‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 66 sur 78 · N DE DREYFUS · texte numérisé non relu

N DE DREYFUS

— Voyons, M. Dérouiède, je voudrais bien rentrer un peu dans l'affaire, que MM. les jurés ne connaissent pas encore!

Cette courte phrase, qui n'a l'air de rien, a le don de mettre en joie Tauditoire, qui juge M. le président des plus facétieux, car, enfin, voilà bientôt cinq heures que Ton s'explique !

Là-dessus, on précise les faits qui se sont déroulés place de la Nation et qui sont connus de nos lecteurs, le prisonnier de la Conciergerie nous ayant dernièrement raconté l'événement tout au long. M. Déroulède ajoute qu'il n'attendait pas spécialement M. le général Rpget, car il croyait celui-ci de garde à l'Elysée.

On procède ensuite à l'appel des témoins. L'apparition du général Roget est accueillie avec curiosité. Il dépose :

— J'étais U4 peu en avant de la colonne, un peu isolé. Etait-ce à moi spécialement que s'adressait cette manifestation ou bien était-elle destinée au premier général qui arriverait ? Je penche pour la deuxième hypothèse, M. Déroulède qui se trouvait parmi ces manifestants ayant pu me croire à l'Élysèe, où il m'avait vu le matin, alors que j'étais de service.

Toujours est-il que je suis entouré. Des cris de : a Vive l'armée I » sont poussés de tous côtés. M. Déroulède, qui était à ma hauteur, saisit mon cheval par la bride. M'a-t-il parlé? Je ne sais pas^ je ne me souviens pas, tant on criait autour de nous. Je réussis à me dégager.

C'est alors qu'un remous de foule nous sépare. Je n'ai plus revu M. Déroulède que dans la cour de la caserne de Reuilly. Tout cela s'est passé si rapidement que je n'ai pas pu me rendre exactement compte de ce qui venait de se passer. Je crus simplement à une manifestation en faveur de l'armée et j'estimai que le mieux à faire était de vite rentrer à la caserne et d'enfermer la porte au nez des manifestants.

Lorsque mes sapeurs arrivèrent à la hauteur du faubourg Saint- Antoine, je crus remarquer que les manifestants paraissaient vouloir les faire engager dans cette voie. Je fis signe au caporal sapeur de se diriger vers le boulevard Diderot et je fus obéi.

Nous arrivons à la porte de la caserne. M. Paul Déroulède

LTVRE SEPTIÈME

saisit une seconde fois la bride de mon cheval. Il me parle de nouveau. Mais les cris étaient tels et mes préoccupations étaient si grandes que je n'entendis pas. J'étais ému, mais -A pas inquiet, car je ne doutais pas de ma troupe.

Un groupe de quinze manifestants entre avec moi dans 1&

cour de la caserne. Un double barrage, établi à la porte,

permet à mon régiment d'entrer dans un ordre parfait. 11

se forme très régulièrement dans la cour, sans qu'aucune

^ tentative ait été faite contre mes hommes.

Parmi les quinze manifestant^qui se trouvaient là étaient

MM. Déroulède et Marcel Habert, qui, très agités, marchaient

j, à grands pas. Je fis rompre les rangs, sans rendre au dra-

. , peau les honneurs réglementaires.

'^ Les soldats se dispersèrent alors et je m'occupai de faire

évacuer la cour.

J'invitai MM. Déroulède et Marcel Habert à se retirer. M. Déroulède me refusa en me disant qu'il préférait être arrêté dans la caserne. Sur ces entrefaites arriva le général Florentin, mon supérieur, auquel je rendis compte de ce qui venait de se passer etdu refus qui venait de m'étre oppose par MM. Déroulède et Marcel Habert.

Le général Florentin fait auprès de ces messieurs une démarche analogue à la mienne et, comme ils persistaient dans leur refus, ils furent arrêtés par le sergent de garde et conduits dans la salle d'honneur du régiment. Au dehors, on criait : « Vive l'armée! Déroulède! Déroulède! >

Je m'approchai et je crois avoir répondu : « Mais c'est lai qui ne veut pas s'en aller. » Si je le fis consigner dans la salle d'honneur du régiment, c'était pour éviter de Tagitation dans la cour de la caserne. Je ne me croyais pas en effet le droit de faire arrêter un représentant du peuple.

J'allai le voir et je lui demandai de nouveau de vouloir bien se retirer. Il me répondit qu'il avait voulu faire marcher ma troupe sur Paris, que s'il sortait, il serait arrêté le soir même et que, dans ces conditions, arrêté pour arrêté. il aimait mieux l'être à la caserne.

Le gouvernement militaire de Paris fut alors avisé. M. Co- | chefert vint dans la soirée, procéda à l'arrestation de MM De. roulède et Habert et, à deux heures du matin, je me rendis à la préfecture de police pour y faire ma déposition.

M« FALATKtT. — Le général voudrait-il nous dire si M. De*| rouléde a cherché à exciter ses soldats à la désobéissance^!

Le Général Rogët. — Gela, non, je Taffirme, je ne l'aurais pas souffert.

Ceci est la principale déposition entendue hier. Les autres, celles des officiers et des soldats, corroborent cette déposition. Le général Florentin dépose dans le même sens que le général Ro^et. On entend finalement M'' Homboslel, qui fut Tavocat d*£mile Henry, celui qui disait qu'il n'avait c jamiais vu dans une cour d'assises se dérouler un pareil criminel ». M* Hornbostel a tenté, hier^ contre le président de la République, quelques méchants propos^ sans succès d'ailleurs. Dans les couloirs, quand l'audience fut levée et renvoyée à aujourd'hui pour les dépositions des témoins à décharge, la foule se demandait avec anxiété ce que M. Loubet avait bien pu faire à M« Hornbostel. Après quoi, tout le monde se sépara, comme il sied, aux cris de : a Vive Béroulèdel » et de : « Vive l'armée 1

Le 30 mai, Rochefort publie « Llnsurgé Ballot » :

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