de Jaurès et de Clemenceau, et de leurs tirades indignées à propos de la publication du Figaro.
— Et Loubet? disait l'un d'eux qui paraissait être au courant des questions actuelles! Est-ce qu'il n'a pas fait pis?
La niaiserie de Jaurès, qui a toujours été en dehors
du mouvement populaire, et des socialistes qui, maintenant qu'ils se sont frottés aux intellectuels d'Université ou de Consistoire, n'ont plus la notion nette de ce que pense la foule, est de croire que le peuple manque de tout sens critique et qu'il suffit, - pour l'impressionner, de quelques paroles déclamatoires.
Les injures à Athalin, le prophète les dispose avec art dans la bouche d'avocats « favorables h la cause de Dreyfus ». La certitude de Tempoisonnement de Félix Faure, le prophète la place sur les lèvres de r (c ami de cœur » du Président. Les litanies de saint Drumont, le prophète les fait chanter par le « Juif.» Les inepties injurieuses à rencontre de Jaurès, de Clemenceau et de Loubet, le prophète les glisse dans la bouche d'« ouvriers. » C'est toujours là môme ficelle. Continue, prophète 1 Tu fais les délices de tes clients pieux et crédules. Tes ficelles sont à la mesure de leur génie.
Le 15 avril, Rochefort publie « Deux nouveaux traîtres. »
1. — Déposition expectorée devant le trio de la Chambre criminelle.
Le front dans la poussière, les genoux entre les dents, nous nous inclinons humblement devant tous les dreyfusards, qui daigneront accepter nos excuses. Ils avaient cent fois raison. Oui, il y a un autre traître que l'infortuné martyr de Tîle du Diable. Il y en a même deux. Seulement ils ne s'appellent ni Ësterhazy ni Henry. Ils se nomment Trarieux et Delcassé.
De ces deux misérables, le premier, ancien juge à la Haute Cour et actuellement encore membre de la Chambre haute, s'est fait dicter par l'ambassadeur d'Italie, c'est-à-dire d'une des puissances de la Triple Alliance, la déposition qu'il a expectorée devant le trio de la chambre criminelle.
C'est à ceux qui employaient le traître que le Ira-
rieux, exactement aassi scélérat que lui, allait demander des preuves de rinnocence de ce condamné. Le témoin et l'accusé étaient ainsi de mèche. Quant à Tornielli, qai payait Dreyfus, il ne pouvait naturellement pas plus Tavouer que Zadoc-Kahn n^avoue entretenir avec l'argent des juifs la bande de souteneurs du sacripant de la Guyane.
L'autre associé de Trarieux dans l'œuvre de trahison démasquée par notre confrère VEclair, c'est Delcassé lui-même, ce ministre des aifaires encore plus étranges qu'étrangères, qui envoie devant les Lœw et les Manau de la Cour de Cassation son employé^ M. Paléologue, avec mission d'y plaider nettement la non-culpabilité de Dreyfus et la nécessité de la revision de son procès.
£t c'est le conseil de guerre de 1894 que les Zola, les Guyot, les Reinach et les Jaurès accusent d'avoir condamné leur client par ordre! Us auront désormais quelque peine à nier que Tordre de l'innocenter à tout prix n'ait été donné à M. Paléologue. Et par qui? Par un ministre. Et par quel ministre ? Celui qui a la charge de défendre contre les menées de l'étranger l'honneur du pays et l'intégrité du sol.
Ainsi quand, de son côté, M. Dupuy protestait contre les prévaricateurs de la chambre criminelle en faisant adopter une loi qui les dessaisissait de la procédure de revision, un de ses collègues entrait de plain-pied dans la conspiration anti-française, dans le but de rendre à l'armée le monstrueux gredin qui rêvait de la faire exterminer à la plus prochaine occasion.
2. — Le proconsul Carrier eût fait lier solidement Trarieux et Delcassé pour les donner ensuite à manger aux poissons d'alentour.
Ce Delcassé, qui mérite vingt fois d'aller partager avec son protégé et complice Dreyfus les noix de coco dont celui-ci s'abreuve sur son rocher, ne se doutait évidemment pas que ses manœuvres seraient jamais démasquées, la chambre criminelle étant bien décidée à rendre ion arrêt sans publier son enquête. 11 est donc
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pris, à ringtar de son compère Trarieax, la main dan^ le sac aux forfaitares.
An temps des noyades de Nantes, alors qoe la France était envahie par cinq frontières à la fois, le proconsul Carrier eût fait lier solidement ensemble les deax félons ponr les donner ensuite à manger aux poissons d*alentour.
