‹ Marins et soldatsChapitre 3 sur 11 · LES FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

LES FIANÇAILLES

La Bretonne répondit :

— Pour Yves Kerléadec.

— C'est le premier... là... à côté du cierge... Et vous ?

Le marin avait ôté son béret, découvrant une chevelure épaisse qui lui mangeait le front, descendait sur sa nuque, coupée droit, comme une queue de cheval.

Il prononça respectueusement, à voix basse:

— Je viens pour Méline Lecacheux, qui est défunte en couches...

L'homme noir étendit son bras :

— C'est celle-là... le numéro quatre...

Le prêtre venait d'entrer.

Chacun devant son mort, les deux couples restèrent debout. On ne pleurait pas. Seulement, quand, les prières dites, on vint soulever les bières, la Bretonne poussa un sanglot, et la barbe du marin trembla.

Selon l'usage, les quatre cercueils glissèrent dans le fourgon que traînait un gros cheval de tombereau, tout blanc, avec, des pois violets sur l'encolure. L'homme à la

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livrée verdâtre se coiffa de son chapeau en cuir bouilli ; une vieille femme se plaça derrière le convoi, avec une chandelle ; lé prêtre, par devant, avec un livre. L'homme et la femme suivaient, tenant toujours leurs enfants par la main.

... Au tournant de la côte où la pente est très rude, le cheval ralentit le pas, les deux familles se rapprochèrent, se fondirent.

Le matelot dit :

— C'est votre homme que vous montez là-haut ?

Les yeux à terre, entre les roues du corbillard, la Bretonne gémit :

— Mon Dieu, oui ! C'est m'n'homme.

— D'quoi qui s'en va ?

— D'eun' fièvr* de pays qu'il a prise en Cochinchine...

Le marin secoua la tête :

— Un matelot, alors ?

— Oui. Et qui naviguait depuis quinze ans. . , Sans avoir jamais ramassé de mal nulle

LES FIANÇAILLES \OJ

part... Jésus mon Dieu !... C'est-t'y possible !... Un garçon qui fendait eun' table rien qu'à taper dessus !... Et doux avec les personnes... même quand il avait son compte... Ah! mon pauvre homme!... mon pauvre homme!...

Un sanglot secoua son châle noir. Elle murmura à voix très basse, comme pour elle-même :

— J'en retrouverai jamais un comme ça...

Il y eut un silence : le matelot respectait

cette douleur.

Puis il prononça :

— Moi, c'est pareil. J'ai été avec ma femme huit ans... Trois ans pour voir si on se plaisait... Cinq ans mariés... Et c'était mon amour de jeunesse... celui qu'on n'a qu'une fois... Elle s'en est allée d'un éfant que je lui avais laissé en partant... J'suis rentré juste à temps pour lui dire au revoir...

C'est pas gai de trouver ça chez soi quand on débarque... Et puis, que que j'vais faire des éfants ?... Dans dix jours, on reprend la

mer... Mes parents sont pas d'ici et, not' femme, elle était éfant trouvée..

Cependant, la côte était finie, le cheval blanc tirait à pas plus allongés, le prêtre recommença de psalmodier tout haut des paroles tristes. En même temps, le vent de mer soulevait les ailes de la cornette blanche. Le matelot tourna les yeux du côté du large.

L'horizon de la mer montait plus haut que les clochers, des bateaux voguaient au-dessus des paratonnerres. Il sembla au marin qu'il était déjà embarqué sur l'un de ces navires, regardant fuir la côte oîi il laissait une tombe et deux orphelins. Ses rudes mains se serrèrent si fort que les deux petits se mirent à pleurer. Toute sa résignation fondit dans un sanglot :

— Qui que j'vas faire, mon Dieu ?... Qui que j'vas faire ?

Et jusqu'au cimetière il renifla bruyamment, ravalant ses larmes.

Ils s'engagèrent dans une allée d'ifs tandis qu'une cloche tintait. Les roues enfonçaient

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