‹ Marins et soldatsChapitre 5 sur 11 · L'ÉMIGRANT · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRANT

Depuis vingt-quatre heures le transatlantique de Hambourg est à quai pour compléter sa cargaison. Par les sabords ouverts les caisses de sapin neuf, les barriques, les sacs, montent, s'élèvent en l'air au bout du bras des grues, puis, avec un tournoiement de corps engloutis, elles descendent dans la nuit des cales. Les poulies grincent, les chaînes de fer raclent les bordages de leurs anneaux, la poussière de charbon craque sous les pas. Et, de temps en temps, la vapeur qui fait mouvoir les treuils jaillit des écoutilles, en fusée, avec un bourdonnement de respiration profonde, monstrueuse.

Au-dessus delà cargaison de marchandise, la Germania empile de la chair humaine.

L'entrepont, si bas qu'on n'y peut marcher debout sans se heurter aux poutres de fer, a l'air d'une catacombe ou des cercueils sont ouverts. Des cases de bois découpent le parquet en damiers. C'est là que les émigrants couchent, qu'ils gisent dans la souffrance et dans l'ordure pendant les nuits terribles, les longues journéesde tangage. Une écœurante odeur habite ces chambrées, où l'air ne circule jamais: c'est l'atmosphère fade, pourrie, des grands paquebots, qui mêlent les senteurs humaines aux relents des cuivres huilés, des graisses chaudes.

Aussi, dès que le coulage de l'ancre a fixé le navire, tous ces hommes parqués se pressent aux sabords comme à la porte d'une étable. Leur flot descend en cohue, il s'éparpille, s'égaille dans la ville. Ils vont par troupes, les bras ballants, avec leurs chapeaux de feutre poilu, leurs vestes de velours, leurs bottes aux tiges hautes. Les femmes marchent nu-tête, la figure plate, les cheveux nattés comme de la paille, des

anneaux d'argent aux oreilles, leurs tailles dégrossies à la hache, emballées dans des percales. Ils sont marrons, jaunes et gris. Ils flânent, embarrassés de leur liberté, à la découverte de tavernes borgnes. Ils piétinent sur place. Ils tournent en rond. Ils n'osent presque pas perdre de vue le pavillon du steamer.

... Dès le matin, les Reichling se sont séparés de leurs camarades. Ils arrivent du fond de la Silésie, d'un village où les ventres jeûnent. Ils sont trois jeunes ménages : les deux frères, la sœur et un gendre, avec neuf petits enfants. Toute la famille est groupée autour du grand-père, le vieux Frantz, un homme ridé, imberbe comme une femme, qui porte son bonnet de peau de lapin enfoncé sur la tête, des sourcils à lanuque.

Le vieux marche, appuyé sur un bâton, un pic de montagnard presque aussi haut que lui-même. En bandoulière il porte une gibecière que les fils ne quittent pas de

l'œil. Là dedans il y aune poignée d'or, le prix de la maison où Frantz a autrefois amené sa fiancée, où les enfants sont nés, où le vieux croyait bien finir ; — le prix du lit où la femme de Frantz est morte; — le prix de la vache et des poules qui nourrissaient toute la maisonnée. Les enfants ont tant prêché que le vieux a fini par tout vendre. Il s'est laissé arracher à cette terre de sable où il avait pris racine comme un pin.

Les Reichling ont pris le long du Boulevard Maritime. Ils vont devant eux, aussi vite que le permettent les jambes des enfants et du vieux. Un matelot leur a dit que làbas, au pied de la falaise, ils trouveraient des guinguettes bien tranquilles, dans des bosquets de tamaris. Ils quêtent, le nez levé, cherchant à lire les enseignes.

Et voilà justement, au tournant de la Route des Phares, qu'une maisonnette cuirassée d'ardoises leur apparaît dans un bouquet d'arbres, rasés par le vent. Sur la planche qui couronne la porte, un plat de

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crevettes est peint entre deux chopines.

— Entrons-nous là? dit l'aîné en désignant Pécriteau.

Ils jettent un coup d'œil dans la cour où les poules picorent sous les tonnelles de sureau. La dernière pluie a laissé des flaques d'eau sur les tables. Cet aspect campagnard encourage les émigrants. Ils entrent lentement. Ils attendent, dans la cour, que la cabaretière les aperçoive.

— J'vous donnerons c'que vous voudrez; mais auparavant faut payer votre écot, dit la bonne femme qui se méfie.

Ils montrent une pièce d'argent, ils ne chicaneront pas sur la dépense. Mais ils veulent du vin»

— ... Et aussi du cognac...

La face ridée du vieux Frantz s'égaye devant cette ripaille. L'alcool réchauffe son sang, monte à sa tête, fait pétiller ses yeux. Il branle le menton. Il promène un regard mouillé sur toute sa famille.

Hé! hél on a eu raison de partir... la

vie est meilleure ici qu'au pays... et comme les fils sont prévenants pour leur père... surtout Karl... l'aîné... celui qui ressemble à sa mère... Il a toujours le coude levé pour remplir le verre du vieux Frantz... C'est une bénédiction pour un vieillard de finir sa vie entre des fils si respectueux.

Tandis que Karl règle la dépense, le vieux sourit à la table, où la rocaille monte en tas. Il a la langue salée. Il viderait bien encore un petit verre de cognac.

