‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 73 sur 78 · Physionomie de l'audience · texte numérisé non relu

Physionomie de l'audience

Les opinions juridiques de M. le procureur Manau sur l'affaire Dreyfus étant, depuis les a de la chambre criminelle, beaucoup plus coni celles de M. Ballot-Beaupré, qui ne le sont qu l'intérêt qui s'attache au réquisitoire est moins nant que celui qui ne cessa d'accompagner 1; du rapport. Et, cependant, le réquisitoire fut le public de la Cour avec la même assiduité. Pi ces dames, par exemple, ne manque, dès midi, de nos conseillers. Elles en perdent le boire, ma manger, car dans la suspension d'audience, on se passer des petits pains et des sandwicbes qu' gnotent avec des mines affamées. Ces mœurs d'assises furent ignorées de tout temps à la Coo sation, et décidément on a bien raison de dire faire Dreyfus n'est pas une affaire ordinaire.

Le grand coup frappé hier par les conclc

472 LrVRE SEPTIÈME

M. le rapportenr semblait avoir émonssé l'émotion du public; quoiqu'il en soit, certains passages soulignés avec énergie par M. le procureur général, comme ceux où il est question du dossier secret et de certaines responsabilités encourues par les principaux personnages qui furent méJés à l'affaire en 1894 et en 1897, ne manquèrent point de faire sensation dans Tauditoire.

M. le procureur général, malgré son grand âge et les fatigues qu'il dut ressentir du travail préliminaire aux débats publics, ne montra aucune faiblesse dans le débit, ni aucune lassitude dans le geste.

2. — Suite du réquisitoire — Le bordereau est de la main d*Esterhazy — Il est de son papier— Il faut la cassation de lacondamnation de Dreyfus avec renvoi devant un autre conseil de guerre.

Le procureur général a continué, dès le début de l'audience, le développement de ses discussions.

Il a terminé l'examen du bordereau au point de vue des expertises en écritures par l'affirmation « qu'il était impossible de ne pas reconnaître dans cette pièce la main d'Esterhazy. »

Si un doute restait, il serait entièrement levé par la constatation que le papier pelure du bordereau est exactement le même que le papier pelure dont se servait habituellement Esterhazy pour sa correspondance...

Le général Roget a parlé à ce propos de machinations.

Il y a eu sans doute des machinations, mais ces machinations, ce n'est pas à propos des lettres d'Esterhazy saisies au cours du procès, qu'on peut en parler ; les machinations, la Cour de cassation n'a pas qualité pour en rechercher les auteurs; à d'autres incombe ce soin. Ce n'est probablement pas à elle qu'a fait allusion le général Roget. Mais, s'il s'est livré à des insinuations visant l'honorable M* Mornard, il appartient au procureur général de déclarer qu'elles seraient regrettables^ car, dit-il, il faut que le général sache qu'il n'y a que des honnêtes gens ici.

L'authenticité des lettres d'Esterhazy ?

Gomment pourrait-elle sérieusement être contestée« après les révélations de l'enquête?

C'est donc un fait acquis.

Le papier du bordereau, c'est le papier d'Esterhazy,

Tel est le fait nouveau, capital, qui permet d'affirmer que la revision est inévitable.

Gar^ encore une fois, il est impossible de considérer Esterhazy comme l'auteur du bordereau et Dreyfus comme l'auteur de la livraison des documents qui sont mentionnés.

Voilà ce que la Cour retiendra certainement, en cassant avec renvoi devant un conseil de guerre.

Le procureur général, en effet, est d'accord avec le rapporteur pour déclarer que la cassation sans renvoi est légalement impossible. S'il en était autrement, il n'hésiterait pas à demander à la Gourde proclamer l'innocence de Dreyfus, qui lui paraît dès aujourd'hui établie.

Mais, cette innocence, il ne nous appartient ni à nous ni à vous de la proclamer, pas plus du reste qu'il ne nous appartient, comme on Ta soutenu par erreur, d'en exiger la preuve absolue, en ce moment, sous peine d'irrecevabilité de la requête en revision. Ce sera là la mission du nouveau conseil de guerre, s'il la juge établie, d'après les documents de l'affaire soumis, d'ailleurs, à la discussion de la défense.

Et cependant nous croyons qu'il est de notre devoir de jeter un coup d'œil rapide sur les autres questions du procès. Inutiles, selon nous, pour assurer la cassation du jugement de 4894, qui nous paraît déjà mis en échec par tout ce que nous venons de dire, les observations que nous avons encore à vous présenter serviront à démontrer, croyons-nous, combien sont faibles les motifs qui, en dehors de l'écriture du bordereau, ont déterminé les poursuites contre Dreyfus.

Ces explications seront peut-être de nature à appeler la sérieuse attention des nouveaux juges sur ces éléments particuliers de l'affaire et de les soumettre à un contrôle sévère dont les résultats ne pourront qu'éclairer leur conscience et faire éclater la vérité, si elle était encore cachée à leurs yeux.

Ge sera donc au conseil de gaerre à appréciera Faide des éléments nouveaux que Tenquète a accumulés.

On pourrait^ fait observer le procureur général, s'arrêter là. La demande en revision par les considérations déjà exposées est suffisamment justifiée.

Mais il faut aller plus loin. Il faut voir si, dans Targumentation qui a été opposée à la demande en revision, il y a quelque chose qui soit, tant soit peu, de nature à atténuer ces considérations.

La teneur du bordereau? On l'a invoquée pour proclamer la culpabilité de Dreyfus. Mais, d'abord, ce bordereau a été placé à des dates successives, suivant les événements. Et il n'est pas jusqu'à ce changement de dates, qui ne puisse être considéré comme un fait nouveau.

