MAX 20I
pies et de médailles dans les concours.
D'ailleurs, bête et cavalier se ressemblaient: New-Star était bâtie pour plaire, avec un port de tête impertinent et une correction d'allure qui séduisaient les connaisseurs aussi bien que la foule.
La troisième perfection du lieutenant, c'était .sa maîtresse, Rosa Clarence, une Lorraine, malgré son nom anglais, une de ces jolies Nancéenhes que la renommée de la Pucelle n'empêche pas de dormir et qui viennent nous troubler de leurs chevelures rousses, de leurs yeux pers et de leurs épaules d'ivoire. Rosa était aussi démonstrative que Max était réservé. Elle tendait gentiment aux camarades sa main potelée et nue. Elle était l'éclat de rire des soupers, la gaieté de toutes les fêtes. Mais elle prenait les galanteries en badinage, fidèle sans effort, par idolâtrie et par amour-propre. Et quand Max la promenait sur le Cours, dans sa charrette anglaise, au milieu de l'admiration à la fois respectueuse et scandalisée de
la population civile, la jolie fille s'essayait à une gravité de reine qui la faisait plus délicieuse encore.
La lézarde de cette vie brillante, c'était le manque d'argent. Max avait mangé en dix ans son patrimoine et deux héritages. Il jouait ses derniers billets de mille francs avec une audace heureuse. Là encore, son flegme le servait à souhait ; il le préservait des emballements oîi l'on se casse les reins ; il ne fatiguait point la chance, la tenait en haleine.
Pourtant, un soir qu'il s'était attardé à jouer, après un souper, avec un camarade aussi affolé de cartes que lui-même, tout d'un coup il se leva; et comme on lui proposait sa revanche, il dit avec sa tranquillité habituelle :
— C'est fini, je viens de jeter mes derniers louis sur la table, il ne me reste plus comme capital que ma solde, dont mes créanciers touchent une partie, ma charrette anglaise, New-Star et cette bonne Rosa. Demain, à
pareille heure, je les vendrai ici même aux enchères.
On crut qu'il plaisantait, et l'on commençait à rire. Mais il coupa brusquement cette gaieté et continua:
— Je compte sur votre bonne camaraderie pour avertir vos connaissances et m'amener des amateurs.
Là-dessus, il se leva, décrocha son sabre du mur, le sangla sur ses hanches avec lenteur, et sortit sans embarras dans le silence de rassemblée.
Il s'agissait d'annoncer sa décision à Rosa Clarènce.
Au premier mot qu'il prononça, elle poussa des cris avec un torrent de larmes.
Mais quand il eut expliqué son projet d'enchères, elle s'arrêta court de pleurer et le considéra avec stupeur.
— Comment! dit-elle, toi, Max, tu feras une chose pareille I Tu me vendras, pour de l'argent, à un de tes amis 1
Il ne put réprimer une petite grimace
d'agacement, par ennui d'être si mal compris.
— Mets-toi donc dans la tête, ma chère, fit-il avec une nuance de sécheresse, que ce n'est pas toi que je vends, mais mes droits sur toi. Figure-toi que dans huit jours je te rencontre au bras d'un camarade — si, si, ne dis pas non, il faut vivre — je serai obligé, pour la forme, de lui donner un coup d'épée. Il est d'une bien meilleure diplomatie de vendre mes droits au moment oti je les perds. Les Anglais n'ont jamais eu d'autre politique coloniale et elle leur a réussi.
L'aventure tourna comme Max l'avait préparée. L'enchère de la charrette monta jusqu'à douze cents francs, un gentilhomme campagnard acquit New-Star pour quatre mille, et un adorateur de Rosa Glarence acheta six mille francs des droits éventuels sur sa tendresse.
Quant à Max, il offrit à ses camarades un punch d'adieu, et partit pour une colonie où l'on se battait.
