‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 49 sur 78 · Bande de malheureux ouvriers trompés · texte numérisé non relu

Bande de malheureux ouvriers trompés

Grenoble est une des villes les plus pittoresques qai se puissent visiter. Elle est entourée et comme écrasée de hautes montagnes : les plus modestes, verdoyantes et parées de toutes les gaités du printemps ; les plus altières, farouches et couvertes de neige. L'Isère écart à travers la ville, violent, impétueux, plein de sourdes colères, indomptable au point de ne pouvoir supporter nul bateau.

En quelques heures, nous fîmes dans cette ville, hantée par les grands souvenirs de l'histoire, beaucoup de choses intéressantes.

Nous fîmes d^abord acquitter Max Régis, ce qui était le but de notre voyage.

Quel intérêt Dupuy, qui me paraît décidément manquer même de ce bon sens qu'on lui a attribué, avait-il à faire condamner Régis? Le fait est qu'on se croyait sûr du succès. Avec une partialité cynique on avait envoyé Régis devant un tribunal dont le procureur général était Dubuc, qui, à maintes reprises, avait été énergiquement flétri dans VAntijuif. Le conseiller choisi pour présider les assises était Gratuze, conseiller général de la Haute-Loire et ami personnel de Dupuy.

Les jurés nous parurent au premier moment d'honnêtes gens, mais un peu prévenus et, en tout cas, peu informés de la question juive. Quand ils eurent entendu

Morinaud, Millevoye, Firmin Paure, Charles Bernard leur expliquer le mouvement algérien, les jurés comprirent que les journaux dévoués à la Synagogue leur avaient absolument caché la vérité.

L'avocat général, d'ailleurs, avec une âpreté indécente dans un procès d'opinion, avait épuisé son droit de récusation et éliminé tous ceux qu'il soupçonnait d'indépendance. Il se trouva, par malheur pour lui, que tous les jurés étaient indépendants, ce que Tévénement se chargera de démontrer.

L'éloquence de Saint-Auban enleva tout. Dans le train qui nous avait emmenés, en compagnie de Martin et de tous les policiers d'Algérie mobilisés pour la circonstance, Saint-Auban était ce quil est toujours à la veille des grandes batailles, fatigué, hésitant, doutant du succès.

Gomme d'ordinaire notre ami se transfigura à la barre et, au dire même des adversaires, il fut irrésistible et superbe. Les jurés essuyaient des larmes, le public applaudissait et le président, rogue et grincheux au début, semblait subjugué à son tour et ne faisait rien pour réprimer les applaudissements.

En entendant exprimer dans le plus magnifique des langages les idées les plus nobles et les plus élevées, Barnave, le tribun de la Constituante, l'orateur éloquent que le Dauphiné considère comme une de ses gloires, eût dit à Saint-Auban : « Bravo, mon frère I »

Entre temps, grâce à Morinaud qui, à la suite de circonstances qui n'ont jamais été bien éclaircies, avait téléphoné à un monsieur que nous n'avions l'honneur de connaître ni les uns ni les autres, que nous lui commandions à déjeuner et que nous arriverions à onze heures et demie, nous fîmes un repas exquis devant un burg qui est certainement un des spécimens les plus curieux de Tarchitecture de Tan mil.

Nojus trouvâmes un homme charmant qui nous fit boire des vins de choix et nous reçut de la plus aimable et de la plus hospitalière façon.

Ënfîn, pour qae rioQ ne manquât aux distractions d'un séjour qui, s'il fut court, fut dramatique et accidenté, nous faillîmes être assassinés au sortir du Palais de Justice par une t^ande d^énergumènes et de malheureux ouvriers trompés, qu'un Juif avait réussi à ameuter contre nous avec un ignoble placard dont la police avait encouragé la distribution.

A Grenoble on a une façon toute particulière de comprendre l'accomplissement du devoir des témoins. Quand ils ne viennent pas témoigner on les condamne à l'amende comm^ partout, mais quand ils viennent on les assassine*

2. — Kraniz, le pharisaïque personnage, aura dû boire du lalit.

Le seul péril là dedans est l'intervention de la police lorsque le maire est, comme Jay, un fervent de l'acacia.

Quelques hommes résolus et solides comme étaient les amis qui nous entouraient, passeront toujours où ils voudront. La tactique est désoler, de couper au bon moment celui que la fouie menace de ceux qui veulent le défendre.