— ... Un tout petit verre, Karl, pour boire au succès du voyage...

Vraiment, il n'y a que la joie pour bien disposer l'estomac. Jamais le vieux Frantz n'a bu une lampée qui lui ait fait tant de plaisir. Il se gargarise avec cette dernière rasade, longuement, les joues gonflées, avant de l'avaler tout d'un trait.

Et maintenant un tour de promenade pour hâter la digestion. On descend sur la plage déserte, au bord des vagues. Les enfants voudraient bien demeurer Jà à jeter

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des galets dans la mer; mais leurs parents ont un autre projet dans la cervelle. Ils veulent grimper en haut de la falaise, jusqu'à cette petite chapelle, dont on aperçoit les deux clochers en aiguille, piquant dans les nuages blancs comme dans une pelote.

— La côte est trop rude pour vous, père; attendez-nous là...

— Comme tu voudras, Karl.

— Et j'y pense : nous ne pouvons vous laisser seul, avec tout cet argent sur vous.

Prêtez-moi votre gibecière.

Le vieux regarde la sacoche pendue à son côté. Une seconde, il hésite. C'est son amour-propre de rester jusqu'au bout du voyage le gardien de l'argent. Mais Karl a les mains tendues, et on ne peut pas le contrarier... un si bon fils!

— Prends, mon garçon, veille bien et ne fattarde pas.

Dans les lacets du sentier qui escalade la falaise, le vieux suit longtemps la montée

de ses enfants. Quand ils ont disparu au delà de la crête, il reporte les yeux sur la mer.

Toute verte et vaguée de lames blanches, elle semble monter dans le ciel. Le vieux plisse ses yeux. Il fixe la ligne d'horizon.

Là- bas, derrière, dort au bord d'une mer ensoleillée, ce beau pays de mirage vers lequel il tend. Depuis tant de mois qu'on prononcée ses oreilles ce mot mystérieux de Brésil, il s'est forgé un surprenant décor où sa mémoire affaiblie, revenue aux souvenirs d'enfance, loge toutes les étrangetés dont parlent les livres de voyage : ce sont les oiseaux merveilleux, les forêts poussées en un jour, les nègres courbés sous le fouet, l'or qui rampe en lingots à la surface de la terre.

Aux pieds du vieux, les vagues font leur fracas monotone; toutes ces couleurs, tous ces sons deviennent confus. Frantz se laisse glisser sur la banquette de galets, et il s'endort.

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...Il dort jusqu'à ce qu'un grand frisson tout d'un coup le secoue et le réveille. Un homme est debout à côté de lui et le pousse du bout de la botte.

— Qui que vous faites à c'te heure ?

La mè va monter et vous mouiller les jambes ?

Le vieux Frantz se frotte les yeux. Il ouvre les mains, il fait signe qu'il ne comprend pas.

Il jette autour de lui un regard d'angoisse.

Il ne voit point Karl, ni ses deux autres fils, ni sa fille, ni le gendre, ni les enfants. Le sommet de la falaise par où ils ont disparu est maintenant plongé dans la brume. La brume est aussi sur la mer où des fantômes de navires s'effacent. Le vieux sent son cœur si gros, que des larmes montent dans ses yeux bleus, coulent^sur ses joues. Il n'a pas la force de se lever. Il resterait là, mais le douanier qui Ta aperçu de loin est pressé de rentrer en ville. Il prend Frantz sous les épaules, il l'oblige à se lever.

— Véyons, véyons, vous pouvez point espérer là, venez v^ en avec mè.

Frantz est éperdu. Il n'a pas la force de résister.

Pourtant que diront les enfants quand ils reviendront, quand ils ne le retrouveront pas ? Toujours pleurant, il marche sans parler, appuyé au bras du douanier. Il longe les grèves. Il monte les escaliers de bois. Le voilà dans une rue populeuse, une rue de faubourg où les boutiques, les becs de gaz s'allument. Ranimé par la marche, le vieux a retrouvé une partie de ses sens :

un mot mille fois répété autour de lui revient dans sa mémoire en déroute.

Il arrête le douanier, et, le regardant avec une attention ardente, il prononce :

— Germania ?

— Qui que c'est ? l'steamer d'Hambourg?

— Ya.

— W étiez émigrant dessus ?

— Ya.

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— Ah ! ben, mon pour'vieux, vous pouvez beti courir après. Le v'ià loin à cYheure...

Il est parti.

Et le bras du douanier indique la direction de la mer. La bouche et les yeux de Frantz s'ouvrent démesurément.

— Parti !

Il n'a jamais entendu ce mot-là, mais il comprend. Il comprend surtout le geste terrible, du côté de l'océan, de la mer toute noire. Il allonge les lèvres comme s'il allait parler. Mais ses jambes se dérobent. Il tombe.

... 11 y a beaucoup de monde devant la pharmacie des Quatre-Chemins, un rassemblement qui arrête le tramway sur ses rails.

Par-dessus la houle des chapeaux, on aperçoit dans la pharmacie le képi du douanier.

Et les gens demandent :

— Quoi que c'est ? quoi que c'est ?

