‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 67 sur 78 · Le fil téléphonique Ballot · texte numérisé non relu

Le fil téléphonique Ballot

Le rapporteur Ballot-Beaupré n'existe pas.

C'est un commissionnaire ou plutôt un simple fil téléphonique destiné à transmettre à la Cour de cassation les volontés du ministère.

Or, ce que le dit ministère l'a chargé d'exécuter, c'est un coup d'Etat judiciaire auquel on ne peut comparer que le coup d'Etat politique du Deux Décembre.

Le fait nouveau est Indispensable pour l'admission d'une demande en revision.

Le fil téléphonique Ballot, c'est-à-dire Dupuy luimême, déclare qu'il n'y a pas de fait nouveau ; mais il ajoute que la revision peut très bien être prononcée tout de même .

Ba dingue, ne sachant comment expliquer son crime* avouait qu'il était sorti de la légalité, mais c'était, disait-il, t pour rentrer dans le droit ».

Ce raisonnement de haute escroquerie nous a conduits finalement à un premier Sedan,

Dapuy, qui est en train de nous en préparer nn second, emploie pour y arriver les mêmes arguments que le fils Verhuel.

Celui-ci, après avoir juré obéissance à la Constitution, en a fait un autodafé.

Celui-là, après avoir voté et fait voter par ses amis la loi de revision, piétine dessus dès la première occasion qui s'offre de l'appliquer.

En un mot, comme à partir de la sombre nuit où

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête,

il n'y a plus en France d'autre code que celui de l'anarcbie, dont Sébastian Faure est un des rédacteurs et où le gouvernement puise ses inspirations et ses arrêts.

« Il n'y a pas de motif légal à la revision ; je demande donc que vous la décrétiez » : tel est le langage qae tient Ballot à ses collègues en chambardement de tout ce qu'ils avaient mission de faire respecter.

Désormais tout est absolument permis, le droit de juger comme celui de punir ayant complètement disparu de nos institutions.

2. — Ces Caserio, ces Emile Henry et ces Ballot-Beaupré, qui brisent publiquement les tables de nos lois.

Ballot-Dupuy ne se doute peut-être pas que la moitié du rapport dont il a donné hier lecture non seulement justifie, mais légitime l'assassinat de Carnotpar Caserio, les bombes d'Emile Henry et celles de Ravachol.

La loi dit : « Tu ne tueras point )>. Ils ont incontesta* blement violé la loi, puisqu'ils ont tué.

Seulement la loi porte aussi : « Tu ne reviseras un procès que sur un fait nouveau » ; et comme Dupuy- Ballot réclame la revision du procès Dreyfus, tout en reconnaissant que ce fait nouveau n'existe pas, l'attentat est au moins aussi criminel que celui de Caserio.

Il Test même incontestablement davantage, atteudo qu'en somme l'anarchiste qui a expié son forfait sarooe

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voirs, » a écrit Yarlîn, qui fut un communard célèbre, Dupuy et Ballot veulent nous imposer tous les devoirs et garder pour eux tous les droits. Nous ne le leur permettrons pas.

Audieace de la Cour de cassatioa du 30 mai. — Le président Ballot termine la lecture de son rapport. — La Cour de cassation en larmes. — Seconde audience du procès Déroulède. — Saillie du clown : « Si Félix Faure vivait, Ballot certifierait que le bordereau est de Dreyfus. » — Oracle du prophète : (c Ballot a cessé d'être un honnête homme. »

La pantalonnade met en scène un trio d'anarchistes. Le trio brise à coups détalons de bottes les tables des lois. Exaspéré de cette infamie, le clown ne fait ni une ni deux, il vole au secours de la mère loi. HorreurI II démasque Gaserio, Emile Henry, et... le Président Ballot-Beaupré. Les bras en tombent au clown; il tombe lui-même en syncope, en s'apercevant que l'anarchiste Ballot est au bout d'un fil téléphonique, dont le porteur d'eau, Dupuy, tient l'autre extrémité I Pour ce gala, le porteur d'eau est costumé en « flls Verhuel ». 11 tient à la main une carte d'État major avec, en lettres énormes, « Nouveau Sedan ».

