REPONSE DE DURAND
Oui , les vents sont pour toi des messagers tidèles : A ta missive ardente ils ont prêté leurs ailes , Poney, noble artisan. La lettre et les beaux vers Que tu m'as adressés du bord des flots amers , Trompant le noir esprit qui préside aux orages , Un soir sont arrivés , joyeux , sous mes ombrages. Te peindre mon bonheur sont des soins superflus. Ainsi mon cœur, en toi, trouve un ami de plus. Un ami î Dans ce siècle où Tintérêt nous ronge, Où tout sentiment pur est taxé de mensonge ,
Où l'on érige en Dieu le veau d'or positif, Dont le culte est moderne et surtout lucratif, Un ami n'est souvent qu'un litre de parade (Jueprend, quitte et reprend le moindre camarade, Pour se donner un air de relief seulement. -Nous, nous devons agir et penser autrement. Ainsi donc , pour répondre à ton amitié sainte, Je vais l'ouvrir mon ame et te parler sans feinte , Comme nous causerions ensemble, sans apprêt , Moi sur ton port, et loi sous ma verte forêt.
Oui , pour suivre le cours de cette vic'amère , Comme toi je naquis d'une indigente mère. Triste présage, ainsi qu'un infaillible sceau , Des haillons , une lyre ont paré mon berceau. L'hymne déjà perçait dans notre cri d'enfance. Et lorsqu'enfin , soumis à l'occulte puissance Qui. fait ce qu'elle veut des organes mortels , Tout poëte sublime eut chez nous des autels , C'est encor ce démon , ce même esprit nocturne.
REPONSE DE DURAND. Il
Qui , parfois jovial, mais souvent taciturne ,
De la ft'-licilé nous ferma le chemin
Tant qu'il ne nous vit pas une lyre à la main.
Que cet instinct nous vînt du ciel ou de l'abîme, Et que notre ame , un jour , fût élue ou victime , Qu'importe î Le poëte avait-il à choisir ? De son ame de feu peut-il se dessaisir? Il n'est qu'un instrumentqu'unsouffledivin touche, Et les plus doux accords s'échappent de sa bouche. Leplushumbleartisan, l'homme aux brillants emploi>- S'ils sont poëtes-nés suivent les mêmes lois. Pour nous , mon cher confrère, à qui le ciel ne livre Que l'éternel espoir de travailler pour vivre, Devons-nous, pour cela, désirer d'autres sorts .^ Nousseronsplusheureuxlorsquenous serons moris. Je le crois , car enfin , enfants de la nature , Tous deux nous ensuivons la règle sainte et pure. Un soin matériel , une moitié du jour, Tient uotre ame enchaînée au terrestre séjour.
Mais, le soir , à l'aspect d'un million d'étoiles , Au tableau ravissant de l'univers sous voiles, Prompte à se dégager des vêtements humains, Elle part , elle vole aux célestes chemins. Mille rêves lui font un sort digne d'envie : Nul bien n'est comparable aux trésors de la vie ! 3Iais cet heureux destin change du blanc au noir Quand il faut revenir à l'indigent manoir. Riche ou pauvre, après tout, le poëte est sublime, Doux, fier et véhément ! Car le feu qui l'anime, A ient du même foyer que cette grande voix Qui gronde sur tes flots et gémit sous mes bois.
Ainsi donc , pour braver la fortune cruelle Dont l'inflexible arrêt t'enchaîne à la truelle, Cher Poney , chante , rime et pense comme moi. Fais lui voir que le rang qu'elle a choisi pour toi Ne saurait s'opposer à la grandeur future De qui lient son brevet des mains de la nature. Toi , l'inspiration t'appelle sur les flots :
REPONSE DE DIUAND. r.i
Chante l'humide azur si cher aux niatehjts; L'iiisaliable mer , élément poétique, Qui bondit aux accords de son bruyant cantique ; Monstre qui , dans son sein dont le voile est si beau , Tient d'un monde englouti le cadavre au tombeau : Propice seulement aux forbans d'Angleterre , Et qui menace encor de dévorer la terre.
Moi, que le sortjeta loin d'un pareil tableau, Enfant de la forêt qui ceint Fontainebleau, Ai-je dû faire mieux que chanter la verdure? Si tu savais combien ma joie est vive et pure Quand, après ma journée, une heure ou deux, le soir, Sous ma belle forêt je puis aller m'asseoir ! Oh ! si tu le voyais cet océan d'ombrages, Avec ses noirs sapins, ses lacs, ses fleurs sauvages. Ses vieux chênes, ses rocs par la mousse couverts, Tu ne pourrais, Poney , leur refuser des vers!
Suivant la mission que Dieu nous a donnée,
Accomplissons tous deux noire humble destinée. La tienne, en relevant nos maisons en débris ; La mienne, en les ornant de parquets, de lambris : Kn conservant surtout, sous la vulgaire écorce, Vn cœur que la vertu fait bondir avec force , Et fidèle toujours à cet art gracieux Qui fait d'un barde obscur un être aimé des cieux. Puis viennent, pourcomplaireune lâche vengeance, Les tristes résultats qui suivent l'indigence : Les dédains, l'abandon et mille sots discours! De nos modesteschantsnouspoursuivrons le cours , Sans haine, sans envie, et sans pensée-arrière : Trop heureux de mêler, dans notrehumblecarrièrc, Aux chagrins d'ici-bas les voluptés du ciel. Hélas! il est beaucoup d'absinthe et peu de miel. Mais ce que notre muse a pu croire impossible, Ce qui, dans nos chagrins, nous csl le plussensible : C'est de voir qu'un faux zèle a fait nos détracteurs Ceux qu'un devoir sacré rendait nos protecteurs. (2>C