Surpris au moment où il ouvrait à Tennemi les portes de la ville^ le Perrinet-Leclerc du quai d'Orsay essaye de confier sa défense à ['Agence Havas, Mais les balbutiements qu'il a la prétention de nous servir comme des explications donnent simplement la mesure de sa mauvaise foi. Il voudrait se disculper de Taccusation d avoir soufflé à M. Paléologue sa bizarre déposition, et il avoue dans le pins incohérent des styles que ses déclarations, ce fonctionnaire avait reçu <c mission de les porter devant la chambre criminelle, s
Cette mission de qui la tenait-il, sinon de son chef hiérarchique, qui seul avait qualité pour la Lui imposer? Dans ces conditions, ce n'est même plus M. Paléologue qui a parlé : c*est Delcassé, le ministre dont le subordonné a transmis simplement les paroles aux enquêteurs de la cour suprême.
De sorte que, tout en votant avec le président du conseil la loi de dessaisissement, il faisait passer aux dreyfusards de la chambre criminelle et sous forme de mémorandum» comme le maintient ÏEclair, une déposition de tous points favorable à la cause du condamné Dreyfus. Agent du Syndicat sous Brisson, il Test resté sous son successeur. Traître dans l'ancien cabinet, traître dans le nouveau, ce ministre-Ganelon n'a refusé de suivre dans sa chute le vieux huguenot, son chef de file, que pour continuer l'œuvre de désorganisation et de chambardement à laquelle ce dernier s'était attelé.
On conseillait autrefois à Gambetta de « couper sa queue. » Nous nous apercevons maintenant que Brisson n'a pas coupé la sienne.
La pantalonnade du 15 mars a mis en scène Freycinet a le front dans la poussière, les genoux entre les dents, » suppliant le clown de revenir dans son ingrate patrÎQ. Le 15 avril, le clown imite h s'y méprendre la posture de Freycinet. Le clown reparaît ensuite en « voltigeur des colonnes infernales. » Il saisit au collet deux félons. Il les amène au proconsul Carrier. Le proconsul les fait lier dos à dos. Des murènes, spécialement engagées pour la représentation, attendent avec des mines d'impatience le colis humain. Le clown le leur jette. Brr I C'est ni plus ni moins que Delcassé et Trarieux. La plus agile des murènes n'en fait qu'une bouchée. Les « deux traîtres » ont disparu. Enfoncée, la baleine du prophète JonasI Bravo, clown!
Le 21 avril, la Libre Parole publie le toast de Drumont au maire d'Alger; il se résume dans le verset : ({ Je ne me laisserai pas aller, messieurs, à d'inutiles violences de parole que nos ennemis guettent sans doute pour en faire une arme contre vos libertés municipales. » La veille, le prophète a débarqué h Alger. Son passage à Marseille n'a pas provoqué d'esclandre. Ah ! ce n'est pas comme Rochefort, en février î Instruites par l'expérience, les ouailles antisémites ont renoncé à troubler fa rue. Un bon point aux ouailles antisémites I
Le 24 avril, Séverine publie : « La dernière de M. Rochefort. »
J'ai seulement connaissance aujourd'hui de Tinfamie que commit M. Rochefort à mon égard, tandis que j'agonisais et qu'on pouvait m'espérer morte.
Bien que la Cloche, et beaucoup de journaux de province, aient relevé et qualifié le fait, je pense qu'il est de ceux qui méritent la plus vaste publicité.
Je loi offre donc un peu tardivement celle de la Fronde.
Quant aux commentaires, outre qu'ils sont nécessaires à expliquer la chose, ils m'ont donné trop de satisfaction pour que j'en prive nos lecteurs.
<c M. Rochefort est répugnant. Il a le cœur d'outrager sur son lit de douleur madame Séverine, qu'an souffle retient à peine à la vie et qui pourrait mourir ce soir. M. Loubet ayant eu la touchante pensée de faire prendre à Thôpital des nouvelles de l'infortunée rédactrice de la Fronde^ V Intransigeant a aussitôt inséré les lignes suivantes dont on devine l'odieuse intention :
» Les occupations de Panama V;
» On nous assure que M. Loubet» président de la » République, a envoyé le général Bailloud, le chef de » son cabinet militaire, prendre des nouvelles de made. » moiselle Emilienne d'Alençon légèrement souffrante. »
« Lorsque le chef d'état-major de l'armée envoya M. Paufftn de Saint-Morel, rue Pergolèse, mettre en sûreté l'honneur de l'armée chez le tenancier de Vintransigeanty il fit pire, car l'horizontal qu'est M Rochefort manque, à beaucoup près, dés grâces qu'on ne discute point à mademoiselle d'Alençon, et il s'agissait alors du drapeau. »
En effet : M. Rochefort manque de mémoire. SU s'agit. de mettre en garde le pavillon jaune, c'est chez lui qu'on va. S'il s'agit d'aller dans le deqai^monde — la Dame de chez Maxime — c'est encore chez lui qu'on va.
