‹ Marins et soldatsChapitre 5 sur 11 · IT · texte numérisé non relu

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enfoncée dans sa ceinture tendue sur l'abdomen, il dit avec onction :

— Laissez-moi former un souhait...

Il s'avance. Il prend la main du marin dans sa main droite. Il plonge ses yeux de vieux, ses yeux attristés par l'expérience et par la vie dans les prunelles claires qui ne se détournent pas.

Et il prononce :

— Que Dieu vous bénisse dans cet enfant, maître Angamarre. Voilà mon vœu.

...Dix ans ont passé. De nouveau, Angamarre est assis en face du curé, dans la bibliothèque. Le christ d'ivoire a beaucoup jauni, les vieux fauteuils de cuir laissent percer la bourre. Le curé ne se lève plus si vite qu'autrefois pour saluer ses visiteurs.

Angamarre, lui, est toujours radieux de vie. Pas un poil ne grisonne dans sa barbe de feu.

— Vous vous maintenez bien, mon ami...

Mes compliments..,

Il8 MARINS ET SOLDATS

Les coudes en dehors, les mains posées sur ses cuisses, le marin éclate d'un rire énorme :

— C'est quej'nous faisons pas d'bile, non plus !

— Et qu'est-ce qui vous amène cette fois ?

— La communion de not' fils.

• — Mais il a été reçu à son examen...

— J' savons ça. Mais où qu'vous V placerez dans r cortège ?

— Où je le placerai, maître Angamarre ?

— Faudrait qu'il soye l'premier du côté de l'Evangile et qu'il répète les vœux. Dites que oui, et v'ià ma contribution pour vos charités.

Angamarre dépose sur la table quatre pièces d'argent qui sonnent.

Le curé hoche la tête :

— Entendu, maître Angamare; les pauvres auront votre offrande. Mais ne désirezvous rien de plus ?

Le matelot regarde le plancher et ses bottes. Aurait-il oublie' quelque chose ? Non.

— C'est ben tout c'que j' voulions, m'sieu rCu'é.

Et il s'en va.

...Encore quinze ans. Le curé semble maintenant couvert de poussière comme toute sa vieille maison qui, au dedans, au dehors, s'effrite. Les rides de son visage sont presque aussi profondes que les lézardes du mur. Devant sa porte, le curé est assis à prendre le soleil, le soleil de février qui réchauffe les membres des vieux.

Soudain, une bande de gens apparaît à la porte du verger. Ils s'avancent avec des exclamations joyeuses. Le prêtre lève les yeux. Il reconnaît Angamarre.

— Tiens, mon ami, dit-il, c'est donc vous ? Et avec une nombreuse compagnie.

— J'venons rapport aux accordailles de mon garçon avec la fille à maît' Houlbreque que v'ià.

Le curé sourit :

— C'est la plus jolie fille de la paroisse.

— Et p'is, elle a du bien.

Le curé ne répond pas. Il les regarde tous avec des yeux très profonds, des yeux clairvoyants d'homine qui est déjà de l'autre côté de la tombe. Puis il prend sa canne. Et, en soufflant, à petits pas, il va jusqu'à la sacristie. Tout le inonde le suit. Lesravier crie sous les souliers lourds.

Le curé met ses lunettes. Il écrit le nom des promis sur son grand livre. Toujours sans parler, il fait signer les assistants.

Quand le dernier a fait sa croix, maître Angamarre pose deux écus sur le pupitre. Le curé les repousse du bout des doigts.

— Vous vous trompez, mon ami. Il ne me revient que trois francs.

Alors le paysan se rengorge.

— J' savons ben c'que j'aurions pu donner, m'sieu 1' Cu'é. Mais j'avons que c't' éfant-là, et j' voulons qu' tout soit fait

grandement. Vous boirez donc l'écu et demi à sa santé ; un' goutt' de quéque chose par-dessus 1' café, c'est la santé du corps !

