Réquisitoire du procureur général
Lorsque rémotioa calmée par la dernière partie du rapport de M. Ballot-Beaupré est enfin calmée, M. le procureur général Manau prend la parole en ces termes :
456 LJVRE SEPTIÈME
Messieurs, L'heure de la justice suprême est enfin venue. Vous allez rendre sur l'affaire Dreyfus cette sentence attendue depuis si longtemps et avec tant d'angoisse par le pays ! Quand vous aurez prononcé, nous aimons à espérer que tout le monde s'inclinera devant votre arrêt, quel qu'il soit ; fruit d'une sérieuse étude, d'un examen approfondi des documents si importants et quelques-uns si décisifs qu'a révélés une patiente et, quoi qu'on ait osé dire, très impartiale enquête dictée et signée par chacun des témoins ; éclairés par une discussion publique qui aura mis en pleine lumière tous les coins restés obscurs et inconnus jusqu'à ces derniers temps de ce dramatique procès, votre œuvre devra s'imposer au respect de tous et assurer l'apaisement des esprits.
L'apaisement des esprits I Gomme on les a aveuglés et pervertis. Comment dans ce noble et généreux pays de France, dont le renom mérité repose sur son bon sens et sur son amour passionné de la vérité, a-t-on pu parvenir à troubler la conscience de tant d'honnêtes gens et à créer des divisions si regrettables?
En 1894, un homme, un officier, avait été condamné comme traître sur des preuves dont nous aurons tout à l'heure à discuter la valeur.
En 1898, des faits et des documents inconnus lors du procès, les uns antérieurs, les autres postérieurs, ont paru de nature à provoquer une demande en revision et, immédiatement, sans''rien connaître dés éléments de l'affaire, deux camps ennemis se sont formés, échangeant à l'envi les outrages les plus méprisables, les calomnies les plus odieuses! sans respect pour rien ni pour personne. Et depuis que ces éléments ont été publiés, tout le monde a entrepris d'en donner la solution.
Ne valait-il pas mieux attendre respectueusement la décision des magistrats? Savait-on bien, sait-on bien encore quels ont été les documents qui ont servi de base à la condamnation de 1894? Savait-on bien, sait-on bien encore quels sont ceux qui pourraient servir de base à une revision? Comment l'aurait-on su, comment le saurait-on ?
Pour nous faire une opinion, nous avons dû, nous, consacrer, depuis six mois, presque tout notre temps à l'examen de ces volumineux dossiers, depuis trois mois, notre labeur s'est augmenté de l'étude d'une formidable enquête à laquelle,
rappelle les variaUons scandaleuses de certains officiers de i'état-major, au far et i mesure que leurs hypothèses étaient détruites par les recherches du colonel Picquart. l\ déclare enfin que si le procès d'aujourd'hui n'était pas forcément restreint par les termes mêmes de la requête, oe n'est pas un fait nouveau que l'on pourrait relever contre le jugement de 1894, caries faits nouveaux foisonnent dans la cause.
L'audience est levée à six heures.
Tandis que la Cour de cassation tient sa seconde audience, le procès Déroulède se continue & la cour d'assises. En voici le compte -rendu d'après le Matin.
Ii'audieace d'hier» à la cour d'assises, a présenté un gros intérêt. Les dépositions des généraux surtout oDt été sensationnelles, et ce n'est pas sans une émotion intense que le public de plus en plus nombreux, qui remplit le prétoire et déborde jusque dans les couloirs de la cour d^assises, a entendu rappeler commeut la famille Déroulède a compris son devoir en 1870. L'histoire, qui semble dater des Romains, de cette mère armant ses fils, à peine sortis de l'adolescence, pour la défense de la patrie, a été accueillie par des bravos enthousiastes qu'aucune discipline d'audience n'a pu réprimer.
Hier, se sont donc succédé à la barre les témoins à décharge. C'est d'abord M. Lambin, chef de bataillon:
Je n'ai, dit-il, entendu proférer aucun cri qui fût de nature à troubler Tordre social, mais j'ai entendu le général Roget dire à plusieurs reprises, du haut de son cheval, à MM. Déroulède et Marcel Hahert, qui se trouvaieat ^ sa hauteur : « Et voilà assez, je vous en prie, allez-vous-en! » Quand les grilles de la cour furent fermées et que les manifestants qui s'y trouvaient, sauf MM. Déroulède et Marcel Pabert, se furent retirés, la foule cria du dehors : « Déroulède, Déroulède, que faut-il faire? » Et M. Déroulède répondit: « A Paris I à Paris ! » Q'est alors qu'il fut conduit dans la salle d'honneur du St*^ de ligne.