Le clown a roulé dans l'ordure la reine Marie- Antoinette, rimpératrice Eugénie et mainte autre grande dame, avec une parfaite impunité. Il veut y rouler un bas-bleu. Patatras I voilà le clown dans Tordure I C'est lui qui en mange I II en mange tant qu'il n'a plus envie de recommencer (1).
Le 26 avril, Séverine publie : « L'honnête expert, » avec l'épigraphe :
(1) Voir Histoire documentaire ^ tome II* page 354*
LA RÉCUSATION DES TROIS CONSEttLERS 277
« Le Président. — Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
« M. Teyssonnières. — Je le jure ! (1) »
Ainsi prêta serment « Thonnéte expert » à Taudience da 13 février 1898, la méime où il protestait publiquement, envers M. Trarieux, son bienfaiteur, « d'une reconnaissance aussi longue que ses jours. » Il est vrai que, le soir même, il s'en allait livrer les lettres dudit à la Libre Parole, et proyoquer contre lui un article de sanglants outrages.
Teyssonnières n'est pas un ingrat I
Mais ceci n'est que fleurette, note à épingler au dossier, indice de moralité. Ce qui est sérieux davantage, c'est le rapprochement qui s'impose aujourd'hui, entre les propos tenus sous la garantie du serment par où s'engage, dans le prétoire, la foi du citoyen, et le démenti flagrant, brutal, que leur inflige la vérité enfin sarvenue.
C'était en février de l'autre année, à la Cour d'Assises.
Il s'agissait de la communication du bordereau au Matin; on en recherchait l'auteur. M. Teyssonnières se plaignait d'avoir été injustement soupçonné; jurait ses grands dieux qu'il n'était pour rien dans si coupable indiscrétion. A l'appui de ses dires, il racontait comment, à la rigueur, on avait pu, par de subreptices manœuvres, de ténébreuses machinations, se servir de ses documents à son insu — donc sans qu'il en fût responsable.
Le 29 novembre 1894, à la Préfecture de Police, il avait dû se rendre pour déposer son rapport. Sans doute, par inadvertance, avait-il, en même temps, sorti de sa serviette et laissé, à côté, le fac-simiie et les épreuves photograpiques ayant servi à l'établir.
Ou, mieux, le Dieu d'Israël, représenté par quelque agent mystérieux, intervint-il...
Sans méfiance, ingénu comme un lys, le doux Teys-
(1) Procès Zola.
gonnières reprit son portefeuille ; rentra chez lui ; le remit en place (y croyant bien celés les éléments d'études à restituer aux Archives de la Guerre) et quinze jours plus tard, avec horreur, s'aperçut qu'il était vidai
Cependant, à la réâexion, il se consola. Ses perplexités cessèrent. Il s'arrêta à Tidée d^avoir annexé les pièces au rapport. Et lorsqu'il témoigna contre Dreyfas, il crut bien sincèrement que les membres du Conseil suivaient, d'après elles, sa lumineuse démonstration de culpabilité.
Alors il vécut tranquille — dix-neuf mois.
Ici, je lui laisse la parole :
« Lorsque le 16 juin 1897, un lundi, Jour de réception chez madame Teyssonnièrés, à cinq heures du soir, je prends mon chapeau pour aller faire une course et je trouve... non pas derrière la porte, mais bien sur ma table, sur ma table qui est dans le vestibule... un paquet ficelé dans un journal avec une ficelle rose ; je vois : « M. Teyssonnières » ; je prends ce paquet, et comme il faisait nuit ou presque nuit, je vais près de la fenêtre et je me dis : « Qu'est-ce que cela, des photographies?... » J'allais abandonner le paquet et dire : w Je le verrai tout à l'heure » quand la curiosité fit que je l'ouvris et j'y retrouvai toutes les photographies qui avaient servi à mon rapport! (Compte rendu sténographique, tome I, pages 505-506.)»
Ceci, je le rappelle : sous la foi du serment.
— D'où cela peut-il venir? C'est de la main des juifs, des partisans de Dreyfus qui veulent me compromettre! gémit rhonnète expert dans le sein de M. Trarieux.