C'est en agissant ainsi que le Juif Schrameck a failli réussir, à Marseille, à faire assassiner Morinaud à coups de canne plombée. Avant-hier, au moment où Firmin Faure venait de recevoir un coup de canne sur la nuque le commissaire cria : « A bas les cannes! » et il lit enlever à Guérin la canne avec laquelle il se préparait à riposter.

Ce fut très chaud, je vous l'assure, et la traversée de la place Grenette me restera longtemps dans la mémoire.

Il y avait là un grand gaillard qui fonçait toujours sur moi et qu'Antoni rejetait sans cesse dans la foule.

Je sentais des poings levés sur moi, dans le dos, tandis que retentissaient des cris : « A mort Drumont ! » qui dominaient à ce moment les cris de « Viue Drumont! j) ce qui démontrait évidemment que ceux qui

étaient là n'étaient pas d'accord sur ce qu'ils demandaient à propos de moi à la Destinée,

M. Krantz, le pharisaïque personnage qui posait pour l'amour de l'armée, et qui est l'exécuteur des bassesœuvres du Syndicat, aura dû boire du lait en voyant ce qui s'est passé à Grenoble.

Les ofiîciers assis au cercle militaire ont été assaillis à coups de pierres et l'un d'eux a été grièvement blessé par des porte-allumettes que les gens embauchés par les Juifs lançaient avec l'approbation bienveillante de la police. Si ces officiers avaient essayé de se défendre, M. Erantz aurait impitoyablement brisé leur carrière, au nom de la discipline, comme il s'est déclaré prêt à le faire pour les élèves de l'Ecole Polytechnique qui manquaient d'admiration pour M. Georges Duruy.

Il serait ensuite venu dire au Syndicat :

« Gardez-moi comme ministre de la Guerre I Vous n'aurez jamais de plus plat valet que moi et vous n'en trouverez pas de plus vil. Désignez-moi une victime et elle sera frappée demain. »

En vous traçant un court croquis de ce que j'ai vu à Grenoble, je n'ai nulle intention de vous donner une émotion à propos de moi.

Si mon corps est dans ces bagarres, mon esprit n'y est jamais. J'ai énormément travaillé et j'ai été placé à Sainte-Pélagie dans des conditions déplorables au point de vue de la lumière. Je ne distingue donc pas très bien ce qui se passe à quelque distance de moi.

11 m'arrive souvent, d'ailleurs, de tomber, au milieu de ces tumultes et de ces grondements de foule, dans uae sorte d'extase intellectuelle ; j'entends des voix qui me disent :

« C'est tout de môme toi, obscur et pauvre écrivain, qai as créé ce mouvement qui sauvera la France, si elle peut encore être sauvée, en la concentrant tout entière contre le Juif, le cosmopolite, l'étranger, contre les traîtres qui traînent l'armée dans la boue et contre les financiers hébreux qui payent ces traîtres.

a Si tu entends hurler tant de haines autour de toi, si tu rencontres aussi tant de sympathies et dévouement, c'est parce que tu as été un bon serviteur de la Patrie. Ton œuvre et celle de tes amis est salutaire et féconde. Tout ce que Ton fait contre vous vous servira. »

C'est la vérité. L'idée antijuive est entrée avec nous dans Grenoble.

Elle a pris possession de ces cerveaux durs comme les roches au milieu desquelles s'élève Grenoble, mais solides et puissants.

Les ouvriers, qui, un moment, se sont laissé mystifier par des meneurs à la solde des Juifs, se demanderont demain ce qu'est cette idée qui est servie par tant d'hommes d'intelligence, de courage et de conviction.

Ces ouvriers, dès qu'ils penseront par eux-mêmes, trouveront ignominieux le rôle joué par Jaurès venant, quelques jours avant le procès, faire une conférence pour ameuter l'opinion contre un jeune homme de vingt-cinq ans qui avait combattu pour sa cause avec l'intrépidité d'un Barbes et que l'on amenait de si loin chargé de chaînes, uniquement pour avoir prononcé un discours qu'un commissaire de police avait trouvé séditieux.

C'est là un point que vous me permettrez de réserver pour un prochain article car, après avoir vu tant de choses en deux jours, on n'est pas f&cbé de se reposer un peu.

