A MON AMI COSTE
Où nous allions, aux champs, déchirer nos habits, Où, conibaltanl au son de grotesques cymbales, rsous voyions les cailloux grêler comme des balles, Et cribler, en passant, nos casques de papier. Mes ennuis de vingt ans me font bien expier Ces beaux jours! Des douleurs ma lèvre a bu le philtre; Et je sens qu'à travers mon cœur ce poison flllre. «juand le bruit du travail se mêle aux gais refrains, Mon esprit, enchaîné, vole en brisant ses freins : Et je voudrais, alors, dans les glaces des pôles Engloutir le manteau qui brûle mes épaules.
Voilà souffrir! Pourtant ma truelle et mon luth Ont, ensemble, au travail trois fois crié salut. Les promessesdesgrandsn'ontpas pu les corrompre; Et, sous leur joug de fer, j'ai ployé sans me rompre.
Et j'en bénis le ciel; car un ange, aux yeux noirs,
A de ses blanches mains, célestes encensoirs,
Versé sur mes dcsiins un miel de poésie,
Et, d'un bras caressant, me rattache à la vie; Car je sentais en moi la sève de mes jours Comme un ruisseau glacé , se figer dans son cours ; Car mes chairs devenaient livides , violettes, Ainsi que Géricault au milieu des squelettes; Car dans Paris, égout de boue, océan d'or. Le spectre de Moreiui . fatal Adamastor, M'indiquait le grabat chaud de son agonie. Et me disait : Voilà le tombeau du génie!
Prends garde, ami, ton art compte plus d'un martyr! Si quelque affreux démon t'excitait à partir De ton toit paternel, pour un ciel plus propice : Songe que Zurbaran mourut dans un iios[)ice !
Coste, nos cœurs, chargésd'une semblable croix, iVou veaux Cyrénéens, s'cnlr'aideront; et crois
A MON AMI COSTE. -lOl
Que la sororité de nos deux existences Adoucira, du moins, nos communes souffrances! Nous irons, quelquefois, assis sur les penchants. De la création ouïr les mille chants, rs'ous irons admirer les champs perlés de givre; Les bois mélodieux, où chaque arbre est un livre Dont l'insecte rongeur, qui s'y creuse un séjour. Illustre les feuillets d'arabesques à jour; Les nocturnes flambeaux, divins hiéroglyphes, Qui triplentleurs,essaims au fond des vastes glyphes Par les siècles taillés dans les veines des rocs. Nous irons voir nos monts, aux gigantesques blocs. Et leur base fleurie , où nos sœurs, les abeilles. D'un bulin parfumé remplissent leurs corbeilles.
Et là, quand le soleil, penché vers l'occidetit, Plongera dans les flots son diadème ardent; Quandses feux voùteronl,comme un immense cintre, Les nuages pourprés, je te salùrai peintre. Tandis que tu peindras ces pompeuses beautés,
Sous ton noble contact, ma voix, à tes côtés,
Loin de l'agiotage et du fracas du monde,
Dans ces parcs naturels que la tempête émonde,
Chantera l'incendie arboré dans les cieux,
Le crépuscule brun, les monts silencieux;
Puis, nous écouterons toutes ces voix divines,
Harmonieux encens qui monte des ravines
Sur les ailes des nuits; et, prophète inspiré,
A la face du ciel , Coste , je te dirai :
tt Le baptême de feu, depuis dix ans, t'appelle,
a Lève-toi,... marche, etmeurs dans lavoieétcrnelle! » ,
<fi>
BOLTADE.
A quoi bon, chaque jour, m'étourdir les oreilles,
Et, me vantant Paris et ses rares merveilles.
Dire : Ce n'est que là qu'on peut se faire un nom?
Vous perdez votre temps; je vous ai dit que non!
Je ne quitterai pas l'océan qui m'inspire;
INi le ciel du Midi, qui semble me sourire. ■
Je suis très bien ici. Les pauvres ouvriers
M'apportent, tous les ans, un rameau de lauriers
Dontle prix est, pour moi, plusdouxquela couronne
Hue la reine du monde à ses poètes donne!
JS.
Trouverai -je à Paris la forêt de \ aisseaux Qui se balance, el fuit sur les sauvages lluts? Trouverai-je à Paris nos fraîches provençales? M'y rendrez-vous léchant de mes cloches natales? Non, n'est-ce pas? Eh bien! laissez-moi mon chantier, Mon marteau destructeur, l'honneur de mon métier; Laissez-moi mes amis; laissez-moi, pour théâtre, L'étagère grotesque, et son tapis de i)lâtre; Car, si vous revenez me parler du bonheur Que peuvent procurer l'aisance et la grandeur. Je me retrancherai derrière ce principe : Une vierge d'amour, ma truelle, et ma pipe.
A LA l L-AJEE Ut -AJA VIVE
Charmani tableau de la vie éphémère, De nos beaux jours, du fragile bonheur^ Fuis dans les airs, va[ieur bleue et légère , Dont le parfum est si doux à mon cœur !
Combien de fois, assis sur des d'couibJ'cs Interrogeant l'avenir incertain,
J'ai vu tes Ilots, comme de vagues ombres, Tourbillonner au soleil du malin.
Tu t'envolais; chacun de tes nuages De mon enfance était un heureux jour; Et, souriant aux rêveuses images Qui , vers le ciel , s'enfuyaient sans retour, Je me disais : Heureux âge! où la vie IN'a de souci que de chercher des jeux, Que de courir, dans la verte prairie.
Lorsque revient le jeudi bienheureux, Pourquoi fuis-tu? Pourquoi l'âge de peine. Où, pour gagner le pain de tous les jours. Loin des plaisirs, le travail nous enchaîne, Oppose-t-il une écluse à ton cours?
Puis, mon esprit abandonnant la terre,
Je m'oubliais dans des songes divins
L'heure sonnait. Déjà, sur l'étagère, De mes amis j'entendais les refrains.
Alors, adieu souvenirs, rêverie:
Tout s'enfuyait, jusques au lendemain.
A LA 1 LMÈE de ma pipe.
Et c'est ainsi que ma pliilosophie ^'a pour rêver (lu'unc heure le matin.
Charmant tableau de la vie éphémère, De nos beaux jours, du fragile bonheur, Fuis dans les airs, vapeur bleue et légère. Dont le parfum est si doux à mon cœur!
Parfois, le ioir, lorsqu'un hiver terrible Dans nos climats déchaîne ses rigueurs, Près du foyer, assis calme et paisible, La pauvre pipe a bien quelques douceurs! Et toi, fumée, en nuages bizarres Sous mon plafond tu l'en vas voltiger.
Un souffle vient, c'est le cri des fanfares, Un grand combat commence à s'engager :
Vainqueurs, vaincus, mille guerriers diflormc
^2Ii M AU INES.
Pour la plupart sans tèics et sans bras,
En se heurtant changent cent fois de formes :
Un autre soufile éteint tout ce fracas.
Que j'aime bien ces flots dont tu m'enivres f
Je vois comme eux fuir les illusions
Qui me berçaient. Quel vaste champ tu livres.
Douce fumée, à mes réflexions!
Je me crois roi lorsque tu ceins ma tète!
Oh ! je conçois que l'ame du poète
Monte vers Dieu sur Ion bleuâtre encens ;
Et que, toujours, la vapeur embaumée
Soit un remède à ses chagrins cuisants.
Envole-loi, ma riante fumée, Toutes les fois que l'heure du repos Des ouvriers suspendra les travaux T