LA PRIME AUX VAPEURS ET AUX VOILIERS
« La prime est fixée par tonneau de jauge brute totale, et par 1.000 milles parcourus, à 1 fr. 10 pour les navires à vapeur avec décroissance annuelle à partir de leur construction de 0 fr. O6 pour les navires en bois, de 0 fr. 04 pour les navires en fer et en acier : et à À fr. T0 pour les navires à voiles, avec décroissance annuelle à partir de leur construction de 0 fr. 08 pour les navires en bois, 0 fr. 06 pour les navires en fer où en acier » (Art. 6).
« La prime est fixée à 1 fr. 40 pour les navires à voiles, avec décroissance annuelle, à partir de leur construction, de 0 fr. OT pour les navires en bois, et de 0 fr. 05 pour les navires en fer et en acier ». )
Tel était le texte proposé par la commission, à la Chambre des députés.
La marine à voiles trouva des défenseurs. Il était nécessaire, déclarèrent-ils, de lui donner de nouveaux encouragements. Les voiliers étaient sacrifiés aux steamers. Il fallait pourtant défendre les intérêts des petits armateurs, qui achètent un voilier avec leurs économies, le. font naviguer par le monde, et maintiennent à l'étranger,
dans la mesure de leurs forces, l'influence et le prestige de leur pavillon.
Depuis 1881, les voiliers avaient diminué de 250.000 tonnes.
La cause de cette décroissance se trouvait dans la répartition des primes. ae
Lorsqu'un steamer se rend d’un port à un autre, il s'éloigne peu de la route directe maritime qui-relie les deux points extrêmes ; tout au contraire, le voilier doit faire un long cireuit. Il suit la route nautique : il tient compte des courants et des vents. S'il jauge autant que le vapeur, il mettra plus de temps, parcourra plus de milles, et touchera la même prime que lui.
Si l’on veut objecter que le vapeur a plus de frais que le voilier, et par conséquent doit toucher une première prime plus élevée, on peut répondre que le steamer a un effet utile trois fois plus grand que le voilier, qu'il fait trois voyages pour un. La prime sera donc pour lui {rois fois plus forte. D'où cette conclusion que la loi de 1881 a fait aux steamers des avantages plus considérables que ceux qui ont été consentis aux voiliers.
Mais la loi de 1893 apportait en outre ur changement considérable, dont allait souffrir la marine à voiles. Le calcul de la prime se faisait sur jauge brute au lieu de se faire sur jauge nette. La jauge brute est le cube entier du navire. La jauge nette est la partie du navire utilisable au point de vue commercial. Les primes accordées par la loi de 1881 étaient de 1 fr. 50 par 1000 milles pour les
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vapeurs et de la même somme pour les voiliers. Elles étaient basées sur la jauge nette du navire. Celles de la loi de 1893 se répartissaient sur la jauge brute. Il était donc juste, en principe, qu'on les réduisit. Cette réduction était normale pour les vapeurs, puisqu'il existe entre leur jauge nette et leur jauge brute une différence de 40 0/0 environ, et que cette différence allait bénéficier de la prime nouvelle.
Mais les voiliers ne se trouvent pas en semblable situation. La différence entre la jauge brute et la jauge nette est minime. M. Siegfried l’estimait à 4 0/0, M. Le Cour à 1,9 0/0. Il est donc juste de ne pas tenir compte des calculs de moyennes, qui donneraieut des résultats dé-
plorables, et de se baser sur des faits pour constater que
le système de 1893 devenait défavorable à la marine à voiles, et la mettait dans un état d’infériorité.
Or, la marine à voiles a gardé son utilité incontestable. Ilest des navigations qui, dans l’avenir, sont réservées aux voiliers.
Certaines marchandises ne peuvent payer de frets élevés, et restent en mer sans inconvénient pendant de longue semaines. L’Angleterre augmente sa flotte à voiles. En 1891, elle gagnait 39.022 tonneaux. L'Allemagne, également, s’enrichissait de 22.345 tonnes. La France, seule, là comme ailleurs, plus encore peut-être, perdait sa place. En 1880, elle tenait le sixième rang avec 941.853 tonneaux. En 1890, elle était tombée au neuyième rang avec 298,787 tonneaux, La marine à voiles
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restait pourtant la meilleure école de marins. C’est ce qu'avaient prouvé tous les pays du monde, ce que disait encore l'Allemagne à l'heure où sa marine à vapeur s’accroissait considérablement.
La Commission défendit son projet. Elle proposait une prime de 1 fr. 40 pour la première année. Avec la décroissance établie par la loi, la prime moyenne pour les dix années était de 1 fr. 17 par 4.000 milles parcourus et par tonneau de jauge.
La distance parcourue par un voilier est en moyenne de
- 16.000 milles par an. Ce chiffre correspondait à 48 fr. 72 par an, 187 fr. 20 pour dix ans, 187.200 francs pour un navire de mille tonnes. Le navire avait déjà touché 65.000 francs (prime à la construction). Le chiffre total: de 252.000 francs représentait plus que l'intégralité du bateau. A supposer même qu’on ne fit pasentrer en ligne de compte les 65.000 francs donnés au constructeur, la seule prime à la navigation représentait la somme de 187.200 alors-que le navire en coûtait 250.000.
. Un navire en bois ne valait que 150 francs au lieu de
250 par tonneau de jauge ; comme la prime était la
même, il lui serait alloué 187.200 francs, contre 150.000
francs, coût du navire, sans faire entrer en ligne de compte les 40.000 francs de prime à la construction alloués au navire de 4.000 tonneaux. |
Malgré l'opposition de la Commission, l'amendement passa. La loi accorda une prime de 1 fr. T0 aux navires
à voiles,
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Mais sur les chiffres de la décroissance annuelle, la discussion recommença. Pour 1 fr. 50, on proposait une décroissance de 7 centimes pour les navires en bois, et de 5 centimes pour les navires en fer. Puisque le chiffre de la prime était augmenté, il fallait augmenter également les chiffres de décroissance annuelle. L'amendement disait : « Avec décroissance annuelle, à partir de la construction, de : |
6 centimes pour les navires en bois ;
4 centimes pour les navires en fer ou en acier.
Grâce à la décroissance de la prime, on proportionnait celle-ci à la valeur du navire. Toute dépréciation entratnait un abaissement de prime. Le Parlement tomba d’accord sur les chiffres de :
8 centimes pour les navires en bois ;
6 centimes pour les navires en fer eten acier.
Si nous avons rapporté dans son ensemble la discussion de la loi, c’est pour indiquer le courant d’opinion
qui a entraîné, en 1893, la grande augmentation de la
prime aux voiliers. Ceux-ci n’avaient pas besoin d’être si bien défendus. S'il est vrai qu’ils ont une utilité comme école de marins, comme moyen économique de transport pour certaines denrées, ils restent néanmoins, à un point de vue plus général, tout à fait au second plan. Ce qui peut être soutenu, c’est que la marine à voiles forme l'appoint de la marine à vapeur. L'exemple del’Allemagne et l'Angleterre le prouve surabondamment. On a donné les chiffres du tonnage voiliers, sans indiquer en regard
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ceux du tonnage vapeurs. La proportion y est normale. En France, elle ne l’est plus. Les avantages faits à la marine à voiles out entrainé son développement, alors que la marine à vapeur décroît. Et c’est là une des erreurs de la loi de 1893.