Dreyfus, en effet, n'a pas été condamné pour l'avoir écrit au mois d'août, mais au mois d'avril, de telle sorte qu'il n'a pas été appelé à se défendre de ce chef. .

Ensuite, les mots : « Je pars en manœuvres », est-ce que vraiment Dreyfus a pu les écrire?

Tout concourt à établir que, très naturels si c'est Esterhazy qui écrit, car il a assisté à toutes les manœavres de 1894, même en amateur, ils sont inexplicables s'il s'agit de Dreyfus, qui n'a pas assisté aux manœuvres de septembre et qui savait ne pouvoir y assister — depuis le 17 mai 1894, date de la circulaire dont la Cour a pu obtenir communication.

Cette circulaire, il l'avait, d'ailleurs, invoquée au procès de 1894. Il en avait réclamé la production. On la lui a refusée. Et c'est encore là un fait nouveau.

Car qui oserait soutenir que si le débat avait pu porter sur ce point, si cette pièce, restée inconnue desjuges militaires, avait été produite alors, le résultat du procès eût été le même ?

Les documents livrés accusent Dreyfus.

Mais quels sont ces documents? Personne ne peut dire en quoi ils consistent exactement. Etaient-ils même secrets? C'est un point fort douteux. S'ils ne l'étaient pas,

RËVrSION DE LA CONDAMNATION DE DREYFUS 475

poarqaoi Dreyfus est-il soupçonné plutôt qu*un autre? S'ils étaient secrets, il faudrait^ après en avoir établi le caractère, établir aussi que seul il a pu les connaître. On est donc toujours ramené à cette idée : l'auteur du bordereau est Fauteur de la livraison faite. Et si Dreyfus n'est pas l'auteur du bordereau, comment pourrait*il être l'auteur de la livraison?

MM. Gavaignac et Roget ont dit : Seul, un officier d'état-major pouvait connaître les documents mentionnés au bordereau. Unofiicîerde troupes comme Esterhasy ne pouvait les connaître, à moins qu'il n'eût un complice à l'état-major. S'ils n'étaient pas secrets, Ësterhazy pouvait les connaître? S'il avait besoin d'un complice à l'état-major, n'y avait-il pas son ami de vingt ans, son débiteur Henry, qui, de très bonne foi, d'ailleurs, aurait pu le renseigner.

Voilà une réflexion qui s'impose I

Mais si Dreyfus n'a pas pu écrire les mots : « Je pars en manœuvres », que le commandantEsterhazy, au contraire, a pu écrire, la question, encore une fois, n'est-elle pas jugée ?

Ya-t-ileu, du reste, vraiment trahison par livraison de documents intéressant la sûreté de l'Etat? On est autorisé à se poser la question.

La note du général directeur de l'artillerie Deloye révélant que, le 27 septembre 1894, la puissance étrangère destinataire du bordereau demandait des renseignements sur le canon court montre bien que les renseignements fournis par le bordereau étaient de peu de valeur.

3. — Suite du réquisitoire — Parallèle moral entre Dreyfus, à qui le bordereau a été imputé, et son auteur manifeste Ësterhazy.

On se demande, en présence de cette constatation, si l^autenr du bordereau ne s'est pas simplement livré h une escroquerie à l'égard de l'agent étranger auquel il l'adressait! Si l'on examine le mobile aupel Dreyfus

aurait obéi, aucun de ceux qu'on a mis en avant n'est acceptable.

Pour commettre un crime quel qui soit, il faut un mobile.

Quel est donc celui qui aurait pu pousser Dreyfus à l'acte infâme pour lequel il a été condamné?

Une blessure d'amour-propre qu'il aurait subie à Foccasion de ses examens de sortie de TEcole de guerre.

Mais cette blessure n'a pas dû être bien profonde si elle a jamais existé. Car, admis à l'école avec le n° 67, il en est sorti avec le no 9 et la mention « très bien. » En tout cas, un acte de trabison ne s'explique pas facilement par un ressentiment pareil.

Au surplus, officier de mérite et d'avenir, attaché à l'étatmajor général, il a toujours eu des notes bonnes, souvent excellentes, à part une restriction appuyée sur des renseignements fournis à M. le colonel Fabrepar le commandant Bertin et par le lieutenant-colonel Roget, aujourd'hui général et principal accusateur de Dreyfus.

On ne compromet pas une situation comme la sienne pour des avantages pécuniaires qu'auraient pu procurer des actes d'espionnage.

Etait-il besogneux?

Il a reçu de la succession paternelle 235,000 francs.

En 1890 il a épousé mademoiselle Hadamard, fille d'un négociant en diamants. Le ménage disposait de 25 à 30.000 trancs de revenu et M. du Paty de Clam, lui-même, constate dans son rapport « que Dreyfus est ordonné et mène un train de vie apparent proportionné à ses ressources ».

Enfin, il est prouvé, par une pièce authentique du dossier, que sa fortune personnelle s'élève à 600.000 francs, et le compte de banque qui l'établit remonte à 4884.

Etait-ce un coureur de femmes ? En tout cas, s'il avait de quoi les payer, elles ne leruinaient pas, car on raconte qu'il aurait abandonné l'une d'elles dès qu'il se serait aperçu qu'elle en voulait plus à sa bourse qu'à son cœur.

D'ailleurs, que ceux de ses accusateurs qui sont sans péché lui jettent la première pierre. Etait-ce un joueur? Dans des notes, et même dans une de ses dépositions, l'agent Guénée a reproduit les allégations qu'il avait fournies à cet égard en 1894. Mais, pressé de questions, dans une seconde déposition du 29 janvier 1899 il n'a pu rien préciser, il a dit

Page 1