Tout le monde rit. Le curé incline la leie sur son rabat. II prend les deux pièces d'argent. Il les enferme dans son pupitre.

Sur le seuil de la sacristie, il rappelle Angamarre en arrière de sa compagnie :

— Angamarre, dit-il, c'est la troisième fois que vous venez me voir au sujet de votre fils...

— Et c'est ben aussi la dernière, m' sieur l'Gu'é.

Puis il renoue les cordons de sa bourse, salue et rejoint ses amis.

— ... Que malheur, mon Dieu ! Que grand malheur ! dit la servante du curé en portant la main à son bonnet. G'est-t'y Dieu possible ! Un si beau garçon ! Et qu'allait b' marier su' quinze jours !

Elle raconte l'histoire. Le père et le fils

étaient tranquillement sur leurs filets par une mer calme. On venait de manger un morceau. On causait. Tout en parlant, le garçon monte sur le banc. Il se penchepour repêcher une ligne. Un coup de rame du père, une résistance de l'hameçon, un faux pas, le voilà par-dessus le bord. L'eau se ferme. Le père pousse un cri. Il appelle. Il tend son aviron. Il jette une amarre. Mais sur la surface de la mer, rien ne remonte.

— C'est le froid qui l'a saisi sur son déjeuner, m'sieu 1' Cu'é. Il aura coulé tout de suite.

Le prêtre joint ses vieilles mains, et il prie. Tous les jours ainsi, pendant des semaines, il priera pour le mort et pour celui qui reste.

... Un soir, on frappe à sa porte. Le coup est si léger, si hésitant qu'il se demande s'il ne s'est point trompé, si ce n'est pas le vent qui a détaché une branche de vigne vierge etqui en bat le volet. Mais il ne faut pas laisser les pauvres languir dehors par ces temps

d'équinoxe. Le curé prend sa lampe. Il va ouvrir.

Un homme est là, très grand, mais qui semble brisé par l'âge et dont les épaules se voûtent. Sa barbe est toute grise, grise aussi la tête qu'il découvre sous sa casquette. Alors seulement le curé voit les yeux de l'homme et il le reconnaît.

— C'est vous,Angamarre. Vousveneztard.

Comme il semble que l'homme n'a point

la force de se traîner, le prêtre ne lui fait pas monter les marches. Il le conduit dans la petite salle. Il lui montre un siège. Il s'asseoit devant lui.

Alors le marin répond :

— Oui, m'sieu 1' Cu'é, j'venons tard... Malheureusement... jVenons tard...

Ils se taisent. Ils se regardent. Enfin Angamarre prononce :

— J'ons là quéque chose que j'voudrions ben donner aux pauv*es gens de la paroisse. C'est autant dire un' fondation que jVou- Ions faire pour not' fils.

Lentement, il se lève, il se fouille. Il pose une pile de pièces d'or sur la table. Le curé compte la somme et dit :

— C'est beaucoup d'argent, Angamarre.

— C'est toute not' barque que j'avons vendue.

— Et que comptez-vous faire maintenant ?

— JVas m'souvenir.

Ils sont toujours assis en face l'un de l'autre. Ils ne parlent pas. Angamarre regarde ses boites.

Enfin, le prêtre dit tout bas:

— Angamarre, je crois bien que votre fils est devenu pour vous une source de bénédictions.

— Peut-êt' ben, m'sieu T Cu'é.

Et le père abaisse encore plus son visage, parce que ses larmes coulent.

SOUDRIC

SOUDRIC

La rivalité de Valin et de Soudric avait commencé en classe, oui, sur les bancs de leur pauvre petite école normande.

« Ils s'aiment comme Valin et Soudric. »

Cela était passé en dicton sur les barques des ce Islandais » pour dire que des gens se détestaient de tout leur cœur.

