‹ Marin, Paul. Histoire documentaire de l'affaire DreyfusChapitre 75 sur 78 · Physionomie de l'audience · texte numérisé non relu

Physionomie de l'audience

Avant-hier, laGour d'assises présentait un aspect de réunion publique ; ce fut mieux que cela, hier, ce fut la place publique elle-môme. Il n*y avait plus là un an^ litoire mais une foule avec tous ses remous, ses courants enthousiastes^ ses acclamations subites, sa ruée ^ers le tribun qui parle, ses protestations et ses clameurs contre ceux qui Técartent de Tobjet désiré, contre ceux qui l'empêchent de voir et qui l'empêchent d'entendre.

Ce fut la foule avec son mépris de l'autorité et des agents de l'autorité, qu'ils soient habillés de l'uniforme des gardiens de la paix ou de la robe rouge des magistrats ; ce fut la foule avec, au-dessus d'elle, son cri d amour irraisonné pour quelqu'un et son cri de haine passagère pour quelque chose.

L'incident, qui naquit de la plaidoirie de M® Falateuf, expliquant que le gouvernement avait demandé au généj'al Hervé de lui préciser sa déposition de la veille, avait déjà atteint une intensité de tumulte qu'on ne retrouve qu'aux grands jours, dans les prétoires de la justice; déjà, M. le Président Tardif, devant la tempête de cris, disons le mot, de hurlements poussés par le public, désespérait de jamais ramener au calme un auditoire qui semblait disposé à continuer, longtemps encore, à ignorer le respect qui est dû à la magistrature, surtout quand elle est en fonction. M. Tardif, disons-nous, avait, d'un geste désolé, enfoncé sa toque sur sa tête et déclaré que Taudience était suspendue et que la salle allait être évacuée ; menace, du reste, qui ne fut mise qu'en partie, à exécution, car, seules, les personnes qui constituaient, au fond de la salle, ce que

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l'on a eontume d'appeler le public debout, farent déversées, entre deux haies de gardes répablicains, an prétoire jusque sur la place Dauphine.

Mais là ne fut point le véritable tumulte, celui qui se déchaîna dans toute sa force, dans toute sa puissance, et que ni les gardes municipaux, ni les barrières, ni les séparations^ qui catégorisent les différentes parties de la salle, ne purent arrêter. Le coup de foudre qui fut comme le signal de l'ouragan et qui sembla subitemenl réunir tous les éléments de cette tourbe humaine, fut le « non » prononcé par le chef du jury. MM. Déroulède et Marcel Habert étaient acquittés. Alors, la salle se déploya, d'une seule vague, passant par dessus tout et recouvrant tout, et vint vers les deux hommes» autour desquels elle tournoya et qu'elle souleva, en quelque sorte, avec un bruit effrayant, fait de milles cris de : « Vive Déroulède !» et de : « Vive le jury ! » Puis, à ces cris, voilà que succède un rythme ; la Marseillaise est entonnée par cent bouches, et ce n'est pas un spectacle sans intérêt, que celui de cette foule qui ordonne aux tyrans de descendre au cercueil et qui, en sortant du Palais de Justice, assomme un passant qui a crié : « A bas César I »

Et maintenant m'étendrai-je sur les débats? L'issae, qui en est l'événement le plus important et d'ailleurs prévUy ne leur accorde qu'un intérêt bien rétrospectif.

2. — Réquisitoire de l'avocat jçénéral Lombard. Sachez donc, en quelques mots, que M. l'avocat général Lombard a prononcé un réquisitoire dans lequel il nous a promis la guerre civile, pour peu que l'on s'attache à l'idéal politique de M. Déroulède, et où il a tenu des propos amers à l'égard de son ancien procareur général, M. Q. de Beaurepaire. Ainsi s'exprima-t-il sur celui qui fut son chef :

— Ce n'est pas sans une profonde tristesse que j'ai entendu, hier, an ancien magistrat — oh I jj» dirai tout ce que )e pense, au risque de briser d'anciennes et amicales reia-

tions — apporter à M. Déroulède son témoignage, et comment? En jetant en pâture aux discussions de la rue des faits qu'il avait connus comme magistrat. Oui, tous, ici, nous avons été profondément attristés par cette attitude, et moi, j'ai détourné les regards, ne voulant pas oublier que cet homme m'avait autrefois enseigné mes devoirs de magistrat!

Autre allusion à une déposition d'hier, et qui sert de péroraison :

— Non, la confiance du pays n'est pas ébranlée ! Il sait très bien que son armée est vaillante. Il en a eu plus d'une preuve^ car les exploits de nos héroïques troupes sont nombreux, et nos petits soldats d'aujourd'hui sont aussi valeureux que leurs anciens. Le pays sait tout cela, et c'est pourquoi, je le proclame bien haut — et ce sera mon dernier moi — malgré de récents événements, malgré aussi l'acte de M. Déroulède, la France a la confiance la plus absolue dan» son armée, parce qu'elle a su rester et saura rester l'Âme de la patrie, en même temps que l'armée respectueuse de la loi t

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