Et il s'en fut demander avis et protection au premier Président de la Cour d'appel, puis au ministère de la guerre, où le général Rau, édifié sur l'alibi qu'eût créé la fugue des pièces (la publication du Matin datait da 10 novembre 1896), le menaça d'arrestation illico.
Or, le 23 avril, on lisait dans le Soirj sous ce titre ; « Gomment on eut la photographie du bordereau, »
la suivante révélation, non contestée, non démentie.
« M. Moro, ctief des informations du Matin, avait envoyé Tun de ses collaborateurs, M. Girard, chez M. Teyssonnières, l'un des experts dq l'affaire Dreyfus, pour lui demander la photographie du bordereau que celui-ci avait été chargé d'examiner.
« Gomme il n'y avait pas à vrai dire d'affaire Dreyfus à cette époque, M. Teyssonnières ne se fit aucun scrupule de remettre à M. Girard la pièce en question qui arriva aux bureaux de la rue d'Argenteuil le même jour à huit heures du soir. »
La vérité, toute la vérité, toute la vérité!... Il est gentil, celui qui disait avec orgueil : « C'est moi qui ai fait condamner Dreyfus; » qui, de soi-même, affolé de vanité, écrivait : « Mes démonstrations étaient indiscutables, inattaquables, péremptoires ; en y touchant ils auraient touché au fer rouge qui leur aurait calciné In main! » qui signait ses lettres à M. Trarieux : « Celui qui vous doit que son honneur est resté intact » et s'employait à déshonorer son sauveur — qui était dénommé avec attendrissement par la Libre Parole : '( l'honnête expert » !
Le clown remémore les périls auxquels il a miraculeusement échappé à Marseille, deux mois plus lot. — Guet-apens d'Avignon. — Bonne humeur de Pressensé. — Séverine persifle la véracité antisémite. — Gyp griffe « M. le capilalue Cuignet. »
L' « honnête expert » est un camarade du « bon Père » Dulac. C'est Tun des masques qui tentèrent per fas et nefas d'étrangler la vérité. En démasquant le personnage, Séverine aide à comprendre les mystères de Taffaire Dreyfus et les miracles dont elle est pleine.
Le 27 avril, Rochefort publie « Battu et mécontent » :
1. — Paquet de saindoux empoisonné, connu sous le nom de Pressensé.
Il parait qu'en passant sur le pont d'Avignon, célèbre par les danses qu'on y organise, le gélatineux Pressensé en a reçu une de la plus haute volée ; et les lazzaroDi enrôlés par Reinach et Jaurès vont criant : « Au gnetapens 1 »
Ce mot résonne d'autant plus étrangement dans la bouche de ces embrigadés de l'île du Diable que le guet-
LA RéCUSATIOR DBS TROIS CONSBILLBRS 281
apens a toajoars été leor arme favorite et même exclusive. A Marseille, ils ont pénétré dans ane réanîon présidée par Marcel Habert et y ont blessé, à coups de revolver, trois on qaatre de nos amis qui assistaient paisiblement à cette conférence.
A Paris, l'anarchiste dreyfusard Lucas a également tiré sur la foule qui sortait d*un meeting tenu par la Ligue des Patriotes, et le gouvernement a supprimé la Ligue, mais n'a pas du tout supprimé Lucas, soigneusement gardé pour d'autres exploits.
Or, personne n'avait prié le paquet de saindoux empoisonné, connu sous le nom de Pressensé, de venir expliquer aux patriotes d'Avignon les beautés du dreyfosisme. En se rendant imprudemment dans cette ville éminemment française, il devait pourtant s'attendre à y être on ne peut plus mal accueilli. Il est assez curieux, on en conviendra^ que les amis du traître aient la prétention de forcer ses adversaires à écouter ses louanges et à prendre part à son apothéose.
Les Avignonnais ne sont pas allés chercher le suifard Pressensé et le suifard Pressensé est venu trouver les Avignonnais. Si jamais le lapin a commencé, c'est cer tainement ce jour-là. Ce lapin — qui m'a tout Tair d'un lièvre — avait toutes les raisons imaginables de s'attendre à cette conduite d'Avignon. Un guet-apens est tin traquenard tendu sous les pas de quelqu'un qu'on sait devoir passer à un endroit déterminé ou qu'on invite sournoisement à y venir. Mais, tout le monde dans Yaucluse ayant ignoré les projets que nourrissait le huguenot Pressensé à l'égard de ce département, je cherche vainement de quel genre de guet-apens il serait possible d'accuser les citoyens qu'un agent du Syndicat de Trahison vient troubler dans leur tranquillité et provoquer d.ans leur patriotisme.