Les lazzaroni de la bande à Jaurès
Il n'est pas niable qu'un guet-apens ait été, il y a quelques semaines, préparé non pas dans Yaucluse,
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mais dans les Bouches-du-Rhône, et non contre Pressensé mais contre Max Régis et moi, lorsqae non» noas rendions au bateau où nous allions nous embarquer pour Alger. Des armes de toute nature avaient été distribuées à un certain nombre de chenapans, dont quelques-uns avaient pris le train à Paris même, avec mission de nous happer au passage sur le port^ dans lequel était mouillé le Général-Chanzy.
Nous n'avions cependant menacé len Marseillais d'aucune conférence dreyfusarde ou antidreyfusarde. Nous traversions simplement leur ville pour gagner le vapeur qui va de France en Algérie. Là, le guet-apens. était si peu douteux que les lazzaroni de la bande à Jaurès l'avaient annoncé dans sa feuille d*égout, en me défiant de traverser Marseille, d'où Régis et moi ne devions pas sortir vivants.
La vigilance de la Ligue des Patriotes provençaux a fait avorter le complot, qui s'est manifesté quand même par le jet d'une pierre qui a blessé au menton notre ami Charles Roger ; mais aucun attentat de cette nature n'a été organisé contre le bafouilleur dreyfusard Presseosé.
Il a insulté, dans ses sentiments les plus respectables, la population avignonnaise, et elle a répondu par des arguments touchants au saltimbanque qui venait ainsi la braver pour ainsi dire à domicile. Le délégué des traîtres avait un moyen on ne peut plus, simple de ae pas recevoir une maîtresse pile à Avignon : c'était de rester à Paris,
Ce pauvre être n'en est pas moins allé montrer sa face tuméfiée au procureur de la République^ entre les mains duquel il a piteusement déposé une plainte contre ses agresseurs. C'est absolument comme si un monsieur, après un duel où il aurait « écopé » d*un coup d'épée, se présentait au Palais de Justice pour réclamer des poursuites contre son vainqueur.
On lui répondrait évidemment que quand on tienl à ne pas recevoir de coups, on évite d'abord de s'y exposer en allant sur le terrain.
C'est ce que la justice d'Avignon fera certainement comprendre à Pressensé.
Le clown garde un souvenir cuisant de Taubado dès Marseillais. Le « jôt d'une pierre » y prend des proportions épiques, La pantalonnade dégénère en Batrachomiomachie. Le même matin, dans VAu* rorey Pressensé conte « Le Guet-apens d'Avignon. »
On finit par s'accoutumer à tout. Depuis que nous avons commencé notre campagne de réunions publiques en province, nous avons pris en quelque mesure Tbabl* tude des agressions préméditées et des guet-apens soi*gneusement préparés contre nous.
Toulouse fut une date, parce que le revolver y joua un rôle et parce qu'une police aimable nous y livra à ane foule ameutée à grands frais. Puis ce fut Orléans avec la bande à Guérin et les officiers en civil. Puis Rouen, où un infortuné vive Varmée fut pris pour moi et expia mes torts sous les coups des nationalistes. A Alais, le coup royaliste manqua. A Nîmes, M. de Berûis en fut pour ses appels à VEnclos-del-Rey.
Enfin, c'est a Avignon qu'hier Quillard et moi, après avoir pu parler, malgré la coalition des cléricaux et des soi-disant républicains nationalistes, nous avons failli être les victimes d'un coup assez ingénieusement machiné. La presse réactionnaire — depuis l'Intransigeant jusqu'à la Patrie, en passant par l'Eclair d'Alphonse Hambert — a célébré sur le mode lyrique cette tentative d'assassinat. Elle en apprendra avec plaisir les détails.
Nous avions eu l'Imprudence, Quillard, un confrère de la presse départementale et moi, de croire qu'il nous était loisible, en plein jour, de prendre l'air du pays et de flâner un peu en attendant notre train. On nous a fait voir que de telles promenades sont dangereuses dans la ville où le maréchal Brune fut assassiné.
Nous revenions paisiblement en voiture, après avoir
traversé les files d'un régiment qui, en partie, se reposait sur les talus du chemin. Sur le pont, des pantalons rouges nous devançaient de quelque deux cents mètres. Tout à coup, un groupe de huit individus nous interpelle en patois. Des outrages que nous ne comprenions pas nous laissèrent froids. Notre compagnon les rétorqua d'un seul mot.
Là-dessus, voilà huit furieux qui se ruent sur nous, armés de gourdins et de pierres, et qui se mettent à nous charger de coups. Le sang coule. Nous nous défendons tant bien que mal. Nos assaillants montent dans la voiture, nous portent des ruades dans Testomac, nous frappent sur la tète. Quillard bondit à terre, est jeté sous les roues, s'échappe par miracle et revient au combat. Le cocher, dont l'attitude fut plus que suspecte, et à qui les huit agresseurs s'adressaient comme à un complice, n'eut garde de fouetter ses chevaux ou d'intervenir.
Selon toute vraisemblance, les choses allaient mal tourner pour nous, lorsque des ouvriers, qui travaillaient sur le pont, accoururent et mirent en déroute nos braves. C'est fini. C'est ici que commence le plus curieux de l'affaire.
A Avignon, le commissaire centrai, sous je ne sais quel prétexte, refuse notre plainte. Et nous comprenons tout quand nous apprenons que le chef de nos agresseurs n'était autre que Tun des principaux agents électoraux de M. Pourquery de Boisserin, maire et député. Evidemment, les amis de ce bon nationaliste ne croyaient pas lui déplaire en supprimant quelques agents du «c Syndicat de trahison. » Cette petite opération agréait fort aussi à certains officiers qui vinrent en uniforme ricaner et exciter quelques voyous à crier, quand nous sortîmes déchirés, couverts de poussière et de sang, de la mairie.