...Je l'ai rencontré par hasard, au printemps dernier, sur le port d'Ajaccio, en débarquant. Bien qu'il ait changé d'uniforme et qu'il porte maintenant les couleurs foncées de l'infanterie, il a toujours fière tournure ; son sabre et ses éperons de capitaine sonnent haut sur le pavé. Un secret instinct m'avertit cependant que, pour se résigner à une garnison aussi insulaire, Max deyait avoir eu de sérieux motifs ; — comme de mettre un peu d'eau entre ses créanciers et sa personne.
Max me fit le plus gracieux accueil du monde.
— Enchanté, me dit-il, de vous revoir, dans ce coin perdu... Nous déjeunons ensemble... et, si vous voulez, pas à l'hôtel anglais, français..., je ne sais quoi... une contrefaçon de cuisine parisienne... pour faire lever des estomacs un peu délicats. Je vous conduirai dans un coin que j'ai découvert beaucoup plus couleur locale.
J'acceptai avec empressement, flairant
à ce goût nouveau chez lui, du pittoresque en cuisine, que ses finances ne s'étaient guère relevées.
Il me conduisit au-dessus de la ville, dans un endroit vraiment délicieux, un extraordinaire buisson de fleurs accroché dans la rade. On n'y pouvait avancer d'un pas dans les étroites allées sans faire saigner, neiger les roses. Au-dessus de ces églantines, des orangers portaient tout ensemble des fruits et des fleurs, et par les percées des berceaux qu'ils formaient, appuyés à des lauriers, sous l'escalade des vignes, on voyait la Méditerranée jusqu'à l'horizon bleue, confondue avec le ciel, où rayonnaient, dans l'éclat de midi, des neiges de montagnes.
Là, Max nous fit servir par des pêcheurs un repas italien où la rocaille, les tomates, le fromage et le macaroni paraissaient sous toutes les formes.
Étendu sur le gazon, enivré de ces parfums de fleurs et de cette beauté de lumière, je dis à mon amphitryon :
— Savez-vous, Max, que vous n'êtes pas malheureux?
Il ne fit ni oui, ni non, et son visage correct resta silencieux comme sa bouche..
Il y eut un silence qui me donna le temps de mesurer Tétourderie de mon enthousiasme.
Comme Max se taisait toujours, je repris :
— Il faudrait vous marier.
Il tourna vers moi son monocle et demanda avec lenteur :
— Vous avez un parti à me proposer ?
— Justement! Avant de quitter Paris, on m'a parlé d'une jeune fille qui voudrait épouser un officier avec un beau nom... six cent mille francs de dot...
Max regardait au loin, vers le bleu de la rade.
Il prononça:
— Quel monde ?
— Des gens parfaitement honorables, des commerçants.
Mais mon compagnon regarda encore
plus loin, et, d'un ton sec qui brisait l'entretien, il répondit:
— Impossible, mon cher. J'ai des préjugés.
Le coupla de voyageurs qui déjeunait dans la salle à manger de l'hôtel du Sahara, à l'abri des mouches et de la terrible chaleur d'août, se leva avec fracas.
Cette émotion était causée par une musique bizarre de cymbales et de crécelles, rythmées sur un pas de marche. Les deux époux avaient jeté leur serviette, dans l'espoir d'assister à une fête indigène, à quelque spectacle pittoresque.
Seuls, les officiers attablés dans la salle commune continuèrent leur repas. Ils étaient quatre : capitaine, lieutenant et souslieutenants de spahis, blasés sur toutes ces fantasmagories arabes.
Une voix nonchalante demanda :
— Qu'est-ce que c'est que ce tapage, monsieur Bron ?
Le lieutenant répondit :
— Ça doit être le lion marabout qui arrive deTlemcen. Je l'ai rencontré ce matin sur la place du marché. On l'a déjà promené dans tout le vieux Biskra, il est en train de faire le tour des quartiers neufs.
Dehors, la curiosité des voyageurs, arrêtés sous les arcades de l'hôtel, était vivement excitée. A travers les jardins du square, une procession venait, de gens en guenilles couleur de muraille, noblement drapés dans ces défroques comme des statues en marche. Devant le cortège un nègre frappait sur un large tambour une cadence sourde, monotone ; un autre Soudanien secouait une paire de castagnettes en bronze, larges comme des balances à peser le pain.
