‹ MarinesChapitre 3 sur 76 · XV · texte numérisé non relu

XV

creuset où tout vient se fondre et qui ne donne que de l'alliage. La centralisation , qui fait notre unité et noire puissance dans l'ordre national, nous comprime et nous décolore dans la sphère des beaux-arts. Poésie , peinture , musique , notre territoire est bien vaste , tout cela vient s'étouffer sur un seul point, où quelques élus envahissent le peu de place qui existe , et où tous les autres meurent asphyxiés. Mais pour les ouvriers, qui sont inspirés là où ils vivent, et qui vivent là où ils travaillent, nous disons le poêle d'Agen, de Nimes, de Rouen, de Fontainebleau, de Toulon: c'est l'individualité artistique rendue à chaque cité, c'est la diffusion et le rayonnement littéraires sur tous les points du royaume.

Du reste, ne soyons pas injuste envers notre société. Si le feuilleton ou l'article politique ont jeté parfois à la poésie des ouvriers le dédain ou l'interdit , la société n'a pas fait de même. C'est une bonne fortune pour un recueil de vers , que de porter sur son titre : par un tel, menuisier, tisserand, boulanger, ouvriermaçoo ; cela vaut un privilège du Roi, de l'ancien régime; et ceux qui sont venus les premiers en ont tiré profit. Combien de jeunes talents aujourd'hui qui font des vers, et combien qui, sans être de grands poêles,

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on font de bons ! surtout en la poésie de sentiment, la poésie intime, la dernière qui reste, la seule qui, dans les civilisations avancées, se développe au lieu de s'éteindre. IVous avons abondance de bons artisans de ce mélier-là. Mais qui y donne alletition, et pour un livre combien de lecteurs? Qu'il s'agisse de poêles ouvriers, au contraire, les premiers d'entre nos littérateurs se font un plaisir de les introduire. C'est Lamartine, c'est Victor Hugo, c'est Alexandre Dumas qui donnent leur patronage aux hommes; ce sera madame Taslu ou madame Desbordes Valmore, pour les femmes. La publicité ne leur manquera pas, ni l'accueil du public, ni même, à quelques-uns, les en^ couragements du pouvoir.

Poney n'est pas en tous points aussi heureux, puisqu'il n'a pour introducteur que moi; moi qui , pour une telle qualité, ne me reconnais d'autre titre que d'être né aux mêmes lieux et d'avoir le culte du même foyer que lui. Cependant, déjà les avant-coureurs de la renommée lui sont venus; déjà les ouvriers, au niilieu desquels il travaille, l'ont proclamé leur poêle et ont mis en lui leur orgueil, les ouvriers si nombreux.

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à l'esprit si vif et si ouvert, d'une grande ville marilime et méridionale. Déjà, dans sa petite chambre, immédiatement au-dessous du toit, il a vu monter des voyageurs inconnus, demandant l'ouvrier maçon ; et, parmi eux, quelques-uns d'illustres, qui ne l'ont pas oublié et qu'il n'oubliera jamais (1).

Donnerai-je ici sa biographie? C'est un honneur qu'on prodigue beaucoup aujourd'hui. Poney n'ignore pas qu'il faut le conquérir.

Que dire, d'ailleurs, d'un jeune homme qui n'a pas vingt et un ans encore, et qui, à moins que le hasard d'un tirage ou le succès de ce petit livre ne le sauve, peut, dans quelques mois, signer ses vers : PONCY, soldat, au lieu de les signer, comme aujourd'hui: PONCY , ouvrier maçon.

Pauvre enfant, venu à de pauvres parents, dans une année de désastre pour le midi, quand l'hiver et la neige de 1820 tuèrent les oliviers , espoir du pauvre comme du riche, mais espoir souvent si trompeur (2;;

Jusqu'à neuf ans, la vie de la rue ou des champs ; ou bien gardé, avec des enfants de son âge, en petit

(I) .M.M. de 'l'ocqueTille de iieaaœoiit ; M. Àrago, etc. (s) Luuis Charles l'oncy, né le 2 avril ic2i , a Joulua.

troupeau , au prix de un franc par mois , pour chaque tête ;

A neuf ans, la vie de travail qui commence. Manœuvre , au service des maçons ;

Puis, quand approche cetévénement qui transforme l'enfance et lui fait faire un pas dans la vie; cet événement qui ouvre l'ame aux émotions divines, et pour lequel la religion doit se préparer une place dans le cœur et dans l'esprit , au temps de la première communion , un essai d'apparition à l'école mutuelle , suivi d'un an et demi d'études chez les frères de la doctrine chrétienne; plus tard , quelques mois à l'école communale supérieure ;

De là , revenu au plâtre , pour toujours :

Voilà toute l'histoire biographique de Poney: toute sa part d'éducation et d'instruction.