Le même jour, Drumont publie « Et puis après l » En voici le maître- verset : « Dreyfus, nommé général et commandeur de la Légion d*honneur, servira plus notre cause que Dreyfus expiant à l'île du

Diable une trahison qui ne fait doute pour personne, même pour Ballot-Beaupré. » Le prophète sait tout : le passé, le présent, l'avenir et les plus secrètes pensées de Ballot*Beaupré. Ineffables lecteurs de la Libre Parole!

Le 30 mai, se tient la deuxième audience de la revision du procès Dreyfus. En voici le compte rendu, d'après le Matin sous le titre suggestif :

«G*en est fait. M. Ballot-Beaupré conclut à rinnocence du condamné Dreyfus. Une scène émouvante. Les débats du procès en revision. — Le pour et le contre. — Fait nouveau. — « Le papier pelure. » — La minute décisive. Proclamation de l'erreur. — « Ësterhazy est l'auteur du bordereau ! » — L'émotion grandit. — La Cour de cassation en larmes. »

Les audiences les plus tumultueuses ne sont pas les plus sensationnelles :

Jamais le silence ne fut plus absolu dans sa soleonîté, qu'hier, à la Cour de cassation, et jamais audience ne produisit sensation pareille. Songez donc qoe M. Ballot-Beaupré a prononcé enfin ce mot — qael qu'il fût — qui devait soulager la conscience universelle, ce mot qu'on était venu écouter de toutes parts, dans des dispositions d'esprit si diverses mais avec ooe égale anxiété.

C'en est fait. Le rapporteur a conclu, et, à considérer l'émotion indescriptible qui s'est emparée des hauts magistrats de la Cour à la minute décisive où H. Ballot- Beaupré a fait connaître ses conclusions, il est permis de présumer que celles-ci auront une influence suprême sur la grande majorité des conseillers.

Les conclusions furent brèves et nettes. On ne s'y attendait point. Voulant jusqu'au bout faire preuve de la plus grande impartialité, M. Ballot -Beaupré, après avoir, dès la première audience, examiné avec le mémoire de M® Mornard, toutes les raisons qui pouvaient plaider en faveur de la révision^ s'est fait lui-même,

hier, dès l'ouverture des débats, Tavocat de la partie ' rf'ifl adverse, mettant en pleine lumière tous les arguments de ceux qui ne voulaient de la revision à aucun prix.

Gomme il avait annoncé qu'après ce travail préliminaire et après avoir étudié devant tous le « pour » et le a contre », il donnerait son avis personnel, on estimait généralement, parmi ceux qui avaient été admis à l'entendre, qu'il garderait, entre les affirmations des uns et les dénégations des autres, une prudente réserve et qu'il émettrait un avis mitigé où ceux-là pourraient puiser l'espérance d'une revision prononcée dans un butd'apaiment et où ceux-ci pourraient trouver la consolation d'une revision estimée inévitable, dans les raisons mêmes qui devaient la décider. Ainsi pensait-on généralement et l'on attendait, de part et d'autre, les conclusions de M. le rapporteur avec impatience, mais sans grande inquiétude. Et même, dans les couloirs du Palais, les partisans les plus acharnés du rejet se consolaient déjà d'un échec qui leur était promis avec ces mots : « La revision sera politique. »