Arrivé au milieu du square, tout d'un coup le cercle s'ouvrit, et l'on aperçut Pob-
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jet sacré que la foule suivait avec des murmures de prières. C'était un lion lamentable et pelé, retenu par une forte chaîne de fer dont le poids paraissait accabler sa faiblesse.
A cette vue, les deux voyageurs battirent en retraite, sous la voûte de l'hôtel ; mais le patron les rassura :
— Il n'y a rien à craindre!... Cet animal-là n'a plus ni dents ni griffes, et vous voyez bien qu'il est aveugle.
De fait, quoique lé fauve fût de grande taille, il avait un air débonnaire, bonhomme, une marche ouatée, sur pantoufles.
Et il portait la tête haute, avec cette crainte des Bélisaires qui se redressent pour ne pas heurter du front les obstacles de la route.
Les deux nègres continuaient leur musique assourdissante, et soudain l'homme qui tenait le marabout par la chaîne toucha l'animal sur la tête du bout de son bâton.
Aussitôt, avec la résignation d'une descente de lit qui se déploie, le lion se coucha sur le sable. Il posa lourdement son museau sur ses pattes allongées, et, dans cette posture de sommeil, demeura immobile.
Alors le conducteur prononça quelques paroles en arabe. Il avait l'air de prêcher.
Les assistants l'écoutaient, la tête inclinée. Quand il eut fini son discours, un Arabe se détacha du groupe. Sur un mouchoir étalé devant les pieds de Porateur il jeta une menue pièce d'argent ; puis, s'approchant respectueusement, il leva la jambe et la passa, comme au « cheval fondu », par-dessus la tête du lion. Un autre lui succéda, imita tous ses mouvements, puis un troisième, puis la foule.
Cette familiarité excita la gaieté du ménage.
— Ah çà 1 qu'est-ce qu'ils font donc ? demanda le mari d'une voix joyeuse.
L'hôtelier répondit :
— C'est pour obtenir la fécondité virile...
LE MARABOUT 2l5
Le touriste éclata d'un gros rire ; et, brusquement tournant le dos, il rentra dans la salle à manger pour achever son repas.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, singulièrement replet. Il avait cette mine fatiguée des farceurs qui ont abusé de la vie et qui se rangent tout d'un coup dans la gourmandise et dans le mariage.
Mais la jeune femme demeura sous la porte. Elle regardait devant elle d'un air rêveur.
— Mon Dieu ! madame, dit-elle à la femme de l'hôte qui était venue s'asseoir sur le banc, avec un bébé dans les bras, que vous êtes donc heureuse d'avoir un enfant !
Elle prononça ces paroles avec un profond soupir, comme quelqu'un qui ouvre tout à coup son âme, livre le secret de sa mélancolie.
L'hôtesse répondit en souriant :
t— Vous avez le temps, madame.
2l6 MARINS ET SOLDATS
Elle riposta :
— Voilà quatre ans que je suis mariée.
Et Dieu sait pourtant que j'ai tout essayé pour en avoir : régimes de médecins, neuvaines, pèlerinages. Mon mari m'a conduite partout. Tenez, c'est encore pour cela que nous sommes venus ici, en plein été. Nous avons fait l'hiver dernier, à Nice, la connaissance d'un médecin russe. Il nous a recommandé, dans mon cas, les eaux de la Fontaine-Chaude.
Le lieutenant Bron, ayant fini son déjeuner, était venu s'installer pouç boire le café à la fraîcheur des arcades. Tout en fumant, il entendait la conversation des deux femmes.
— Voilà, se dit-il, un mari qui me paraît doué d'une fière outrecuidance ! Il trompe sa femme, il l'humilie. Ce serait une bonne œuvre que de lui donner une leçon.