C'était Valin le plus acharné des deux ; car pourquoi Soudric aurait-il envié la masure où le père Valin finissait sa vie, aveugle, dans les douleurs ? Soixante années durant, le vieux trancheur de morue avait navigué sous le pavillon des autres. La femme manquait à la maison. On n'avait point songé aux économies. A présent Taveugle subsistait de la pcche du fils, une

pauvre pêche, dans un canot vermoulu, qui ne quittait pas les côtes.

Au contraire, Soudric logeait dans une grande maison sur le quai. Il avait hérité d'un bateau bien armé qui faisait tous les ans la campagne de Terre-Neuve. Un mariage avec une fille de fermier avait encore augmenté son avoir.

La haine devint mortelle à Foccasion d'une joute de canots. Valin et Soudric couraient ensemble en régate. Il fallait tourner un rocher, assez loin, au large. Valin tenait la tête. Pourtant ce fut Soudric qui, le premier, reparut derrière Tilot. Il gagna la course. Valin n'arriva que bien plus tard, comme déjà on donnait le prix à son adversaire.

Il cria :

— Arrêtez ! Soudric a mal agi. Il a frappé sur mon aviron. Il l'a fait tomber de mes mains.

Mais on ne l'écouta pas, et il rentra chez soi le cœur gonflé de colère.

SOUDRIC 129

Quand le vieuxtrancheurde morue connut l'injure qu'avait supportée son fils, il vociféra dans son lit :

— Il y a un de vous deux qui est de trop ! Celui qu'a menti. Battez-vous ! L'couteau rdésignera.

De son côté, Soudric ne dormait pas en repos. Il avait épousé la fille d'un éleveur de poulains irôs riche. L'orgueil était dans toute la famille, et la femme dg Soudric ne cessait de répéter :

— Commentlaisses-tu ce manantde Valin parler dans les marchés contre toi ? Il dit que tu as peur ! Si tu ne veux pas agirtoimcme, je m'adresserai à mon père. Il lui fera interdire le séjour.

Soudric haussait les épaules. Pourtant, un matin, il ceignit son couteau de pèche, et dit à sa femme :

— Je veux savoir qui qu'a raison de moi ou de Valin.

Aussitôt la femme s'effraya :

— Qui que t'emmènes avec toi ?

Soudric croisa les bras :

— Ah çà I dit-il, me prends-ta pour un brigand ? Je pars seul...

— Soudric, je te le défends !

Elle lui tenait le bras, mais il la repoussa, et dit d'un ton dédaigneux :

— Serais-tu de ces femmes qu'excitent leurs hommes, et qu'ont pas le cœur de les voir frapper ?

Iltrouva Valin qui fumait devant la porte de sa mesure.

— Viens ici, dit-il, que Taveugle n'entende pas. Aujourd'hui tu te battras avec moi sur la plage.

— C'est convenu, dit Valin. Laisse-moi seulement entrer dans la maison.

Il ressortit au bout d'un instant. Lui aussi avait ceint son couteau. Il tenait à la main un petit pichet d'eau-de-vie. Sans parler, il passa devant Soudric et se dirigea vers la plage. Ilallait lourdement, chaussé de sabots. Personne à le voir marcher ne l'aurait deviné si agile.

SOUDRIC j3i

Au bord du galet, il y avait une flaque de sable, l'emplacement d'un vieux cabestan. Le sol y était bien battu. Valin dit :

— Je serons ben là...

— Tout de même ! fit Soudric.

Ils ôtèrent leurs sabots, se mirent pieds nus pour mieux tenir. Puis ils roulèrent leur vareuse autour de leur bras gauche afin de parer.

— Y sommes-nous ? dit Valin.

Ils s'attaquèrent. Tous deux étaient vigoureux, tous deux connaissaient les parades du couteau et les feintes du corps. Au bout de quelques minutes, d'un même mouvement ils bondirent en arrière. Et Soudric ayant levé la main pour demander la trêve, Valin alla prendre son pichet. Il le déboucha soigneusement, l'approcha de ses lèvres, but un long trait. Puis, se ravisant :

— Et toi, Soudric, dit-il, as-tu soif ?