Alors, au premier rang, un bel homme se

retourne. Il a l'œil brillant, la moustache relevée, une figure de patriote. Et de sa voix

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l5o MARINS ET SOLDATS

grasse qui traîne sur le trottoir comme un flot d'eau sale, il envoie :

— Encore quéque saligaud d'Allemand qui s'aura collé une bitûre et qu'on a ramassé dans le ruisseau...

LE CHALUT

LE CHALUT

à Henry Bonnet

Nous étions assis devant le cabaret, avec du calvados dans nos verres, jouissant de la douceur de l'abri, et de ce bien-être que l'alcool coule dans les veines après les besognes rudes.

Un matelot passa, coiffé de toile cirée, guêtre de laine par-dessus ses bottes. Il tourna son visage de notre côté et salua de la tête. Angamarre répondit :

— Bonjour... Bonjour...

Son bonjour n'était pas encourageant, il n'invitait pas à s'arrêter ni à s'asseoir.

Quand Thomme fut loin, je demandai :

— Vous avez eu quelque chose avec ce garçon-là ?

Le pêcheur souleva ses larges épaules :

— Avec Aldric? Grand Dieu non ! C'est p'utôt lui qu'est gêné avec moi... encore que j'y aie jamais fait de reproche. Chacun a sa conscience, n'est-ce pas ?

Je ne répondis point, sachant de reste que ces gens de mer ne sont pas bavards, qu'ils content à leur heure, qu'ils disent ce qu'ils veulent, et pas plus. Le meilleur moyen de connaître l'histoire, c'était de laisser mon matelot à son monologue.

Il but une lampée d'eau-de-vie, puis après un silence, il continua :

— C'est mon beau-frère... un beau-frère d'occasion... l'homme à ma belle-sœur, quoi !... celle qui l'an dernier vous portail du poisson à la villa.

Je me souvenais de cette grande fille qui, tous les matins, nous tendait, par-dessus la haie de tamaris, sa hotte ruisselante d'eau de jner, et qui traînait après ses jupes courtes trois ou quatre marmots blonds comme elle. Je savais qu'elle avait épousé le frère

LE CHALUT 1 55

aîné d'Angamarre ; et quoique cette année je n'eusse pas vu son homme sur le môle r comme elle ne portait pas la coiffe noire des veuves, je n'avais pas demandé de nouvelles. Je pensais que le marin avait vendu sa part de barque et qu'il naviguait au long cours.

Angamarre fit non de la tête :

— Mon- frère s'est noyé. Y aura un an au retour de Toussaint.

Le matelot regardait devant lui la mer vaguée et verte.

— Tenez, fit-il, c'était un jour comme aujourd'hui, une marée de forte houle. Nous naviguions au compte d'un patron de Trouville, sur un joli bateau de douze tonneaux.

On remontait jusqu'au delà de Boulogne,, en traînant un chalut à vergue, un filet qu'avait bien quatre-vingts pieds de long et cinquante d'ouverture. Vous savez comment que se conduit c'te pêche-là? On traîne son filet avec une amarre de cent cinquante brasses qu'on file suivant la profondeur de

l'eau, dans le sens du courant; autrement le chalut ne tiendrait pas sur le fond et ne soulèverait pas le poisson de ses cachettes.

» Nous marchions avec une brise très forte, presque sanstoile, de craintederompre notre amarre dans un accrochage de fond.

Au commencement de la nuit, comme le vent fraîchissait toujours, Aldric ordonna au mousse d'aller serrer les bonnettes. Il commandait ce jour-là, à la place du patron, qui était donc resté à terre pour assister à un mariage.

» Il se trouva que le mousse était tout nouveau dans le métier et qu'il n'en finissait pas dans son ouvrage. D'en bas, mon frère lui criait la façon de s'y prendre, mais lèvent emportait son commandement, et le mousse avait déjà assez affaire de se cramponner. J'sais pas si vous avez souvenance de mon frère ? On peut pas dire que c'était un garçon glorieux, mais tout de même il s'croyait p'us malin que les autres,à cause qu'il mettait son cœur dans tout ce qu'il fai-

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sait. Donc, il cria au mousse de descendre.

L'autre qui ne demandait pas mieux se laissa

couler,

» Pour dire le vrai, le bateau tanguait dur et la nuit était noire. C'est à croire que mon frère mit le pied à côté de la vergue, ou qu'étant allongé dessus il se laissa décrocher par une lame de fond. Toujours est-il que soudain Aldric, qui se tenait à la barre, l'entendit crier dans son dos. Le temps de relever le feu pour nous faire voir de lui et pour lui jeter une amarre, il était déjà loin. On ne l'entendait plus crier. On l'apercevait seulement quand il se trouvait porté en même temps que nous à la crête d'une lame.

» Avec une mer et un vent pareils il ne pouvait pas tenir longtemps. Je dis à Aldric :

» — Vas-tu pas virer ?

» Lui me fit :

» — Et le chalut ?

On ne pouvait point songer à le remonter :

le frère n'aurait pas duré jusque-là. Il fallait prendre une hache, couper la corde au ras

des chandeliers et ne pas perdre de temps.

Mais nous menions un chalut neuf, un chalut qui valait quinze cents francs pour le moins, et il ne fallait pas compter qu'on le retrouverait si l'on tranchait l'amarre.

» Aldric demanda :

» — Quoi qu'il faut faire ? J'suis pas le patron.