Le prophète récite le verset : « Les ouvriers qui, un moment, se sont laissé mystifier par des meneurs à la solde des Juifs, se demanderont demain... Ces ouvriers, dès qu'ils penseront par eux-mêmes trouveront ignominieux le rôle joué par Jaurès... » « Demain >> passe : deux printemps passent. La prophétie reste stérile. Pourquoi? L' « ouvrier » a horreur du prêtre et de l'aristo. C'est l'ennemi I L'antisémitisme est un leurre du capitalisme aristocratique : il n'est pas plus

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séduisant que les autres. L'ouvrier les met tous dans le même sac. Il n'éprouve aucune envie de faire chorus avec les ouailles du prophète, quand elles chantent au Juif « Ole toi de là que je m'y mette » La clientèle de la Libre Parole, bourgeois bigot ou hobereau» est d'ailleurs d'un intellect trop borné pour concevoir que les coups portés au capitalisme juif sapent indistinctement tous lescapitalismes. Le client de la Libre Parole est l'agent de la destruction de son propre capital : il hâte l'affranchissement rêvé par le prolétaire : il en active la réalisation. Vous êtes trop écervelées, ouailles de la Libre Parole^ pour comprendre la Fable des Deux Moineaux : vous en saisirez tout de même le sens, le jour où votre capitalisme sera réglé au tnieux des convenances du prolétaire, où l'ouvrier sera pouvu par la loi de sa part de jouissance dans le superflu que vous détenez, en vertu d une possession que les siècles ne sauraient rendre légitime. Elle est, en effet, en contradiction avec l'intérêt social : elle est opposée au droit individuel à la vie et à tout ce que sa jouissance cooiporte de bon et de salutaire.

Le 20 mai, Rochefort publie « La Terreur dreyfusarde )) :

1. — Traitements ignobles, appliqués à un homme de vinçt-cinq ans.

Il est de toute évidence que le ministère tenait essentiellement à la condamnation de Max Régis, puisqu'il n'a pas hésité à commettre, pour l'obtenir, des infamies qu'on pourrait presque appeler contre natuj:'e.

Au mépris des lois et contrairement à tous les précédents, Laferrière renforcé de Dupuy et Dupuy renforcé de Laferrière se sont soustraits à l'obligation de faire comparaître notre ami soit devant la cour de Paris, où avait eu lieu le prétendu délit dont il était inculpé, soit devant la cour d'Alger, où il a sa résidence.

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Ces deux jésuito-dreyfusards, ayant déniché au parquet de Grenoble un procureur général ennemi particulier du jeune chef des antisémites, onè remis celui-ci entre les mains de ce Torquemada, avec plein pouvoir d'exercer sur le prisonnier les tortures les plus raffinées.

Ëty en effet, c'est les poignets serrés dans des menottes, dont on ne le débarrassait même pas à T heure du déjeuner et du dîner, que le maire honoraire d* Alger, poursuivi pour des paroles prononcées dans une réunion publique, a traversé la province d'Alger, la Méditerranée jusqu'à Marseille et une partie de la France jusqu'à Grenoble.

Dupuy, l'homme qui a fait du porte-allumettes son arme favorite, avait ainsi médité de frapper les jurés par l'appareil d'une coercition dont le but était de leur présenter ce jeune antisémite comme le plus dangereux des malfaiteurs publics.

Or, ces traitements ignobles appliqués à un homme de vingt-cinq ans n'ont pas encore semblé à certains individus suffisamment cruels.

Aux policiers Lutaud, Martin et Paysans se sont joints les policiers Jaurès et autres qui, quelques jours avant le procès, ont quitté tout exprès Paris pour se rendre à Grenoble et y embaucher des repris de justice chargés d'aller, moyennant quarahte sous par jour, hurler « A bas Régis I » sous les fenêtres de sa prison et, pendant la délibération du jury, autour du Palais de Justice.

Cette lâcheté, que pas un des plus sales mouchards des brigades centrales n'aurait consenti à commettre, Jaurès Ta accomplie avec un sang-froid que lui eussent envié Yicdocq, Coco-Lacour et le vieux bonapartiste Clément.

Lui et sa bande se sont faits les auxiliaires de Puybaraud, dont ils sont et resteront désormais les employés.

L'ancien leader de l'extrême gauche renouvelle aujourd'hui au profit du Syndicat de Trahison les exploits du Trestaillon de la Terreur blanche de 1815, lequel s'était fait commissionner par le gouvernement de

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Louis XVIII pour organiser des corps de chenapans chargés de s'enquérir des endroits où se réfugiaient les libéraux traqués et de leur courir dessus.

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