Plusieurs officiers viennent confirmer ces paroles, puis c'est le tour des sapeurs^ dont le caporal déclare :
HBYISION DE LA CONDAMNATION DE DRETFUS 459
J'étais k la tête de mes sapeurs, deyant le général Roget ; place de la Nation, nous ayons été entourés par de nombreui; manifestants criant : a Yiye l'armée 1 Yiye la République ! » et qui se mirent à marcher entre nous et le général.
A la hauteur du faubourg Saint- Antoine, je tournai la tête et le général Roget, de son épée, me fit signe de m'engager sur le bouleyard Diderot; j'obéis. A aucun moment, on n'a tenté de nous entraîner sur Paris.
L'arrivée de M. Coppée dans le prétoire est accueillie par des murmures sympathiques. C'est au tour du poète de déposer :
Je suis ici, messieurs, pour apporter mon tribut d'admiration à Paul Dérouléde, le caractère le plus généreux et le plus désintéressé que je connaisse. C'est le cœur même du peuple qui bat en lui, et son nom est sjnonjme de bon Français. Après ayoir yersé son sang en 1870, il a yersé le cordial de ses belles chansons à nos soldats et leur a rendu Tespèrance.
Comme homme politique, son mot d'ordre à toujours été ; « La patrie avant tout. »
En arrêtant par la bride le cheval d'un général, il a poussé ce cri que moi, religieux, je dis dans toutes mes prières : « Sauvez la France ! »
Quant à Marcel Habert, il faut l'admirer aussi pour son grand cœur; c'est l'ami fidèle, au cœur sûr, au dévouement absolu!
Ces deux hommes à l'àme grande viennent, messieurs les jurés, de rester deux mois sous les verrous. Voqs vous en souvie'ndrez au moment de votre verdict. C'est la prière dç votre compatriote, du vieux poète parisien. Je suis vieux, et, dans l'époque si triste que nous traversons, vous ne voudrez pas m'infliger cette douleur, vous youdrez m'èpargner o^tte honte de voir frappés par la justice de la France deux parmi les meilleurs de ses enfants.
A M. Coppée succède M. Lasies, député. Il déclare avec énergie :
Je suis très étonné de me trouver à la barre des témoins, alors que ma place serait sur le banc des accusés, à côté de mes amis Dérouléde et Marcel Habert. J'étais avec eux, place de la Nation, et personne ne peut douter des intentions que j'avais ce jour-là. Je les ai, du reste, fait connaître au
juge d'instruction, quand j'ai dû déposer devant lui. On n'a pas voulu me poursuivre. Je n'ai donc qu'à m'incliner.
Je viens apporter à Déroulède et à Marcel Habert l'hommage respectueux de mon admiration.
Je ne suis pas républicain, parce que nous subissons une république tyrannique, où le bon vouloir de quelques-uns s'exerce au détriment des autres. Mais si j'étais avec Déroulède, et si j'acceptais la république qu'il me proposait, c'est que sa république à lui veut envoyer les traîtres et les voleurs au bagne et mettre les braves gens au pouvoir, qu'il voulait enfin nous arracher à' la plus hideuse des noblesses, la noblesse de Targent.
Déroulède est un républicain honnête et convaincu. Dans mainte réunion je l'ai entendu affirmer que de toutes ses forces il s'opposerait à une restauration. Je savais donc, à n'en pas douter, qu'il nous menait à une république. Moi, qui suis un indépendant, libre de toutes attaches, je te suivais. Peu m'importait d'aller à une république, puisque je savais que cette république devait assurer le triomphe de l'honnêteté et que le pays, grâce à elle, retrouverait sa dignité.
C'est alors que se produit la déposition émouvante dont je parlais tout à l'heure. Le général Hervé, membre du conseil supérieur de la guerre, et qui eut, pendant la guerre, M. Déroulède sous ses ordres, raconte, avec une grande simplicité, le dévouement de Fauteur des Chansons du Soldat , son courage, et aussi l'abnégation admirable de la mère de M. Déroulède.
C'était en août 4870. L'armée du maréchal de Mac Mahon revenait sur Châlons après la sanglante défaite de Frœschwiller. A Châlons, nous trouvâmes 45,000 mobiles sans armes. Nous ne pouvions leur en donner. On les décida à retournera Paris. Alors, l'un d'eux se détacha d'un groupe et demanda â s'engager dans le bataillon des zouaves, c'était Déroulède 1 Nous Taccueillîmes avec un empressement mélangé de respect. A quelques jours de là, une voiture s'arrêta à l'avant-garde, une femme en descendit suivie d'un jeune homme; cette femme, c'était madame Déroulède.
— Général, me dit-elle, vous avez déjà mon fils aîné, Paul» voici l'autre, André ! Je vous le confie.
Elle ajouta :
— Si j'en avais un troisième, il serait également icil Une semaine plus tard, messieurs, André était mortellement blessé!