S'il a eu, dans un excellent père, un bon maître en son métier de maçon , on voit qu'il n'en a eu aucun en celui de la poésie.

Je me trompe: dès ses premières années, et constamment depuis , il en a eu un , qui , chaque jour^ le matin et le soir, à toute heure de liberté , sans fatigue, sans ennui, en saisissant son attention , en remuant

son aine, a cultivé sa pensée et fait grandir son instinct poétique :

Non pas un de ces maîtres impassibles, à visage inerte, ni un de ces maîtres impuissants, qui n'ont qu'un genre, hors duquel ils ne sont plus rien ; niuis un maître qui s'anime, qui se colore , qui bouillonne au besoin, pour faire entrer profondément ses leçons dans l'esprit de son élève; un maître qui, gracieux ou sévère, simple ou majestueux, calme ou tourmenté, souriant ou furieux , vous apprend à passer tour à tour d'une émotion à une autre, vous initie à la variété, à la mobilité des formes et des couleurs , vous enseigne à la fois la puissance de l'image et de la mélodie ; mais qui, surtout, élargit votre arae, vous la prend, et l'élève et la transporte jusque dans ses plus hautes régions.

Ce maître, ce grand maître de Poney, c'est la mer.

Qui ne serait poète au bord de la mer! La poésie, la véritable et grande poésie, ne vit et ne se meut que dans l'inGni. Qui n'a perçu comme par tout son être cette grande sensation de l'infini, quand il s'est trouve en face de la mer, et qu'il lui a livré son ame à absorber!

Cependant, celte idée de l inliui , dont nous éprou-

vous la puissaiile doiuinalion , où donc est-elle dans la nier ?

Est-elle dans son étendue? Son étendue, en effet, dépasse la puissance de notre regard, l'œil ne peut la saisir; mais l'esprit se transporte aux plages où elle expire, et les cartes géographiques en montrent les limites. Ce cercle qui se perd au loin , c'est la fin de notre horizon et non l'infini de l'espace. La mer Méditerranée n'est qu'un lac entre trois continents.

Celle idée de l'infini, où donc est-elle dans la mer ?

Est-elle dans sa profondeur ? Mais le navi^^aleur jette la soude, file des brasses et trouve le fond. Le physicien mesure le diamètre du globe , et la profondeur de 10céan n'est qu'une égratignure, qu'une cavité à l'épiderme.

Où donc est l'idée de l'infini dans la mer?

Un soir, nous côtoyions ses rivages, suivant les sinuosités d'un petit golfe méridional, pour arrivera un village qui semblait fuir devant nous. L'obscurité était profonde, la nuit avancée , nos chevaux et nous rendus de fatigue ; notre guide, à pied, ne suivait plus qu'en traîneur. Depuis le malin nous étions en roule. Un torrent débordé , un pont rompu, comme il arrive si souvent dans ces pays, nous avait déviés. Il avait fallu prendre un chemin de loup, gravir et redescendre.

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en soulciiaiil pas à pas nos chevaux , des montagnes de l)iiis, rayons expirants des chaînes alpiques , qui nous avaient enfln , au milieu de la nuit, versés sur les bords de la mer. Nous marchions plongés dans ce mutisme, dans cette absorption que produisent la lassitude et la résignation après une longue attente : comme retirés chacun en dedans de nous-mêmes. ]Mon fils , enfant que je portais en croupe, s'endormait sur mes épaules, et comme je sentais à tout moment, sous l'empire du sommeil, ses petites mains lâcher prise et sa tète glisser en arrière, je l'avais, avec un foulard , attaché autour de ma taille. Aucun bruit ne venait de la terre, pas même celui du pas des chevaux, dont le pied s'enfonçait doucement dans le sable. Mais de la haute mer jusque sur la rive , toujours, par intervalles réguliers, solennels, s'élevait, se renforraitj se brisait, un son plein et majestueux, qui battait comme une mesure éternelle à la vie du monde, sur notre passage d'un instant.

La voilà! m'écriai-je, voilà l'idée de l'infini , l'idée de l'éternité! Elle n'est pas dans l'espace, elle est dans le bruit de la mer, dont le flot toujours renouvelé frappe sans cesse le rivage ! Chaque mugissement de la vague marque la mort d'un homme; et la vague mugit la nuit comme le jour, maintenant que nous passons près d'elle, et dans une heure quand nous n'y serons

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