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CHANT DE LA HARPE

Noirs orages , qui pour patrie Choisissez l'immense océan, La harpe, veuve d'Ossian , Succombe sous votre furie !

Seize siècles ont déploré

52 MAIU.NKS.

La jierle du guerrier poêle; Depuis seize siècles muelle, Comme sa harpe l'a pleuré!

J'erre de rivage en rivage , Depuis l'heure où la mort ferma Les yeux du vieillard de Selma.

Pareille à l'oiseau de passage Laissant les fruits de son hymen Au gazon natal qui les garde, J'ai laissé les cendres du harde Sous les bruyères de Morven.

Il ne m'emporta pas au palais de nuages ,

L'Ecossais immortel ! et l'aile des orages

Me jeta , tiède encor , dans les cheveux des flots ,

Comme elle jette aux vents le chant des matelots.

Cherchant, de plage en plage, un cœur vierge, où ma corde

Versât l'harmonieux torrent qui la déborde.

J'ai visité ces mers où jamais le soleil

Ne daigna se montrer , où l'éternel sommeil

LA HARPE D OSSIAN. 53

Du pôle séculaire envahit la surface,

Où la mer roule au loin ses mamelles de glace.

J'ai vu le continent que Colomb découvrit,

Et le Golgotha , teint du sang de Jésus-Christ.

Pauvre harpe , jouet de la rafale sombre ,

J'ai contemplé la mer sous ses aspects sans nombre ;

Et subi , tour à tour, dans de lointains climats,

Les torrides brasiers, les polaires frimas.

Oh ! la mer est un grand poëtc I Jamais sa bouche n'est muette, Et toujours un hymne divin Sort de son géant clavecin.

Sa pensée est aussi profonde Que la profondeur de son onde.

Elle est belle comme le ciel Dont elle montre les étoiles, Brillant, sur l'azur de ses voiles, Dans tout leur éclat solennel.

Sous les caresses de la brise Le chant que sa voix improvise Ressemble aux mystiques concerts Que l'encens porte dans les airs.

Par le vent des nuits emportées , Ces notes, pures, veloutées, Meurent dans l'infini des cieux...

Tout se tait et, jusqu'à l'aurore,

L'ame, ravie, entend encore Comme un soupir mélodieux.

Mais lorsque les bruyants orages ,

Avec leurs ailes de nuages

Que déchirent les aquilons ,

Tracent de livides sillons

Sur le front des monts qu'ils entourent,

Et dans l'espace qu'ils parcourent

Éclatent : quand leurs rudes chocs

Mêlent au rùlc du tonnerre

Le bruit du fracas de la terre

LA HARPE D OSSIAX.

Dont ils déracinent les rocs :

Alors elle hurle, elle tonne ;

La foudre elle-même s'étonne

Que son grondement soit cou\ert

Par le bruil de la grande mer,

Dont les vagues échevelées,

Par la tempête flagellées,

Roulent leurs immenses toisons

Sur les pieds des rocs qu'elles minent,

Et, sur le front des mers, dessinent

Des précipices et des monts.

Mais, semanten tousiieux l'horreur qui medevancc, J'arri\e sur tes bords, ô sereine Provence!

J'arrive, et l'ouragan mugit;

L'éclair fend ton ciel qu'il rougit ;

50 IVIARINES.

Et ta mer se débat, dans sa coU'ie étrange, (">omme res[)rit du mal sous le pied de l'Arcliaiige.

Pourtant, on m'avait dit, frais jardin des amours, Que ton sein nourrissait d'amoureux troubadours

Qui chantaient la première flamme,

Le premier sourire de femme,

L'esquif serpentant sur la lame, La terre à pleines mains prodiguant ses trésors, La gloire des guerriers , les beautés ingénues.. .

« 0 reine des concerts! dit le vent dans les nues, a Les nobles troubadours qui charmèrent ces bords, « Ainsi que tes bardes sont morts! »

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