Quelles furent donc la surprise de tous et TémotioD grandissante qui s'empara de l'auditoire, quand M. Ballot-Beaupré, après avoir donné son avis personnel sur le dossier secret, où l'on ne saurait trouver, a-t-il dit, rien qui put accuser sérieusement Dreyfus, quand, après l'examen des aveux faits à M. Lebrun- Êenaalt qui ne lui paraissent point admissibles, il s'apprêta à conclure en droit pur, sur le fait nouveau, qui est pour lui la découverte du papier pelure identique à celui du bordereau dans la correspondance d'Ësterhazy 1 Quand on le vit prêt à dire, à déclarer de la façon la plus catégorique ce qu'il pense, lui, de la culpabilité ou de l'innocence de l'ex-capitaine Dreyfus, lui, le rapporteur qui a été, en quelque sorte, choisi comme un arbitre entre les deux camps ennemis, lui dont ces deux 2amp8 n'ont cessé de proclamer, jusqu'au seuil de l'auiience, la haute honorabilité et l'absolue impartialité I

Quelle heure à revivre que celle-là I Et combien poi-

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gnante?Déjà ces mots prononcés avant la suspension d'audience, à deux heures de Taprès-midi : « Et maintenant, messieurs, devez-vous casser? » nous annonçaient que nous touchions à un moment solennel, à quelque chose de grave. Posée d'une façon aussi catégorique, il semblait alors difficile qu'il ne fût point, à cette question, catégoriquement répondu. La nouvelle s'en répandit dans le Palais, et Taffluence devint aussitôt excessive dans la petite salle des Pas-Perdus qui précède la grand'chambre. A Tintérieur, dès ce moment, on s'écrase; mais on s'écrase en silence, sans protestations et sans explications, comme il sied d'être écrasé dans la grand'chambre. Là où Ton pouvait compter tout à rheure trente places, nous sommes cent.

L'audience est reprise. Il n'y a plus, dans la salle . qu'un bruit, celui que fait le rapportent* en lisant, il n'y a plus qu'un geste, le sien : un geste sobre, le geste du bras levé qui retombe. Dans l'encadrement des pupitres et des boiseries d'acajou, on ne voit que ce geste, ce poing qui ajoute à la force du discours, qui se dresse dans la lumière, dans les rais dorés du tardif soleil embrasant les hautes fenêtres. Et, autour de cela, il n'y a que du silence, un étrange silence, fait de la palpitation de plus de cent poitrines, où règne l'anxiété formidable. Car eniîn, où va-t-il, ce rapporteur? Jusqu'où va-t-il? Où s'arrêtera't-il? S'arrètera-t-il ? Mais non ; il lit et sa lecture plus rapide, plus chaude, plus accentuée, plus véhémente, revêt, à mesure qu'elle se précipite, toute la couleur d'un acte de foi. On sent que ce n'est plus seulement l'homme de la loi qui va parler, mais que c'est l'homme ! et l'émotion monte, monte, gagne la salle, gagne les spectateurs, gagne les magistrats.

Ils sont tous tournés vers cet homme qui parie ; ils sont penchés vers lui ; ils sont tendus vers lui ; quelques-uns, les plus éloignés, sont à demi soulevés vers lui. On dirait qu'il y a entre eux et l'homme une chose mystérieuse, un lien invisible et fatal qui les tire et les attire vers ce point central d'où monte la parole, où se

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fait entendre le verbe de plus en plus ému, le verbe gonflé de sanglots qui proclame l'Erreur.

— Je proclame I J'ai acquis la conviction que le bordereau a été écrit non par Dreyfus, mais parEsterhazy I

Et voilà que M. Ballot- Beaupré, disant sa conviction, se prend à pleurer.