» Il nous regarda tous les cinq et personne ne répondit.

» Alors moi je dis :

— Aldric, jYen veux point; à ta place j' ferais peut-être bien de même. Attachemoi à une corde, j'vas tâcher d'me porter à son secours.

» J'suis pas fort nageur, mais j'crois qu'un maître-baigneur n'aurait pas tenu la mer par un vent pareil. Je descendais si bas que, malgré le feu du pont, à des: minutes, je ne distinguais plus rien, ni le frère, ni la barque. Le poids de la corde me tirait d'arrière, et quand d'une crête j'apercevais le frère, il me semblait toujours plus loin... plus loin...

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» Lui nageait dur, et probable qu'il se soutenait encore quand je perdis le souffle et la connaissance. Les autres qui ne me sentaient plus tirer, me halèrent. J'avais bu un fort coup, car ça leur coûta une bonne heure et un litre de calvados pour me faire revenir.

Tout de suite je demandai :

» — Et le frère ?

» Ils ne répondaient pas. Enfin Aldric me fit :

» — il est péri.

» C'est le dernier mot que j'avons jamais eu ensemble... Faut croire que j'n'avons pas de secret à nous dire...

Angamarre avait baissé la voix, il regardait devant lui, les yeux fixes, trop clairs. Il murmura :

— Ce n'est pas pour le chalut que je lui en veux, c'est pour la noce...

— Du chat ? fit Popinel avec une grimace de dégoût, — faudrait qu' j'aie bien faim pour en goûter !...Etencore !... Tiens, non!

J' crois qu' j'aimerais mieux serrer le ceinturon et grignoter mon pain tout sec.

Bœuf haussa les épaules.

— Veux-tu parier, dit-il, qu' t'en as mangé plus de cent fois! oui, cent fois ! sans t'en douter, sans F savoir, chez des troquets, chez des amis, dans des noces ?

Et comme le soldat secouait la tête, Bœuf croisa largement ses bras sur sa poitrine d'hercule :

— Plus fort que ça! J' t'en ferai goûter, et tu lécheras tes ongles.

Des soldats s'étaient groupés autour des

deux camarades. On opinait du képi, on riait au pari de Bœuf. Par plaisir et par courtisanerie. Car l'homme était craint dans la compagnie, pour la pesanteur de son poing, la traîtrise de son coup de soulier.

Son livret militaire portait à la rubrique:

Profession : Maître nageur.

Une fois qu'un chef lui avait demandé en riant:

— Vous devez avoir bien du chômage dans cette partie-là ? A quoi donc travaillezvous l'hiver?

Bœuf avait répondu :

— J'vis l'IongdTeau...

De fait, il avait gagné deux fois la prime que la Morgue paie aux repêcheurs de noyés.

Et ses camarades du Bas-Meudon disaient en confidence que c'était un maigre dédommagement pour la peine que Bœuf avait prise, en personne, de flanquer les deux bonshommes à la rivière.

Donc, le jour même, Bœuf se mit en quête d'un matou à sa convenance.

LE MATOTI l6S

Il le voulait jeune encore et gras.

Le soir, en rentrant dans sa chambrée, il dit ;

— J'ai flairé un gibier, avenue de Paris, deTautre côté du pont, le premier troquet à droite. On ira demain soir. Y a permission, de minuit.

Et il développa son plan d'attaque :

On s'attablerait sur les onze heures, à»

quatre ou cinq, pour boire un litre. A ce, moment-là, la patronne était seule au comptoir, avec son chat, juché à côté d'elle, sur une colonne.

L'homme descendait vers minuit pour prendre la caisse jusqu'à la fermeture de deux heures. On ferait le coup avant sa relevée det garde, dans le petit quart où la patronne commençait à cligner des cils, en prévision de son oreiller.

— Si on t'voit ? dit Popinel.

Bœuf eut un geste d'impatience.

— Pet'ête que j'y opérerai pas sous l'nez ?

On la fera descendre à sa cave.

l66 MARINS ET SOLDATS

Et, à la pensée de boire du vin de derrière les fagots, le maît' nageur passait déjà le revers de sa main sur ses lèvres.

A l'heure et à l'endroit dits, ils étaient six au rendez-vous : Bœuf, Popinel et quatre de la classe, des pince-sans-rire bronzés aux farces et qui voulaient goûter du matou.

Gravement, on s'assit autour d'une table, les sabres entre les jambes, le litre au milieu des verres

On ne parlait pas. On regardait la patronne s'assoupir.

Sur la colonne nickelée, le chat sommeillait comme elle.

C'était un angora de Portugal, énorme et blanc. Son pelotonnement formait deux boules de grosseurs inégales : la tête, le corps, frileusement tassés sur l'étroit piédestal. Les pattes étaient repliées chaudement sous le ventre, la queue pendait en flocon de soie.

Les regards sournois de Bœuf montaient et descendaient le long de cette échine.

Au taper de onze heures et demie, le loustic se leva. Il s'approcha du comptoir à pas de loup pour réveiller la patronne dans l'ahurissement d'un sursaut, et, de sa voix veule, il lança, tout près de la figure:

— On récidive I

La bonne femme tressaillit sur sa chaise.

Son geste habituel allait aux litres alignés d'avance sur le zinc.