Il s'avança et, saluant avec galanterie :
— Madame Lambert, fit-il, il viendra probablement aujourd'hui un voyageur qui
mule et à cette trique, roulant jour et nuit pour le compte d'un autre, à travers ces régions désole'es, sans routes, marchant sur le soleil et sur les étoiles. Ni la chaleur, ni l'ivrognerie n'avaient pu venir à bout de sa quarantaine robuste. Dans ce pays où les Européens meurent pour avoir traversé une place au soleil sans ombrelle, lui, il avait gardé son gilet de Bretagne, sa veste et son pantalon de gros velours à côtes, son cachenez de laine et son petit chapeau de feutre dont il se contentait, aux alentours de midi r de rabattre les bords sur sa nuque. Revoir son pays, — son cher pays gris bleu, son pays de coups de vent et brume, — il ne l'espérait plus désormais. Et quand je lui parlai des pommiers, une seconde, sa grossièreté fondit dans un silence voisin des larmes, un attendrissement dont l'absinthe ne faisait pas tous les frais.
Il déclara :
— C'est fini de la Bretagne !... Je vais me marier avec une cousine de mon patron.
Vous ne l'avez pas vue au moment de monter en voiture î C'est elle qui m'a apporté mon bidon...
Je me souvenais d'une bonne femme, presque une vieille, avec des mains de laveuse; et je dis timidement :
— Mais, Charles, votre promise est bien plus âgée que vous ?
— Dix ans pour le moins, monsieur, pas le sou et cinq enfants d'un premier lit. Mais ça ne m'a pas arrêté, car, voyez-vous, c'est une rude femme, madame Hélène !
Il fouetta sa mule et reprit :
— Voilà comme ça s'est fait. Je venais d'être malade, pour la première fois de ma vie : des douleurs à la fuite des reins. La vieille m'avait soigné comme son enfant.
C'est ce qui m'a donné l'idée. Un matin, je lui dis avant de partir : « Madame Hélène, je viendrai vous parler demain soir. — Venez », qu'elle me dit. Je vins et je ne lui dis rien. Elle a tout de suite compris.
Aussi le lendemain, comme j'attelais ma
mule, elle s'approche de moi et elle me dit : « — Monsieur Charles, pourquoi que vous ne m'avez rien dit ? » Moi je lui réponds : « — A quoi ça sert-il de jaser quand on sait ce qu'on a à se dire ? Ça vous va-t-il ? C'est oui ou non. » Elle me répond : « — Monsieur Charles, ça demande réflexion. Je vous répondrai à votre retour. » C'était juste. Je lui donne son temps. Le surlendemain, elle vient me trouver à mon écurie, et elle me dit :— « Monsieur Charles, c'est oui ; mais il faut que vous alliez à Biskra demander la permission au patron. — Bon ». Je fais savoir à M'rayer qu'on me prépare un relais de chevaux et je monte jusqu'à Biskra.
Quand je reviens, la vieille me demande :
« — Qu'est-ce que le patron a dit ? — Je lui en ai point parlé. » Alors madame Hélène me dit sans se fâcher : « — Monsieur Charles, si vous ne voulez pas parler au patron, il ne fallait pas me parler à moi non plus. »
Nous sommes restés comme ça deux mois.
Au bout ce de temps-là le patron est des-
cendu à Touggourt pour visiter son écurie.
Je lui ai dit la chose. Il a ri. Alors on a fait venir les papiers. Nous devons monter jusqu'à Biskra la vieille et moi, ces jours-ci, pour le mariage.
... Je m'attardais à Biskra depuis une semaine, avec la paresse de prendre le chemin de fer et de rentrer en pays civilisé, quand, un matin, le garçon d'hôtel vint m'avertir qu'une cérémonie imposante se préparait sous les jujubiers, dans le jardin public.
— C'est le chef du bureau arabe qui va marier Charles, le postier de Touggourt...
En ces territoires militaires, le pouvoir civil est aux mains des officiers. Ils marient en grand uniforme, et, — comme on dit làbas — « au sabre ».
Je m'habillai à la hâte pour assister à la lecture du code.
Tout venait de finir quand j'arrivai dans le jardin. Mais Charles était encore là avec « sa vieille » et toute sa noce.