M. le général Hervé termine ainsi sa déposition :
J'ai quelque chose à ajouter : c'est que Déroulède est un de ceux sur lesquels je compte pour le jour où nous aurons à marcher à la frontière. Il est de ceux qui nous aideront à rétablir la confiance, en ce moment ébranlée, dans l'armée. Son clairon nous rendra d'immenses services. Ne brisez pas ce clairon!
M. Jules Lemaitre s'avance ensuite :
Je n'ai pas l'honneur, messieurs, d'être un intime de M. Déroulède, mais je le connais depuis longtemps, comme le connaissent tous les Français. Je Tai vu deux fois cet hiver et deux choses m'ont frappé : c'est que, d'abord, il est impossible de l'approcher sans l'aimer, sans l'admirer. Il n'est pas en effet, d'homme meilleur, plus loyal, plus désintéressé, plus réfléchi sous sa fougue. Ensuite, c'est qu'il est impossible de ne pas rendre justice à la sincérité profonde de ses sentiments. Son acte qui n'est qu'un geste symbolique a été non contre la république, mais contre l'abominable régime parlementaire actuel.
Le silence se fait autour de M. Q. de Beaurepaire qui vient à la barre :
Je maintiens sous la foi du serment tous les termes de l'article que j'ai écrit, le matin même de Télection présidentielle. Il accusait, on le sait, le ministre, président du conseil de 1892, M. Loubet. Après avoir écrit cet article, j'ai écrit un livre sur le Panama et sur ses dessous. J'ai mis le gouvernement en demeure de me poursuivre devant vous où j'aurais, je l'affirme, apporté mes preuves. On ne m'a pas démenti. J'ai donc le 'droit de dire que j'avais dit la vérité.
M. Q. de Beaurepaire revient alors sur le rôle qu'il Joua dans le Panama et sur l'attitude qu'il reproche à M. Loubet, en ces circonstances :
Lorsque, résolu à poursuivre, j'eus donné à mes huissiers
l'ordre de préparer les citations, j'affirme qu'il m*â envoyé une dépêche à sens fictif, de façon à m'arrêter jusqu'à l'explratîon de l'heure légale, six heures du soir. J'étais là dans l'antichambre ministérielle. M. Loubet eut soin de ne me faire entrer qu'à six heures dix minutes, et ce fut pour me demander de faire rayer le nom du baron Reinach.
Je refusai. Dans la nuit qui suivît, M. Reinach se suicida, Je n'ai rien à ajouter sur ce point. Je ne suis pas ici pour ^rapporter des faits.
Mais, continue M. Q. de Beaurepaife, quand j'ai vu M: Loubet devenir le chef de ma patrie, je pris la résoluUoii d'éclairer mon pays sur mon indignité I
J'ai requis contre le général Boulanger. Gela, c'est de l'histoire. MM. Déroulède et Marcel Habert étaient ses lieatenants. En agissant comme je dus le faire, je ne fus pas ians les froisser profondément dans leurs sentiments et lears a'ffectiôns les plus intimes. Ils devinrent tout natureHement met ennemis. Neuf années se sont passées.
Eu janvier dernier, j'ai donné ma démission, parce <|ue j'ai <^s^ bon de défendre la justice et l'armée et de me faire le chàttipion de la cause Française.
Eh bieû l un d^s premiers Français qui ait rendu hommage à ma conduite^ c'est mon ennemi, c'est M. Déroulède. l'avoue q&e j'en fus touché jusqu'aux larmes.
Quelques jours plus tard, alors qu'il n'y avait autour de moi que défaillances, j'ai reçu une lettre flatteuse, surtout pour celui qui l'avait écrite. Je dis qu'il faut avoir le cœur haut placé pour faire ce qu'ont fait ces deux messiears. Ils ont prouvé, en agissant ainsi à mon égard, qu'ils ont l'âme noble, et j'ai le droit de conclure que ces gens-là sont capables de grands sacrifices, mais jamais d'une mauvaise action.
Ils sont coupables, non pas d'avoir commis le crime que leur reproche l'accusation, mds d'être des hommes, à une époque où l'on en veut à tout ce qui est viril, où Ton vilipende tout ce qui va vers un idéal de grandeur 1
Je m'incline donc avec une respectueuse estime devant MM. Déroulède et Marcel Habert 1
M. Tavocat général Mérillon, M. Garolas Duran, M. Rochefort, M. Détaille, M. Féry d'Esclands, M. Le Provost de Launay viennent encore rendre hommage ao
patriotisme de M. Paul Déroulède. On 1 lettres de MM. Melchior de Vogué et ï Après quoi, les débats sont renvoyés à auj( le réquisitoire et les plaidoiries.
Le 81 mai, Rochefort publie « Le Proc