Mais Bœuf lui saisit le bras :

— Pas du bleu 1 Du blanc !..

Il faisait siffler sa langue :

— ... Du « cacheté », d'ia cave.

Et d'un doigt impératif, il indiquait la trappe, dans le plancher.

Sans défiance particulière, pour la bonne règle, la marchande de vins donna un tour de clef au tiroir, puis avec une lenteur ensommeillée, elle croisa son châle sur sa poitrine, alluma un rat de cave, leva le volet, -et disparut derrière le zinc.

Aussitôt Bœuf se retourna.

Il avait fermé un œil, pour allumer, par

cette grimace, l'attention de la galerie.

Et déjà sa main d'étrangleur courait au petit galop, le long du comptoir, escaladait la colonne.

En haut, le chat dormait toujours, le ventre soulevé d'une respiration égale, l'œil clos, l'allure bénigne.

Tous les regards suivaient les gestes, de Bœuf, amusés.

Déjà les doigts en croc avaient gravi la queue ; ils .couraient délicatement sur les poils de l'échiné, cherchant l'attache de la nuque.

Et tout d'un coup ils enlevèrent la bête, haut dans l'air, par cette prise de fourrure qui ne blesse point les chats, les suspend inoffensifs aux mains des commères.

Bœuf pivota sur ses talons et fit face aux buveurs. De son poing gauche, le chat dépendait mollement, sans crainte, avec une légère nervosité de réveil, qui détirait tout le corps, allongeait voluptueusement les pattes.

Il n'acheva pas sa détente.

D'une secousse foudroyante, le maître nageur le ramena devant lui, à hauteur de ceinture. Dans sa main droite, il saisit la tête à pleine main ; et, sur Taxe fixe de son poignet, tourna les doigts, comme pour ouvrir une porte.

On entendit le grincement aigre d'un gond mal graissé. L'angora n'eut pas le temps de crisper la défense de ses griffes : il s'allongea, sans crier, avec une pesanteur désossée.

Les bouches s'ouvraient pour un éclat de rire formidable ; mais, d'un mot, Bœuf imposa silence.

— Taisez-vous, tonnerre !

Il venait d'entendre la patronne dans l'escalier.

Avec beaucoup de sang-froid, le soldat suspendit l'angora dans son dos, la tête et les pattes serrées par le ceinturon. Bœuf reçut en souriant la bouteille souillée de poussière; à reculons, il la porta jusque sur la table.

On s'était levé pour trinquer.

Le « cacheté » ne fit qu'une tournée.

Puis, comme on avait juste le temps de rentrer à la caserne, on prit congé très poliment.

Sur le seuil, Bœuf se retourna, et, par cynisme, comme s'il voulait dire adieu à l'angora, il imita le miaulement d'un chat qu'on pince.

Les yeux de la patronne se levèrent sur la colonne.

Elle vit que la bête n'était plus là, mais elle ne s'inquiéta pas et répondit :

— Allez toujours 1 Loulou connaît les soldats ! il ne viendra pas à votre caresse.

... L'angora attendit huit jours dans une marinade les honneurs du civet. Il fut apprêté par une dame de lavoir, une amie de Bœuf.

Et Popinel qui, d'abord, avait rechigné à cette chair blanche, finit par se régaler, en compagnie.

Au retour du banquet, comme on passait

devant l'ancien logis de la bête, le mail' nageur eut une idée perverse:

— Si on allait un peu chez l'ogresse pour lui demander des nouvelles de son chat?

Popinel nous paiera bien encore un tour de c cacheté ».

Ils entrèrent.

La patronne était seule avec la colonne vide à côté d'elle.

Quand elle eut versé, Bœuf demanda :

— Je n'vois pas Loulou, à ce soir ?

Aussitôt les traits de la bonne femme se

contractèrent, ses yeux se remplirent de larmes :

— On mTa pris... On mTa tué... Personne nTa vu depuis vous, monsieur Bœuf.

— Ah bah! dit le maît' nageur avec un étonnement hypocrite... Et qui que vous soupçonnez ?

— Des artilleurs qui sont venus boire après vous. Si jamais j'ies revois !...

Et la femme ajouta, fondant en larmes:

— Une bête que j'aimais comme un enfant !

— Y a des gens qui n'ont vraiment pas dxœur, dit Bœuf.

LE DÉPART DU FILS

LE DÉPART DU FILS

... Mon train était manqué. Je sortis de la gare pour chercher dans les environs un abri plus chaud que la salle d'attente.

De l'autre côté du boulevard, un café populaire m'attirait par les inscriptions peintes sur ses vitres :

Vapeur, Demi-vapeur, Bitter navrais, Cidre pur sang de la vallée d' Auge.

Je poussai la porte. Derrière, un tapage infernal s'élevait.

Une douzaine de soldats, des lignards, sans armes, en tenue de permission, étaient venus échouer là, pleins d'eau-de-vie et de cidre, pour « espérer » jusqu'à l'heure du train.

Ils tournaient autour d'un billard, les

jambes vacillantes, un vague défi dans les yeux.

Le drap vert apparaissait tout étoile de leurs coups de queue. Des cris sauvages saluaient chaque manque de touche ; ils accroissaient les ivresses.

Ces soldats étaient des garçons de campagne. On les reconnaissait à l'éclat de leurs teints, des peaux normandes, des peaux de filles, colorées jusque sous les cheveux.