— Merci, c'est pas de refus...

Valin tendit le pichet, et Soudric but au goulot. Il secouait la tête pour dire que l'eau-

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de-vie était bonne. Et Valin, flatté de cette approbation d^homme riche, dit avec fierté :

— J'en avons encore sept pichets pleins. Mon père les a rapportés autrefois d'un voyage.

— Je crois que j'ons jamais bu de si bonne eau-de-vie, fit Soudric.

Ils ne soufflaient plus. Ils revinrent aux couteaux.

Valin était le plus grand; mais Soudric se savait mieux nourri. Et il pensait qu'il résisterait plus longtemps que son adversaire.

Soudain comme il sautait en arrière pour engager Valin à se fendre tout découvert, son pied glissa, il tomba sur le dos. Déjà l'autre était sur lui. De la main gauche il tenait le bras droit; du genou droit il pesait sur la poitrine ; au-dessus de la gorge il descendait le couteau.

— Ainsi soit-il ! dit Soudric.

Et il ferma les yeux.

Mais il sentit que la main et le genou se desserraient.

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— Lève-toi, dit Valin, et va conter à l'aveugle ce qui est arrive'.

— J'irai, dit Soudric, et je l'appellerai mon père.

— A ta volonté, mais méfie-loi du vieux. Valin s'assit sur les galets, et Soudric alla

vers la masure. Il souleva le loquet, entra sans frapper.

Quand il fut près de Talcôve, le vieux demanda :

— C'est té, not^ fils ?...

— C'est mé, Soudric...

— Et not' garçon ?

— Y a point d'reproche à lui faire.

Le menton du vieux trembla. Enfin il dit :

— Que qu'tu m' proposes ?

— Qu'tu viennes cheux nous, père Valin. J' te serai un second fils.

Le vieux porta la main à son bonnet de laine :

— Ecoute-moi, Soudric, dit-il. J' connais la vie, j'sais comme vous êtes, vous autres gens riches. Vous prenez un malheureux de bon

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cœur, vous lui dites : « Assieds-toi là, t'es chez toi. » Puis l'vieux gémit, il n'oublie pas ses chagrins. Alors il ennuie, et on le traite comme un mendiant. Moi, Soudric, j'ai travaillé tant que j'ai eu ma force ; après, je me suis confié à mon garçon. Je n'ai jamais rien demandé. Jure-moi qu'on ne me fera pas de misères chez toi...

— Je le jure...

— Ni ta femme ni tes enfants ?...

— Pas même eux.-..

— C'est bien, donne-moi la main, et je te croirai... Oui... ta main... Approche tout près... contre mon lit...

Soudric entra dans l'alcôve et prit la main du vieux. Mais, tout soudain, il poussa un cri et se jeta en arrière:

— Arrête, pauvre père, ne frappe pas... De dessous le drap, le vieux avait sorti

u n épissoir.

Le saut avait mis Soudric hors de l'atteinte de l'aveugle. Il cria encore :

— Arrête, pauvre père, ton garçon vit. Je

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remmène, je lui donne une part dans ma barque. Nous naviguerons ensemble. Tu ne manqueras plus jamais de rien tant que lu vivras.

Et Soudric tint sa promesse jusqu'au bout, jusqu'au delà de la mort du vieux. Il maria Valin avec une de ses cadettes. En prenant de l'âge, il devint tous les jours plus patient et plus doux. Il mettait la paix entre les jeunes cousins. Il e'crivit dans son testament que les fils de Valin navigueraient toujours avec les siens par moitié dans les parts. En souvenir du combat de couteaux, il ordonna qu'on sculpterait à la proue des barques un homme qui en tiendrait un autre terrassé. C'est un emblème qu^on voit encore sous le beaupré d'un bateau d'Islande.

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