LE DEPART DU FILS
... Mon train était manqué. Je sortis de la gare pour chercher dans les environs un abri plus chaud que la salle d'attente.
De l'autre côté du boulevard, un café populaire m'attirait par les inscriptions peintes sur ses vitres :
Vapeur, Demi-vapeur, Bitter havrais, Cidre pur sang de la vallée d'Auge.
Je poussai la porte. Derrière, un tapage infernal s'élevait.
Une douzaine de soldats, des lignards, sans armes, en tenue de permission, étaient venus échouer là, pleins d'eau-de-vie et de cidre, pour « espérer » jusqu'à l'heure du train.
Ils tournaient autour d'un billard, les
jambes vacillantes, un vague défi dans les yeux.
Le drap vert apparaissait tout étoile de leurs coups de queue. Des cris sauvages saluaient chaque manque de touche ; ils accroissaient les ivresses.
Ces soldats étaient des garçons de campagne. On les reconnaissait à l'éclat de leurs teints, des peaux normandes, des peaux de filles, colorées jusque sous les cheveux.
Un surtout était rose, comme une demoiselle, avec le nez droit de la côte, ce nez d'Angleterre et de Suède qui marque tous les gens du Nord comme d'un air de famille. Avec des épaules larges, le lignard portait sur la lèvre une petite moustache blonde, à peine visible, qui lui donnait une grâce de délicatesse.
Il me parut que c'était le boute-en-train de la compagnie.
Quand il avait poussé son coup de queue, il suivait, les bras écartés, d'un balancement