Et voilà comment certaines gens comprennent les polémiques. J'ajouterai, puisque l'affaire ne devait pas avoir une issue tragique, que nous ne saurions être mécontents d'un guet-apens, qui aura achevé de son-
lever la conscience des républicains d 'Avignon , qui a mis en pleine lumière le vrai état d'âme des nationalistes de la localité et qui a permis à la presse réactionnaire — ' touchant accord de Rochefort, Humbert et Miilevoye — de montrer une fois de plus la noblesse de leurs sentiments et la générosité de leur cœur.
Vive la bonne humeur ! Les bagarres àe Toulouse, d'Orléans, de Rouen, d'Aiais, de Nîmes transforment un bourgeois de Paris en soldat intrépide. Le guetapens ne Téffraye guère plus qu'à l'Ambigu. La Providence met sur ses pas une poignée d'ouvriers : les suppôts du trône et de Tautel sont en déroute. « Pressensé le polisson » ou « Pressensé le héros » ? N'en déplaise à la modestie du bourgeois parisien, que de héros ont été coulés en bronze ; sans avoir montré sa bonne humeur !
Séverine publie, le 29 avril, « A part cela » :
On se trompe chez nous comme ailleurs, dans notre camp aussi bien que dans l'autre ; car nul ici-bas n'est infaillible : ni les juges du Conseil de Guerre ; ni les pauvres dreyfusards.
Puis, n'étant pas dans le secret des dieux, ostensiblement favorables à l'ennemi; pataugeant dans TincertitQde, les ténèbres, les pièges — la plus vaste toile d'araignée du siècle I — il serait surprenant que nulle méprise ne nous advint, que notre pied fût toujours sûr et notre geste toujours précis.
Donc, il nous arriva de « gaffer, » la chose est bien certaine ; d'égarer nos soupçons ; de commettre des erreurs. Mais je ne sache pas qu'elles eurent jamais le caractère de celles dont on fit emploi contre nous.
Diner chez M. Trarieux, dîner chez M. Thévenet, avec liste des convives, menus et propos de table (lesdites agapes n'ayant jamais eu lieu) c'est déjà de l'histoire ancienne. Aux calendes grecques également, rhistoire du divorce et des enfants du colonel Picquart,
non marié et non père ; de l'origine allemande de Labori , filg de Prussien; du judaïsme de MM. Grimaux, Paul Meyer, Lœw, etc., — et plus récemment du commandant Hartmann I
Mais deux anecdotes, toutes fraîches, sont peut-être encore davantage caractéristiques, quant au côté péremptoiredcTaffirmation et le luxe de détails dont on l'figrémente,
La première, nos lecteurs la connaissent mieux que tous autres, et je ne l'enregistre que pour mémoire. C'est le suicide de mademoiselle Juliane Déry, attribué aux révélations du Figaro, porté à son compte de « crimes », alors qu'elle s'était tuée Je 30 mars, à Berlin, et que la publication la concernant paraissait quarantehuit heures après son décès, le 1" avril, à Paris.
Et d'une 1
La seconde, c'est l'invention déjà essayée contre M. Porzinetti, lorsque parut son récit dans le Figaro, voilà quelque dix-sept mois ; et que M. Quesnay de Beaurepaire reprend et endosse, sous la forme indirecte d'une missive à lui adressée : M. et madame Porzinetti favorisant les entrevues de Dreyfus avec sa femme, tandis que le prisonnier était au secret; les petites Porzinetti, par la suite, passant leurs vacances à la campagne, chez madame Dreyfus.
Ceci n'est pas raconté en l'air : c est la femme d'un professeur à l'Université «dont le nom est cité en toutes lettres »j qui, se trouvant en visite au Cherche-Midi, dans le salon de madame Forzinetti et causant avec elle, fin i89ky surprend le directeur et son épouse en flagrant délit de complaisance pour le traître.
Est-ce net ?
Or, madame Porzinetti est morte en 1889; ni Vunique fille ni les garçons qu'elle a laissés n'ont jamais été en congé chez madame Dreyfus ; le commandant n'ayant jamais eu la clef de la cellule n'a jamais pu, subrepticement, y introduire personne ni en extraire sans témoins le condamné.
Les précisions de ces anecdotes, caractérisent la mentalité de l'aristocratie et de la bourgeoisie cléricales, en Tan de grâce 1899. Cette mentalité descend à un niveau si bas, qu'à peine en reste-t-il assez pour porter les idées les plus élémentaires de morale et de probité. Cette décrue affligeant^ apprend à l'historien à quel degré inouï les tempêtes politiques dépriment la moyenne de l'esprit humain et à quel point la conscience collective est sujette à perdre le Nord, quand elle est ballottée par les passions. Rochefort, Drumoiit, Cassagnac sont les instruments de cette décrue néfaste. Quelle force anime à un but commun de dénivellement de la conscience ces trois personnages, divers d'intérêts, de génie, de préjugés? C'est la plus mystérieuse de toutes, celle qui se manifeste, sous la forme du mensonge et de la haine, depuis que l'humanité a conscience d'elle-même et fixe son histoire aur le papyrus. C'est la force du préjugé servi par le sophisme ; c'est elle qui fit expier à Galilée son hérétique doctrine, aujourd'hui unanimement enseignée, que la terre tourne autour du soleil. Bref, c'est ce que le langage caractérise d'un mot, le mal.
Le 30 avril, Gyp publie dans la Libre Parole « Les Voltigeurs de la Vérité » :