Un surtout était rose, comme une demoiselle, avec le nez droit de la côte, ce nez d'Angleterre et de Suède qui marque tous les gens du Nord comme d'un air de famille.

Avec des épaules larges, le lignard portait sur la lèvre une petite moustache blonde, à peine visible, qui lui donnait une grâce de délicatesse.

Il me parut que c'était le boute-en-train de la compagnie.

Quand il avait poussé son coup de queue, il suivait, les bras écartés, d'un balancement

LE DÉPART DU FILS \jj

de hanches, les circuits de sa bille sur le drap du billard. Il ricochait avec elle d'une bande à l'autre, baissait la tête comme un homme assommé quand les ivoires ne se rencontraient pas.

La répétition de cette plaisanterie n'en épuisait point le succès. Chaque fois elle soulevait des rires énormes.

Le patron s'était levé pour me servir.

Je lui demandai :

— Vous avez des clients bien gais ?

Il répondit:

— Ce sont des jeunes gens de Saint- Romain qui reviennent d'une permission dans leurs foyers. On va les diriger sur Toulon ; ils partent pour le Tonkin, la semaine prochaine. Ça leur fait deuil à ces garçons ! Le paysan n'est pas très voyageur par ici ; puis, on n'est pas sûr de trouver du cidre là-bas, et c'est un crève-cœur pour des Normands.

Le gros homme retourna à son comptoir, roulant son ventre, traînant ses savates sur le carreau sablé.

Sur Tordre des buveurs, le garçon venait de monter de la cave une bouteille de calvados, un litre de derrière les fagots. On le vida tout entier, en une tournée, dans les tasses de café éparpillées sur les tables. Et sitôt que l'alcool fut passé dans les veines, le tapage reprit, décuplé, si formidable que je me levai pour sortir.

Quelqu'un du côté de la rue tenait le bouton de la porte.

Je soulevai le rideau et vis une femme de campagne qui se tenait sur le seuil, hésitant à rentrée.

C'était une de ces vieilles en cape noire, à bonnet de veuve, tuyauté en cornette de bonne sœur, comme on en rencontre par centaines dans les marchés de bourgs , aux foires , aux assemblées du pays de Caux.

Elle portait sur ses bras un lourd panier de provisions. Elle s'appuyait de l'autre main à un parapluie de cotonnade.

Le patron vint lui ouvrir.

LE DEPART DU FILS 1 79

— Qui qu'c'est, ma bonne mère î On veut boire un coup de fatigue ?

La vieille femme secoua la tête : '

— Nenni f j'venons quérir not' garçon.

Elle s'efforçait de regarder par-dessus l'épaule du gros homme ; dans la salle.

— Parlez-lui donc, s'il est là, dit le cabaretier en effaçant son ventre.

La campagnarde monta craintivement la marche.

Tout de suite, à son entrée, les joueurs s'arrêtèrent de pousser leurs billes, et le loustic se retourna.

Ils se reconnurent. C'était lui qu'on venait chercher.

Une ride de mauvaise humeur lui plissa le front. Il s'approcha, et dit :

— Qui qu'tu veux ?

La vieille le regardait sans un tressaillement de visage.

Elle prononça :

— J'veux t'vouère.

l80 MARINS ET SOLDATS

Le soldat frappa le sol d'impatience :

— JYons t'y point fait d's adieux à c'matin ?

La mère se taisait sans baisser les yeux.

Elle dit après un silence :

— Ça m' tenait encore de te revouère.

Le garçon fit une mine de dégoût, par

respect humain, à cause des camarades, ou par véritable ennui d'être troublé dans son plaisir.

Il questionna :

— Et quand que tu vas rentrer chez nous r à c't-heure ?

La vieille répondit :

— A nuit.

Les joueurs attendaient la fin de Pentrevue sans manifester d'opinions.

Alors le soldat tira du fond de ses godillots un profond soupir, le souffle à l'abattoir, sur la dalle, du bœuf qui voit se lever la massue et qui se résigne :

— Espère-moi un peu, dit-il, d'vant la

LE DÉPART DU FILS l8l

gare, su' F banc. J 1 vas toujours finir c' te partie-là...

Et, sans plus de façons, il tourna le dos à la vieille, revint au jeu qui le passionnait:

— A qui quVest?

— A toi.

— Passez-moi du blanc. J'ons une série dans la manche.

Deux heures plus tard, je revenais vers la gare, rappelé par l'heure du train. Le jour était tombé, on allumait les réverbères. De loin, sur le débarcadère, j'entendaisleschansons des soldats maintenant tout à fait gris, et qui vociféraient pour soutenir leurs cœurs.

A l'écart de ces compagnons bruyants, sur un banc, sous lesarbres, deux formes étaient rapprochées.

Je reconnus la vieille campagnarde et son fils. Le soldat avait laissé aller la tête sur Tépaule de sa mère, et de là sur les genoux.

La lueur du réverbère Téclairait en plein ; il dormait, très pâle de son ivresse et des débauches de la journée.

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Comme une nourrice qui ne veut point troubler le sommeil d'un nouveau-né, la vieille ne bougeait pas. Sa face muette était penchée sur cet autre visage. Elle ne pleurait point; elle regardait.