En vain essaie-t-il de retenir ses larmes ; pendant qu'il continue son acte de foi, elles coulent le long des joues, des bonnes grosses joues de M. le conseiller-rapporteur, et c'est, enfin, dans un rauque sanglot que M. Ballot-Beaupré, après avoir crié son amour de la patrie et de Tarmée, prononce la phrase suprême : « L'honneur de Tarmée n'exige pas que l'on maintienne à nie du Diable un innocent ! »

L'émoi est général; le trouble impossible à décrire; des magistrats pleurent; j'en vois qui s'essuient les yeux, d'autres qui se cachent la tête dans les mains, d'autres qui la détournent... Et dans le public aussi, il y en a qui pleurent. Dans un coin de fenêtre, deux femmess'embrassent ; et d'autres femmes, au pied de la Cour, s'étreignent les mains. Enfin ! des bravos éclatent partout avec un bruit de tonnerre sous le plafond doré, avec la femme nue, qui personnifie la loi, là-haut, dans on caisson, où je lis ces mots :, E justitia lumen I

Puis l'émotion déborde de la Grand'chambre, emplit les couloirs, la nouvelle est portée de bouche en bouche et l'on -n'entend plus que ces mots, mille fois répétés : « Ballot-Beaupré conclut à l'innocence !

1. — "Suite du rapport Ballot-Beaupré. — Argumentation des adversaires de la revision.

L'audience est ouverte à midi précis.

— La parole est à M. le président-rapporteur pour la continuation de son rapport, dit M. le premier président Mazeau.

Et M. Ballot-Beaupré reprend sa lecture :

Je vais chercher maintenant, messieurs, avant de vous les soumettre, les arguments principaux que pourrait développer

un mémoire de la partie adverse, s'il y en avait une dans l'instance. C'est un mémoire supposé que je vais, en quelque sorte, analyser devant vous. Je serai ainsi plus bref, n'ayant pas à reprendre le récit des faits.

Pour soutenir que Tarticle 445 du Gode d'instruction criminelle s'applique dans le cas dont nous nous occupons, Me Mornard s'appuie sur trois ordres d'idées : 1° la communication qu'aurait reçue de pièces secrètes le conseil de guerre en dehors de Taccusé et de son défenseur; 2° les actes accomplis dans l'intérêt d'Esterhazy par les lieutenantscolonels du Paty de Clam et Henry, dont Tun était otfîcier de police judiciaire et tous deux témoins dans le procès de 1894 ; 3° les expertises faites en 1898 comparées avec celles de 1894 et les révélations qui s'y rattachent.

Abordons successivement ces trois faits.

Le conseil de guerre, dit- on, a-t-il eu régulièrement connaissance de quatre pièces du dossier secret : la pièce « Ce canaille de D... », dont parlé la déposition de M. Gasimir- Perier, et les trois autres énumérées par Picquart : une lettre de l'agent A... à l'agent B... une lettre de l'agent *B... à l'agent A..., les renseignements relatifs au départ pour la Suisse d'un agent étranger ; ces quatre pièces étant d'ailleurs les seules qui, d'après le colonel Picquart, auraient été communiquées au conseil de guerre, et commentées par le lieutenant-colonel du Paty de Clam ?

A supposer que les faits puissent être judiciairement considérés comme certains, à supposer aussi qu'ils ne doivent pas être écartés par une fin de non-recevoir immédiate, tirée de ce qu'ils ne se lieraient pas comme connexes aux deux moyens de revision énoncés dans la lettre de M. le Garde des Sceaux, ils ne constituent véritablement pas un vice de forme ; car ils ne sont pas par eux-mêmes de nature à établir l'innocence de Dreyfus, c'est-à-dire une erreur judiciaire.

Ils ne peuvent être considérés que comme une violation de la loi. Or, une violation de la loi peut (art. 441) donner lieu à un pourvoi de la part de M. le Garde des Sceaux devant la chambre criminelle tandis que la revision a pour objet (art. 443) la rétractation d'une erreur judiciaire, et ce sont les chambres réunies qui, après enquête, statuent (art. 415). Mais il ne s'agit pas purement et simplement d'une communication illégale. Ce dont on se plaint, c'est que, par

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premier procès; car ce n'est pas pour une erreur d'appréciation des juges que la revision doit être permise 1 »

