A UNE JEUNE FILLE
Tu lèveras bien haiil ton front jeune et sans rides; VA nous ne saurons pas combien de jours arides, Kt de nuits sans sommeil , d'heures de désespoir, Assiègent l'ame en pleurs .qui trahit son devoir.
Il est des cœurs flétris, célébrant leurs défaites Par des crimes nouveaux, par la joie et les fêtes. Toi, qu'un souflle, en passant, courbe comme une fleur, Tu mourrais... et dequoi, grandDieu!... dedéshoiineur. Alors la vie, à moi , ne serait qu'un abîme. Où ta voix me crîrait : « Ma mort, ce fut un crime ! « Honte et remords au lâche !.. . » Oh ! lugubre tableau, Écarte ta hideur !
Va , notre amour est beau , Puisqu'il est noble et pur, qu'une haleine fatale- N'a point encor sali sa lobe \irginale!
. Ainsi, me voilà forl ! aux rayons de tes yeux, Je sens que je m'élève, angî mystérieux!
LA LAVEUSE DU SOIR
Onze heures du soir! seul, là-bas, le toireni gronde,
De rochers en rochers précipite son onde,
Et trouble de la nuit la paix grave et profonde ;
Puis, s'agrandit en s'allongeant , Gémit sous les rocs rîoirs disposés en arcades : Et l'écho, dans les monts, dit le bruit des saccades De l'eau qui tombe et fuil, et.j;iillit en cascades
184 MARINKS.
Comme des écharpes d'argent.
Et l'astre du sommeil, comme une blanche reine, Vient encore embellir cette imposante scène ; Plane et dort dans le ciel , et sur la jaune plaine
Promène son front virginal î Il existe un endroit où le torrent oublie De rouler furieux. Là , son onde est unie Comme un jour de bonheur d'une orageuse vie :
Et là, brille un petit fanal.
C'est là que la laveuse, à l'ame frêle et douce, Mêle au cri du torrent, que l'obstacle courrouce. Sa voix pure ; et, la nuit , à genoux sur la mousse ,
On l'entend toujours répéter La même plainte. Hélas! c'est à la solitude Qu'elle vient, chaque soir , selon son habitude , Confier ses chagrins et son inquiétude.
Écoutez : elle va chanter.
LA LAVEUSE DU SOIR
Astres , dont la chaste lumière Dans les ombres guide mes pas , Lune, qui , près de ma chaumière, Semblés sourire à mes lilas , Vous éclairez une autre sphère
Où sont réunis les élus
Moi je suis seule sur la terre. Pleurez ! mon bien-aim»' n'est plus !
Vert gazon , que l'hiver dévore , Plaines où nous courions tous deux.
Feuilles, éventail de l'aurore, Bosquets frais et délicieux , \ieille chaumière , antique église , Beaux cieux, de longs crêpes tendus , Doux zéphyr, amoureuse brise, Pleurt'z ! mou bicn-aimé n'est plus!
186 MAKIXES.
A quinze ans, vierge i)ure el fièle ,
Déjà je rêvais à l'hymen,
Et je me voyais, blanche et belle,
Couronnée, un jour, par sa main.
Adieu, brillant espoir ! Ma vie
S'étiole comme nos fleurs.
La félicité m'est ravie ,
Mon bien-aimé n'est plus : je meurs !
Et la voix du torrent roulait comme une basse ; Et l'obscure forêt, que l'ouragan fracasse, S'agitait, murmurait comme un chant du cercueil ; Et ce chant, dans les airs, volait de cime en cime, Grave, lent, solennel, harmonieux, sublime; Et la clarté des cieux jetait un demi-deuil Sur ce tableau frappant ; et cette jeune femme ,
LÀ LAVEUSE DU SOIR. 18
Qui dévoilait ainsi les tourmenls de son ame, Accordait sa vui\ faible au grandiose chœur Que l'univers entier révélait à son cœur.
Et cette voix perçait comme une haute-contre Dans l'imposant accord de la terre et des cieux ; Et des plaines, des monts, volantàleiir rencontre, Les échos prolongeaient le chant mélodieux.
Minuit ! au bord de l'eau la laveuse nocturne
A cessé de chanter. Mon ame taciturne
Écoute , doute encore , et redemande en vain
Les célestes accents de la voix du ravin.
Les bois soupirent seuls , et la brise, qui passe,
Môle à peine un soupir, qui se perd dans l'espace ,
Au rugissement du torrent.
Mais, l;i-bas, au lointain, un petit lanal brille...
ISS MARINES.
C'est celui de la jeune fille Qui traverse la plaine, et regagne, en pleurant, I.a chaumière où dort sa famille.