Et, de temps en temps, avec un mouchoir à carreaux, légèrement, ainsi que pour un malade, elle essuyait le front du soldat, la sueur sur ses tempes.

Lui dormait sans rêve, paisible contre le cœur maternel, comme autrefois quand il était petit et qu'elle pouvait le soulever dans ses bras.

Comme lèvent fraîchissait, la mère ramena un pan de la cape sur les épaules du dormeur. Et, dans cette demi-ombre, elle le contemplait, obstinément, pour bien mettre cette figure dans son souvenir. On voyait que jamais il n'avait été si fort à elle, non, pas même lorsque dans sa ceinture, il l'arrêtait au milieu du travail par ses tressaillements.

... Des jours sont écoulés depuis cette

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rencontre : le soldat doit avoir passé la mer. Il marche maintenant dans les rizières, dans la buée de ces marais d'Asie qui nous ont dévoré tant d'hommes... Pourtant il n'est pas prêt de sortir de ma mémoire le groupe silencieux, nocturne, de cette humble qui m'est apparue avec un conscrit endormi sur elle, comme la Mère du Calvaire, Celle qui pleure, dans la divine histoire, son Crucifié sur les genoux.

JEUX DE PRINCES

JEUX DE PRINCES

Moi, je ne vous garantis pas que l'aventure soit vraie; même, depuis que j'ai l'âge de raison, souvent j'ai pensé que ce devait être un apologue, rien qu'un apologue. Mais qu'importe la vérité aux bonnes histoires?

Puis, mon vieil ami Lamballe contait cellelà avec une conviction si profonde, des gestes si pittoresques !

Au bout du parc il habitait une maisonnette de chasse, astiquée comme un navire.

Des branches d'arbres chargées de nids accrochaient les fusils du vieux garde au-dessus de la cheminée. Il y avait longtemps que Lamballe ne les dépendaitplus lui-même, perclus de rhumatismes, torturé par un tas de blessures qui continuaient de saigner en

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dedans, sous les cicatrices. Mais tout de même l'esprit du bonhomme était resté en guerre, toujours en marche, baïonnette au canon, sur les grandes routes d'Europe. Sûrement, la nuit, son Empereur passait dans ses rêves. Il en parlait si souvent, avec une si grande ardeur d'amour, comme d'une personne si présente, que moi, petit garçon, quand je quittais le château pour venir voir Lamballe et ses chiens, je courais tout le long de la sapinière le cœur serré d'angoisse. Je craignais obscurément d'y rencontrer le revenant, l'HOMME, celui qui continuait de fréquenter chez Lamballe, tandis que des troupeaux d'Anglais visitaient son cénotaphe aux Invalides.

Le bonhomme était toujours assis au premier étage, sur un grand fauteuil de paille, devant la fenêtre ouverte. Jusqu'à l'horizon, on voyait des champs, des ondulations de collines. C'était par là que la pensée du vieux soldat s'en allait, brusquement, au milieu de ses histoires. Parfois elle errait

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longtemps avant de revenir. Et moi, assis sur ma chaise, je n'osais remuer, emporté dans cet inconnu de passé et de distance, comme un petit enfant qu'un bon soldat ramasserait sur sa route, ramènerait au camp sur ses épaules.

Donc Lamballe contait :

— Cette année-là, IL avait tout conquis.

Nous étions au bout de l'Europe, et comme IL désirait voir une bonne fois, de toutprès, les empereurs et les rois qui ne lui avaient jamais montré que leur dos, IL les convia pour déjeuner, entre amis, à Tilsitt. J'ai connu des garçons qu'il avait chargés de porter ses invitations. Ah ! ils en contaient de belles sur la façon dont on les avait accueillis. Les rois, tu comprends, tremblaient dans leurs culottes. Ils craignaient une mauvaise farce au dessert! Pour faire court, il ne s'en trouva que deux qui eurent le courage de venir goûter de notre cuisine : le roi de Prusse, et Alexandre, l'empereur de Russie.

Naturellement, ils arrivèrent avec beaucoup de flafla, des escortes, des cavaliers, des drapeaux, des canons derrière. Tout le monde s'était mis sur son trente-et-un. LUI tout seul n'avait rien changé à sa toilette : sa redingote grise et son chapeau. Il n'avait pas besoin de dorer ses habits pour avoir meilleure mine que les autres.

Le déjeuner était servi dans un palais — j'ai oublié le nom, un nom allemand — au cinquième étage. Probablement queles trois clients avaient préféré ça pour voir de loin et nous apercevoir nous autres, leurs soldats, qui fraternisions tout à l'entour. On s'était tant battus les tins contre les autres, qu'on n'était pas fâché de se connaître et de trinquer, une fois par hasard, avant que de recharger ses fusils.

Là-haut, à la table de l'Empereur, c'était de nous autres qu'on parlait. Et dame!

chacun vantait ses hommes. Si jamais tu es colonel, petit, tu comprendras ce sentimentlà. On aime son régiment, mieux qu'une

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femme. On pense à lui comme à une maîtresse adorée. On a souci de ses pensées, de sa fidélité, comme si vraiment il portait de l'honneur dans les plis de son drapeau. Tous les chefs d'armée ont cette inquiétude dans le cœur; mais je crois vraiment que personne n'en a jamais été si travaillé que LU I , et c'est pour ça que nous Pavons aimé plus que notre part de soleil.