D'ailleurs, est-il certain qu'il y ait; eu dans l'espèce une erreur d'appréciation? Avons-nous, en tous cas, le droit d'affirmer qu'elle ait pesé d'un poids quelconque dans la séance du 22 décembre 1894? M. Cavaignac et le commaDdant Guignet sont d'avis que /(canaille de D... » n'est pas de Dreyfus; mais, il y a quatre ans, on pouvait avoir une opinion différente. Le général Roget (page 38) se borne à cette réflexion pleine de réserves :

€ Tout ce que je peux dire, c'est que l'initiale D peut désigner Dreyfus et que Dreyfus a eu la possibilité d'avoir les plans directeiirs dont il est question. C'est tout ce que je peux en dire. »

M. Laroche, il est vrai, a déclaré, devant la chambre criminelle, qu'à Madagascar, en 181)6, un des meiUbres du conseil de guerre, le capitaine d'infanterie de marine Freystaetter, aurait dit publiquement :

« Cette canaille de Dreyfus a livré à Télranger des plans de forteresse de la région de Nice. Voilà pourquoi nous l'avons condamné. »

La conviction de la culpabilité de Dreyfus fut amenée par les affirmations de deux experts en écritures qui attribuèrent nettement le bordereau au capitaine Dreyfus.

Deux autres experts trouvèrent qu'il y avait de grandes ressemblances et des dissemblances. Les dissemblances furent expliquées par M. Bertillon au moyen de mots grossis par la photographie empruntés au bordereau ou à une lettre de Mathieu Dreyfus.

Gomment donc prétendre que ce soit la pièce : « Ce canaille de D... » qui ait entraîné la conviction et du capitaine Freystaetter et des six autres membres du conseil de guerre? Dès lors, en admettant qu'il y ait eu une communication irrégulière, comment soutenir que ces faits rentrent dans les prévisions de Tarticle 443 § 4 du Gode d'instruction criminelle?

Des deux moyens qu'énonce la lettre au Garde des Sceaux, le premier est fondé sur la suspicion dont seraient rétroactivement entachés dans le procès de 1894, les témoignages d'Henry et de du Paty de Clam, à raison des faits accomplis par eux depuis 1896 en vue de sauver Esterhazy. Voyons quelle a été pendant l'enquête préliminaire, puis dans l'information et,

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enfin, à l'audience, le rôle des deux lieutenants-colonels, en 1894.

3. — Suite du rapport. — Argumentation contre la « suspicion des témoignages du Paty de Clam et Henry », invoquée comme moyen de revision.

Le 14 octobre, veille de l'arrestation de Dreyfus, M. du Paty de Clam était chargé, par ordonnance ministérielle, des fonctions d'officier de police judiciaire. Les avait-il sollicitées auprès du général de Boisdefifre avec qui, selon le commandant Guignet : « Il était au mieux » ?

Il a dit à la chambre criminelle, page 303, il a répété devant les chambres réunies : « Ces fonctions, je ne les a pas recherchées ; loin de là, elles m'ont été imposées par le général de Boisdeffre, mon chef », et celui-ci a déclaré, page 175 : « Je ne me souviens pas exactement si le commandant du Paty de Glam a été désigné directement par le ministre ou sur ma proposition. Son choix, du reste, était indiqué par sa situation d'ancienneté au 3® bureau, dont faisait partie Dreyfus. »

Le 13 octobre, ayant convoqué Dreyfus au ministère de la guerre, M. du Paty de Glam procédait à cette scène de la dictée qu'on lui a reprochée depuis ; mais elle avait été combinée avec M. Gochefert. M. Gochefert était présent, et a, de son côté, signé le procès-verbal. Rien n'était, du reste,*plus naturel, plus légitime, que ce moyen employé pour arriver à la découverte de la vérité.

