‹ MarinesChapitre 10 sur 76 · A TOULON · texte numérisé non relu

A TOULON

Mais je chéris surtout, ù ma cité natale, Les parfums que la mer exhale;

Les obus, les boulets entassés dans les parcs;

Ta tête de maisons, dans nos monts encadrée;

Ta robe de flots bleus, de navires tigrée; Et ton écharpe de remparts.

L'heure où le pavillon quitte la briganline ,

Hâte le retour du pêcheur Dont l'aviron tardif fend la vague marine.

La nuit ramène la fraîcheur.

D'un sombre violet l'horizon se colore.

C'est le crépuscule du soir, Que chassera bientôt la nuit, plus sombre encore,

En déployant son crêpe noir.

Les sonores marteaux qui, toute la juuriice,

Retentissent dans l'arsenal, Se taisent tour à tour; et la barque enchaînée

Dort paisible au bord du canal.

Dans les champs, sur les mers, tout dort ; et le silence,

Sous les ténébreuses forêts ^ Et sur les flots Aermeils, que la brise balance

En soupirant ses doux secrets , Répand ce pur sommeil , dont les ailes tranquilles

Semblent assoupir l'univers.

On entend expirer le tumulte des villes :

Et moi , je soupire des vers.

Arago ! quand ton nom , dans mon humble famille, Yint soudain rajeunir noire espoir d'autrefois , Espoir né sous le feu de notre ciel qui brille , Au brisant de la vague , au murmure des bois : Oh ! que n'as-tu pu voir ma bonne et tendre mère ,

Sa joie et ses transports , sa petite lierté , Lorsqu'elle demandait, en embrassant mon père : — « C'est donc beaucoup, un député ! «

Et ma petite sœur qui , loin de sa poupée, En nous regardant tous , et sans savoir pourquoi,. Pleurait sur mes genoux, triste et préoccupée, Et demandait souvent si j'avais vu le roi. — a Oui, le roi du progrès ! » — elsabouche, où l'enfance Répand un coloris d'incarnat pur et frais , Bégayait aussitôt , en guise de romance : — « Ârago, le roi du progrès' »

Et nous nous embrassions comme en un jour de fête. Et mes pauvres amis disaient, le lendemain : ï Combien tu dois sentir ton ame satisfaite ! « Que tu dus tressaillir quand il serra ta main! « Va , nous t'envions tous l'ami que Dieu t'envoie. ■i Quandtu parlas d'espoir, qu'est-cequ'il répondit?» El je leur répétais , sans fatiguer leur joie.

«4 ]marlm:s.

Cent fois, ce que lu m'avais dit.

lU

Oh ! fiiiand vingt mille voix ébranlaient les colonnes

Du grand théâtre marseillais, Par ce chant, qui, jadis foudroya les couronnes,

Sans doute que tu tressaillais I Car ces vingt mille voix, mâles et cadencées.

Et brûlantes de puberté, Chantaient le but sublime où tendent tes [jcnsées;

Le règne de la liberté.

Ce beau nom, qu'ont souillé tant de voix mercenaires.

Fait encor trembler les tyrans , Quand il sert de tocsin aux élans populaires.

Nos frères du Nord, expirants , Fatiguent les échos des monts de Sibérie

Sous ce cri toujours répété; " Et le hideux Cosaque, en foulant leur patrie,

^'ente^tl partout «luc, Liberté I

ly

On m'a dit qu'un matin , une svelte nacelle, Sur les flots, balancés par les baisers des vents , Porta, loin de nos murs, dans son vol d'hirondelle, Le plus auguste des savants ;

Et que Saint-Mandrier , dont la blanche fayade, Découpant ses contours sur le cap gris et noir, Se regarde toujours dans les Hots de la rade En souriant à son miroir.

Fut visité par toi. Mais sur notre rivage Pourquoi donc, Arago, faire un si court séjour ? Tu n'as point vu ces rocs, dont la chaîne sauvage Borde l'est de la Grosse-Tour.

Tout est sauvage en eux : juscju'à la poésie

Qui parle constamment dans leurs creux sou terrains;

Jusqiies aux flots, rôdant sur leur base noircie , Comme d'éternels pèlerins.

Là, parfois, lorsque l'œil s'égare avec délice Dans l'horizon lointain , il voit fuir sur les eaux Un vaisseau, déferlant, à la brise propice Qui vient l'arracher au repos.

Tu n'as pu contempler, dressant son front rebelle, INotre haute falaise, au verdàlre penchant , Projetant, chaque soir, une noire dentelle Sur le fond pourpré du couchant.

Un jour le Romulus , d'héroïque mémoire , Ebranla ces rochers du bruit de ses canons, Que l'écho répéta, comme un hymne de gloire. Dans les entrailles de nos monts.

Ce bruit y roule encore. .. et, sur la place d'armes , Oublieuses des morts , ivres de vains succès ,

Nos femmes , accouranl , ont paré de leurs charmes , Un bal ouvert pour les Anglais I

Hâtons-nous d'éloigner une aussi triste image. IS'as-tu pas écouté la douce et faible voix Des mousses, voltigeant de cordage en cordage, Comme les oiseaux dans les bois?

Ces futurs défenseurs de notre belle France Ont mille fois rêvé le cri du branle-bas ; Et leurs cœurs , enflammés d'une jeune vaillance , N'attendent plus que les combats.

Les murs du lazaret, qui, dans ta promenade, Fixèrent tes regards errants dans l'occident, Ne t'ont-ils pas semblé, vus des bords de la rade , Deux rides sur un front géant ?

Et quand le roi du jour se pencha sur les cimes , Nos vaisseaux, dont les fils ont vu tant de climats,

Page 1