Il me parut encore plus attendri que dans
cettenuitdel'Oued-Rihr oùjeluiavais parlé de la Bretagne. ïl me reconnut pourtant et vint à moi traînant sa femme par le bras.
— Ah ! monsieur, me dit-il en s'épongeant le front, quel dommage que vous soyez arrivé en retard. Si vous aviez vu ça!., le capitaine portait toutes ses décorations... Je n'en menais pas large... la ménagère non plus. N'est-ce pas, madame Hélène ?
Et madame Hélène répondit d'une voix lointaine de vieille, une voix humble, qui n'avait pas fini de trembler :
— Sûrement, ça m'a fait encore plus d'effet que la première fois.
JALOUSIESIMALES
Nous finissions de dîner sur la terrasse du bord j, nus sous la toile, buvant l'heure fraîche. Soudain, le commandant de Râtelles jeta sa serviette, au milieu de la table, puis, sans dire bonsoir à la compagnie, sur un léger mouvement de tête, il tourna les talons. Au clair de lune, je le vis monter à cheval, s'éloigner dans la direction de l'oasis.
Alors le chef du bureau arabe vint s'accouder à côté de moi à la balustrade du bordj.
C'était un grand garçon de six pieds, l'air anglais, la poitrine pleine, les membres superbes, si flegmatique qu'une indéfinissable ironie semblait se cacher sous toutes ses paroles.
Il demanda :
— Comment trouvez-vous notre commandant supérieur?
— Taciturne, s'il ne souffrait pas d'une vieille blessure ou d'une rage de dents...
Le beau colosse souffla sa fumée, puis prononça :
— Non, il est toujours ainsi. Je crois qu'il a désappris de parler et qu'il n'a plus dans le gosier que des commandements militaires.
En été, quand tout le monde part en congé de convalescence, lui s'enfonce plus avant dans le sud de la province. Il va chasser la gazelle autour des oueds. Il étonne les Chaâmba eux-mêmes. C'est le type du vieil officier d'Afrique. Il mourra au désert. En tout cas, voilà vingt-cinq ans qu'il n'a passé la mer, — depuis son aventure...
Le commandant n'était plus qu'un point blanc qui glissait le long des palmiers. Soudain il franchit la porte de la kasbah et disparut. Je demandai :
— Quelle aventure ?
L'officier leva les sourcils d'un air étonné.
— Comment ! depuis deux jours que vous êtes ici, personne ne vous a encore conté le duel du commandant de Râtelles ?... Bon ?
Voilà :
a Cet homme que vous voyez si cassé, si blanc, qu'on lui donnerait soixante-dix ans sur sa mine, en a bien juste cinquante. C'a été, à ce qu'il paraît, un des beaux garçons de l'armée, quand il était jeune capitaine aux spahis. Il tenait garnison du côté de, Laghouat, dans un ksour berbère, avec une soixantaine de cavaliers. Le lieutenant était de ses amis, un nommé Fortier, de bonne famille tourangelle. Avec le personnel de l'administration, le médecin et l'interprète, cela faisait une dizaine déjeunes gens pleins d'entrain, enchantés d'être en avant-garde pour recevoir les premiers coups de feu qui se tireraient. Par exemple, cela manquait de femmes. A cinquante lieues à la ronde, il n'y avait pas un officier marié, pas une robe d'Européenne ou d'Algérienne. Vous l'avez
déjà remarqué depuis que vous êtes chez nous, cette absence de femmes met les hommes dans un état d'exaspération permanent.
C'est le hasard et non le choix qui les a assemblés. Ils vivent dans une intimité forcée avec des gens qui souvent leur déplaisent.
Tous les mouvements de la politesse sont réglés par l'échelle des grades. Rien de spontané. On campe sur une poudrière, et tout le monde fume, et tout le monde jette ses allumettes au diable, sans les éteindre.
» Pour passer le temps, de Râtelles et ses officiers couraient la gazelle et les Ouleds- Naïd. On en avait découvert une nichée dans le ksour, que les nomades n'avaient pas trop avariée. Chaque officier les visitait à tour de rôle. Il y avait une feuille de roulement affichée dans la salle du mess. Les préférences n'étaient pas tolérées, les inclinations particulières ne devaient point empêcher le bon fonctionnement du service.