Je ne sais plus au juste lequel de nos chefs souleva la question de savoir qui d'eux trois pouvait le mieux compter sur le dévouement de ses hommes.

— Je suis sûr des miens ! dit Alexandre.

IL répondit :

— Tous mes soldats sont prêts à mourir pour ma personne.

Alors le roi de Prusse lança :

— Tentons une épreuve...

— A l'instant même ! fit l'Empereur.

Et, dans la chaleur du vin, il dit à un laquais:

— Faites-moi monter Moreau , de la Garde.

Le silence succéda à ces paroles. Il pesait d'une façon terrible quand Moreau entra. C'était un voltigeur dont la bravoure était légendaire entre les braves, — autant de blessures que de chevrons. La mort avait peur de lui, l'ayant souvent rencontré face à face et, toujours, ayant eu le dessous.

Introduit par les laquais, il s'arrêta un instant au seuil de la porte, faisant le salut militaire, la main à sa tempe.

— Moreau, dit l'Empereur, es-tu disposé à m'obéir?

— Oui, mon Empereur.

— Sans discussion ?

L'Empereur l'avait regardé, en parlant, avec un éclair dans les yeux.

— Sans discussion, répondit Moreau que ça ne troublait pas.

— Eh bien ! va te jeter par cette fenêtre.

A ces paroles, le voltigeur eut un petit

haut-de-corps ; presque rien, le frisson de la surprise. Mais il se remit tout de: suite et prononça :

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— Mon Empereur... vous le savez... j'ai une femme et deux enfants... Je vous les recommande.

— C'est entendu... Saute.

Moreau salua encore une fois, s'approcha du balcon et sauta.

— A mon tour I -dit Alexandre.

Il semblait fort impatient d'essayer son autorité et il ordonna aux valets :

— Faites-moi monter un homme de la Garde. Le premier venu...

Sur ce mot-là le roi de Prusse devint tout pâle. Il ne savait plus comment s'y prendre pour égaler les autres.

Un grenadier parut...

(J'ouvre une parenthèse pour vous dire que mon ami Lamballe, lorsqu'il contait cette histoire, décrivait chaque fois avec des mots techniques, l'uniforme du soldat; mais ces détails sont un peu confus dans mon souvenir, et je ne veux pas me donner le ridicule de les répéter de travers.)

Un grenadier parut. Alexandre lui cria :

— Comment t'appelles-tu?

— Ivan Ivanowitch.

— Eh bien! Ivan Ivanowitch, jette-toi par la fenêtre.

— Oui, mon Empereur.

Il ne dit ni ah ! ni oufl mais répondit son oui tranquillement, sans observation, comme s'il avait reçu Tordre de relever une garde.

Et, une, deux, trois... en six enjambées, la poitrine bombée, les coudes au corps, il monta sur la fenêtre, piqua sa tête dans Téternité.

Le roi de Prusse était mal à son aise. Il dit au domestique :

— Faites demander, de la part du roi, le plus brave soldat de l'armée.

Ce fut un lancier qui monta: un homme superbe, six pieds cinq pouces, bâti en cert volant, un tas de croix sur la poitrine, une grande balafre au travers du front.

— Mon ami, dit le roi, sur Tordre de leurs empereurs et pour, prouver leur obéissance, un voltigeur français et un grenadier russe

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viennent de sauter par cette fenêtre. As-tu le courage d'en faire autant?

Le Prussien demanda d'une voix calme :

— Est-ce pour la patrie?

— Non, dit le roi d'une voix qui tremblait.

Alors le lancier répondit simplement :

— Je refuse.

Ses parrain et marraine, éclairés de quelque prescience d'en haut, l'avaient appelé Max. Et vraiment il n'y avait pas dans tout le calendrier un nom qui convînt mieux que ce monosyllabe élégant et moderne au personnage qu'il jouait dans le monde, vers sa trentième année. Il avait été créé pour devenir lieutenant de chasseurs à cheval, pour se sangler dans un dolman bleu pâle, qui mettait à l'effet sa moustache blonde, très mousseuse; pour porter des culottes collantes aux cuisses, comme des gants, et, ainsi campé, pour tourner la tête aux femmes.

Ses camarades appréciaient en lui des qualités non moins solides.

D'abord son flegme anglais. Il racontait.

avec un sérieux glacial, des histoires irrésistibles, rasait de près avec une audace cynique les personnages fâcheux qui se risquaient à l'approcher. Et quand tout l'auditoire riait autour de lui jusqu'à verser des larmes, les traits de son visage aristocratique demeuraient aussi immobiles que les plis de ses bottes à l'écuyère, entre la tige et le cou-de-pied. De mémoire d'homme, on n'avait vu un moment de surprise, un sursaut de cheval faire tomber de son œil le monocle carré, sans cordon, qui semblait enchâssé là comme dans du granit. Et c'était la première raison qui faisait dire dans le dos de l'élégant officier:

— En voilà un qui est fort !

La seconde vertu de Max, c'était sa jument New-Star.

Il avait accompli avec elle ces prouesses dont on parle dans les journaux, traversé la France, en long, en large, en diagonale, sans descendre de selle. Avec elle il avait gagné une foule de prix dans les stee-

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