Le IS octobre, M. du Paty de Glam faisait écrire Dreyfus asssis, debout, avec un gant, avec une plume ronde, etc., et c'est M. Bertillon et M. Gobert eux-mêmes qui le lui avaient conseillé. M. Bertillon, dans son rapport du 3 octobre 1894, nous apprend que l'écriture de 99 ^/^ des lettres anonymes reçues par la préfecture de .police est renversée ou de la main gauche, ou avec un gant, debout, en tenant un cahier à la main. Et M. Gobert, dans sa première déposition, page 183, a reconnu qu'il avait conseillé de faire tracer de l'écriture à l'officier soupçonné en le faisant écrire debout, assis, sur l'angle d'une table, la main gantée, etc.

Sans doute, M. du Paty de Clam, dans les interrogatoires qui ont suivi, ne montrait à Dreyfus que pi u à peu et par fragments détachés le contenu du bordereau, en photographie seulement; et lui donnait même à entendre qu'il n'avait pas l'original en sa possession. Mais peut-on induire de là

qu'il se soit acharné contre lui avec une passion blâmable? Car, le 31 octobre, il dressait un rapport qui, s'il relevait les charges de l'enquête, ne concluait pas d'une façon directe et expresse à un ordre d'informer. Il finissait par cette phrase : « Ma mission me paraissant terminée, j'ai l'honneur de vous adresser, monsieur le ministre, le dossier de cette affaire, afin que vous lui donniez telle suite que vous jugerez convenable. »

Henry a eu en septembre le bordereau, sur la provenance duquel aucun doute n'est possible, et, le 15 octobre, il fut chargé de conduire Dreyfus à la prison du Cherche-Midi. Le lendemain il rédigea le compte rendu d'une conversation que tous deux avaient eue en voiture.

On lui fait grief d'avoir, pour accabler Dreyfus, faussement constaté qu'il avait entendu l'officier de police judiciaire dire : « Vous êtes accusé d'avoir livré à une puissance étrangère : 1° une note sur les troupes de couverture; 2° une note sur Madagascar; 3° un projet de manuel de tir de Tartillerie. »

Il est exact que l'interrogatoire porte seulement, au début, sur le crime de haute trahison.

D. Mais ensuite vous avez surveillé un tirage de documents au service géographique?

R. Oui.

D. Quels documents?

R. Des instructions relatives aux troupes de couverture.

D. A quelle époque?

R. En septembre.

D. Vous avez eu connaissance d'une note relative à Madagascar?

R. Non.

D. Vous avez eu connaissance du projet de manuel de tir d'artillerie de campagne 1894?

R. Non.

Henry, par conséquent, ne se trompait pas quand il déclarait avoir saisi ces mots : « Note spr les troupes de couverture, etc. »

Donc, de très bonne foi, il avait dû comprendre que Dreyfus arrêté pour haute trahison, étant questionné sur ces trois documents, était, par cela même, accusé de les avoir eus.

C'était l'agent du ministre, et il a maintenu son compte rendu.

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étaient dans un état particulier devant les agissements de Picquart. Henry conniUssait ces agissements, et connaissait aussi son chef direct et les scrupules de sa conscience.

Il a pensé sans doute qu'il n'opposerait pas une résistance suffisante à ce qu'il croyait être une machination, et a fait cette pièce sans se rendre compte de l'énormité de Tacte, sans croire commettre un grand crime, comme il l'a dit luimême dans son interrogatoire. Pourquoi son acte, postérieur de deux ans au procès Dreyfus, changerait-il la situation du condamné ?

En un mot, Henry était persuadé qu.e Dreyfus était coupable et que le chef du service des renseignejnents, le lieutenant-colonel Picquart, entreprenait de réhabiliter un traître. Alors, au a petit bleu » qu'il regardait comme un faux, il a eu la déplorable idée de répondre par un autre faux. Mais cette action criminelle, postérieure de deux ans au procès, n'infirme en aucuae façon le témoignage que comme délégué du ministre, il avait apporté au conseil de guerre. lia eu pour but d'ajouter après coup contre le condamné une charge en plus de celles qui existaient déjà. Cette charge nouvelle doit disparaître, les autres restent.