» Or, un beau matin, le lieutenant Fortier manqua au rendez-vous du mess. On se
vous demandera mon logis. Vous me renverrez, s'il vous plaît. Vous savez où je demeure? En face de la grande poste, la porte brune.
Il lança à la jolie voyageuse un coup d'œil qui signifiait :
— Maintenant que vous savez mon adresse, si vous ne guérissez pas, ce sera bien de votre faute.
Et il s'en alla la jambe raide, serré dans son élégant dolman de flanelle blanche, cinglant avec une badine ses bottes de cuir rouge.
Quand il se fut éloigné, la jeune femme demanda :
— Comment s'appelle donc ce monsieur ?
— Le lieutenant Bron.
— - Il a une façon bien impertinente de regarder les gens.
Mais Thôtesse protesta:
— Excusez-le, madame. Ces messieurs ne sont pas gâtés : les jolies femmes sont rares à Biskra en cette saison.
MARINS ET SOLDATS* l'i
2l8 MARINS ET SOLDATS
Sûrement le lieutenant Bron avait un plan, car bien qu'il eût d'ordinaire une morgue de spahis, une façon soldatesque d'entrer dans la salle à manger, son képi sur la tête, comme au corps de garde, il trouva moyen, le soir même, d'entrer en relations avec ses voisins. Il se montra fort prévenant, indiqua des buts de promenade, conduisît la jeune femme jusqu'au parc des Gazelles pour distribuer du pain. Profitant de ce tête-à-tête, il risqua quelques galanteries.
Sa compagne les accueillit en rougissant d'un air d'honnêteté gênée. Elle paraissait si sincère dans son embarras que le lieutenant Bron, bien qu'il eût une haute dose d'amour-propre et une confiance presque illimitée dans ses avantages personnels, songeait le soir en rentrant du cercle :
— Ça n'a pas l'air de prendre. Est-ce que j'aurais fait pour rien la connaissance de ce mari imbécile ?
Le lendemain, après les manœuvres du
matin, l'officier était rentré chez lui pour passer à la douche, et, vêtu de blanc, de la tête aux pieds, il se disposait à sortir pour aller prendre, avec ses camarades, l'apéritif de midi, quand son brosseur vint l'avertir qu'une dame le demandait :
— Fais entrer.
C'était elle.
Il lui dit avec impertinence :
— Chère madame, je vous attendais. Mais la visiteuse semblait trop décidée
pour se choquer de cet accueil.
— Monsieur, supplia-t-elle, ne me jugez point mal. J'ai été fidèle à mon mari jusqu'à ce jour, et je serais demeurée honnête, oui, malgré tout, s'il avait été franc avec moi... Mais je n'aime pas les menteurs 1
Le lieutenant prononça avec une indignation hypocrite :
— Comment ! madame, votre mari vous a menti ? C'est bien mal...
-*• Et ce n'est pas tout, monsieur !... Si vous saviez comme il m'a humiliée... de-
puis quatre ans... parce que nous n'avions pas d'enfants... Il disait que c'était de ma faute I
L'officier avait pris un air grave. 1 1 déclara :
— C'est très indélicat de sa part.
— Et croiriez-vous, monsieur, qu'à certains jours, pour me donner le change, il allait jusqu'à me raconter qu'il avait eu des enfants de ses maîtresses? Je le croyais, et je pleurais dans des coins. Jamais je ne Taurais soupçonné! Et voilà que toutà l'heure... en revenantdela Fontaine-Chaude... comme je passais par le vieux Biskra..., j'ai aperçu de loin... Non, vraiment, c'est trop drôle !...
Elle éclata d'un rire nerveux, et tordit ses mains, veinées du bleu, chargées de bagues.
— ... J'ai vu mon mari, monsieur, sur une place : il donnait cinquante centimes pour passer la jambe par-dessus la tête du lion!
AU BAT DAF