Quant au faux et à l'altération subie par une pièce sur laquelle on voulait baser toute une machination, rien ne démontre que Henry ou du Paty de Clam en soient les auteurs.

En 1897, ils se sont livrés, dans Tintérêt d'Esterhazy, à des actes éminemment réprèhensibles, à la fois ridicules et odieux, qui ont porté la plus grave atteinte à leur dignité d'officiers et dont on ne saurait rendre l'armée solidaire.

5. — Suite du rapport. — Argumentation contre les « expertises contradictoires», invoquées comme moyen de revision.

Sans doute, dit M. Ballot-Beaupré, continuant à exposer les arguments du mémoire imaginaire qui aurait été déposé par les adversaires de la revision, sans doute, la contradiction existe. Mais la contradiction dans des travaux de cette nature ne saurait ébranler l'autorité de la chose jugée.

L'un des témoins, d'ailleurs, M. Bertillon, en dehors d'indications techniques trop longues à relater, rapporte l'impression accablante que sa déposition a semblé produire sur l'accusé.

La déclaration de M. Lépine devant les chambres réunies n'a pas confirmé complètement les impressions de M. Bertillon.

11 a affirmé que la déposition avait été obscure, et que dans la discussion orale ni le commissaire du gouvernement, ni le défenseur n'avaient cru devoir en faire état. Il a ajouté que l'accusé n'avait manifesté aucun trouble, mais qu'au cours du rapport de l'expert, qui avait duré deux heures, il avait laissé échapper une exclamation indistincte.

Quoi qu'il en soit de cet incident, la teneur du bordereau ne laisse aucun doute sur la culpabilité de Dreyfus.

Sans doute, le bordereau dit : « Je pars en manœuvres, » et Dreyfus est demeuré à Paris. Mais il résulte des déposition^ des camarades de Dreyfus que, jusqu'au dernier moment, ils ont cru qu'ils allaient partir.

Quant à Esterhazy, il ne devait aller aux manœuvres qu'en amateur, et il n'est pas justifié qu'il les ait suivies.

Les autres énonciations du bordereau ne peuvent s'appliquer qu'à un officier d'artillerie, attaché à l'état-major général ; et, dans cette catégorie, l'écriture de Dreyfus seule offre des ressemblances frappantes avec celle du bordereau.

Vainement on objecte que Dreyfus ne se serait pas servi des expressions contenues dans le bordereau. D'autres officiers d'artillerie Tout fait dans des documents versés au dossier.

Vainement encore objecte-t-on que le canon de i20 court était connu en 1894. Le général Deloye aréfuté cet argument.

M. le rapporteur fait une analyse minutieuse des démonstrations tentées à cet égard par les généraux Deloye et Hoget. Il en résulte que Dreyfus aurait été en mesure, à raison de son passage dans les différents bureaux de l'étatmajor, de fournir en aoûtvl894 des renseignements annoncés par le bordereau.

Le projet de Manuel de tir n'était pas secret. Il n'en est pas moins vrai que les stagiaires de l'état-major avaient été oubliés dans la distribution.

Cette circonstance expliquerait le langage tenu par l'auteur du bordereau. Elle peut donc être relevée à la charge de Dreyfus.

Ce sont, en tout cas, de bien graves coïncidences. 11 en existe d'autres.

Les révélations à l'étranger de l'obus Robin et du mode de chargement de l'obus à mélinite paraissent également coïncider avec le passage de Dreyfus à l'Ecole de pyrotechnie de Bourges.

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Après avoir discuté Fincident Guignet-Paléologue, sur la dépêche Panizzardi, en se plaçant aujourd'hui au point de vue des adversaires, comme il Tavait fait, hier, en se plaçant au point de vue de M« Mornard, le président rapporteur 'déclare avoir parcouru tout le cycle des arguments produits, à la barre ou dans la presse, pour et contre la révision, et il formule enfin ses conclusions personnelles.

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